Part 6
Lavigerie cependant avait consulté, sur les Kabyles, les livres signés du général Daumas; il notait, chez eux, la haine invétérée de l’Arabe conquérant,--de ces Hillal, pillards nomades venus de l’Hedjaz, qui s’étaient au dixième siècle abattus sur eux[114]; il retrouvait, chez eux, jusque dans leurs tatouages, le souvenir et l’image de la croix; la polygamie ne s’y apercevait que d’une façon très exceptionnelle. «Plus on creuse dans ce vieux tronc, avait écrit le général Daumas, plus, sous l’écorce musulmane, on trouve de sève chrétienne. On reconnaît alors que le peuple kabyle, autrefois chrétien tout entier, ne s’est pas complètement transformé dans sa religion nouvelle. Sous le coup du cimeterre, il a accepté le Koran, mais il ne l’a point embrassé. Il s’est revêtu du dogme ainsi que d’un burnous, mais il a gardé, par-dessous, sa forme sociale antérieure, et ce n’est pas uniquement dans les tatouages de sa figure qu’il étale devant nous, à son insu, le symbole de la croix[115].» Tous ces traits étaient interprétés par Lavigerie comme les indices d’une tradition chrétienne dont les Kabyles n’avaient plus l’intelligence.
[114] Sur les problèmes ethnographiques du pays berbère, voir BERTHOLON et CHANTRE, _Recherches anthropologiques dans la Berbérie orientale_ (Lyon, Rey, 1913), et PITTARD, _Les Races et l’histoire_, p. 432-442 (Paris, Renaissance du livre, 1924).
[115] DAUMAS, _Mœurs et coutumes de l’Algérie_, p. 224 (Paris, Hachette, 1853). MASSIGNON, _Annuaire du monde musulman_, 1923, p. 93, explique d’ailleurs que 65 pour 100 de la population arabe a oublié son origine berbère. Lavigerie insistera plus tard sur l’empreinte laissée par le christianisme chez les Berbères, dans sa _Lettre sur la mission du Sahara_ (_Œuvres choisies_, II, p. 107 et suiv.) et dans sa lettre pastorale sur la dernière page connue de l’histoire de l’ancienne Église d’Afrique (_Œuvres choisies_, II, p. 457). Cf. Georges ÉLIE, _La Kabylie au Djurdjura et les Pères blancs_ (_Correspondant_, 10 et 25 juillet 1923). Jean BARDOUX, _Revue hebdomadaire_, 23 mai 1925, p. 422, explique que le Kabyle est théoriquement musulman, mais que par le caractère polythéiste de ses dévotions, il rappelle le paysan latin du temps de Varron.
Êtes-vous bien sûr de cette tradition chrétienne? objectait le colonel Hanoteau. Si quelques Kabyles répètent que leurs ancêtres furent chrétiens, c’est qu’ils vous l’ont entendu dire, et que, pour un intérêt personnel, ils cherchent à vous être agréables en se donnant une origine qui ne les flatte nullement et qu’ils répudient au fond du cœur. Qui vous dit que les Berbères du Jurjura ne soient pas les descendants de ces tribus judaïsantes ou païennes dont parle Ibn Khaldoun? «Aucun document historique ne vient, il est vrai, à l’appui de cette hypothèse, mais aucun ne la contredit. La solution reste donc indécise[116].»
[116] HANOTEAU, _op. cit._, I, p. 382.
Lavigerie n’avait pas le temps d’attendre que les obscurités de l’histoire fussent dissipées; la décision de sa volonté passait outre aux indécisions de la science.
Un certain poème du _Manteau_, écrit par un musulman du treizième siècle, avait glorifié Mahomet comme «le prince des deux grands mondes de Dieu, celui des hommes et celui des génies, comme le souverain des deux races, les Arabes et les Berbères»[117]. Cette souveraineté niveleuse, Lavigerie aspirait à la démembrer, à lui soustraire tout d’abord les Berbères. Il se jugeait élu, lui archevêque de France, pour crier à ces peuples, au nom même de leur lointains ancêtres chrétiens: «Lazare, sors du tombeau.»
[117] ZWEMER et WARNERY, _L’Islam_, p. 66.
