Un grand missionnaire

Part 5

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Ses armes épiscopales, un pélican qui nourrit ses petits de son sang, parlaient de charité, et bientôt pourtant il apparut fastueux; il lui fallut en son évêché des meubles neufs pour ses réceptions et, dans le chœur de sa cathédrale, un trône pontifical étincelant, pour les liturgies. Mais descendu de son trône, disparu de ses salons, il vivait en ascète, dans une chambrette. Il avait une très haute notion de l’évêque; il estimait opportun de la traduire en images, par la majesté de sa stature, par l’éclat de son accueil, par la pompe de ses cérémonies; il savait que la magnificence est parfois un instrument de règne. On l’avait dit autoritaire, avant qu’il n’arrivât: il fit à ses prêtres cette surprise, de créer, pour leurs affaires disciplinaires, la première officialité diocésaine qui, dans la France du Concordat, ait fonctionné sur des bases vraiment régulières; l’évêque le plus autoritaire qu’ait peut-être connu cette période, et que son naturel devait parfois entraîner à certains soubresauts d’absolutisme, fut au dix-neuvième siècle le premier qui, renonçant à juger lui-même ses clercs, leur assura des garanties judiciaires; il ne se réservait que le droit de grâce, ne voulant pas se dessaisir de cette souveraineté-là. Il lui fallut moins de quatre ans pour créer en faveur de ses vieux prêtres une caisse de retraites, et pour ouvrir aux jeunes laïcs, que leurs études supérieures appelaient à Nancy, une maison d’éducation; moins de quatre ans pour transfigurer les études cléricales par la création d’un séminaire de philosophie.

Il lui déplaisait, et très sincèrement il s’en ouvrait à Pie IX, que dans le clergé de France la vraie science fût beaucoup trop négligée. «L’outrecuidance et l’exagération dans les affirmations, déclarait-il, ne remplacent malheureusement pas le savoir profond et solide; et sous ce rapport, nous restons bien loin de nos pères et même de plusieurs autres clergés des nations étrangères.»

Sous la mitre, l’ancien élève de l’École des Carmes se retrouvait: il ne cachait pas à ses curés qu’il rêvait de ressusciter le «clergé doctoral, tel qu’il existait parmi nous, dans les premiers siècles». Ses congrégations de femmes furent très émues en apprenant que Monseigneur considérait le brevet d’obédience comme une insuffisante garantie de science, et qu’il instituait, en son évêché, des examens pour les sœurs. Quelle idée, chez ce jeune prélat, de se montrer plus exigeant que la loi Falloux! Cette fantaisie lui passerait, disait-on, d’autant que déjà, dans l’épiscopat, deux de ses collègues le blâmaient; on allait le faire sermonner par le nonce. Mais d’un bond Lavigerie était chez le Pape, faisait approuver par une congrégation romaine l’ordonnance tant discutée, puis courait à Paris, voyait le nonce, le laissait tempêter, et lui montrait ensuite, en prenant congé, la décision de la congrégation romaine[101]. Durant toute sa vie épiscopale, Lavigerie excellera dans l’art de consulter Rome et dans l’art de lui obéir, et ne les séparera jamais l’un de l’autre.

[101] Félix KLEIN, _le Cardinal Lavigerie et ses œuvres d’Afrique_, p. 32-34 (Paris, Poussielgue, 1893).

