Un grand missionnaire

Part 7

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«La guerre est déclarée», écrivait Lavigerie à l’abbé Bourret. «Si le gouvernement de l’Empereur me disgracie, j’aurai pour compensation la joie de ma conscience.» Et du palais épiscopal d’Alger, deux lettres partaient, l’une pour le maréchal, l’autre pour l’Empereur. Lavigerie, répondant à Mac-Mahon, réclamait pour l’Évangile, en Algérie, terre de chrétienté, la même liberté que dans les pays infidèles. Combien discret serait l’usage de cette liberté, il l’attestait en affirmant: «Je n’ai pas voulu, et je l’ai déclaré hautement, qu’un seul des 1 200 enfants recueillis par moi fût baptisé, autrement qu’au moment de la mort; et encore, au moment de la mort, je ne l’ai permis que pour ceux-là seulement qui n’avaient pas l’âge de raison[140].» Ces orphelins, donc, n’étaient pas acculés à acheter leur pain par leur rupture avec leur foi. Mais que, devenu leur père, il les abandonnât, qu’il les rejetât dans le monde de l’Islam, qu’il s’abstînt, au moment venu, d’offrir à leur liberté d’adhésion la foi qui était celle de la France: formellement il s’y refusait. Il ne voulait plus, en un mot, que théoriquement, administrativement, bureaucratiquement, une barrière fût dressée entre la civilisation catholique et l’Islam; et son optimisme d’apôtre, se tournant vers l’Empereur, lui écrivait: «Je ne crains pas d’affirmer, Sire, qu’avec la liberté de conscience et dès lors de la prédication, nous rendrons en très peu d’années les Kabyles chrétiens. Pour les Arabes, ce serait plus long, on ne peut compter que sur les enfants, mais, par les enfants, le succès est assuré[141].» Lavigerie réclamait de l’Empereur, en Algérie, la même liberté dont le catholicisme jouissait en Turquie, celle d’ouvrir des asiles de bienfaisance. Nous la refuser, disait-il, c’est nous priver de notre liberté de conscience. Mais bientôt Napoléon III répondait: «Vous avez, monsieur l’archevêque, une grande tâche à remplir, celle de moraliser les deux cent mille colons catholiques qui sont en Algérie. Quant aux Arabes, laissez au gouverneur général le soin de la discipline.» Le maréchal Niel, ministre de la Guerre, annonçait joyeusement à Mac-Mahon, dans une lettre privée, que la plume du souverain avait été _très impériale_[142]; et dans une dépêche d’adhésion qu’il adressait lui-même à Mac-Mahon, Niel représentait l’archevêque comme ayant «demandé équivalemment que la liberté de conscience fût enlevée aux musulmans de la colonie».

[140] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 176-177. Cf. p. 198 (Lavigerie à Niel, 17 mai 1868): «Aucune des femmes veuves recueillies par moi n’a été baptisée, quoique plusieurs l’aient demandé déjà, et cela parce que je craignais que leur demande ne fût intéressée.»

[141] _L’archevêque d’Alger et l’administration algérienne: recueil de lettres sur l’apostolat catholique en Algérie_, p. 28. (Alger, Bastide, 1871.)

[142] Niel à Mac-Mahon, 10 mai 1868. (Archives de la Guerre.)

Autour de Lavigerie, en ce début de mai 1868, un certain nombre d’évêques français commençaient de se grouper, comme autour du défenseur de la liberté de l’Évangile. «Prélat au cœur vraiment chrétien et vraiment français, écrivait Montalembert, il fait tressaillir d’admiration toutes les âmes catholiques d’un bout de l’Europe à l’autre», et Montalembert constatait que dès cette date, Lavigerie avait «une place à jamais enviable dans notre histoire»[143].

[143] _Correspondant_, 25 mai 1868, p. 603.

Louis Veuillot commentait: «Le sort des enfants rendus aux _tribus_ préoccupe l’archevêque et devrait davantage toucher les bureaux. Pour les filles, elles ne seront et ne peuvent être réclamées que pour être _vendues_ sous forme de prétendu mariage, au premier venu, selon l’usage universel des Arabes, consacré, hélas! par l’administration et par les tribunaux algériens. Quant aux garçons, quiconque est au courant des mœurs musulmanes sait trop ce qui les attend s’ils sont livrés sans défense à leurs «coreligionnaires».

