Un grand missionnaire

Part 8

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[157] LAVIGERIE, _Revue de Lille_, janvier 1897, p. 249-251.

Exégèse des textes scripturaires, examen des défaillances doctrinales imputées à Libère, ou bien à Vigile, ou bien à Jean XXII, argumentations dialectiques sur les assises ou la portée de l’infaillibilité: Lavigerie laissait cela à d’autres; il avait le dessein d’être, tout simplement, avec le Pape et la majorité des évêques. «Je ne veux savoir, disait-il, que ce que veut et ce que pense l’Église, pour penser et dire comme elle.» Il était pourtant trop réaliste, trop soucieux des répercussions du spirituel sur le temporel, pour négliger de prêter attention aux anxiétés de certains États; qu’ils s’ingérassent dans le Concile, cela ne lui paraissait nullement désirable. Voyant à Paris Émile Ollivier, il le prévenait que dans une telle immixtion le gouvernement ne trouverait que «des dégoûts et des échecs». Mais il souhaitait qu’au lieu de s’user dans une résistance sans issue, les esprits modérés de l’épiscopat employassent leurs efforts à mitiger les termes de la définition[158]. Lavigerie, s’il eût fait un séjour prolongé au concile du Vatican, se fût comporté vis-à-vis de la majorité infaillibiliste, comme en 1682 Bossuet, dans l’assemblée du clergé de France, s’était comporté vis-à-vis de la majorité gallicane. De même que Bossuet, devant cette assemblée qui prétendait opposer à Rome la barrière des Quatre articles, prêchait sur l’Unité de l’Église un sermon qui rendait hommage à Rome, de même Lavigerie, en face d’une majorité que les pouvoirs civils qualifiaient d’ultramontaine, eût volontiers travaillé, s’il eût eu le loisir de faire besogne théologique, à «rendre la définition telle que Bossuet pût la signer». Mais ce loisir lui manquait, et dès le mois de mars, il disparut du concile: ses œuvres religieuses le rappelaient[159].

[158] Émile OLLIVIER, _l’Église et l’État au concile du Vatican_, II, p. 97 (Paris, Garnier). On lit dans le _Journal_ de M. Icard, alors directeur au séminaire de Saint-Sulpice, à la date du 4 février 1870: «Mgr Lavigerie a dit au cardinal Antonelli que dans la situation où était le Concile, il était d’une importance extrême de ne pas amener un éclat et des controverses qui agiteraient les évêques; que le pape ne peut guère prendre une initiative dans une affaire qui lui semble personnelle; que la congrégation des «postulata» ne le devrait pas non plus, puisqu’elle n’agit que sous le gré du pape; mais qu’un évêque pourrait très bien amener une ouverture dans la discussion du schéma de l’Église: si l’on insère dans ce schéma le chapitre du Concile de Florence, l’évêque demandera que, comme il s’est élevé des controverses sur l’interprétation de ce chapitre, les Pères déclarent que l’on doit l’entendre en ce sens, que, lorsqu’un pape déclare solennellement à l’Église que telle vérité est révélée et enseignée par la tradition, son jugement est irréformable. De cette manière, on ne sépare pas le pape de l’Église, on ne donne pas occasion aux hommes prévenus de croire que le pape peut définir ce que bon lui semblera. L’idée de l’archevêque d’Alger est utile; il y a là un acheminement à la paix; on ne sépare pas le pape de l’Église; on écarte l’hypothèse d’une infaillibilité séparée. Je crois que l’on peut disposer les termes du schéma de manière à lui concilier le plus grand nombre de suffrages.» (Communication de M. l’abbé Mourret.)

[159] Lavigerie, plus tard, revenant sur le Concile dans des pages émues sur Mgr Maret, constatera, à la faveur du recul, que toutes les démarches de Mgr Maret et de Mgr Dupanloup, «inspirées, au fond, par l’amour de l’Église et par celui des âmes qu’ils croyaient compromises par ce projet de définition, ne furent que des illusions dont la main de Dieu profita pour tout mener à ses fins». Maret lui écrira après le concile: «Vous avez été le sage, comme toujours, moi, j’ai été l’imprudent. Vous aviez tout prédit, je n’ai voulu ni vous écouter, ni vous croire, mais cependant je vous ai toujours aimé»; et Lavigerie obtiendra de Pie IX qu’il nomme Maret primicier de Saint-Denis, et de Léon XIII qu’il le nomme archevêque de Lépante (_Revue de Lille_, janvier 1897, p. 271-276).