Tout se transformait, tout se renouvelait, dans le diocèse de Nancy; il semblait que les regards de Lavigerie fussent concentrés sur son troupeau; et c’est à la vie de son diocèse que se rapportaient toutes ses paroles épiscopales, tous ses actes épiscopaux. Plusieurs évêques à cette date disaient volontiers leur mot dans les différends entre l’Empire et le Saint-Siège: Lavigerie restait à l’écart, et ajournait, de propos délibéré, tout commentaire de l’encyclique _Quanta cura_ et du _Syllabus_. On pourra relever, dans sa vie d’évêque, nombre d’escarmouches contre l’État; mais ce seront des escarmouches dont il aura lui-même réglé l’allure, précisé le terrain, mesuré la portée, qu’il conduira avec plus de tristesse que d’allégresse, et que toujours il aura le désir d’abréger. «L’État et l’Église, disait-il dans l’un de ses mandements de Nancy, ont également à perdre à des dissensions douloureuses; formule limpide dont s’inspirera toute son activité politique, cheminant volontiers d’un pouvoir à l’autre, pour les prémunir, l’un et l’autre, contre l’esprit de dissension; et si quelques-uns insinuaient que c’était là un programme d’opportuniste, je voudrais leur persuader que c’est bien plutôt un programme de missionnaire,--de missionnaire patriote, qui avait entrevu, dans le Levant, l’entr’aide que la France et l’Église se pouvaient prêter, et qui redoutait les luttes intestines comme une gêne et comme une menace pour ces lointaines collaborations. Missionnaire, Lavigerie l’était toujours, on le sentait dans une lettre pastorale sur saint Martin, dont le sanctuaire provisoire s’inaugurait à Tours. Le portrait de saint Martin, tel qu’il le traçait dans cette lettre, c’était moins peut-être une reconstitution du passé qu’un programme personnel d’activité épiscopale.

Soudainement le champ d’action requis par ce programme allait se présenter. Le 11 novembre 1866, se trouvant à Tours pour l’inauguration du sanctuaire, Lavigerie se voyait, en rêve, transporté dans un pays lointain, parmi des hommes noirs ou basanés qui parlaient une langue inconnue. Le 18, il recevait du maréchal de Mac-Mahon, gouverneur de l’Algérie, l’offre de l’évêché d’Alger, vacant depuis l’avant-veille par la mort de Mgr Pavy. «Cette position, disait le maréchal, est, selon moi, une des plus importantes qui puisse être confiée au clergé de France; elle présente, il est vrai, des difficultés grandes. Mais je connais votre zèle pour la religion, et je suis persuadé que ce ne seront pas ces difficultés qui pourront arrêter un homme de votre caractère.» Lavigerie, au bout de vingt-quatre heures, acceptait. Il répondait au maréchal: «Jamais je n’aurais pensé de moi-même à quitter un diocèse que j’aime profondément et où j’ai conservé des œuvres nombreuses; et si Votre Excellence me proposait un siège plus considérable que celui de Nancy, ma réponse serait certainement négative. Mais je n’ai accepté l’épiscopat que comme une œuvre de dévouement et de sacrifices. Vous me proposez une mission pénible, laborieuse, un siège épiscopal de tous points inférieur au mien, et qui m’est cher, vous pensez que j’y puis faire plus de bien qu’un autre. Un évêque catholique, monsieur le Maréchal, ne peut répondre qu’une seule chose à une semblable proposition: j’accepte le douloureux sacrifice qui m’est offert[102].» Ayant fait à Nancy son apprentissage d’évêque, il allait devenir, à Alger, l’évêque missionnaire. L’Algérie à christianiser, et puis, plus au delà, un continent barbare de deux cents millions d’âmes à conquérir, voilà ce qu’il entrevoyait. S’éloigner ainsi, c’était un «douloureux sacrifice», un «déchirement de cœur»; mais quoi qu’il lui en coûtât, il était prêt, ayant «la jeunesse, l’habitude de la parole, celle de grouper les volontés et les ressources.» Ainsi justifiait-il sa décision, dans une lettre à Mgr Maret. «Je suivais, écrira-t-il plus tard, l’attrait impérieux de ma jeunesse vers l’apostolat, et je répondais à l’appel de Dieu.»

[102] Mac-Mahon à Lavigerie, 17 novembre 1866; Lavigerie à Mac-Mahon, 19 novembre 1866 (dans LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 184-186).

IV.--Les projets missionnaires de l’archevêque concordataire; surprise de l’État.

Quelques instants de conversation avec le maréchal de Mac-Mahon allaient bientôt convaincre le prélat que Dieu et la France du second Empire ne parlaient point la même langue. Dieu disait à l’Église: Allez, enseignez toutes les nations.--Hormis les musulmans, corrigeait la France officielle. Lavigerie n’admettait pas cette exception.