Administrateurs et militaires n’avaient pas lu, dix-huit ans plus tôt, les _Fastes de l’Afrique chrétienne_, timidement publiés par Mgr Dupuch; ils ne se figuraient pas que cette littérature édifiante pût devenir ouvrière d’histoire. Mais de l’évocation même de ces souvenirs, Lavigerie déduisait tout un programme, et c’était celui-ci:
«Faire de la terre algérienne le berceau d’une nation grande, généreuse, chrétienne, d’une autre France.
«Répandre autour de nous, avec cette ardente initiative qui est le don de notre race et de notre foi, les vraies lumières d’une civilisation dont l’Évangile est la source et la loi.
«Les porter au delà du désert jusqu’au centre de ce continent encore plongé dans la barbarie.
«Relier ainsi l’Afrique du Nord et l’Afrique centrale à la vie des peuples chrétiens[118].»
[118] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 9-10.
Tout à l’heure l’imagination de Lavigerie, se promenant à travers les siècles, se servait du passé pour construire l’avenir; soudainement, c’est à travers les espaces qu’elle se promenait, à travers des espaces où elle n’acceptait aucune barrière, pas même celle du désert. Cet archevêque, que les Tuileries avaient envoyé à Alger pour qu’il régnât sur un noyau de Français, et qui constatait, d’ailleurs, que les deux tiers des églises ouvertes à ces Français n’étaient encore que des hangars ou des maisons de colons, faisait le geste d’étendre sa houlette sur les profondeurs inconnues d’un continent inexploré. Ce prélat concordataire dont on avait restreint le cadre en faisant d’Oran et de Constantine deux villes épiscopales annonçait, dès son entrée en fonctions, son intention bien nette de sortir du cadre, et d’annexer de nouvelles provinces à l’empire de la chrétienté.
«O Église africaine, s’écriait-il, ta destinée a été de naître, de grandir et de mourir dans le sang de tes fils. Lorsque Dieu t’a rappelée du tombeau, c’est dans le sang des soldats de la France que tu as retrouvé la vie, et aujourd’hui c’est la main d’un Pontife abreuvé de toutes les amertumes qui te rend ton antique hiérarchie. Puissé-je mêler mes sueurs, mes larmes, mon sang s’il le faut, aux douleurs de ton long martyre[119]!»
[119] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 18.
Et se retournant vers les indigènes, il leur disait: «Je vous bénis enfin, vous, anciens habitants de l’Algérie, que tant de préjugés séparent encore de nous et qui maudissez peut-être nos victoires. Je réclame de vous un privilège, celui de vous aimer comme mes fils, alors même que vous ne me reconnaîtriez pas pour père.»
C’était une manifestation qu’un tel mandement. Elle contrastait, d’une façon abrupte, avec la pensée impériale, exposée dans le sénatus-consulte de 1864, avec la conception d’une Algérie où les deux populations, indigènes et colons, vivraient côte à côte, sans mélange, sans assimilation. Un royaume arabe dans l’Empire français, voilà ce que voulait Napoléon III: application nouvelle de ce principe des nationalités dont s’engouait, en Afrique comme en Europe, cette intelligence rêveuse. Cette erreur aura la vie dure: la littérature s’en fera complice; et c’est à juste titre que M. Louis Bertrand reproche à Fromentin d’avoir «créé ce préjugé qu’il n’y a rien de commun entre Africains et nous, et que nous sommes à tout jamais étrangers et fermés les uns aux autres[120]». Que des Berbères, que des Kabyles, descendants d’aïeux chrétiens, fussent ainsi, par la volonté même de la France, enfermés à tout jamais dans un royaume arabe, que la France eût cette étrange idée d’arabiser des populations qui n’avaient jamais reçu des Arabes qu’une empreinte superficielle, Lavigerie ne l’admettait pas: «Avec ce système, écrira-t-il bientôt, on ne sera pas, dans des siècles, plus avancé qu’aujourd’hui.» Il lui semblait que la France devenait la complice d’une oppression séculaire, d’une oppression contre laquelle les opprimés s’étaient treize fois révoltés, si elle persistait à vouloir séparer d’elle, par un infranchissable abîme, ces Berbères, ces Kabyles, et à les emprisonner dans leur barbarie, dans leur Coran. Il lui semblait qu’agir ainsi, ce serait, de la part de la France, ratifier les décisions imposées jadis par l’Islam à la pointe de l’épée, et qu’elle était venue là, au contraire, pour une œuvre de redressement, de réparation.
