Part 4
Il est parfois dangereux d’être un devancier; l’éclat même du rôle qu’on a joué resplendit comme une prédestination, dont on devient le captif. Lavigerie diplômé, Lavigerie vainqueur de Sorbonne, paraissait voué tout naturellement, par son prestige même, à quelque tâche d’apostolat parmi le peuple des étudiants: il y avait là, non moins qu’en pays jaune ou qu’en pays noir, beaucoup de gentils. Où Lavigerie professera-t-il? Voilà le genre de questions que posaient ceux qui s’intéressaient à ses brillantes destinées, tandis que son imagination, à lui, s’enfuyait loin du quartier Latin. On disait qu’à la faculté de Caen l’Université lui offrait une place, et qu’il la refusait. On le voyait, à la fin de 1850, enseigner la quatrième au séminaire de Notre-Dame-des-Champs, le catéchisme en deux pensionnats de religieuses, et la littérature latine aux étudiants ecclésiastiques de l’École des Carmes. On apprenait à la fin de 1853 qu’il allait, à la suite d’un brillant concours, devenir, dans le Panthéon rendu au culte, membre du chapitre de Sainte-Geneviève. Mais les premiers mois de 1854 lui ouvraient un autre champ d’action: c’est à la Sorbonne qu’il entrait comme professeur, à la demande de Mgr Maret, qui voulait rajeunir la Faculté de théologie. C’en était fait, dès lors, faute de loisirs, de _la Bibliothèque pieuse et instructive à l’usage de la jeunesse chrétienne_, dont un éditeur lui avait confié la direction; les brochures qu’il avait projetées et qui devaient s’intituler: _Charité au dix-neuvième siècle_; _Foi et Martyre_; _Martyrs en Chine et au Tong-king_; _Triomphes de la foi sur la barbarie_, ne devaient jamais voir le jour. En choisissant ces sujets de brochures, il avait voulu, semble-t-il, ménager à sa pensée quelques beaux terrains d’émigration. Mais il fallait qu’elle rentrât au logis; ses précédents succès de Sorbonne emprisonnaient définitivement Lavigerie dans une chaire de Sorbonne; docilement il acceptait, et il allait y traiter, six ans durant, de l’école d’Alexandrie, du protestantisme, du jansénisme.
Il fit ses cours avec plus d’ampleur que d’érudition minutieuse; ainsi le voulait la mode du temps, qui avait ses avantages. Ceux qui connaissaient sa nature remuante eurent tôt fait de sentir que dans sa dignité professionnelle Lavigerie manquait d’entrain. Nous avons à cet égard le témoignage d’Hilaire de Lacombe, l’historien des débats parlementaires d’où sortit la loi Falloux[91]. Il était, nous dit-il, «languissant et triste, désœuvré: il attendait sa voie. Tout indiquait que la Sorbonne, lieu d’étude et de retraite, ne lui serait qu’une étape. Cette respectable Sorbonne devait sembler un peu morte à ce jeune homme que l’esprit de vie travaillait». L’excellent observateur qu’était Hilaire de Lacombe avait donc le sentiment que ce maître d’enseignement supérieur, tout en accomplissant consciencieusement son métier, se tenait à la disposition d’une autre destinée, et qu’il l’attendait. Le mot de son ami Bourret continuait de se vérifier: Lavigerie débordait les cadres.
[91] Bernard DE LACOMBE, _Correspondant_, 10 novembre 1909, p. 893.
Il les débordait, mais sans manœuvrer lui-même pour les élargir; il s’en remettait, pour cela, à ceux qui avaient quelque droit de régir son existence ou sa conscience. Ainsi l’exigeaient son sens de l’autorité et ce que j’appellerais volontiers ses doctrines d’organisateur. Je n’oserais dire qu’il aimât beaucoup obéir, et qu’il s’y complût spécialement comme on se complaît en une vertu de choix; mais il lui plaisait certainement qu’en tous lieux l’obéissance fût en pratique, à commencer par la sienne. Et de même que son archevêque, en 1847, avait élargi pour lui le cadre de Saint-Sulpice, le cadre de la Sorbonne, en 1856, lui fut élargi par son confesseur, le P. de Ravignan.