«Je ne comprends pas, maréchal, avait tout d’abord dit l’Empereur à Mac-Mahon, pourquoi vous tenez tant à avoir Mgr Lavigerie. Vous ne ferez pas bon ménage avec lui. Il manque de prudence et de mesure. J’ai déjà eu à m’en plaindre comme auditeur de rote. C’est un prélat trop ardent pour un pays musulman, où les questions religieuses doivent être traitées avec un tact infini[103].» Mac-Mahon regrettait fort, après sa première causerie avec Lavigerie, d’avoir passé outre aux prévisions de son souverain; et sans déguiser sa volte-face, le maréchal, noblement soucieux d’éviter toutes divergences futures, se hâtait de suggérer à l’Empereur, bien pacifiquement, qu’on pourrait transporter le prélat, tout de suite, sur quelque autre siège. _Promoveatur ut amoveatur!_ Le cardinal de Bonald, à Lyon, était fort âgé; Lavigerie, devenant son coadjuteur, aurait peu de temps à attendre pour être primat des Gaules. Napoléon III fit venir Lavigerie, lui offrit le siège de Lyon. «Ce serait une honte, répondit le prélat; il dépendait de Votre Majesté de me nommer ou de ne pas me nommer au siège d’Alger; mais puisque j’y suis nommé, je veux et je dois y aller[104].»

[103] DU BARAIL, _Souvenirs_, III, p. 47 (Paris, Plon, 1896). Sur le conflit entre l’archevêque et le maréchal, on trouvera, dans _l’Univers_ du 28 octobre 1896, un article très documenté de M. Geoffroy de Grandmaison.

[104] Ce fut dans cette audience, sans doute, que Lavigerie fit accepter par Napoléon III l’idée de lui donner comme successeur à Nancy son ami l’abbé Foulon, alors supérieur du petit séminaire de Notre-Dame-des-Champs, et plus tard cardinal. «Pour l’aptitude, l’intelligence et la vertu, j’en réponds comme de moi-même», dit Lavigerie à l’Empereur. Nous devons ce détail à l’obligeance de M. Pierre Jouvenet, neveu du cardinal Foulon.

«Il est bien probable, écrivait-il à Mgr Maret, qu’il ferait plus doux vivre à Lyon, mais il fera certainement moins dur mourir à Alger, même et surtout s’il y a, comme on me l’assure, beaucoup à souffrir.»

Cette lettre à Mgr Maret circula parmi ses amis, beaucoup ne la comprirent pas. Préférer à la prochaine primatie des Gaules, garante d’une pourpre rapide, un évêché d’outre-mer, c’était, à les entendre, faire trop peu de cas, vraiment, des sourires de l’Empereur et de la destinée. Mais Alger, pour Lavigerie, c’était un champ de mission, un champ qu’il voulait occuper, défricher, élargir, avec une pleine liberté de gestes, avec une ample aisance de mouvements, un champ où son rêve enfin se fixerait, et où s’achèverait l’usure de sa vie; il n’admettait pas qu’après l’avoir fiancé à cette lointaine église, Mac-Mahon et l’Empereur lui proposassent un plus beau parti. De Rome, Pie IX l’encourageait; de la Sorbonne, Mgr Maret lui écrivait: «L’absence de toute tentative pour christianiser l’Algérie, depuis l’époque déjà bien longue où nous sommes les maîtres, est une véritable honte pour la France. Or, je connais personnellement tous les évêques de France, il n’y en a aucun, en dehors de vous, qui soit capable de faire cesser par une initiative efficace ce triste état de choses[105].» Lavigerie se sentait des ailes en lisant de semblables lignes; il les acceptait, non comme un hommage à sa valeur, mais comme une intimation de son devoir. «Je vous quitte, disait-il à ses diocésains de Nancy, pour porter, si je le puis, mon concours à la grande œuvre de civilisation chrétienne qui doit faire surgir, des désordres et des ténèbres d’une antique barbarie, une France nouvelle.»

[105] Texte de la lettre de Maret dans LAVIGERIE, _Revue de Lille_, janvier 1897, p. 269.

