Un mystérieux amour

Part 6

Chapter 63,794 wordsPublic domain

C’était à marée basse. Tout ce qu’on apercevait de la mer consistait en une bande étroite et lointaine, d’un blanc verdâtre, semblable à une île de jade au milieu d’un océan de sable. Au-dessus, le ciel était rouge, d’un rouge qui devenait rose, puis jaune, et plus haut encore vert pâle, pour finir en une immense tente d’azur sombre que piquaient déjà les clous d’or des étoiles. A mes pieds, des flaques d’eau salée miroitaient, pourpres comme du sang, entre les petites dunes que la vague avait plissées régulièrement. Et ce qui était bon, c’était de respirer le vent pur qui me venait du large, en plein visage, comme une haleine aux parfums sauvages et frais.

Là, sous l’influence charmante de la nuit et de la mer qui montaient toutes deux--la première rapide et silencieuse, la seconde avec des élans pleins de paresse et de sourds mugissements--je m’expliquai mon accès d’humeur et de misanthropie. Au moment de descendre dîner, une vieille adresse, traînant parmi des papiers que je feuilletais, avait mis sous mes yeux le nom d’Octave; et le souvenir de cet ami si original m’avait fait trouver bien lourde la platitude de mes voisins.

Je me remis à penser à lui, à ses idées, aux détails de sa vie. Je cherchai, en rassemblant mille vagues indices, à me présenter au moral comme au physique, la femme qui avait fixé cet être indépendant, doué à si haute dose d’inconstance et de fantaisie. Je lui en voulais un peu, à cette femme, qui m’avait ôté la jouissance d’une pareille amitié. Comment avait-elle ensorcelé mon philosophe? Un tel miracle était bien l’œuvre d’un «démon féminin», suivant le nom qu’il lui donnait lui-même; il y avait là-dessous quelque maléfice et quelque sortilége. Certainement elle n’avait rien de supérieur aux autres. S’il la trouvait si différente, c’est parce qu’il l’aimait, et qu’il l’aimait de tout l’amour non dépensé dans la jeunesse et qui se développait ardent et fort en la puissante virilité. Maintenant pourquoi l’aimait-il?... Bah! y a-t-il jamais eu de réponse plausible et sensée à ce pourquoi là?

--Monsieur, dit tout à coup une voix qui interrompit ma boutade. Voilà un bon quart d’heure que je cherche monsieur.

C’était un garçon de l’hôtel. Il était envoyé par un visiteur qui lui avait promis une honnête récompense s’il me ramenait au plus vite. Je demandai le nom de l’homme pressé qui mettait ainsi ma tête à prix--ou plutôt mon repos. Je n’avais nulle envie de me déranger.

Le garçon me remit une carte, et, dans la dernière lueur du jour, je lus avec un étonnement joyeux:

_«OCTAVE DE B...»_

Je courus à l’hôtel, et je le rencontrai qui flânait sur les planches à m’attendre, son inséparable cigarette entre les dents. Il promenait un regard de dédain sarcastique impossible à décrire sur la société plus que mêlée qui s’agite à cette heure aux abords du Casino; les mises tapageuses des femmes et les visages niais et mornes des jeunes gens, semblaient, pour ses yeux qui avaient vu tant de scènes étranges et diverses, un des plus pauvres spectacles qu’ils eussent contemplés. Il me saisit la main avec chaleur, et je sentis bien que notre vieille amitié subsistait toujours aussi vive.

A peine eut-il parlé que j’en eus la preuve. Il venait me confier, avant son départ pour un nouveau voyage, plus aventureux encore que les autres, un dépôt qui représentait, me dit-il, ce qu’il possédait de plus précieux. Je saurais bientôt de quoi il s’agissait. Pour le moment, nous allions passer vingt-quatre heures ensemble, pendant lesquelles il m’emmènerait au Hâvre. Dans un des bassins du port, je devais voir et visiter un superbe yacht, que lord X..., un de ses amis, mettait à sa disposition pour deux ou trois ans, pendant lesquels le riche seigneur anglais se trouvait retenu au rivage par sa grandeur, comme Louis XIV, c’est-à-dire par les nécessités de la politique. C’était sur ce yacht qu’Octave comptait parcourir les mers de l’Extrême-Orient. Il aborderait enfin au Japon et en Chine. Depuis longtemps il désirait y pénétrer, et il avait besoin de connaître ces contrées pour ajouter un volume à l’énorme monument historique qu’il se proposait d’élever, et dont il avait jeté déjà les majestueuses fondations.