«Je vois pour vous un autre horizon», lui disait fréquemment ce Jésuite. Ravignan voyait, mais sans définir encore: l’horizon demeurait imprécis, ou bien inaccessible. Subitement, un jour de 1856, l’horizon se dévoila, se rapprocha, et Ravignan parla. La guerre de Crimée avait commencé de familiariser l’Islam, en terre ottomane, avec la charité chrétienne, représentée, dans les hôpitaux de Constantinople, par les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul; l’_Œuvre des Écoles d’Orient_ s’était fondée, pour prolonger cette révélation, et pour propager, parmi les chrétientés séparées de Rome, la culture catholique[92]. Augustin Cauchy, Charles Lenormant, le P. Gagarin, songeaient que pour émouvoir en faveur de cette œuvre la charité des fidèles, il serait bon qu’elle fût dirigée par un ecclésiastique de Sorbonne; ils s’en ouvraient à Ravignan; et Ravignan, tout de suite, signifiait à Lavigerie: Vous êtes l’homme. De quoi Lavigerie fut aussitôt persuadé; sa vocation même, cette vocation qui, depuis plusieurs années, se mortifiait, lui donnait, cette fois, des ailes pour obéir. Il s’en fut droit chez le P. Gagarin, qui lui remit les registres de l’œuvre, encore bien blancs, et la caisse, encore bien vide, en ajoutant: «Vous voilà à l’eau, mon cher abbé; maintenant il faut nager.» Nager et même s’y essouffler, Lavigerie ne demandait pas mieux. En Sorbonne, il avait l’impression d’étouffer, et lorsque de la Sorbonne il s’en allait à cette œuvre nouvelle, il respirait. Son rôle de missionnaire commençait.
[92] _Lettre de S. E. le cardinal Lavigerie à M. Beluze pour servir de préface à la Vie de Mgr Dauphin_. Carthage, 1883.--Hilaire DE LACOMBE, _Le Cinquantenaire de l’Œuvre des Écoles d’Orient_, dans le _Bulletin de l’Œuvre_, mai-juin 1906.
II.--L’abbé Lavigerie dans la France du Levant.
Il apercevait, dans le Levant méditerranéen, soixante-dix millions de chrétiens étrangers à l’Église romaine, et destinés, si quelque jour la Turquie s’effondrait, à tomber sous l’hégémonie spirituelle de la Russie; une œuvre française s’était fondée, pour leur faire connaître Rome, pour ouvrir à leurs enfants des écoles où ils se familiariseraient, tout en même temps, avec la foi latine et la langue française; et cette œuvre disait à Lavigerie: Faites vivre, en me faisant vivre, les âmes de là-bas. Pratiquement, ce qu’on lui demandait en le nommant directeur, c’était, tout d’abord, qu’il quêtât. Trois ans durant, les loisirs que les cours lui laissaient furent employés à tendre la main, de ville en ville, de chaire en chaire. Nombreux sont les ordres, Dominicains, Franciscains, Jésuites même, dont les fondateurs commencèrent par la mendicité. Lavigerie, à sa façon, s’imposait le même apprentissage. Il fut parfois mal reçu; il s’en amusait plutôt qu’il ne s’en décourageait; et toute sa vie il se souviendra d’un certain vicaire général qui, l’introduisant à contre-cœur dans les familles riches de l’endroit, insistait immédiatement sur les urgents besoins des œuvres locales. Ce qui racheta ses fatigues de quêteur, ce fut le bilan final: les recettes des écoles d’Orient, qui n’étaient, en 1857, que de seize mille francs, dépassaient soixante mille en 1859.