[120] Louis BERTRAND, _Les Villes d’or_ (édit. de 1921), p. 343 (Paris, Fayard). Sur la méthode algérienne de Napoléon III, voir André SERVIER, _L’Islam et la psychologie du Musulman_, p. 410-414 (Paris, Challamel, 1923).
De bons observateurs de l’Islam parlent aujourd’hui comme Lavigerie. M. Louis Bertrand, dans ses _Villes d’or_, M. André Servier dans son livre: _L’Islam et la psychologie du musulman_, se sont insurgés contre ce préjugé que l’Islam ne serait pas seulement une religion, mais un mode de pensée propre aux races africaines, et qu’ainsi il n’y aurait aucun espoir d’amener jamais les indigènes à penser comme nous. Mais non, proteste M. Louis Bertrand, le contraire a été vrai pendant des siècles, et j’estime que c’est un devoir d’humanité de le leur rappeler avec insistance[121]. Et son œuvre magnifique de tribun de l’idée méditerranéenne vise à prouver qu’en 1830 nous sommes rentrés dans une province perdue de la latinité. Allant même plus loin que Lavigerie, qui considérait qu’il fallait «renouer, à travers d’innombrables siècles, une tradition abolie», M. Louis Bertrand estime, lui, «qu’il n’y a pas eu d’interruption, que l’Afrique n’a jamais cessé d’être latine, même sous son costume musulman, et qu’enfin ce que, dans les mœurs, les architectures, l’extérieur et le matériel de la vie, nous croyons «arabe» ou «oriental»,--c’est tout simplement du latin que nous ne connaissons plus[122].»
[121] Louis BERTRAND, _Les Villes d’or_ (édit. de 1921), p. 370.
[122] Louis BERTRAND, _Les Villes d’or_ (édit. de 1921), p. 344. Cf. Louis BERTRAND, _Le Livre de la Méditerranée_ (édit. de 1923), p. 78-80 (Paris, Plon).
VI.--Les orphelinats pour enfants musulmans; le conflit avec Mac-Mahon.
Lavigerie ne fut jamais homme à jeter le gant à la puissance civile, aventureusement, prématurément. Débarquant en Algérie en messager de l’idée chrétienne et en interprète d’un lointain passé, qu’il voulait faire revivre, il allait rechercher, sans retard, l’adhésion de l’Empereur, pour les premières mesures pratiques par lesquelles il voulait inaugurer son épiscopat.
Lorsqu’en 1835 une amie d’Eugénie de Guérin, Mère Émilie de Vialar, avait installé dans Alger, au chevet des cholériques, les premières sœurs de _Saint-Joseph de l’Apparition_, on avait vu, six ans après, les Muphtis, et les Cadis, et le corps entier des Ulémas, expédier à Grégoire XVI une adresse solennelle, pour rendre hommage à l’œuvre de miséricorde et d’«apitoiement» qu’elles accomplissaient. Précédent significatif, qui attestait que la bienfaisance chrétienne ne portait pas ombrage à l’Islam[123].
[123] Louis PICARD, _Émilie de Vialar_, p. 85-87 (Paris, Maison de la Bonne Presse, 1924). Le futur général Daumas racontait dans une lettre du 11 février 1838 que, le docteur Warnier ayant soigné un Arabe, l’autorité musulmane disait: «Voyez comme les chrétiens sont généreux et bons, les musulmans n’en feraient pas autant.» (_Correspondance du capitaine Daumas, consul à Mascara_, éd. Yver, p. 104.)