Nous passâmes une partie de la nuit à causer; et, le lendemain, à onze heures, le bateau de Trouville nous amena au Hâvre. Après quelques détours le long des quais, encombrés de cordages, de tonneaux et de caisses, et au-dessus desquels se dresse la forêt des mâts, nous nous trouvâmes en face d’un joli vapeur, de taille assez respectable, mais coquet, paré, brillant comme un bibelot d’étagère. Sur sa poupe, je lus ce nom, formé par des lettres en relief richement sculptées et dorées:

«THE ELF.»

Je ne pus m’empêcher de sourire. Octave le remarqua. Il suivit mon regard, prit l’air étonné, puis tout à coup comprit.

--Ah! dit-il amusé, _the Elf_, le lutin, le démon familier... Oui, le nom est heureusement choisi, bien que je n’y sois pour rien. Il s’appliquera tout aussi bien à l’un des passagers qu’au navire.

--C’est donc bien vrai, bien décidé? Elle vous accompagne?

--Qui? Mon petit Elfe, mon démon féminin? Sans aucun doute, ami Daniel. Pourrais-je m’en passer à présent? On se lasse des anges, dont les faces béates doivent inspirer un lamentable ennui; mais on ne se lasse pas des démons. Le monde entier sans elle m’offrirait moins d’intérêt que la pelouse de son chalet et que ces étroites allées dont je connais le moindre caillou. Je resterais si elle ne venait pas. Mais c’est elle qui veut partir, la vaillante petite femme. Elle est aussi curieuse que moi. Elle veut voir et savoir, elle aussi. Nous séparer était encore possible il y a deux ans, quand je suis parti pour les Indes; aujourd’hui nous ne le pourrions plus.

Nous avions franchi la passerelle, et je tâchais de retrouver au fond de ma mémoire quelques mots d’anglais qui y traînaient, afin de me montrer aimable avec le capitaine. C’était un bel homme blond, encore jeune, l’air correct et rigide, un vrai marin de la vieille Albion.

Octave nous ayant quittés un instant, ce gentleman me fit, avec autant de chaleur que sa nature britannique le comportait, l’éloge de mon ami. Il eut à son adresse un compliment bien caractéristique, peignant sa nationalité en même temps que le trait principal de celui dont il parlait; il l’appela: «_A man of few words_.» La concision froide, claire, impérieuse d’Octave, son peu de goût pour les mots inutiles et les conversations frivoles, devaient faire en effet les délices des Anglais, qui l’avaient en haute estime pour ces seules qualités, dès le premier abord.

Nous parcourûmes en tous sens le ravissant petit navire, aussi parfaitement aménagé à l’intérieur qu’il était élégant lorsqu’on l’apercevait se balançant doucement sur ses ancres. Deux canons, mignons comme des bijoux, étaient installés sur le gaillard d’arrière.

--Ils sont à l’usage des pirates chinois, me dit Octave gaîment, et nous avons à bord une provision de poudre suffisante pour bombarder une place forte.

Le déjeuner nous fut servi sur le pont, et la présence du capitaine nous força à rester, en causant, dans le domaine des généralités. Nous ne parlâmes naturellement que de voyages; deux des convives en avaient assez accompli pour que la conversation ne tarît point.

L’après-midi s’avança. Octave attendait son amie ce jour-là même et devait aller à la gare au-devant d’elle. Bien qu’il ne me fît en aucune façon sentir qu’elle préférerait peut-être ne pas rencontrer un étranger, je parlai de me retirer longtemps avant l’heure. Il ne me retint pas.

--Eh bien, cher Daniel, me dit-il, voici le moment des adieux. Ce n’est jamais sans un profond regret que je me sépare de vous, vieux camarade. Vous savez quel cas je fais de votre précieuse amitié. Après en avoir abusé si souvent, je vais en user encore, et vous demander un nouveau service.