«Ici donc une question de haute moralité prime le droit de la tribu ou des parents éloignés qui réclameraient les orphelins. Cette question, la France, nation chrétienne, ne peut l’éluder.

«Mais il y a plus: il y a un cas d’indignité, reconnu par toutes les lois humaines et par le Coran lui-même, puisque c’est du Coran que l’on s’appuie.

«Car enfin, ces tribus, ou, si l’on veut encore, ces oncles, ces cousins, ont abandonné les orphelins dans le moment où ils avaient plus besoin de secours; ils les ont laissés là, sauvagement, impitoyablement, ils les ont livrés à la mort pour ne pas leur partager un reste de pain. Sont-ils en droit de réclamer aujourd’hui une autorité abdiquée de la sorte, surtout lorsqu’ils ne la réclament que pour en tirer de vils et abominables profits? Ce cas, l’archevêque, père adoptif des orphelins, le soumet à la conscience et à la loi du pays[144].»

[144] VEUILLOT, _Mélanges religieux, historiques, politiques et littéraires_, 3e série, II, p. 513-514.

VII.--La solution du conflit.

Lavigerie avait contre lui le gouverneur général, le ministre de la Guerre, l’Empereur. Mais celui que l’Algérie croyait vaincu avait déjà passé la mer, pour livrer bataille, à Paris. Baroche, le ministre de la Justice, avait dit à Niel: «La question se réduit à savoir si, lorsqu’un évêque a recueilli, nourri et soigné des orphelins abandonnés par leurs familles, on peut à un jour donné les enlever à l’évêque, non pour les rendre à leurs parents, mais pour les livrer à une tribu qui tient, par-dessus tout, à en faire des musulmans[145]», et Baroche avait appelé Lavigerie, pour qu’il fît valoir auprès de l’Empereur cette considération. Autour du cabinet impérial les influences s’agitaient, s’entre-heurtaient. Un «savon» l’attend là-bas, écrivait le général Borel au colonel Hanoteau, et le général ajoutait ces mots, témoignage de l’excitation qui régnait dans l’entourage de Mac-Mahon: «Avez-vous jamais trouvé tant de violence, d’astuce, d’ignorance, de mauvaise foi, de haine et de passion réunies ensemble, et tout cela sous la robe d’un prêtre et d’un archevêque? Il est bien à désirer qu’il ne revienne plus ici[146].»

[145] Niel à Mac-Mahon, 10 mai 1868.

[146] Borel à Hanoteau, 21 mai 1868. (Lettre inédite.)

L’Empereur, d’abord, fermait sa porte au prélat, et partait pour Biarritz. Lavigerie l’y suivait, ayant dans son portefeuille une phrase qu’avait prononcée l’Empereur, à Alger, en 1860: «La Providence nous a appelés à répandre sur la terre d’Algérie les bienfaits de la civilisation.» Derrière la porte impériale, enfin forcée, un glacial accueil l’attendait; mais il répéta la phrase impériale, en demandant: Que fais-je autre chose? Et s’il en faut croire une lettre de Niel à Mac-Mahon, il reconnut du reste «avoir _quelques torts_, mais chercha à prouver qu’un grand nombre de personnes étaient de son avis, et produisit, à l’appui de son attestation, des lettres émanant d’officiers de l’armée»[147]. Il osait ajouter que si le gouvernement ne lui rendait pas la liberté de faire son devoir, il la prendrait. A l’issue de l’audience, il obtint de l’Empereur la promesse d’une lettre ministérielle l’autorisant à garder ses orphelins et à faire auprès des Arabes son œuvre de charité. Une dernière manœuvre fut tentée. Baroche le fit venir, lui offrant une seconde fois, pour en finir avec ses difficultés, la coadjutorerie de Lyon. Ce serait me déshonorer, répondit Lavigerie. Le Pape, le 27 mai, dans un bref, le félicitait d’avoir, «par sa charité, incliné le cœur des infidèles vers la religion et la nation dont ils avaient reçu tant de bienfaits, et rompu ainsi l’obstacle qui jusque-là s’opposait à l’apostolat chrétien».

[147] Niel à Mac-Mahon, 20 mai 1868. (Archives de la Guerre.)