Au concile même, soixante-huit prélats déposaient un vœu pour l’évangélisation de cette vigne délaissée qu’était l’Afrique noire[160]; ils la signalaient, comme une tâche urgente, aux évêques du littoral africain, à tout le peuple chrétien; et leurs mystiques métaphores souhaitaient qu’en un jour prochain, la race nègre brillât, comme une perle aux noirs reflets, dans le diadème de l’Immaculée... Déjà Lavigerie, ayant laissé derrière lui les discussions conciliaires, s’occupait de hâter ce jour, en tête-à-tête avec l’Afrique, avec son rêve.

[160] _Collectio Lacensis_, VII, col. 905.

Il ne pressentait pas encore les orages qui allaient fondre sur l’Algérie, en même temps que sur la France.

Le 15 juillet 1870, la guerre franco-allemande éclatait: peu de jours après, au Corps législatif, Émile Keller faisait applaudir la lettre d’un évêque qui mettait la moitié de ses prêtres à la disposition de la France, comme aumôniers, comme ambulanciers; cet évêque, qui bientôt allait autoriser ses fabriques à donner leurs cloches pour en faire des canons, était Lavigerie. En quelques semaines, l’Algérie dut se priver d’une moitié de son clergé: première étape dans l’appauvrissement spirituel.

Le 4 septembre, le canon, dans Alger, annonça la proclamation de la République; ce fut tout de suite, dans la ville, un bouillonnement de lie. «L’archevêque emprisonne les orphelins», murmurait une populace menaçante; «il faut les délivrer». On parlait de ses millions, on criait des journaux qui racontaient, en les travestissant, «les faits et gestes du citoyen Charles». Il se sentait tellement écœuré, qu’un instant, devant l’un des Pères Blancs, il déposa sa croix, son anneau, déclara qu’il ne voulait plus être archevêque. Sans de telles heures d’abattement, qu’il se reprochait ensuite comme des lâchetés, cet incomparable moteur d’histoire aurait pu se laisser fasciner, et puis fourvoyer, par l’orgueil d’agir; habitué à la fréquente soumission des hommes, à la fréquente soumission des circonstances elles-mêmes, il était bon, j’allais dire hygiénique, qu’il sentît parfois, tout d’un coup, s’opposer à sa puissance le plus humiliant de tous les obstacles, celui qui provient d’une défaillance intérieure de volonté; ces heures-là, et la confusion qu’elles lui laissaient, l’obligeaient à certaines disciplines d’anéantissement qui le préservaient d’une périlleuse griserie.

Abattu, c’était naturel qu’il le fût, lorsqu’il voyait, en 1871, dans cette Maison Carrée où, sous la pression de la nécessité, il avait rassemblé tous ses orphelins, une atroce famine s’installer. Il y avait là cinq cents enfants qui vivaient de feuilles de bourrache et de patates; et les Pères Blancs partageaient leur menu, besognaient avec eux, tout le jour, sur un sol encore ingrat, et, la nuit, rapiéçaient les hardes de tous ces petits miséreux. Lavigerie souffrait cruellement: il s’exacerbait, devenait dur, rudoyait parfois les enfants, bousculait parfois les Pères, ne se maîtrisait plus. Il ne lui venait plus un sou de la France, qui se débattait contre l’acharnement du Prussien; il demandait pardon à Dieu, aux hommes, d’avoir entrepris une œuvre que la faillite menaçait. «Dites aux Pères Blancs que je leur rends leur liberté», signifiait-il un jour au P. Charmetant.--«Ils ont répondu qu’ils voulaient rester», lui rapporta le Père, le lendemain.--Et l’archevêque de répliquer: «Ah! pauvres chers insensés, que vont-ils devenir?» Sa dépression personnelle s’accentuait: plus moyen, pensait-il, de garder les enfants; il fallait liquider, partager entre ceux qu’on avait baptisés les terres qu’on avait achetées, renvoyer les autres. Et le P. Charmetant répondait: «Non, monseigneur, jamais, jamais!» L’archevêque alors, le pressant sur son cœur, lui disait: «Restez donc, puisque vous le voulez; c’est votre affaire, ce n’est plus la mienne. Vous aurez la honte de la débâcle. Moi, je n’y suis plus pour rien, je pars.» On était alors au cœur de l’hiver, il partit. Et ce fut l’honneur de ces premiers Pères Blancs de ne point l’accuser de désertion et de ne point déserter eux-mêmes la tâche que leur avait remise, naguère, son esprit de confiance dans l’avenir, momentanément affaibli. Cette nature était si spontanément en dehors, que les fléchissements s’y laissaient voir sans fard, à l’œil nu, dans cette même lumière crue qui d’ordinaire en faisait resplendir la grandeur soutenue, rayonnante.