_La France nouvelle_: c’était le titre que trois mois plus tard Prévost-Paradol allait donner à son livre, dont les dernières pages prophétisaient l’avenir algérien. Le siège d’Alger, quelques mois avant la mort de Mgr Pavy, avait été rehaussé par sa transformation en archevêché, mais d’autre part, cet archidiocèse était comme démembré par la création de deux nouveaux diocèses: Oran et Constantine[106]. Ces amputations plaisaient peu à Lavigerie, parce que, «pour opérer, pour manœuvrer à l’aise, comme écrivait son ami Bourret, il lui fallait un grand chantier, une vaste terre». Mais il se soumit, sans chicaner: c’était bon pour des évêques continentaux de lutter pied à pied, le cas échéant, pour qu’on respectât la superficie traditionnelle de leurs diocèses; son diocèse, lui, il le construira de ses propres mains; ce sera Carthage, ce sera, en quelque mesure, la région des Grands Lacs. Immense diocèse, qui visera à faire du Sahara une enclave, diocèse toujours en marche, empiétant sur l’Islam, empiétant sur l’Afrique fétichiste. Et Lavigerie lui-même, au jour le jour, en reculera les bornes, et dans ces dicastères des congrégations romaines où l’on conserve le cadastre de tous les diocèses du monde, on n’aura qu’à ratifier, en les scellant du sceau du pêcheur, les tracés signés Lavigerie.

[106] Sur ces changements souhaités par Mgr Pavy, voir RIBOLET, _op. cit._, p. 196 et 422-427.

L’archidiocèse que la France lui donnait,--cette étroite bande de terre qu’est l’Afrique du Nord,--offre au géologue l’aspect d’une région méditerranéenne. «Les montagnes qui l’accidentent, a-t-on pu dire, sont le prolongement immédiat des chaînes italiennes et l’amorce des chaînes espagnoles.» Et l’on a conclu, très nettement, qu’elle n’a pas grand’chose de commun avec l’Afrique, et qu’elle tourne le dos au continent noir[107]. Mais pourquoi les conceptions des apôtres se laisseraient-elles asservir aux constatations de la géographie? Tourner le dos, voilà un mot qui n’est pas de leur vocabulaire. Ils ont un _Credo_ que les fils de Cham attendent, et, par la porte qu’ouvre l’Algérie, ce _Credo_ peut passer: c’est là ce qui frappe un Lavigerie, ce qui frappe un Père de Foucauld. N’allez pas leur dire que le sol sur lequel se posent leurs pieds est encore en quelque sorte un morceau d’Europe, et que la composition même de ce sol les inviterait à regarder vers Marseille plutôt que vers Tombouctou, vers la civilisation plutôt que vers les profondeurs du monde noir; ils vous répondraient qu’ils interrogent les géographes, non point sur la préhistoire d’un coin de terre, mais sur les routes naturelles qui y trouvent une amorce et qui, toujours plus avant, toujours plus loin, s’ouvrent à leur marche aventureuse, devancière de celle du Christ.

[107] FRIBOURG, _l’Afrique latine_, p. 12 (Paris, Plon, 1922). «Il y a bien plus de différence, confirme M. DE PEYERIMHOFF, entre la Flandre et la Provence, qu’entre le sud de la France et le nord de l’Afrique.» (_Enquête sur la colonisation officielle_, p. 8.)

V.--Le programme pastoral de Lavigerie.

Louis Veuillot jadis avait dit: «L’Église d’Afrique, vivante au tombeau, n’a point cessé d’exister»; et l’abbé Dagret, vicaire général de Mgr Dupuch, premier évêque d’Alger, avait voulu tirer tout entier, des œuvres de saint Augustin, le catéchisme du diocèse d’Alger[108].

[108] VEUILLOT, _Les Français en Algérie_ (_Œuvres complètes_, IV, p. 85 et 201).

Débarquant en Algérie, ce fut la force de Lavigerie, et ce fut son prestige, de se présenter et de parler tout de suite au nom d’un lointain passé. Défense d’implanter le christianisme parmi ceux qui ne sont pas chrétiens, signifiait l’administration. Ils ne sont plus chrétiens, mais ils le furent, répondait implicitement Lavigerie, dans la lettre éloquente par laquelle il prenait possession de son siège; et comme autrefois ils l’avaient été, il allait se pencher sur les consciences africaines, soulever les alluvions que des invasions successives y avaient déposées, glorifier, sans ambages, l’Afrique chrétienne de jadis, et, sans ambages aussi, aspirer à la ressusciter.