Vingt-quatre heures plus tard, la lettre ministérielle qu’avait promise l’Empereur paraissait au _Journal officiel_. Le maréchal Niel y signifiait au prélat: «Le gouvernement n’a jamais eu l’intention de restreindre vos droits d’évêque, et toute latitude vous sera laissée pour étendre et améliorer les asiles où vous aimez à prodiguer aux enfants abandonnés, aux veuves et aux vieillards, les secours de la charité chrétienne[148].»

[148] Niel consolait Mac-Mahon, dans une lettre du 25 mai 1868, en lui expliquant que «le principe d’autorité du gouverneur général, juge en dernier ressort de l’opportunité de la création d’asiles hospitaliers», demeurait sauf. (Archives de la Guerre.) On trouvera dans la _Revue d’histoire des Missions_, septembre 1925, le texte de ces lettres inédites du maréchal Niel.

Lavigerie avait cause gagnée! «Voilà donc, écrivait-il, l’aurore d’une ère nouvelle en Algérie, et, pour la charité catholique, l’assurance d’un avenir meilleur[149].» Dans sa visite à Biarritz, en ce diocèse même où il avait voulu, à l’âge de treize ans, être curé de campagne, il venait de conquérir, à l’âge de quarante-trois ans, le droit de devenir le grand aumônier de l’Islam, le droit d’en devenir peut-être l’archevêque.

[149] Lavigerie au directeur de l’Œuvre des Écoles d’Orient, 23 mai 1868 (_Œuvres choisies_, I, p. 202).

Les Tuileries avaient cessé de restreindre son bercail aux deux cent mille colons européens dont lui parlait, quelques mois plus tôt, la lettre impériale; les Tuileries consentaient que l’Église romaine ouvrît vers l’Islam certaines avenues.

«D’une part, concluait Louis Veuillot, l’Église d’Alger possède une force qu’on ne lui connaissait pas: l’opinion est pour elle. D’autre part, et comme conséquence de ce fait important, la question se trouve à l’étude dans le sein du gouvernement lui-même plus qu’elle n’y fut jamais. On peut attendre que les bureaux arabes ne trancheront plus en ces matières aussi lestement qu’ils en avaient coutume. L’éveil est donné et l’archevêque a tous les moyens de reprendre un débat dont la bonne issue n’importe pas moins à la colonisation qu’à la religion. Ces deux causes sont jointes et savent désormais qu’elles doivent succomber ou triompher ensemble.

«Nous demandons à Dieu qu’il soit encore temps, et qu’un Abd-el-Kader ou un Bou-Maza ne s’élève pas un jour du milieu de ces enfants arabes, à qui une folie doublement déplorable s’obstine à fermer l’Évangile et à ouvrir le Coran[150].»

[150] VEUILLOT, _Mélanges religieux, historiques, politiques et littéraires_, 3e série, II, p. 526.

Deux ans plus tard, dans une note qu’il adressera au gouvernement de Tours, Lavigerie dira: «Il faut respecter scrupuleusement la foi religieuse des indigènes, en leur laissant toute liberté de la pratiquer. Mais il faut aussi, par tous les moyens moraux en notre pouvoir, les relever de leur abaissement et surtout de leur paresse et de leur faiblesse. Sans cela, au contact d’une population intelligente et active, ils disparaîtront tous, et, dans un siècle, il n’en restera plus un seul[151].»

[151] TOURNIER, _Correspondant_, 10 mars 1912, p. 835 et suiv.

Les feuilles algériennes hostiles, qui ne voulaient voir en lui qu’un convertisseur, fourvoyaient l’opinion: ses premières démarches en pays d’Islam étaient celles d’un civilisateur, qui voulait enseigner aux indigènes le bon usage de leurs bras, et de leurs terres, et de leurs vies.

Il avait demandé la liberté, il l’avait obtenue. Il ne voulait pas en user, déclarait-il, pour la prédication directe de la foi chrétienne aux Arabes. Il lui semblait que «cette prédication faite imprudemment, au lieu de hâter l’œuvre, l’éloignerait et la rendrait à jamais impossible, en faisant naître les oppositions du fanatisme»[152]. Mais c’était par l’exemple, par les bienfaits, par la charité, par le temps enfin, qu’un rapprochement, à son avis, devait s’opérer; et ce rapprochement, il avait confiance qu’un jour l’État lui en saurait gré, puisque des millions de bras, toujours prêts à s’armer, seraient ainsi remis à la disposition de la France, pour rendre à la terre d’Algérie son antique fécondité des temps romains, que l’Islam avait abolie.

