Un mystérieux amour

Part 7

Chapter 73,566 wordsPublic domain

_Parfois vous m’expliquez votre philosophie: La vie en tout mêlée à la mort chaque jour. Mais, dans ces vérités, mon cœur, qui s’y confie, Ne voit que notre amour.

Je songe--devenue entre vos mains savante-- A ces temps si prochains où chacun de nos corps, Achevant son destin de matière vivante, Perdra ses fins ressorts.

Je songe à l’infini des formes successives Qu’ensuite vêtira chaque atome éternel, Dans l’avenir--rendu par les âmes pensives A l’élément charnel.--

Peut-être--car les jeux de l’immense nature Suivent, m’avez-vous dit, une inflexible loi-- Ce qui fut vous aura quelque étrange aventure Avec ce qui fut moi.

De votre être effacé peut-être une parcelle Rencontrera, là-bas, là-haut, je ne sais où, Un débris de mon cœur, qui maintenant recèle Son amour tendre et fou.

Peut-être--c’est, je crois, ce qu’apprend la chimie-- Quelque combinaison étroite surviendra; Un peu de votre cœur au cœur de votre amie Tout à coup se fondra.

Et la fatalité des effets et des causes, Bien que cruelle, et dure, et froide, aura rempli Ce que serments, aveux, promesses, douces choses, N’auront point accompli._

_Aveu_

_Ami, le sentiment étrange qui nous lie, Que nous analysons ainsi tranquillement, Est-il plus que l’amour, n’ayant point sa folie, Ni son aveuglement?

Nos cœurs, à contempler tout ce qui les divise, L’avenir, le passé, mille abîmes sans fond, Perdent l’heure où le temps, qui sans cesse improvise, Les mêle et les confond.

Nous revenons toujours à ces dures pensées, Toujours nous nous lassons à ce travail amer; Conflit stérile et vain des vagues insensées, Troublant l’immense mer!

L’Océan infini des tendresses profondes, Entrevu dans nos yeux, pourtant se creuse en nous; Mais l’orgueil vient sans cesse en irriter les ondes De son souffle jaloux.

Hélas! qu’avons-nous fait?... Lorsque cette tourmente En écume livide a changé le flot pur, S’apaise-t-il jamais dans la douceur charmante De son premier azur?

Des secrètes douleurs trop puérile image! L’univers éternel ne nous ressemble pas: Pouvons-nous, comme lui, lorsqu’a cessé l’orage, Revenir sur nos pas?

Eh bien, écoute donc, puisque l’heure est si brève, Puisque dans peu de jours il faut nous séparer, Ce que mon cœur, cédant au charme de son rêve, Ose te murmurer:

«Je t’aime!...» Ah! tu le sais... Ma révolte était vaine. Je t’ai craint. J’ai voulu, c’est vrai, me délier; Mais tu m’as trop comprise, et mon âme hautaine A dû s’humilier._

_Suprême Sagesse_

_Ami, lorsque, pensif, et chargé de science, Les pieds encor poudreux du chemin parcouru, Sceptique, et détrompé par votre expérience, Vous m’êtes apparu;

Je me suis dit, moi, faible et l’âme si meurtrie: Il connaît des secrets pleins d’âpre volupté, Pouvant donner au cœur qui sanglote et qui prie L’impassibilité.

Il sait, lui qui fraya sa route inexplorée, A travers des tombeaux, vers les siècles lointains, La valeur véritable et l’essence ignorée Des bonheurs incertains.

Sans doute il guérira l’espoir qui reste encore, Et qui fait tant souffrir, étant toujours déçu, L’espoir, mal immortel, qui charme et qui dévore Le sein qui l’a conçu.

La résignation et l’ardeur de connaître, Le spectacle évoqué des jours évanouis, Ont calmé doucement dans le fond de son être Les désirs inouïs.

Il sonde le passé. Les vieilles pyramides Ne sont plus à ses yeux que des témoins d’hier; Il voit à ses débuts sauvages et stupides L’homme aujourd’hui si fier.

De nos illusions, de la folle espérance, Il a vu commencer et finir le pouvoir: Règne court, séparant de l’heureuse ignorance Le tranquille savoir.