Pourrait-on défendre à Lavigerie d’être charitable à son tour? Assurément non. Par une note que le 9 septembre 1867 il faisait remettre à Napoléon III, il annonçait son désir d’établir au centre de la Kabylie, loin des villages européens, d’accord avec les municipalités indigènes, quatre ou cinq maisons hospitalières, où des religieuses donneraient des soins; et il s’engageait d’ailleurs à interdire absolument toute propagande religieuse directe. Mais pouvait-on lui prohiber, d’autre part, de combler le fossé entre son clergé et les populations musulmanes, en imposant à ses prêtres la connaissance de l’arabe? Ainsi fit-il, au nom de son droit d’évêque, par une lettre circulaire du 31 octobre: dans son séminaire, des classes d’arabe s’installèrent; ses clercs furent informés qu’ils ne recevraient pas le sacerdoce avant de connaître cette langue; et Pie IX, sur sa demande, donna une existence canonique à une vaste association de prières, fondée depuis dix ans par un Jésuite pour la conversion de l’Islam. Mais savoir l’arabe, aller le parler là où il se parlait, et faire prier, enfin, à travers le monde, pour l’efficacité apostolique d’un tel contact, n’était-ce pas battre en brèche l’idée d’un «royaume arabe» barricadé d’avance, par la politique napoléonienne, contre toute infiltration française et chrétienne? Cette idée demeurait celle de la France officielle. De là, l’ordre de rappel qu’avaient reçu en 1866, malgré les regrets des Arabes, les Lazaristes et sœurs de charité de Laghouat[124]; de là, aussi, l’impression de surprise, d’une surprise déjà à demi hostile, qu’éveillait Lavigerie dans les bureaux d’Alger, lorsqu’il déclarait avoir obtenu de l’Empereur la permission de faire de la propagande religieuse parmi les musulmans de l’Algérie, et avoir choisi le Fort-Napoléon pour tenter ses premiers essais[125].
[124] _Mgr Pavy_, par un ancien curé de Laghouat, p. 41-42 (Paris, Challamel, 1867).
[125] Le colonel Hanoteau au maréchal Randon, 31 décembre 1867 (lettre inédite).
Dans son clergé même, et jusque dans son archevêché, on n’était pas sans inquiétude au sujet de ces nouveautés. Un jour, sortant de chez le prélat, à qui il avait cru devoir expliquer l’«obstacle infranchissable» qu’opposait à la propagande chrétienne l’organisation familiale et sociale des Kabyles, le futur général Hanoteau entra chez l’abbé Suchet, vicaire général, et lui raconta le langage qu’il venait de tenir. «Vous avez osé le lui dire! répondit l’abbé; je vous remercie beaucoup. Depuis qu’il est arrivé, l’archevêque nous la vie impossible, nous traite de vieilles bourriques et prétend que si rien n’a été fait, c’est que nous ne sommes bons à rien.» Hanoteau, mis en confiance, disait alors au vicaire général que ce qu’il y avait à faire, c’était de créer chez les Kabyles des hôpitaux de sœurs, pourvu qu’elles ne fissent aucune propagande religieuse et n’attendissent pas des résultats immédiats. Rentrez donc chez Monseigneur, lui suggéra l’abbé Suchet, et dites-lui cela: ce sera nous rendre à nous, à l’ancien clergé, un service personnel. Quelques minutes plus tard, Hanoteau, revoyant l’archevêque, lui développait cette idée; et Lavigerie lui paraissait «incrédule[126]». Lavigerie cependant n’oubliera pas cette conversation; et lorsque l’Église et l’armée, sur le sol d’Algérie, auront franchi la crise douloureuse qui allait bientôt les mettre aux prises, les projets de fondations religieuses que réalisera Lavigerie et le programme qu’il tracera aux sœurs hospitalières ne s’écarteront pas beaucoup des suggestions hasardées, ce jour-là, par le colonel Hanoteau.
[126] _Mémoires_ inédits du général M. Hanoteau.
Cette année 1867, où pour la première fois Lavigerie avait foulé le sol algérien, ne devait pas s’achever sans qu’il eût signifié, publiquement, quelle était sa propre politique. On l’avait fait venir, comme évêque, pour qu’il bénît des charrues à vapeur, dont l’emploi s’inaugurait. L’étrange imprudence et comme on le connaissait mal, encore! Un Lavigerie ne se bornait pas à des liturgies! fonctionnaires et hommes d’épée l’entendaient, non sans surprise, demander publiquement à la France, pour l’Algérie, les libertés civiles, religieuses, agricoles, commerciales, qui manquaient encore à cette terre, et inviter les colons à sortir «de cette routine qui attend tout de l’État et à s’associer librement, pour tout ce qui est utile, fécond, chrétien»[127]. Il voulait aborder les indigènes et il donnait aux colons des leçons d’initiative; se mêlant aux deux peuples que juxtaposait le sénatus-consulte, il aspirait à n’en faire qu’un; avec d’inexpugnables façons de se carrer dans ses arguments, il bousculait, en affectant de ne point paraître provocateur, les habitudes bureaucratiques et les théories impériales.