[152] LAVIGERIE, «Lettre au président de l’Œuvre des Écoles d’Orient sur le premier village d’orphelins arabes», janvier 1873 (_Œuvres choisies_, I, p. 237).

CHAPITRE II

LA RÉSURRECTION DE L’ÉGLISE D’AFRIQUE

I.--L’éducation agricole de l’Algérie: Pères Blancs et Sœurs Blanches.

Lavigerie, à Biarritz, avait convaincu l’Empereur qu’un archevêque d’Alger était quelque chose d’autre et quelque chose de plus que le chapelain mitré d’une colonie européenne. Ce succès une fois remporté, il s’en fut voir Pie IX: «J’ai été reçu en triomphe et comblé par le pape», écrivait-il le 10 août 1868 à l’abbé Bourret. Il racontait qu’à Rome, on l’avait «saharatisé», qu’on l’avait «négrifié». Il joignait désormais à son office d’archevêque les fonctions de supérieur et de délégué apostolique d’une mission créée à sa demande, et pour lui: la mission du Sahara occidental. Au-delà de ces Berbères, de ces Arabes, dont l’État français avait fini par lui permettre le contact, il revoyait s’ouvrir devant lui, par la volonté de Rome, une autre province spirituelle, comprenant toutes les oasis de l’immense désert, jusqu’à Tombouctou. L’Algérie, le Sénégal, lui apparaissaient comme «deux grandes portes que la miséricorde divine avait ouvertes, pour tant de peuples, à la charité et à la vérité catholique»; il se réjouissait qu’à ces deux seuils de l’Afrique inconnue, soldats de France et prêtres de France fussent installés. En mai 1869, lorsque l’entourage du gouverneur général l’avait vu partir, on avait escompté qu’il ne reviendrait point, et qu’une permutation de siège libérerait l’Algérie de son esprit d’entreprise; il rentrait là-bas, en septembre, avec un parchemin pontifical qui lui ouvrait un continent.

En ce même mois de septembre 1869, la Propagande, envoyant des instructions aux vicaires apostoliques des Indes orientales, leur recommandait de travailler à la conversion des musulmans par la diffusion d’opuscules sur la divinité du christianisme[153]. Rome aurait cru pécher contre l’humanité si elle avait paresseusement admis que plus de deux cents millions d’âmes, les âmes de l’Islam, fussent exclues des grâces du Christ.

[153] _Acta et decreta sacrorum conciliorum recentiorum_ (_Collectio Lacensis_), VI, col. 666. (Fribourg, Herder.)

Lavigerie, ainsi soutenu par l’impulsion romaine, retrouvait ses orphelinats très prospères: petits Kabyles, petits Arabes s’y formaient à toutes sortes de métiers. L’apprentissage agricole, surtout, préoccupait le prélat. Dans l’histoire de l’apostolat chrétien, nombreuses sont les pages où l’on voit les missionnaires tenir tout d’abord aux populations le langage du Dieu de la Genèse, et leur enseigner, à son exemple, la loi du travail et la culture de la terre. On dirait qu’ils veulent leur présenter les énergies mêmes du sol, ce don de Dieu, avant de leur révéler, par le Décalogue, les exigences de sa loi, avant de leur révéler, par l’Évangile, les condescendances de sa paternité[154]. Lavigerie, s’inspirant de ces exemples séculaires, allait viser au défrichement des terres, avant de songer à celui des âmes. Se rappelant que «le mélange des travaux manuels, des travaux des champs et des travaux apostoliques est la première forme qu’ait eue dans l’Église l’œuvre de la propagation de la foi», il était décidé à établir, sur plusieurs points de la province d’Alger, de vastes fermes-écoles où les enfants indigènes dont les parents le désireraient viendraient librement avec les enfants européens «se former au bien, au travail, apprendre nos méthodes, et recevoir une instruction première qui modifierait profondément la routine et les préjugés de leur race.» Ben-Aknour, Maison Carrée, Sidi Moussa, Saint-Ferdinand, accueillaient les garçons; Kouba, Sidi Ibrahim, Saint-Eugène, El-Bior accueillaient les filles.