Je fis un mouvement.

--Inutile de parler, ajouta-t-il vivement en me pressant la main, je sais tout ce que vous pourriez dire.

Je me tus. Je connaissais son antipathie pour les démonstrations extérieures et les protestations. Les quelques mots affectueux qu’il venait de prononcer étaient déjà bien expansifs pour lui. Il continua:

--Il faut tout prévoir. Les vents et les flots sont inconstants, et changent sans que l’on sache pourquoi.

--Comme les femmes, répliquai-je, non sans un peu de malice.

--Comme la plupart des femmes--comme toutes les femmes, même, les phénomènes exceptés, reprit-il gravement. Si vous restez jamais un an sans nouvelles de l’_Elf_, c’est que ses habitants auront été faire des études de psychologie comparée chez les monstres sous-marins. Alors, mais alors seulement, vous ouvrirez ce paquet.

Il s’interrompit pour me remettre une épaisse enveloppe, scellée de cire rouge, qu’il venait d’emporter de sa cabine, en remontant sur le pont. J’attendais qu’il continuât, mais il fumait lentement et paraissait réfléchir.

--Que ferai-je du contenu? lui demandai-je.

--J’y pense encore. Ne vous étonnez pas que je n’aie pris à ce sujet aucune décision. Les plus philosophes ne se figurent jamais bien sérieusement qu’ils peuvent mourir. D’ailleurs la précaution que je prends n’est pas seulement en vue d’un départ plus définitif que celui d’aujourd’hui. Les papiers que je vous confie ont une grande valeur pour moi. La copie de ce qu’ils contiennent ne me quitte guère, mais je ne veux pas les exposer eux-mêmes au hasard de mille accidents. Si nous sommes dévalisés, si nous faisons naufrage et ne sauvons que notre vie, je retrouverai ce dépôt dans vos mains; et il compensera bien des pertes. Si nous ne revenons pas, eh bien...

--Eh bien? répétai-je.

--Vous en ferez ce que vous voudrez. Vous commencerez par lire ces pages en souvenir de votre ami. Elles vous expliqueront beaucoup de choses. Si vous croyez, comme je le pense, que, parmi les réflexions qu’elles renferment ou qu’elles suggèrent, quelques-unes sont bonnes à garder, je vous autorise à les recueillir, mais à une condition expresse: c’est que vous brûliez l’original, afin que jamais des indifférents ne touchent à ces feuilles. Et maintenant, bien cher ami, adieu. Si vous ne me revoyez plus, consolez-vous en songeant que l’homme ne change rien à sa destinée. _Mektoub!_--c’était écrit--comme disent les Orientaux.

Je les entends encore, ces dernières paroles; je le vois encore, ce gracieux _Elf_, que nous quittions à ce moment pour rentrer dans la ville. Ses matelots achevaient leurs préparatifs; son capitaine me donnait un énergique _shake-hands_. Je lui souhaitai bonne chance et beau temps. Tout rayonnait et resplendissait sur le port, sous un grand soleil d’août, joyeux et presque importun par son triomphant éclat.

Et là-bas, elle brillait aussi, limpide et bleue, pleine de brises charmantes et d’onduleuses caresses, la vaste mer. Elle attendait le petit vapeur. Elle semblait l’attirer et lui promettre l’enchantement de ses murmures et de ses lointains horizons.

Nous étions devant Frascati, lorsque nous nous dîmes adieu, Octave et moi.

Et toi aussi, je te revois, mon vieil ami. Tu te tenais debout devant moi, et jamais tu ne m’apparus tellement toi-même, avec cette émotion de l’adieu qui mettait malgré toi comme une lueur douce au fond de tes regards, où pétillait cependant l’éternelle raillerie. C’est bien en ce mélange de sentiments contraires que consistait l’originalité de ta nature; c’est là ce qui éloignait de toi ceux qui te connaissaient à demi, mais ce qui t’attachait pour toujours ceux qui avaient su te comprendre. Je revois ta belle et fière physionomie et tes yeux tournés au loin, vers le large, vers l’inconnu.

Des jeunes gens et de jolies femmes babillaient et riaient derrière nous, sous la tente fraîche de l’hôtel; des enfants couraient pieds nus dans le sable, poussant des cris joyeux si la vague les éclaboussait.