[127] Vœux pour l’avenir de la colonie (LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 135).
Le choléra sévissait, puis les sauterelles, enfin la famine; devant de pareils fléaux, les deux peuples n’en faisaient plus qu’un, et vraiment il eût été difficile à l’administration de barrer la route à Lavigerie et à son ministère de charité. Au demeurant, le 1er janvier 1868, par-dessus la tête de l’administration, il s’adressait à la générosité de la France. Dans une lettre qu’il expédiait aux journaux catholiques, il montrait un grand nombre d’Arabes ne vivant plus que de l’herbe des champs ou des feuilles des arbres, qu’ils broutaient comme des animaux, errant presque nus, par troupes, dans le voisinage des villes, attendant les tombereaux d’immondices pour s’en disputer le contenu, déterrant, pour les manger, les cadavres des bêtes, et parfois, par douzaines, s’affaissant sur les routes, morts d’inanition[128].
[128] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 149-150.
Évaluant à 100 000 le nombre des victimes au cours des six derniers mois[129], il annonçait son dessein d’adopter les orphelins, de les élever. Pour avoir des ressources, il quêtait en France, puis auprès des évêques de Belgique, d’Espagne, d’Angleterre, et jusqu’en Amérique. «Ces orphelins, disait-il, c’est ma part, c’est celle de l’Église, dans cet immense désastre.»
[129] Sur ce chiffre, voir LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 174.
Avant même d’avoir des ressources, il assumait le fardeau. Tout de suite, dans sa maison de campagne, des convois d’enfants survinrent, véritables squelettes, dont quelques-uns, parfois, étaient, au cours de la route, devenus cadavres. Huit enfants, un jour, arrivaient de Laghouat, expédiés à l’archevêque par le futur général de Sonis[130]. Lavigerie n’attendait pas toujours qu’ils se présentassent; en bon pasteur, il se promenait à leur recherche. On se souvint longtemps, à Montenotte, du petit garçon couvert de vermine, dévoré d’ulcères, qu’il fit monter près de lui, dans sa voiture, pour le ramener au séminaire de Saint-Eugène, où s’improvisait un asile. A la fin de janvier, il avait huit cents bouches à nourrir; en juin, il en aura dix-huit cents. «Dites à tous les Arabes, écrivait-il au curé de Montenotte, qu’ils n’ont qu’à envoyer leurs enfants au grand marabout des chrétiens, et que celui-ci leur enseignera à gagner honnêtement leur vie par le travail, à craindre Dieu et à aimer leurs frères.»
[130] BAUNARD, _Le Général de Sonis_, p. 244. (Paris, Poussielgue, 1890.)
Cette générosité d’accueil et d’appel, c’était une première étape; il en entrevoyait une seconde où il pourrait offrir aux indigènes une autre aumône, celle de la vérité. De Laghouat, un officier lui écrivait: «L’heure me paraît venue, l’occasion favorable.» Ce correspondant n’était autre que Sonis, qui considérait la «conversion des musulmans» comme «une dette d’honneur que la France s’est bien peu souciée de payer jusqu’à ce jour[131].» Déjà, dans son grand séminaire, l’idée de se dévouer à la conversion des Arabes tourmentait certaines âmes. M. Girard, le Lazariste qui depuis longtemps en était le directeur,--celui que familièrement on nommait le Père Éternel,--était venu chez lui, le 29 janvier, avec trois jeunes clercs, qui demandaient, pour se préparer à ce futur apostolat un règlement monastique de vie[132]. Dans cette démarche, la Société future des Pères Blancs était en germe. Des arrière-plans s’entr’ouvraient dans la lettre que Lavigerie, le 6 avril, adressait au directeur des _Écoles d’Orient_: «Nos orphelinats, lui disait-il, seront, dans quelques années, une pépinière d’ouvriers utiles, soutiens, amis, de notre colonisation française, et, disons le mot, d’Arabes chrétiens. Ce sera le commencement de la régénération de ce peuple et de cette _assimilation_ véritable que l’on cherche sans la trouver jamais, parce qu’on la cherche jusqu’ici avec le Coran, et qu’avec le Coran, dans mille ans comme aujourd’hui, nous serons des chiens de chrétiens, et il sera méritoire et saint de nous égorger et de nous jeter à la mer[133].»