Soixante mille francs, quelle goutte d’eau, dans ce vaste flot de détresses humaines qui subitement, en 1860, couvrit toute la Syrie, à la suite des massacres et pillages commis par les Druses! Des troupes françaises partaient, pour remettre là-bas un peu d’ordre; mais la charité, seule, pouvait commencer d’y rétablir quelque vie. L’éloquence de Lavigerie, sa main tendue, ses appels aux évêques des pays voisins, firent, cette année-là, des prodiges: au nom de l’œuvre des Écoles d’Orient, il s’en fut dans le Levant, pour organiser les distributions qu’exigeaient les misères: elles devaient s’élever, en moins d’une année, à deux millions cent trente-six mille francs.
Il allait prendre contact avec le schisme, prendre contact avec l’Islam; et dès cette première campagne, il était ce qu’il sera toujours, missionnaire de son Église, porteur de l’âme de la France. Foi et patrie, les deux causes se confondaient en ces régions du Levant, où l’élan des croisades et les prérogatives accordées par le Saint Siège avaient depuis longtemps installé notre ascendant: Lavigerie allait les servir, l’une et l’autre, en s’essayant à reconstruire, derrière la façade tant bien que mal restaurée par notre armée, l’édifice d’une chrétienté. Nos troupes n’avaient pas les mains libres: l’Angleterre surveillait leurs mouvements, les paralysait, exigeait qu’elles ne survinssent, là-bas, qu’à titre d’auxiliaires du sultan, destinées à lui prêter aide pour le rétablissement de l’ordre. Mais dans la personne de Lavigerie, la charité chrétienne et française allait bientôt les devancer, les dépasser, atteindre des parages où elles ne pouvaient pénétrer, et se faire d’autant plus entrante qu’elles étaient contraintes de se montrer plus discrètes. Il fallait remonter assez haut dans l’histoire, jusqu’au cœur du dix-septième siècle, pour y retrouver le spectacle d’une initiative d’Église accomplissant une tâche où l’État se sentait gêné, et peut-être inexpert. Lavigerie excellera dans ce genre de mission; il fut tout de suite en Syrie ce qu’il sera plus tard à Alger, à Carthage, sous l’Équateur, un type d’homme d’Église qui, en se plaçant à l’avant-garde de la France, l’entraînait elle-même, bon gré mal gré, vers un rôle d’avant-garde, quelles que fussent les mains qui guidaient ses destinées, celles de Napoléon III ou celles de Mac-Mahon, celles de Gambetta ou celles de Jules Ferry.
Lorsque le 30 septembre 1860 il mit le pied sur le paquebot l’_Indus_, qui l’emportait dans le Levant, il s’éloignait, chose étrange, avec l’idée qu’il allait peut-être mourir. La mort venait de tomber près de lui; quinze jours plus tôt, son père était trépassé. Pourquoi ne serait-ce pas bientôt son tour, à lui? Succomber en secourant ses frères, sur le champ de bataille de la charité, cela lui paraissait une belle fin. Dès son premier pas dans la carrière de l’action, il constatait et attestait que la pensée de la mort n’opprime pas l’énergie et ne stérilise pas l’effort. Cette pensée le hantera toujours; il aimera s’en faire une escorte, et la faire chevaucher, en croupe, derrière son imagination nomade et conquérante.
La mort, il la rencontrait partout en Orient. A Beyrouth où il débarqua, vingt mille réfugiés s’entassaient, qui avaient échappé aux massacres, et qui les racontaient. On lui présentait trois cent cinquante orphelins qui acclamaient la France, l’acclamaient lui-même. Il les entendait chanter:
Salut, ô France bien-aimée, Patrie antique de l’honneur, Qui sur une terre opprimée A fait refleurir le bonheur.
Il leur annonçait qu’il leur apportait l’obole du pauvre aussi bien que celle du riche: «Mon aumône, déclarait-il, consistera à vous donner un peu d’air, de lumière et d’espace, afin que vous puissiez recevoir auprès de vous de nouveaux compagnons. Je vous donnerai quelques pierres inanimées, et au milieu d’elles s’élèveront des pierres vivantes, vivantes pour l’amour de l’Église et de la France[93].» Il voulait faire acte de bâtisseur, bâtisseur de chrétienté; il lui fallait cela, comme une revanche sur la mort; et lorsqu’il se taisait, on le voyait pleurer.