Depuis quelques mille ans à peine l’âme humaine Par un songe divin s’est voulu consoler, Et ce songe, en la route où son destin la mène, Déjà va s’envoler.

Ayant vu tout cela, ces choses que l’Histoire Cache sous sa sévère et froide majesté, Elle qui, d’un état fragile et transitoire Fait une éternité;

Ayant vu cet abîme et sondé ces problèmes, Vous deviez rapporter, chercheur audacieux, Le dernier mot voilé par tant d’obscurs emblèmes Sur terre et dans les cieux.

Et moi qui vous admire, et moi qui vous envie, J’ai levé sur vos yeux mes yeux mouillés de pleurs, Pour apprendre de vous à dérober ma vie Aux stériles douleurs.

Je vous ai demandé: «Par quoi faut-il sur terre, Par quoi faut-il emplir nos cœurs, qui n’ont qu’un jour?» Vous m’avez répondu, vous, le savant austère: «Emplissez-les d’amour.»

Quoi! l’immense univers n’a point comblé le vôtre? Parmi tout ce qui naît et tout ce qui périt, Quoi! nul bien ne valait un autre cœur, un autre Qui pour vous seul s’ouvrît?

Vous m’avez révélé ce mystère suprême; Vous m’avez dit: «Le monde et le ciel éclatant Sont un gouffre effroyable et vide à moins qu’on n’aime, N’aimât-on qu’un instant._

«_De l’homme disparu chaque infime vestige Dévoilerait vraiment trop d’atroce douleur, Si l’amour n’entr’ouvrait sur sa cendre, ô prodige! Son immortelle fleur.»

Partout il a germé, l’amour qui nous enivre; Vous l’avez vu partout où votre esprit plongea; Et vous venez me dire: «Il faut aimer pour vivre.» Je le savais déjà._

_Pourquoi je l’ai aimé_

_Pourquoi donc l’ai-je aimé? C’est très étrange à dire. O mon cœur! réponds, toi. Pourquoi donc l’ai-je aimé? Tu sortais cependant d’un bien affreux martyre; Je te croyais fermé.

Ton sang avait coulé bien longtemps goutte à goutte; Des pleurs, des pleurs cruels, avaient terni mes yeux. Ah! s’il avait souffert, je comprendrais sans doute, Mais il semblait heureux.

Ce n’est pas la douleur qui joignit nos deux âmes, On ne la lisait pas dans ses regards de feu; Il était fier et fort, et les chagrins des femmes L’irritaient quelque peu.

L’amour, pour lui, n’est pas le dieu qui nous tourmente: C’est un enfant joyeux jouant sur son chemin; Il se penche, et lui rit... C’est une fleur charmante, Qui se fane en sa main.

Une chose pourtant lui paraissait amère, C’est que la fleur d’un jour, détruite sans pitié, Portât si rarement sur sa tige éphémère Le fruit de l’amitié.

Et j’ai cru deviner que, dans la solitude, Le plus hardi marcheur à la fin devient las. Ce n’était point l’amour, mais la sollicitude Qui manquait à ses pas.

L’amour... Il en savait l’ivresse ardente et brève, Le secret égoïsme et les transports jaloux. Peut-être, malgré lui, nourrissait-il un rêve Plus profond et plus doux.

Et moi, qui pressentis cette vague détresse Dans un être si fort et si maître de soi, J’eus l’éblouissement d’une immense tendresse Montant soudain en moi.

Présenter à sa soif la coupe intarissable, Être son ombre fraîche et son moment d’oubli, Voir en cette âme haute, avec ce grain de sable, L’équilibre établi;

Être mieux que sa sœur et mieux que sa maîtresse; Être le souvenir qu’il berce en souriant Quand luira sur son front l’éclatante tristesse Du ciel de l’Orient:

Voilà l’ambition douce et passionnée Qu’ont fait naître en mon cœur ses beaux yeux inconstants. Et lorsque de l’aimer je me suis étonnée, Il n’en était plus temps._

_Philosophie_

_Je songe bien souvent à votre œuvre profonde, A ce plan gigantesque en votre esprit conçu: Retracer pas à pas le chemin que le monde Poursuit à son insu.

Cet unique chemin, où, dans l’ombre éternelle, Tout en semblant errer, marche le genre humain; Où jadis de ses dieux la bonté paternelle Le guidait par la main.