Quand je pense qu’il y aura encore des après-midi d’été, où je regarderai cette scène, où j’entendrai ces rires, sur cette terrasse de Frascati, et où la mer s’étendra ainsi devant moi, bleue, infinie, calme et splendide...

O signification des muettes choses! ô puissance de nos souvenirs!

XVII

Une lettre m’arriva du Caire; une seconde d’Aden; une troisième de Ceylan. Puis le silence commença.

Silence lugubre, auquel on ne fait pas attention tout d’abord, mais qui, en se prolongeant, étonne, et, peu à peu, s’épaissit comme des ténèbres. Il arriva un moment où je ne pensai plus qu’à cela. Chaque nom de pays oriental aperçu tout à coup dans un livre, sur une enseigne, fascinait mes yeux; chaque coup de sonnette à ma porte me faisait tressaillir. Dès que j’ouvrais un journal, j’y cherchais les nouvelles maritimes, le mouvement des navires, les entrées et les sorties des ports. Je n’y trouvais plus le nom de l’_Elf_; et cependant ce yacht était célèbre, comme un des plus jolis et des plus sûrs navires appartenant à un particulier. Son départ pour une si grande expédition avait été remarqué; on avait suivi sa course jusqu’aux confins de la mer des Indes. A partir de là, on avait complètement perdu sa trace.

Le pressentiment qui grandissait en moi se transforma en vive inquiétude, en profonde anxiété, en certitude navrante.

Cependant lord X*** avait commencé d’actives recherches, et, avec les moyens d’information dont il disposait, elles ne pouvaient manquer de donner quelques résultats. Voici les deux versions, aussi incomplètes l’une que l’autre, qu’il finit par recueillir.

Dans le golfe du Bengale, et à la hauteur du quinzième parallèle, un steamer anglais, fuyant devant un cyclone, avait rencontré un bateau que l’on pouvait supposer être _The Elf_, complètement désemparé, ses feux éteints, et faisant des signaux de détresse. La mer était trop démontée pour qu’il fût possible de lui porter secours; le steamer, occupé de son propre danger, l’avait laissé sur tribord et bientôt perdu de vue.

Une autre histoire, répétée avec des circonstances semblables par plusieurs capitaines, à leur retour de l’Extrême-Orient, fut généralement admise comme probable. Elle contenait un trait qui répondait bien du reste au caractère de mon ami. Le yacht aurait été attaqué par des jonques chargées de pirates, en rade d’un petit port chinois. Après une lutte désespérée, Octave,--si c’était lui,--voyant qu’il ne pourrait sauver des mains de ces misérables la femme qui l’accompagnait, avait porté une mèche allumée dans la soute aux poudres et fait sauter le navire avec ses envahisseurs.

Ces tristes détails étaient vraisemblables, mais cependant bien vagues, et surtout rien moins que certains. Du beau petit yacht, il ne restait plus sans doute que des épaves flottantes, émiettées par les vagues ou noircies par le feu; mais des êtres vivants qu’il avait emportés au loin, peut-être quelques-uns, sauvés comme par miracle, subsistaient-ils encore.

Je m’obstinai, contre toute évidence, à attendre des nouvelles. J’espérai longtemps. Je veux espérer encore.

Mais plus d’un an s’est écoulé depuis la dernière lettre, joyeuse et confiante, qu’Octave m’écrivit de Ceylan. Conformément à son désir, et dans l’espoir de trouver parmi ses papiers quelque nouvelle résolution qui m’expliquerait son silence et m’éclairerait sur sa destinée, j’ai ouvert le paquet qu’il me remit à son départ.

Ce paquet, je n’ai rien à en dire, puisque j’ai pris la résolution de publier son contenu, qui forme la seconde partie de ce volume. J’en ai expliqué la provenance; c’est assez, je crois, pour que l’intérêt que j’y ai trouvé soit compris de ceux qui le liront, et peut être partagé par eux. Je ne les importunerai pas de mes impressions, qui, en raison de mon amitié pour celui qui a disparu et que je regretterai toujours, doivent être plus vives que les leurs.