L’héritage dont ce nouvel évêque se considérait comme légataire ne se trouvait point dans la précaire succession de Mgr Pavy ou de Mgr Dupuch; c’était un héritage beaucoup plus antique, et sur lequel, après des siècles d’oubli, il revendiquait ses droits. Cet évêque missionnaire se présentait comme l’exécuteur testamentaire d’une très ancienne histoire. Il redisait les gloires de l’Église africaine, et ses sept cents évêques. Grégoire XVI, tout le premier, dans le bref par lequel il avait érigé l’évêché d’Alger, avait rappelé la place tenue par Carthage, par Hippone, dans l’histoire de l’Église et de la pensée chrétienne, au temps où il y avait, dans ces villes, des chaires épiscopales, occupées par Cyprien, par Augustin[109]; et l’un des premiers soins de Mgr Dupuch, réinstallant sur terre africaine la hiérarchie romaine, avait été de faire élever un monument à saint Augustin[110]. Lavigerie glorifiait ces augustes Pères de l’Église, puis s’attachait à un souvenir plus obscur, celui du dernier évêque d’Icosium, devenu plus tard Alger, un certain Victor, exilé par les Vandales, dans un douloureux cortège de quatre cents évêques; il suivait, de siècle en siècle, la destinée de ces chrétientés africaines; il les montrait rétablies par l’Empire byzantin, puis envahies par l’Islam; il compatissait à ces populations obligées à quatorze reprises de prêter obédience au Croissant, et, treize fois de suite, revenant à la foi du Christ jusqu’à ce que, finalement, celle de Mahomet les gardât. Il allait jusqu’à les comparer avec la Pologne, dont il ne pouvait admettre que la mort fût définitive[111].

[109] Texte du bref dans DUPUCH, _op. cit._, IV, p. 323-332.

[110] MARTY, _Correspondant_, septembre 1861, p. 53-54.

[111] Lettre pastorale pour la prise de possession du diocèse d’Alger (LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 6-8).

Parallèle un peu forcé, car la Pologne ne cessa jamais d’aspirer à sa résurrection; et les Berbères, eux, tout en accueillant volontiers les souffles d’hérésie qui circulaient dans l’Islam, avaient fini par devenir, dans l’ensemble, des dévots du Prophète,--du Prophète, peut-être, plus que du Coran.

Parmi eux, il en est qui veulent se faire chrétiens, insistait depuis 1863 le P. Creuzat, jésuite, à qui l’autorité militaire avait permis, cette année-là, de s’installer curé à Fort-Napoléon. Le Père, qui leur prodiguait ses charités, recevait d’eux, en échange, de très bonnes paroles, où tout de suite il trouvait des raisons d’espoir et comme le gage d’une prochaine conquête spirituelle.--Illusions! répondait-on dans les sphères militaires. On y déclarait avoir vu les Kabyles de près; on s’appuyait sur l’opinion très autorisée du futur général Hanoteau--le _Bou Sipsi_ fort aimé des Kabyles, qui, depuis 1847, vivait parmi eux, et qui bientôt allait écrire:

Les Kabyles peuvent ne pas être des musulmans irréprochables, car, en un grand nombre de cas, ils font bon marché des prescriptions de la loi civile fondée sur le Coran, disant avec beaucoup de sens que ces prescriptions ont été faites pour un pays très différent du leur et pour un peuple qui n’avait ni leurs mœurs ni leur manière de vivre. Mais, en tout ce qui concerne le dogme et les croyances religieuses, leur foi est aussi naïve, aussi entière, aussi aveugle, que celle des musulmans les plus rigides. La propagande chrétienne en Kabylie trouvera toujours devant elle un obstacle insurmontable dans l’étroite solidarité qui lie l’individu à la famille, la famille à la _Kharouba_, la _Kharouba_ au village, et le village à la tribu. A moins d’une conversion en masse du pays, chose fort improbable, l’individu, la famille même qui voudraient abjurer l’islamisme devraient, de gré ou de force, quitter le pays[112].