Vous contemplez partout les forces impassibles. Sans pouvoir présumer leurs effets à venir, Sans décider non plus sur leurs causes possibles, Et sans les définir;

Vous voulez seulement constater leur empire, Dire où leur bras de fer a dirigé nos pas. Si, pour d’autres, Demain sera meilleur ou pire, Vous ne le cherchez pas.

Et Demain, toutefois, recueillant vos idées, En illuminera le Passé, noir décor; Elles iront ainsi, par le temps fécondées, Grandissantes encor.

Elles ajouteront leur pierre à l’édifice Dont vous étudiez, pensif, les fondements: Tour dont le sang des cœurs, les pleurs du sacrifice Forment les durs ciments,

Et qui monte toujours, Babel inébranlable, Et qu’on n’augmentera qu’en faisant comme vous, En sondant les secrets du passé formidable, Car lui seul est à nous.

Moi, qui de ces lueurs reste tout éblouie. Et qui toujours échappe à la réalité, J’eus un songe, embrassant--vision inouïe!-- La vague immensité.

Je vis l’effort constant de l’ardente nature, A chaque illusion accordant son tribut, Et suivant jusqu’au bout l’éternelle aventure, Toucher enfin le but.

De progrès en progrès, se cherchant elle-même, Grâce à des millions de siècles entassés, La matière unirait dans un être suprême Ses pouvoirs dispersés.

Elle aurait ce jour-là la pleine conscience De son essence propre et de ses propres lois; Toute évolution et toute expérience Cesseraient à la fois.

Les temps seraient remplis. La puissance infinie N’étant qu’un attribut de l’absolu savoir, Il paraîtrait enfin, ce Dieu que l’esprit nie, Que le cœur voudrait voir.

Ainsi s’expliquerait le tourment indicible, Le désir implacable et de tous les instants, Qui, sur l’âpre chemin du bonheur impossible, Nous traîne haletants.

Ce rêve d’idéal, d’amour et de lumière, Commençant à la bête et finissant à Dieu, Nous tient, nous, qui, chétifs, à la forme première Disons à peine adieu.

Mais tandis qu’autrefois, par une erreur grossière, Nous placions hors de nous la divine grandeur, Nous savons aujourd’hui que de notre poussière Doit surgir sa splendeur.

Nous la portons en nous comme l’infime atome En germe recélait l’esprit qui resplendit. Quoi! déjà dans nos seins le sublime fantôme Se dégage et grandit.

Triomphe, ivresse, espoir où notre orgueil s’abreuve!... Hélas! qu’il nous soit doux au moins de le penser, Car la loi qui nous fit, gauche et fragile épreuve, Va nous recommencer.

Mais peut-être--ô mystère! ô synthèse des choses! Enfantement brutal, horrible, essentiel, Dont tout souffre, l’insecte en ses métamorphoses Et l’astre énorme au ciel.

Peut-être, dans l’immense et finale harmonie, Rien ne s’étant perdu, nos maux, nos passions, Feront plus de clarté que la gloire infinie Des constellations.

Et puisque, élaborant un Dieu, créant un être Qui réunisse en soi ses milliers d’éléments, La force unique doit avant tout se connaître En tous ses changements;

Vous, dont l’œil calme a lu dans les temps et l’espace, Qui voulez, pressentant cette suprême loi, Dire à l’humanité qui se hâte et qui passe: «Attends, regarde-toi.»

Vous êtes en avant de la foule frivole, Vous avez fait un pas vers l’accomplissement, Et votre voix tranquille a mis une parole Dans notre bégaiement._

_L’Adieu_

_Vous partez... Pourtant, sur la terre, Rien, disiez-vous, n’est vrai qu’aimer. Hélas! l’attrait d’une œuvre austère Semble aujourd’hui seul vous charmer. Vous allez, sondant les vieux mondes, Chercher des vérités profondes, Parmi leurs poussières fécondes, Que vous aurez su ranimer.

L’ardeur de savoir vous entraîne; L’amour n’a pu vous retenir; Et mon bonheur, éclos à peine, Comme un beau songe a dû finir. Mais, sous les étoiles sans nombre, Dans vos longs soirs sur la mer sombre, Que poursuit donc votre œil, dans l’ombre?... Est-ce un rêve, ou mon souvenir?