Toutes les pièces composant le recueil dont cette notice n’est que l’introduction, étaient signées d’un petit nom de femme, adressées à Octave, et portaient des dates qui me permirent de reconstituer le roman entrevu seulement par mon affectueuse perspicacité.

Les plus anciennes furent écrites avant le premier départ pour les Indes. Elles marquent le commencement d’un amour, timide chez Elle, approchant avec une douceur hésitante le cœur fier et blessé; et, chez Lui, rebelle, révolté, se refusant à l’aveu suprême--qui lui échappe pourtant, au déchirement de la séparation, et dont je fus le témoin. Puis ce sont les lettres à l’absent, les mélancolies de la solitude, l’inquiétude des dangers lointains, le tremblant espoir du retour. Sur celles-ci le doute plane encore... Aura-t-il oublié le dernier mot, le mot solennel des adieux? A-t-il vraiment voulu le prononcer quand une force intérieure, dominant ses résolutions, le lui a fait monter aux lèvres? L’entendra-t-elle encore? La mort ou l’oubli ne l’ont-ils pas éteint pour jamais?

Certes, elle doit l’entendre. Voici le retour, voici le couronnement de la longue attente et les ivresses de l’abandon. Puis, quand les transports des premiers jours, quand les étonnements délicieux s’apaisent, voici la communion intime et profonde des deux âmes qui s’établit. C’est l’écho des conversations élevées, fécondes, des magiques récits; ce sont les entretiens des soirs d’été, dans la campagne silencieuse et sous les cieux criblés d’étoiles, ou des grises après-midi d’hiver, auprès des tisons, avant que la lampe s’allume. Et quels entretiens pour des amants! Il lui livrait toute sa pensée, dont quelquefois, même devant moi, il voilait la hardiesse ou ralentissait l’élan. Elle en devint le miroir fidèle. L’esprit d’Octave vit et rayonne dans les quelques lignes que cette main de femme a laissées.

Le portrait de mon meilleur ami par un peintre illustre, un fils à lui qui serait son image, ne me le rendraient pas comme ces simples poèmes. Je l’y retrouve partout, avec ses idées, avec ses défiances, et jusque dans la description de ses bibelots et de ses armes, dans sa lente promenade d’un bout à l’autre du salon bien connu, la cigarette aux dents, et préoccupé de «hasardeux projets.»

La puissance mystérieuse d’un amour supérieur a produit cet effet étonnant. L’intelligence si particulière et si originale du penseur s’est coulée, bronze en fusion, dans le moule délicat de la tendre organisation féminine.

A cette heure où nous sommes, à juste titre, épris de la science subtile qui sait mettre à nu les complexes ressorts de l’âme, j’ai pensé que nos psychologues trouveraient quelque intérêt à cette histoire, et en pourraient tirer de nouvelles déductions. On nous a trop fait voir dans l’amour ce que Chamfort y découvrait seulement: «L’échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes.» Nous sommes si fatigués des grossières peintures, que volontiers nous nous enfuirions comme autrefois vers les idéals bleus, et que les exagérations sentimentales sont prêtes à redevenir de mode.

Entre ces extrêmes, la vérité existe.

Nous ne sommes ni anges, ni bêtes. Une union comme celle d’Octave et de sa mystérieuse amie est à la fois extrêmement belle et extrêmement naturelle. Et, tout en la qualifiant de naturelle, je ne veux pas dire qu’elle ne soit pas rare. La perfection des traits est une qualité rare, et néanmoins fort naturelle. Ce sont les excès de sensualité ou les raffinements d’une pureté impossible qui ne sont pas dans la nature. Pour prendre notre parti de la laideur, il nous suffit de rencontrer de gracieux visages; pour nous consoler de certaines bassesses, il nous est bon de contempler des spectacles tels que ceux qu’a mis sous mes yeux une amitié très chère, et,--hélas!--brisée.

Ces courtes réflexions expliqueront pourquoi je me décide à publier les vers que renfermait l’enveloppe scellée d’Octave. Là où je trouve un précieux et touchant souvenir, de plus habiles et de plus désintéressés que moi verront la matière d’observations psychologiques, que ma plume trop faible, et surtout trop émue, serait incapable d’entreprendre.