[93] POUJOULAT, _La Vérité sur la Syrie et l’expédition française_, p. 297-301 (Paris, Gaume, 1861.)
S’enfonçant dans la montagne, il se laissait montrer un nuage noir; c’étaient les corbeaux et les vautours qui depuis trois mois dévoraient les deux mille cadavres entassés dans Deir-el-Kamar. Il s’acheminait vers le charnier; à sa vue, des paysans en haillons déchargeaient leurs armes en signe de joie; des femmes faisaient fumer de l’encens sur des assiettes de terre; et, pour le saluer, des formes s’approchaient, douloureusement affublées d’ornements sacerdotaux en lambeaux: c’étaient des prêtres. Il visitait le sérail où l’on avait fait six cents cadavres; il regardait, dans la muraille, la brèche cruelle, ensanglantée, par laquelle nombre de chrétiens avaient dû passer leurs bras, pour que, de l’autre côté, des bourreaux les amputassent, d’un coup de sabre; et redisant la messe, pour la première fois, dans l’église à demi détruite et depuis trois mois veuve de Dieu, il lui semblait que les habitants «voyaient, dans la restauration de leur culte, le gage le plus sûr de la réparation de leurs malheurs». Les poètes arabes, émus, allaient bientôt célébrer ce prêtre comme «le trésor que l’Occident a envoyé à l’Orient, dans un jour plus beau que le printemps, plus frais que l’eau des fontaines, plus doux que le parfum du nard, des roses et de l’encens».
Son cheval lui cassa le bras: ce ne fut qu’un épisode; Lavigerie, dur au mal, en abrégea la durée. Son pèlerinage se poursuivit dans la région de Saïda, où l’incendie avait dévasté quarante villages; et passant par Zahlé, où les Jésuites avaient eu cinq martyrs, il s’engagea sur la route de Damas. Mais de Damas, pillé vingt-deux jours durant, que restait-il? Des ruines, recouvrant les corps de huit mille chrétiens[94]; et, les dominant, une seule maison, que les flammes avaient léchée sans l’entamer, celle des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul. L’église de Deir-el-Kamar, l’hospice de Damas, c’était la foi, c’était la charité, survivant au passage de l’Islam dévastateur. Lavigerie, qui savait faire parler les symboles, se rappellera longtemps l’éloquence de ces deux symboles-là. L’émir Abd-el-Kader s’était, autant qu’il l’avait pu, généreusement entremis pour la protection des chrétiens; il en avait sauvé un millier, en les recevant sous son toit. «Je n’ai fait qu’accomplir notre sainte loi et ce que commande l’humanité, écrivait-il à Schamil, le héros musulman du Caucase; en effet, notre loi est la sanction des plus belle qualités, et elle embrasse toutes les vertus pratiques de la même manière qu’un collier embrasse le cou[95].» Lavigerie s’en fut remercier l’émir. Ses lèvres voulurent se poser sur la main d’Abd-el-Kader, en gratitude pour toutes les vies chrétiennes qu’il avait libérées du péril. Mais l’émir refusa cet hommage, de la part d’un ministre de Dieu. Et Lavigerie de lui dire: «Le Dieu que je sers, Émir, peut être aussi le vôtre! tous les hommes justes doivent être ses enfants.»
[94] Le document capital sur le voyage de Lavigerie est le Mémoire que lui-même rédigea et qu’on trouvera au tome II des _Œuvres choisies_, p. 135-244 (Paris, Poussielgue, 1884). Sur les massacres de Syrie, voir les documents recueillis par LENORMANT: _Une persécution du christianisme en 1860: les derniers événements de Syrie_, p. 171-208 (Paris, Douniol, 1860).