L’Inde éclatante et formidable Vous livre ses secrets de feu; Sous le symbole redoutable, Vous évoquez l’âme et le dieu. Mais votre regard qui se lasse Se lève, et se perd dans l’espace... Est-ce mon image qui passe Alors, douce, au fond du ciel bleu?

L’exil est lourd, la route est dure; Vous affrontez bien des combats; Quelque dangereuse aventure Vient peut-être entraver vos pas. Mais une voix tendre et touchante Vous rend l’espoir et vous enchante... Est-ce alors mon amour qui chante Au fond de votre cœur, tout bas?_

_Lettre écrite en Automne_

_Vous nous avez quittés, nous laissant la tristesse De l’hiver, qui déjà frissonne sur nos fronts, Et des lugubres soirs tombant brusques et prompts. Le soleil, qui s’enfuit dans sa morne vitesse, Ouvre au sein des brouillards des trous sanglants et ronds.

Les peupliers jaunis et les grands ormes chauves Se dressent sur un ciel d’ardoise au dur reflet. Leurs fronts touffus, vers qui le passereau volait, Ne sont plus qu’un horrible amas de feuilles fauves, Où le vent furieux joue ainsi qu’il lui plaît.

Les sentiers sont jonchés de leurs dépouilles sèches, Qui, sous le pied distrait, grincent sinistrement; Nul n’entend sans frémir leur sourd gémissement. Les livides matins, voilés de brumes fraîches, Dans les cieux, à regret, montent tardivement.

Nous suivons le vol fou des nuages rapides. Mais vous, vers l’équateur avançant chaque jour, Vous voyez s’élever de la mer, tour à tour, Des constellations nouvelles et splendides, Promontoires de flamme au scintillant contour.

Vous saluez, tandis que nos chairs se hérissent De douleur et de froid, un éternel été. Vers la rive immuable où vous êtes porté, L’espoir tourne vos yeux.--Les bonheurs qui périssent, Seuls, captivent encor notre cœur attristé.

Nous pensons au passé durant le crépuscule; Mais votre âme éblouie embrasse l’avenir. Nous nous disons: «Ceci n’a pu le retenir...» Vous, devant l’horizon qui sans cesse recule, Vous songez que l’exil est court et doit finir.

Car la Nature ainsi dirige nos pensées; Nul ne soustrait son cœur à l’effet souverain. Que le ciel soit d’azur ou bien qu’il soit d’airain, Que les étoiles d’or y brillent balancées, Notre rêve aussitôt devient sombre ou serein.

Notre être intérieur, qu’un aspect calme ou blesse, S’offre comme un sensible et frémissant miroir, Où l’énorme Univers se penche pour se voir. L’infini redoutable emplit notre faiblesse; Son ombre y devient joie exquise ou désespoir.

De son reflet changeant se forment nos idées; Ses mystères profonds ont créé nos douleurs; Ses océans amers semblent des flots de pleurs; Nos âmes, par des yeux pleins d’amour obsédées, Dans leur gouffre attirant retrouvent ses couleurs.

Sphinx éternel et beau, dont le sourire enivre, Il siège en sa puissance au fond même du Moi. Quand mon sein se soulève et palpite d’émoi, Et que j’y veux descendre et me regarder vivre, C’est lui que j’y découvre en reculant d’effroi.

Où suis-je?... Il me reprend et m’enlève à moi-même. Ce que je fus hier, le serai-je demain? Dans quel creuset brûlant me jettera sa main? Je voudrais bien savoir pourquoi je souffre ou j’aime; Je voudrais à mon gré poursuivre mon chemin.

Je ne le saurai pas; je marche à l’aventure. Tout l’Univers circule en mes veines de feu, Matière ou bien pensée, astre, air, fleur ou ciel bleu. J’accomplis les destins de l’immense Nature Aussi fatalement que l’atome et que Dieu.

Moi, qu’emplit la pitié, je me sais implacable; Implacable, aussi bien pour me laisser souffrir Que pour briser des cœurs que j’ai voulu chérir. L’affreuse vision du mal inévitable M’épouvante, et parfois je souhaite mourir.