[131] BAUNARD, _Le Général de Sonis_, p. 245.
[132] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 29-31. Sur le Lazariste Joseph Girard (1793-1879), voir LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 385-394.
[133] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 161-162.
Un _post-scriptum_ à cette lettre faisait connaître d’atroces actes d’anthropophagie commis dans la région de Tenès: un ménage de gardiens de mosquée, affamé, avait tué cinq passants, puis leur neveu, puis leur enfant. «L’absence complète de sens moral, clamait Lavigerie, favorise sans contredit la multiplication de ces forfaits.» Et il concluait: «Il faut relever ce peuple. Il faut que la France lui donne, je me trompe, lui laisse donner les principes de l’Évangile, ou qu’elle le chasse dans les déserts, loin du monde civilisé[134].»
[134] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 165-166.
Dans cette alternative ainsi présentée, il ne fallait voir qu’un artifice de dialectique, qui ne mentionnait une solution évidemment absurde: l’expulsion des Arabes, que pour en imposer une autre: leur évangélisation[135]; mais le maréchal de Mac-Mahon, le colonel Gresley, prirent la phrase de Lavigerie au pied de la lettre; et, sous les regards impuissants du général de Wimpfen, qui estimait qu’en sauvant de la mort des milliers d’êtres Lavigerie avait «acquis le droit de diriger leur esprit et leur cœur vers le but le meilleur et le plus utile à la France», le conflit entre le gouverneur et l’évêque éclata. «Voulez-vous donc refouler les indigènes dans les déserts? lui demandait en substance Mac-Mahon, dans une lettre du 26 avril. La France s’y refuse. Les indigènes ne vont-ils pas dire que vous voulez profiter de l’état de détresse où ils se trouvent, pour leur faire acheter, par le sacrifice de leur religion, le pain que vous leur donnez?» Il accusait le prélat d’exciter à la haine entre les citoyens, et d’être devenu «un drapeau pour tout ce qui était hostile au gouvernement».
[135] Voir les explications de LAVIGERIE dans _Œuvres choisies_, I, p. 168-170 et 174-176.
«L’archevêque voudrait-il nous organiser une petite fronde, écrivait le colonel Hanoteau, en attendant qu’il attache la croix rouge sur l’épaule des colons voltairiens pour marcher à la conquête du bien d’autrui en refoulant dans les déserts les propriétaires[136]?»
[136] Hanoteau à Labeaume, 8 mai 1868. (Lettre inédite.)
Des bruits circulaient, d’après lesquels la maréchale de Mac-Mahon, qui, sous le précédent épiscopat, présidait toutes les œuvres de charité, était menacée d’excommunication par le nouvel archevêque[137]. Des questions d’étiquette aggravaient le conflit. Lavigerie se plaignait que l’autorité militaire ne tirât pas pour lui, comme pour un maréchal, vingt-cinq coups de canon; il se plaignait que, lorsqu’il voyageait, des chevaux de l’armée ne fussent pas mis à sa disposition[138]. Un jeune Français, à Alger, ayant été assassiné par un Arabe, les obsèques donnaient lieu à des manifestations tumultueuses, et dans les sphères militaires on attribuait cet émoi des esprits au bruit fait par l’archevêque autour des récents actes d’anthropophagie. Et de bouche en bouche courait le récit de la déception cruelle qu’avaient subie, chez les Aït-Boudran, le P. Stumpf et le frère Jeannin, connu des indigènes sous le nom de Capsule; l’_Amin_ leur avait avoué que les avances qu’il leur avait faites n’étaient point sérieuses, et que, s’il les laissait s’installer, il serait tué par ses coreligionnaires. Mais on ripostait, à l’archevêché, que si Stumpf et Capsule avaient subi cet accueil, il avait été provoqué par des espions aux gages du gouverneur[139].
[137] Général DU BARAIL, _Souvenirs_, III, p. 48.
[138] Le baron Durrieu à Niel, 28 mars 1868. (Archives de la Guerre.)
[139] Papiers Hanoteau.