On apprit bientôt qu’en France Lavigerie se ressaisissait. Toutes ses pensées se tendaient vers l’Algérie, pour les lendemains de la guerre. Une note qu’il remettait au gouvernement de Tours réclamait des terres pour établir des colons, et des colons pour peupler les terres,--des colons qui ne fussent pas tarés, qui ne fussent pas «l’écume de la France». Candidat dans les Landes, aux élections d’où sortit l’Assemblée nationale, il eût souhaité pouvoir dire à la France, comme député, tout ce qu’elle était en droit d’attendre de sa colonie d’Algérie, et tout ce que cette colonie devait attendre d’elle. Le scrutin ne lui fut pas propice. Malgré le geste qu’il avait fait en s’éloignant de son diocèse, ou peut-être à cause de ce geste, le souvenir de ses orphelins l’obsédait; il négociait avec des orphelinats de Marseille, de San Pier d’Arena, qui pourraient éventuellement les accueillir. Et il écrivait à ses Pères Blancs: «Quoi qu’il arrive, mes amis, ne vous laissez pas aller au découragement.»

Après six mois d’absence, il rentrait en Algérie; c’était pour y trouver la Kabylie en flammes. Quelle cruauté pour lui, après les espérances qu’il avait caressées, de voir se révolter contre la civilisation française et chrétienne ceux-là mêmes en qui il s’était plu à saluer un ancien peuple chrétien! «C’est la faute, disait-il, à la politique française, qui a fait d’eux, maladroitement, des musulmans fanatiques.» Il eut cette idée que l’Église devait aller vers eux, pour leur faire tomber les armes des mains; il envoya le P. Charmetant à la recherche de Mokrani, l’un des chefs de l’insurrection: Mokrani fut tué sans que le Père eût pu le joindre. Plus heureux, le curé de Palestro pouvait parlementer avec un autre chef d’insurgés; mais un coup de pistolet, qui tuait le prêtre, interrompait subitement l’entretien[161]. Entre l’Église qui voulait rencontrer les Kabyles, et les Kabyles qui semblaient parfois accepter le rendez-vous, la fureur même de la guerre faisait barrière.

[161] Sur la mort de l’abbé Monginot à Palestro (24 avril 1871), voir RINN, _Histoire de l’insurrection de 1871 en Algérie_, p. 305-308 (Alger, Jourdan, 1891).

L’amiral de Gueydon, enfin, ramena la paix, et Lavigerie put constater qu’après ces tourmentes successives, les œuvres qu’en 1870 il avait laissées derrière lui étaient assurément affaiblies, mais que pourtant elles demeuraient debout.

III.--Un renouveau spirituel dans l’Algérie pacifiée.