Car je redeviendrais une poussière inerte, Sans nerfs, sans jeux, sans cœur, sans amour et sans soins; Insensible instrument, j’ignorerais du moins L’horreur de consommer jour après jour ma perte; Les maux que je ferais auraient d’autres témoins.

Et vous, que berce au loin la mer étincelante, Quand le soleil rougit les vagues de cristal, Que vous dit la splendeur du monde oriental? Nul désir n’émeut-il votre âme vigilante? Vous courbez-vous sans plainte au joug du sort fatal?

Pénétrer le secret des forces souveraines, Vous suffit-il?... D’un œil tranquille et d’un cœur fier, Les verriez-vous étreindre et broyer votre chair? Ah! du fond du néant j’aime insulter ces reines, Et pleurer longuement sur tout ce qui m’est cher._

_Inquiétude_

_Vous reviendrez un jour de votre exil farouche; Un jour vous reverrez notre ciel pâle et doux; Mais l’adieu qu’en partant me laissa votre bouche, Vous en souviendrez-vous?_[1]

_Au fond de votre cœur et de votre mémoire, Ce tendre mot d’adieu, faible écho du passé, Tout un monde inconnu, surgissant dans sa gloire, L’aura-t-il effacé?

Vous en souviendrez-vous?... Sur cette rive étrange, A l’ombre des palais, au bord du lac sacré, Parmi les temples d’or baignés des flots du Gange, L’avez-vous murmuré?

L’avez-vous dit parfois, descendant en vous-même, Non plus prêt à me fuir, non plus comme un adieu, Mais sûr de votre cœur, et dans l’ardeur suprême D’un solennel aveu?

L’avez-vous dit ainsi loin de moi?... L’Inde antique N’a-t-elle point, jalouse, épié le secret Qui, devant sa beauté rayonnante et mystique, Rendait votre œil distrait?

Oh! pour vous quelquefois j’ai peur de sa vengeance. Sur la jungle fiévreuse erre un souffle de mort, Et le tigre royal rôde avec diligence Dès que l’homme s’endort.

Oh! j’ai peur... Gardez-vous, s’il vous souvient encore, Lorsque vous me quittiez, de votre dernier mot, Dans les bois, sur le fleuve, ou près du roc sonore, De le dire tout haut.

Car la nature altière, imposante et terrible, Que vous étudiez, connaît bien son dessein; L’homme, vile poussière, est passé dans son crible, Et se perd dans son sein.

Rien pour elle n’est moins qu’un être et qu’une vie. L’Inde veut l’âme esclave et joue avec la chair. En prononçant mon nom, craignez qu’elle n’envie Un souvenir trop cher.

C’est moi qui redirai, lorsque mon cœur se serre, Et tremble pour vos jours auxquels il est lié, Ce mot magique et doux, ce mot qui fut sincère, Mais peut être oublié.

Et quand vous reviendrez, s’il n’est pas sur vos lèvres, Je n’en parlerai point, nous resterons amis. Vous voulez plus encor que l’amour et ses fièvres, Et je vous l’ai promis._

[1] Voir page 101 le départ et l’adieu d’Octave.

_Le Collier de Perles_

_Lorsque votre départ désespéra mon âme, Tandis que je songeais à vos futurs dangers, Un doute vous saisit touchant mon cœur de femme.

Parfois les doux serments deviennent mensongers. Vous prîtes un collier que porta votre mère: Des perles, en trois rangs chatoyants et légers._

«_Si vous n’avez pour moi qu’un amour éphémère, --Dîtes-vous--si l’absence en vous sème l’oubli, Évitons au retour toute parole amère._»

«_Si le rêve d’un jour doit être enseveli, Sans un mot rendez-moi ces perles, et ma lèvre Ne protestera point contre un fait accompli._»

«_Une mâle douleur n’a pas de plainte mièvre, Puisse un jour ce collier, chère âme, à votre cou, M’annoncer le bonheur dont mon exil me sèvre._»

_Hélas! et de vos mains je reçus le bijou. Vous aimiez ma tendresse et vous fuyiez loin d’elle: Tant l’homme en ses désirs est inconstant et fou.

Mais dans mon triste cœur je la sens éternelle. Qu’on mette en mon cercueil vos perles, si je meurs! Jusqu’au fond du tombeau je vous serai fidèle.