[112] HANOTEAU et LETOURNEUX, _La Kabylie et les coutumes kabyles_, 2e édition, I, p. 380-384 (Paris, Challamel, 1893).

Le P. Creuzat paraissait fort insensible aux objections des militaires; ce qu’il savait, lui, c’est que certains Kabyles le visitaient, et que, d’après leurs dires, on était tout prêt à accueillir, chez les Aït-Ferah, sa soutane et le catholicisme; pourquoi dès lors n’eût-il pas espéré, tôt ou tard, quelque abjuration en masse? Les autorités militaires apprirent un jour que l’aventureux missionnaire, en compagnie d’un autre prêtre, avait cru devoir répondre à l’appel de cette tribu, et que tous deux, hélas, avaient été l’objet d’une fort vilaine farce, et qu’ils avaient dû se retirer, couverts d’excréments humains,--et bafoués par surcroît. Et les autorités punirent de prison les quatre jeunes drôles, coupables de cette insolence, et ne les libérèrent que sur la demande même du P. Creuzat. Mais elles constatèrent sans délai que le zèle du Père n’était nullement découragé, et qu’il attribuait cette mésaventure à la malveillance d’une minorité.

Le colonel Martin, qui commandait à Fort-Napoléon, poussa l’enquête plus avant. L’idée lui vint de faire questionner par l’_Amin_ El Hadj Loumis les gens de sa tribu; et l’_Amin_ répondit que, lorsqu’il leur avait demandé s’ils voulaient un prêtre chez eux, ces gens «étaient devenus aliénés», et que leurs voix s’étaient «abaissées», et que leurs yeux «avaient pleuré», et qu’à la pensée de se faire chrétiens ils avaient dit: Plutôt quitter le pays! Plutôt la mort! Trouvant la réponse un peu vive, le colonel Martin souhaita qu’elle fût atténuée, et finalement l’_Amin_ la rédigeait ainsi: «Cette demande doit être rejetée. Dieu nous préserve qu’un prêtre habite chez nous! Nous avons notre religion, et lui la sienne, qui en est différente. Il n’y a aucun intérêt à ce qu’il demeure chez nous, nous n’y consentirons jamais[113].»

[113] Nous empruntons ces détails à une lettre du colonel Hanoteau au général Borel, datée de Fort-Napoléon, 23 mai 1868 (communication de M. Jean Hanoteau).

C’était net, très net; mais le P. Creuzat n’était point déconcerté. Mgr Lavigerie montrait à son tour des lettres, provenant de quelques _djemaas_ kabyles, lettres qui lui demandaient qu’il fondât en certains villages des établissements catholiques. Une bataille de textes, un duel de documents, paraissait s’engager; et derrière ces textes et ces documents, c’étaient, hélas! l’Église et l’armée qui semblaient à la veille d’entrer en conflit. Vous n’avez pas su faire questionner les Kabyles, disait aux militaires le P. Creuzat. Et de leur côté les militaires, avertis des lettres qu’avait reçues Lavigerie, les considéraient comme dictées par le P. Creuzat à des Kabyles complaisants. Ainsi se compliquait chaque jour davantage la question fort délicate des rapports éventuels entre l’âme kabyle et la culture chrétienne.

Après tout, pensait le P. Creuzat, pourquoi ne point oser? Et il disait au général de Wimpffen: «Je ne crains pas le martyre.» A quoi le général répondait: «C’est possible, mais allez le chercher ailleurs que dans ma division.»--«Que vous ayez l’honneur du martyre, lui disait une autre fois le colonel Hanoteau, j’en serai très heureux pour vous, mais moins heureux pour les zouaves que je devrai envoyer pour vous venger.» Car il n’était nullement question, chez les militaires, de laisser impunis les attentats éventuels contre l’apostolat chrétien, mais on faisait observer que la Kabylie était une toute récente conquête, qu’elle était frémissante encore, et que le prosélytisme religieux, s’il ne s’exerçait avec mesure, risquait de surexciter, sur un tel sol, l’esprit de révolte.