Il n’y avait plus de noviciat des Pères Blancs, aucune recrue ne s’était présentée depuis la guerre; mais chez ce qui restait des Pères Blancs, il y avait un missionnaire qui voulait que la société vécût, parce qu’il estimait que «le bien qu’on y pouvait accomplir, et qu’on touchait du doigt, était tel qu’on ne le trouverait pas dans le ministère des meilleures paroisses»: c’était le P. Charmetant, tout fier d’avoir vu revenir à Maison Carrée, fidèlement, cent quinze néophytes arabes, sur cent vingt-deux qu’on y avait baptisés. Le 24 septembre 1871, jour de la fête de Notre-Dame-de-la-Merci, rédemptrice des esclaves, un appel de Lavigerie redemandait aux séminaires de la métropole de futurs Pères Blancs; Charmetant faisait un tour de France pour commenter l’appel; on informait la charité française que huit cents francs par an pourvoyaient à l’entretien d’un novice missionnaire; et bientôt trois prêtres, trois diacres, deux sous-diacres, se présentaient[162]. Ce qui les attirait, c’était le tableau même que leur avait tracé Lavigerie, le tableau d’une «mission pauvre, pénible, difficile, et la plus abandonnée qui fût au monde»; et la perspective de «privations de toutes sortes, et peut-être, dans les commencements surtout, du martyre». Du côté du gouvernement général, qu’occupait alors l’amiral de Gueydon, il n’y avait plus de tiraillements à craindre. «Il y en a qui vous combattent, disait l’amiral aux Pères Blancs, et moi je vous approuve. En cherchant à rapprocher les indigènes de vous par l’instruction et la charité, vous faites l’œuvre de la France. La France ne fait plus assez d’hommes pour peupler l’Algérie. Il faut y suppléer en francisant nos deux millions de Berbères; mettez-y toujours la même prudence, et alors comptez sur moi.»

[162] Sur le caractère, le but et l’esprit des Pères Blancs, voir le livre intitulé: _La Société des missionnaires d’Afrique_, p. 16-25 (Paris, Letouzey, 1924).

«J’ai passé ma vie, déclarait-il un autre jour à Lavigerie, à protéger les missions catholiques sur toutes les mers du globe. Je ne puis admettre qu’elles soient persécutées sur une terre française. Il faut beaucoup de réserve, beaucoup de tact, agir par des bienfaits et non par des discours; mais le temps d’associer peu à peu le peuple vaincu par nous à la civilisation chrétienne est enfin venu[163].»

[163] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 260.

L’œuvre des Sœurs missionnaires, elle aussi, avait survécu aux orages. Elles s’essayaient dans l’Aveyron, s’exerçant à cultiver la vigne, à soigner les vers à soie; puis pauvrement, sur le pont d’un vaisseau, mêlées aux passagers les plus besogneux, elles faisaient la traversée de la Méditerranée; et dans leur monastère de Saint-Charles de Kouba, «à la fois solitude et paradis», disait Lavigerie, elles devaient s’astreindre, chaque jour, à creuser de leurs propres mains les fosses pour les pieds de vigne, sous les regards de la population enfantine que leur exemple même formait au travail.

Pour ses Pères Blancs, pour ses Sœurs missionnaires, Lavigerie dessinait un âpre idéal: il voulait les amener à s’identifier, par le dénuement, par l’endurance, par la fatigue, aux plus pauvres d’entre les Arabes, aux plus asservies d’entre les femmes. «Pauvres créatures, disait-il des femmes arabes, elles souffrent, elles pleurent, elles sont faibles, c’est donc à elles que l’Évangile est d’abord destiné. La conversion des Arabes commencera par les femmes, et ces femmes seront à la fois les plus puissantes missionnaires et la première conquête de l’Évangile.» Il voulait que ces nonnes transplantées de France, ces nonnes dont il faisait d’abord des vigneronnes, annonçassent un jour à l’Afrique féminine tout ce que jette de lumières, sur la dignité de la femme, l’impérieux message chrétien[164].

[164] Sur la triste situation que font à la femme les mœurs kabyles, voir Jean BARDOUX, _Revue hebdomadaire_, 23 mai 1925, p. 414-419.

Se tournant vers la France, il demandait, enfin, des colons. Cinq cent mille hectares de terres cultivables étaient devenus disponibles en Kabylie; il avait obtenu que cent mille hectares fussent réservés par une loi aux immigrés d’Alsace et de Lorraine. Ancien évêque de Nancy, il les appelait, il les pressait de venir, leur montrait l’Algérie leur ouvrant ses portes, leur garantissait qu’il ferait tout pour eux. Ainsi jetait-il un pont par-dessus la Méditerranée entre ces populations qui, pour quarante-huit ans, cessaient d’être françaises, et cette terre d’Algérie dont Prévost-Paradol avait dit quatre ans plus tôt: «Elle doit être _le plus tôt possible_ peuplée, possédée et cultivée par des Français, si nous voulons qu’elle puisse un jour peser de notre côté dans l’arrangement des affaires humaines[165]»; et l’on constatait, trente ans plus tard, que, grâce à l’initiative de Lavigerie, neuf cent six familles alsaciennes s’étaient acclimatées en Algérie[166].