[95] Texte des lettres entre Schamil et Abd-el-Kader dans POUJOULAT, _op. cit._, p. 433-436.--Sur le rôle d’Abd-el-Kader, voir LENORMANT, _op. cit._, p. 141-142, et colonel Paul AZAN, _L’Émir Abd-el-Kader_, p. 269-273.
Il allait rapporter de Syrie, avec l’amour du soleil méditerranéen, le souvenir tenace de ces deux aspects de l’Islam, l’aspect hospitalier, l’aspect sanguinaire. Mais dans sa mémoire, c’était le second qui prévalait. Tout le premier, il connaissait la sourate du Coran, dans laquelle le Prophète prescrit à ses fidèles de n’écraser jamais l’orphelin de leur mépris et de ne pas repousser celui qui mendie son pain; et il était prêt à faire honneur à l’âme d’Abd-el-Kader d’avoir surtout retenu, dans la doctrine de Mahomet, certaines disciplines de bonté. Mais d’autres sourates, en conseillant la guerre contre l’infidèle, le _Djehad_, multipliaient les cadavres, et les orphelins, et les mendiants. Ces fillettes ramassées à Beyrouth par nos Sœurs de charité, et que Lavigerie adoptait, n’étaient-elles pas les douloureuses victimes de l’implacable _Djehad_? «L’Islam, a dit le voyageur Palsgrave, est le «panthéisme de la force». Interpellant cette doctrine, Lavigerie lui demandait compte du contraste entre deux chiffres: pourquoi la région entre Gaza et Alep comptait-elle, autrefois, 18 millions de chrétiens, et aujourd’hui 500 000[96]? Il dénonçait l’Islam comme force de destruction, force inhumaine, force meurtrière. Il allait se refaire quêteur: ayant recueilli les gémissements des chrétiens, il allait les répercuter, dussent-ils résonner, comme un importun cri d’alarme, aux oreilles de cette France qui voisinait ailleurs avec l’Islamisme.
[96] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 255.
Il avait regardé, aussi, ces tronçons d’églises, unies à Rome, qui là-bas subsistaient: il n’y avait aperçu que des missionnaires latins, et quelques prêtres venus de l’hérésie à l’Église romaine, et bien ignorants encore; il songeait qu’il serait nécessaire de créer, pour le clergé oriental, des séminaires où des clercs seraient élevés, suivant les usages et les rites du terroir, pour exercer un jour la fonction sacerdotale; et les deux messages qu’adressaient à Pie IX et au clergé de France les évêques orientaux attestaient la confiance que dès lors ils avaient mise en Lavigerie, «ambassadeur de la charité française»[97].
[97] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 230-244.
Regagnant l’Europe, il porta tout de suite en deux endroits la confidence de ses rêves, à Pie IX d’abord, puis aux ministres de l’Empereur. Le relèvement des Églises orientales préoccupait alors le pape: Lavigerie lui en dessinait les méthodes. Les Tuileries, par crainte de l’Angleterre, avaient fermé les yeux sur la complicité des Turcs et des Druses, et réduit notre armée de Syrie à un rôle d’observatrice: Lavigerie venait annoncer que ces catholiques orientaux échappés aux massacres, que ces Syriens qui s’appelaient eux-mêmes des «Frangis», souhaitaient de notre part un actif protectorat. «Il y a en France, insistait-il, une opinion qui réclame pour eux: ce sont là des manifestations dont l’Angleterre ne saurait contester la valeur, et sur lesquelles la France pourrait appuyer une politique généreuse.»
Il fit marcher Pressensé, Crémieux, à côté de Saint-Marc Girardin et d’Augustin Cochin; tous ensemble, ils expédièrent au Sénat plus de dix mille signatures, pour les catholiques de Syrie. Il lui apparaissait qu’«un conseil de guerre français eût su faire bientôt la lumière, là où les tribunaux turcs avaient entassé à dessein les ténèbres[98]». L’Angleterre fut plus forte: le gouvernement impérial retira son corps expéditionnaire, et de nouveau les catholiques de Syrie se sentirent seuls. Attention! criait Lavigerie, l’Angleterre va prendre leurs enfants, en faire des protestants. Et l’œuvre des Écoles d’Orient voyait les souscriptions affluer, pour lutter, au moins sur ce terrain, contre l’Angleterre.