[154] Qu’il nous soit permis de renvoyer à notre étude sur l’agriculture et l’apostolat missionnaire, dans notre livre: _Orientations catholiques_, p. 172-198 (Paris, Perrin, 1925).

Des moines agriculteurs, voilà ce que furent, dans leur séminaire spécial ouvert le 10 octobre 1868, les cinq premiers missionnaires d’Afrique. Lavigerie rêvait, dès cette date, de les voir rayonner de proche en proche, d’une part dans le désert qui s’étend depuis le sud de l’Algérie jusqu’au Sénégal, et d’autre part dans le pays de l’or et des nègres; il rêvait même, déjà,--comme il le proclamait en conférant le sous-diaconat à l’un d’entre eux, Félix Charmetant,--de voir cette humble et aventureuse société donner bientôt à l’Église des martyrs. Sous la direction spirituelle d’un Jésuite et sous la discipline intellectuelle d’un Sulpicien, quinze mois de formation étaient prévus; il leur était prescrit de ne plus parler que l’arabe, et dans cette période de débuts le professeur d’arabe fut le cuisinier de la maison. Il avait consigne de les familiariser sans ménagements avec le menu des indigènes, comme avec leur langue. On devait coucher sur la dure, employer les récréations à panser les plaies des Berbères ou des Arabes, et s’habituer à connaître, pour les soigner, leurs plus dangereuses maladies. Lavigerie proposait à ses novices l’exemple des premiers Bénédictins, qui, parce qu’instituteurs de la vie laborieuse, avaient été des civilisateurs! Les anciens moines d’Occident avaient assaini le sol, l’avaient cultivé: au réfectoire, on lisait Montalembert, leur hagiographe, pour s’instruire de leurs méthodes, pour s’enflammer de leur zèle. On pouvait espérer que l’orgueil musulman céderait plus aisément, un jour, aux suggestions des missionnaires s’ils adoptaient franchement, sans esprit de retour, les façons extérieures de vivre, les vêtements, la nourriture, les mœurs nomades, la langue de l’Islam. Ce fut pour eux comme une règle religieuse, de se former à être des déracinés et de s’incarner Arabes, si l’on peut ainsi dire, pour qu’en retour les Arabes s’assimilassent un peu de leur âme.

Des dévouements nouveaux survinrent, en réponse à la circulaire qu’avait expédiée Lavigerie dans tous les grands séminaires de France, et qui réclamait impérieusement, pour l’Algérie, des éducateurs d’indigènes, et, pour le Soudan, des apôtres. «C’est là, écrivait le prélat, la conséquence logique et providentielle de la conquête algérienne, car cette conquête elle-même est, selon mes faibles vues, le début d’une dernière croisade, croisade pacifique et civilisatrice, qui doit assurer à la France catholique une prépondérance marquée dans les destinées de l’Afrique du Nord.»

Des paysannes s’attelant à la culture, voilà ce que furent, de leur côté, dès le mois de septembre 1869, les premières sœurs missionnaires d’Afrique. C’étaient huit jeunes filles, dont deux avaient moins de seize ans. Un prêtre d’Alger, l’abbé Le Maulf, était allé les chercher jusqu’en Bretagne. Quelques lignes de Lavigerie les avaient capturées: «Chez les musulmans, disaient ces lignes, il n’y a que la femme qui puisse aborder la femme et lui apporter le salut. Il n’y a nulle part, mais surtout en Afrique, personne de plus apte que la femme à un ministère qui est premièrement un ministère de charité.» Séduites, elles passèrent la Méditerranée. L’Afrique féminine était à conquérir; elles allaient s’y mettre! Mais les sœurs de Saint-Charles, à qui Lavigerie les confia, commencèrent par leur donner des bêches, des pioches, et autres instruments de culture; et en avant! Il fallait être expertes en labour, pour apprivoiser plus tard au travail de la terre les orphelins arabes. Elles étaient venues pour être des «bonnes sœurs»; et l’on faisait d’elles, d’abord, de bonnes paysannes, courbées sur la glèbe.