[165] PRÉVOST-PARADOL, _La France nouvelle_, p. 418 (Paris, Lévy, 1868).

[166] Les statistiques de 1899 attestèrent que sur 1 183 familles alsaciennes ainsi immigrées, 387 possédaient encore leur concession, 519 ne l’avaient plus, mais étaient restées en Algérie, 277 seulement avaient disparu. (_La Colonisation en Algérie_, 1830-1921, publication du gouvernement général de l’Algérie, p. 26.)

La basilique de Notre-Dame d’Afrique, altier promontoire jeté en pleine mer par la chrétienté algérienne, achevait de s’édifier. De là-haut, chaque dimanche, depuis que Lavigerie était archevêque d’Alger, une absoute solennelle, en plein air, était donnée par le clergé devant les flots de la Méditerranée, «tombe immense, disait Lavigerie, qui recouvre, comme d’un drap mortuaire, les ossements de tant de chrétiens»; l’absoute planait sur toutes les vies humaines qui au cours des siècles avaient trouvé là leur sépulture; et cette solennelle prière hebdomadaire était comme un lien liturgique entre les deux Frances, la France continentale qui avait tour à tour expédié là-bas des religieux, des soldats, des colons, et la France d’outre-mer qui les avait accueillis ou qui avait eu à déplorer que la traversée leur eût été fatale. Le 2 juillet 1872, la basilique s’inaugurait. Lavigerie y faisait ensevelir le corps de Mgr Pavy, son prédécesseur; et il y bénissait le mariage de deux couples indigènes, orphelins de la famine de 1867. Il voulait commenter cette bénédiction, il ne le pouvait, il pleurait, regardant avec émotion ces enfants d’Islam qui se mariaient sous la discipline du Christ.

IV.--Les villages de néophytes; le Concile d’Afrique.

Six semaines se passaient; Lavigerie était à Rome, devant Pie IX; il amenait derrière lui deux visiteurs, en blanc costume arabe. Ces Arabes étaient des Français: l’un s’appelait Charmetant, l’autre Deguerry. Lavigerie les présentait au Pape comme les prémices de la mission africaine, prêts à tout donner pour elle, même leurs têtes, et Pie IX constatait avec émotion que tandis qu’en Europe la vie congréganiste était persécutée, elle refleurissait sur terre d’Afrique. L’ère des préparatifs était terminée: il était décidé qu’à l’automne les Pères Blancs allaient s’essaimer. L’Algérie, et puis, au delà, l’inconnu de l’Afrique, tels furent aussitôt leurs deux champs d’occupation.

Charmetant partit le premier dès la fin de l’automne, pour le pays des dattes, pour le Mzab, cherchant à travers le désert les oasis «jetées comme une Océanie terrestre»; il y trouvait des Berbères, comme en Kabylie, et la trace d’anciens usages chrétiens, et un souvenir très profond, très vivant, d’un chrétien comme Sonis, qui naguère avait fait respecter dans ces régions l’épée de la France, et dont les indigènes lui disaient: «Il ne craignait que Dieu seul, mais lui était craint de tous. Il ne préférait personne, et tout fils d’Adam était son frère.»

Lavigerie, annonçant le départ de Charmetant, avait marqué, comme le but ultime de sa mission, la recherche d’un chemin vers les grands lacs et vers les pays nègres qui les entourent. «Nous voudrions, expliquait-il, faire en partant d’Alger, quelque chose de semblable à ce qu’a fait par une autre voie Livingstone, non pas, comme lui, pour des recherches géographiques que nous ne dédaignons pas sans doute, mais pour la conquête des âmes et la régénération de ces pauvres peuplades, où des millions de créatures de Dieu sont courbées sous le joug du plus cruel esclavage.» Et bientôt Lavigerie voyait arriver à Alger un négrillon, qui avait tour à tour été l’esclave de six maîtres, et dont Charmetant avait fait l’acquisition pour trois cents francs en le voyant attelé à la manivelle d’un puits. D’autres Pères Blancs à Laghouat, Tuggurth, Ouargla, Géryville, tenaient dispensaire et parfois école; dans la première de ces bourgades, dans la seule année 1873, on soignait quatre mille malades.