Ce que je livre aux amateurs de sensations prises sur le vif, ce sont des matériaux absolument authentiques, des documents rigoureusement vrais.

Si, quelque jour, Celui qui a inspiré ces vers ou Celle qui les a écrits, reviennent, comme je l’espère encore, me demander compte du dépôt qui m’a été confié, ils ne blâmeront point l’emploi que j’en ai fait, et comprendront, avec la générosité de leurs nobles âmes, que le désir de répandre un peu de lumière dans des cœurs assombris par le pessimisme moderne a seul inspiré ma conduite.

Mais le dernier vœu que je forme, si l’un des deux a péri, c’est que son autre lui-même ne lui ait pas survécu. Je n’ose penser à ce que serait un tel deuil! Et je préfère porter seul le poids d’un regret que les années n’effaceront point, plutôt que de voir saigner une telle blessure et de faire retentir les vaines paroles d’une impuissante consolation sur les ruines d’un pareil amour.

[Bandeau]

A Octave

(Toutes les pièces de vers réunies sous cette dédicace, formaient le contenu de l’enveloppe scellée que me remit Octave, lorsque je le vis pour la dernière fois. Je n’en ai pas supprimé une seule, et je n’ai rien changé, ni aux vers eux-mêmes, ni à leurs titres, ni à l’ordre de leurs dates, qui est celui dans lequel je les publie aujourd’hui.)

D. L.

[Bandeau]

_A Octave_

_Ami, vous si profond, vous, dont l’oreille écoute Les solennelles voix de l’immense univers, Vous m’avez demandé, pour vous railler sans doute, De vous parler en vers.

Vous connaissez pourtant les paroles de femme, Léger souffle effleurant votre lèvre tout bas; Votre cœur s’y enivre un instant, mais votre âme Les juge, et n’y croit pas.

Vous aimez le doux rythme et la lente harmonie; Vous trouverez peut-être un plaisir tout nouveau A voir ainsi monter la tendresse infinie Du cœur jusqu’au cerveau.

Tous ces balbutiements de bouches frémissantes, Tous ces aveux d’amour que vous avez comptés, Ils vous lasseront moins lorsqu’en rimes puissantes Ils seront racontés.

Eh bien, écoutez-les... Ce sont toujours les mêmes. Qu’importe que je sache un art qui peut charmer, Puisque vous demandez, en vos doutes suprêmes, Si je sais mieux aimer?

Qu’importe que j’emprunte une langue divine, Si vous ne voyez pas, sous les mots précieux, Ces choses que, sans voix, on lit et l’on devine Dans un éclair des yeux?

Ainsi vous connaîtrez, en parcourant le monde, Tous les obscurs chemins par où l’homme a marché, Et mon cœur qui se montre, ô misère profonde! Vous restera caché.

Vous irez retrouver, dans son ombre farouche, Avec son sens perdu, l’hiéroglyphe sacré; Mais, en vous rappelant quelque mot de ma bouche, Vous direz: «Est-ce vrai?»

Vous interrogerez les colonnes, les dômes, Les piliers de granit du temple au vaste front, Et vous les croirez, eux, ces muets, ces fantômes, Lorsqu’ils vous répondront.

Mais si, malgré les dieux à la morne attitude, Qui de leurs peuples morts nous gardent chaque trait, Devant vos yeux lassés, dans votre solitude, Mon visage apparaît;

Vous aurez aussitôt ce sceptique sourire, Que je comprends trop bien pour vouloir m’en blesser; J’en souffre, et je vous plains... Tout ce que je puis dire Ne saurait l’effacer.

Voilà bien, voilà bien la douleur éternelle, L’angoisse de l’amour, et l’effroyable émoi Où l’on crie, en dépit de l’étreinte charnelle: «Cet être est-il à moi?...»

Pourtant les mots sont doux; quoique vains, ils vous plaisent, Comme un chant dans les bois ou la plainte des mers; Sans vous guérir, qu’au moins les miens parfois apaisent Vos souvenirs amers

Quand vous ignoreriez combien leur source est vive, Qu’importe!... je me trouve heureuse, simplement, De penser que leur note attendrie et plaintive Vous délasse un moment._

_Rendez-Vous_