Lavigerie était très formel: Pères Blancs, Sœurs missionnaires, avaient des terres; il fallait donc qu’ils en vécussent, à la façon des apôtres et des premiers solitaires qui se flattaient de n’être point à charge aux fidèles, et de vivre de leur travail. Leur labeur manuel, tel qu’ils le concevaient, devait remplir dans la société chrétienne une fonction économique, et s’exercer avec la dignité d’une liturgie. Un jour, revêtu du rochet, de la mosette et de l’étole, il surgissait, inattendu, au milieu des vignobles de Maison Carrée. Le pieux bataillon de vendangeurs était là; devant eux, à voix haute, ce Lavigerie qu’ils appelaient volontiers papa commençait une prière, demandant au Seigneur qu’à jamais leur fussent épargnées les angoisses de la faim, et que l’esprit de pénitence tînt leurs énergies en haleine; puis, s’armant d’une serpette, saisissant un panier, il se mettait lui-même à vendanger, sous les insolents rayons d’un soleil d’août.

Ses deux instruments étaient forgés: Pères Blancs et Sœurs missionnaires. Ceux-là élèveraient des jeunes hommes, celles-ci des jeunes filles. Et déjà Lavigerie préparait le lendemain en achetant, dès le mois d’octobre 1869, dans la vallée du Chelif, plusieurs milliers d’hectares de terres, où ces jeunes hommes, où ces jeunes filles, fonderaient plus tard des foyers et formeraient des villages d’Arabes chrétiens[155]. Car déjà, dans les orphelinats, sans hâte, avec prudence et discrétion, on commençait à baptiser. Lavigerie frémissait d’espérance lorsqu’il entendait un de ces jeunes néophytes lui dire: «Je préfère le christianisme à l’islamisme, parce que celui-ci ordonne de tuer les chrétiens, et celui-là de mourir pour les Arabes.» Parmi ces orphelins qu’il rassemblait plus près de son aile, au petit séminaire de Saint-Eugène, il se plaisait à pressentir de futurs médecins arabes et même peut-être de futurs prêtres; et se berçant de cette pensée, il voyait en eux des recrues, dont les bonnes volontés, plus tard, se mettraient au service de la Délégation du Sahara et du Soudan.

[155] Voir sa lettre aux chrétiens de France et de Belgique sur les orphelins arabes d’Alger, janvier 1870 (LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 205-227).

II.--Une grande crise: la guerre de 1870 et l’insurrection kabyle.

Arrivant à Rome, le 6 décembre 1869, pour le Concile du Vatican, un prestige l’entourait, qui lui eût permis, s’il l’eût voulu, de jouer un rôle important dans cette assemblée. Il y avait là Mgr Maret, son vieil ami de Sorbonne, toujours doyen de la Faculté de théologie: des publications retentissantes, dont Lavigerie avait vainement essayé de le dissuader[156], groupaient autour de ce prélat beaucoup de ceux qui voulaient ajourner ou combattre la définition de l’infaillibilité papale. Son amitié peut-être avait escompté que Lavigerie se rangerait derrière lui. Je suis un évêque missionnaire, protestait Lavigerie; et pour un évêque missionnaire, «il y a un bon modèle à suivre: c’est saint Martin; il avait fait le vœu de ne plus se trouver dans aucun concile, y ayant éprouvé une diminution de son don des miracles. J’en ai fait autant pour les discussions des théologiens». Il avait d’ailleurs, jadis, dans ses leçons de Sorbonne sur le jansénisme, enseigné l’infaillibilité.

[156] LAVIGERIE, _Revue de Lille_, janvier 1897, p. 273.

Sous ses regards, de curieux chassés-croisés s’accomplissaient: ce Mgr Maret, qui pourvoyait d’arguments les prélats de l’opposition, avait, en sa jeunesse, été menaisien et infaillibiliste; et Mgr Cousseau, l’évêque d’Angoulême, devenu champion très ardent de la définition, avait commencé, jadis, par être gallican. Mais aujourd’hui Mgr Maret déclarait redouter que la France ne devînt incrédule plutôt que de devenir «ultramontaine», et Mgr Cousseau estimait qu’en taxant la définition d’inopportune on la rendait nécessaire. Ils se rencontraient chez Lavigerie. «Nous allons voir si les deux augures peuvent aujourd’hui se regarder sans rire», disait l’archevêque. Et tous deux, en bonne amitié, s’avouaient réciproquement leurs évolutions respectives. Lavigerie observait: il constatait, de part et d’autre, «des sentiments également respectables», d’une part l’«amour de la vérité pure et complète», d’autre part, «l’amour des âmes et le respect des traditions de l’ancien clergé de France, si vénérable sous tant de rapports»[157].