L’autre pèlerin de Rome, le P. Deguerry, recevait mission, lui, de civiliser la terre même d’Algérie: il s’installait d’abord aux Atafs, dans la vallée du Chelif, pour fonder, avec les orphelins et orphelines d’âge nubile, le premier village d’Arabes chrétiens,--le village des fils du marabout, comme disaient les indigènes. Cette agglomération s’appelait Saint-Cyprien du Tighzel, en souvenir du grand évêque du troisième siècle. Lavigerie, à la façon d’un patriarche biblique, savait préparer, soit à la Maison Carrée, soit à Saint-Charles de Kouba, les rencontres qui pouvaient aboutir à des mariages; c’était parfois dans les champs, entre moissonneurs et glaneuses; c’était, d’autres fois, dans un parloir, où devant une douzaine de jeunes filles, subitement, une douzaine de garçons faisaient irruption. Que deux cœurs s’entendissent, et d’avance, à Saint-Cyprien, un lot de terre les attendait, et des bœufs. «Je me propose de vous conduire neuf nouveaux ménages vers la fin du mois», écrivait Lavigerie au P. Deguerry, le 3 janvier 1873.

Avant la fin de l’année 1873, il y eut là des sœurs missionnaires. Lavigerie, un jour, les réunissant à Saint-Charles, leur avait dit: «Je vous préviens que vous manquerez de tout: qui de vous désire partir?» Presque toutes s’étaient levées, et deux cortèges se formèrent: quelques sœurs suivies d’orphelines, quelques Pères Blancs suivis d’orphelins. L’archevêque, aux Atafs, bénissait les mariages, invitait chaque couple à tirer au sort sa maison, son champ, ses bœufs, organisait en plein air une _diffa_ somptueuse, où toute la population arabe, invitée, s’attablait autour des moutons rôtis et dansait autour des feux de joie. «On n’a jamais vu que Dieu et ce marabout chrétien, disaient les Arabes, donner ainsi pour rien à des enfants abandonnés les terres, les maisons et les bœufs[167].» Tandis que les Arabes se réjouissaient, les Sœurs peinaient. Il y avait des broussailles à défricher, des terres à ensemencer; il fallait qu’elles fussent compétentes pour enseigner les femmes arabes. Lavigerie, devant elles, empoignant les deux manches d’une charrue, traçait deux beaux sillons; elles n’avaient qu’à faire comme lui. Il voulait qu’elles fissent le long des haies la cueillette des figues, des asperges sauvages, il voulait qu’elles comptassent chaque soir les brebis ou les chèvres que les orphelins ramenaient des pâturages et que, s’il en manquait, elles luttassent de vitesse avec les chacals pour les ressaisir, les ramener; il voulait qu’elles fissent provision de tortues, pour les jours où l’on n’avait rien d’autre à manger. «Avec leur costume blanc, écrivait-il, le voile blanc qui couvre leurs têtes comme celui des femmes arabes, leur grande croix rouge sur la poitrine, courbées sur la terre qu’elles cultivent en priant, elles semblent l’apparition d’un autre âge et font penser aux vierges qui peuplaient, il y a quatorze siècles, les solitudes africaines.» Les Pères Blancs, eux, faisaient l’école, donnaient des remèdes, pansaient les plaies qui leur étaient présentées: «Pourquoi font-ils cela, disaient entre eux les indigènes? Nos pères et nos mères eux-mêmes ne le feraient point.» Et se tournant vers eux: «Tous les chrétiens seront damnés, mais vous autres vous ne le serez pas. Vous êtes croyants au fond de votre cœur. Vous connaissez Dieu[168].»

[167] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 234-235.

[168] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 241-242.