Mes yeux en ce moment les arrosent de pleurs: Tandis que, loin de moi, vous risquez votre vie, Un songe a cette nuit ravivé mes douleurs.

Enfin vous reveniez... La gloire qu’on envie Couronnait votre front, pâli par vos travaux; Je m’avançais vers vous, interdite et ravie.

Plus sacré qu’un fétiche adoré des dévots, Sur mon sein, le collier, éclatant témoignage, A notre ancien amour marquait des jours nouveaux.

Et moi je le touchais, le tendre et noble gage; Vers lui, d’un geste fier, j’appelais vos regards: Vous comprendriez bien son mystique langage.

Horreur! vos yeux si beaux se dilatent, hagards... Entre mes doigts tremblants se rompt la fine chaîne, Et les perles soudain roulent de toutes parts.

Alors je m’éveillai dans une étrange peine. C’était un songe vain... Mais quoi! j’entends toujours Le bruit sinistre et doux du collier qui s’égrène.

Il est là, ruisselant sur l’écrin de velours, Intact et pur, ainsi qu’en moi la foi jurée; Les seuls joyaux épars sont mes pleurs lents et lourds.

Ma douleur à sa cause est bien peu mesurée, Mais l’amour rend crédule au présage trompeur L’âme la plus hautaine et la plus assurée.

Et, malgré ma raison, ce rêve me fait peur._

_L’Oubli_

_Ainsi vous avez cru que l’oubli, vague sombre, Dont le flux lourd et lent monte jour après jour, Avait pu dans mon cœur effacer jusqu’à l’ombre De mon divin amour.

La vie est-elle donc, ami, si magnifique Que j’ose me jouer de son meilleur trésor, Et compter que demain sa bonté pacifique Me le rendrait encor?

Hélas! n’est-elle pas si durement amère Que nous restons tremblants du bonheur effleuré: Il ne nous apparaît, dans une heure éphémère, Que pour être pleuré.

Quand nous l’avons touché, de nos mains qui frémissent, Pour qu’il demeure, en vain nous prierions les dieux sourds; Nos cœurs l’ont reconnu, nos cœurs s’épanouissent... Puis saignent pour toujours.

Et moi qui l’ai saisi, ce bonheur que l’on rêve, Et moi qui l’ai pressé sur mon sein palpitant, Je précipiterais sa course déjà brève Au néant qui l’attend!

Moi qui crains tant pour lui, le sachant périssable, Sur lui j’appellerais le souffle de l’oubli, Semblable au vent de mer qui recouvre de sable Un nom enseveli!

J’oublierais!... Mais quel bien me resterait sur terre, Puisque vous êtes loin, puisque tout doit finir, Puisque, aujourd’hui déjà, mon âme solitaire N’a plus qu’un souvenir.

Je le berce tout bas et frémis, car je songe Que ce cher souvenir, seul, n’est point incertain; Gardé par le Passé, dans lequel mon œil plonge, Il échappe au destin.

Mais l’espoir, qui vous suit sur votre longue route, Qui vous ramène à moi tel qu’au soir des adieux, Dépend de l’Avenir, dont j’épie avec doute Le mot mystérieux.

C’est pourquoi j’éternise une heure passagère, Où mon cœur doucement a cru vous deviner; J’y vivrai jusqu’au jour où votre voix si chère Viendra m’en détourner._

_Lettre écrite au Printemps_

_Hier, la neige encor couvrait les plaines mornes: Les flots étaient changés en cristaux clairs et durs; Et nos cœurs se taisaient, pleins de doutes obscurs, Dans les limpides soirs aux tristesses sans bornes, Quand la lune montait, lente, au fond des cieux purs.

Et ce matin, voici comme une molle haleine Flottante autour de nous dans les airs attiédis; L’eau ruisselle en torrents sur les prés reverdis, Et la forêt, de vie et de voix toute pleine, Semble tendre au doux vent ses grands bras engourdis.

C’est un moment rempli d’ineffable surprise. Nous savions que l’hiver devait s’enfuir un jour, Pourtant nous éprouvons, dans le soudain retour De ce baiser d’en haut, de cette chaude brise, Comme l’émoi causé par un naissant amour.