[98] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 229.
Créer une opinion publique, et dire ensuite au gouvernement: «Laissez-vous pousser, laissez-vous porter; les voies vous sont ouvertes, entrez-y»; telle sera la continuelle tactique de cet irrésistible agent de pénétration qu’était Lavigerie. L’Empereur, semble-t-il, tout en demeurant rebelle à ses impulsions, goûta son importune audace, puisqu’un ruban rouge la récompensa.
III.--En route vers Alger, par Rome et Nancy.
A le voir ainsi se prodiguer, s’attarder tour à tour dans les sphères où s’élaborait la politique et dans les sphères où se fabriquait l’esprit public, et tâcher d’influer, par celles-ci, sur celles-là, d’aucuns peut-être l’accusaient sommairement d’être un ambitieux, un friand d’honneurs. Mais non, l’évêché de Vannes lui eût permis d’émerger; il le refusait, n’ayant pas soif de faire carrière. Il lui parut qu’à Rome l’auditorat de la Rote lui permettrait d’agir, de rester en contact avec les hautes cimes de l’Église et les hautes cimes de l’État, et de leur redire les besoins de l’Orient; il accepta, et Pie IX, sans retard, le faisait entrer comme consulteur dans la congrégation spéciale qu’il venait de créer à la Propagande pour les rites orientaux. L’église nationale de Saint-Louis-des-Français entendit Lavigerie, en février 1862, dénoncer les misères de l’Orient. L’instinct de conquête qui fait les apôtres trouve dans l’atmosphère séculaire de Rome--de toutes les Romes--une merveilleuse éducatrice: à l’école des Césars, à l’école des Papes, il se discipline et il se complète, il se règle et il se parachève, par l’esprit d’organisation. Lavigerie ne se bornait pas au rôle d’accusateur: il traçait, dans ce même sermon, le plan de séminaires pour la formation d’un clergé indigène oriental; et voyant s’allumer, parmi les Slaves de Bulgarie, certaines étincelles, il créait un comité à Civita-Vecchia pour les ramener à l’unité romaine[99].
[99] Texte du discours dans LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 245-263.
Mais que pesaient une heure de sermon, une réunion de comité, en face des multiples heures durant lesquelles cette cour de cassation qu’était la Rote examinait petits et grands procès? Lavigerie s’ennuyait d’être ainsi «juge de mur mitoyen»; il en souffrait, il allait le dire à Pie IX. Il sentait aussi, de jour en jour, se tendre les rapports entre le Saint-Siège et l’Empire français; la question romaine s’exacerbait, des heurts étaient imminents; «Je me trouvai forcément mêlé, écrira-t-il plus tard, à toutes les questions ardues que soulevait l’occupation d’une partie des États de l’Église par l’usurpation italienne et celle de Rome par les Français. Je ne tardai pas à ressentir une très vive répugnance pour ce rôle, à une époque surtout où la question du Saint-Siège devenait si grave avec la France. Comme Français, je devais servir et surtout ne jamais trahir mon pays; comme prêtre, je devais soutenir et défendre le Pape, qui, lui, ne voulait ni être soutenu, ni être défendu autrement que par l’affirmation de son droit absolu et complet. On avait résolu de le sauver alors malgré lui, comme on disait, en faisant avec l’Italie, en dehors de lui, la convention de septembre. De là un louvoiement perpétuel, dans l’impossibilité de tout condamner ni de tout approuver, dans l’intérêt des causes que l’on doit défendre[100].» Entre les deux puissances qui risquaient de s’entre-choquer, Lavigerie se jugeait mal qualifié pour servir de tampon. «Je ne suis pas diplomate», confiait-il à Pie IX, sans trop croire, peut-être, qu’il ne l’était pas. C’est au contraire le propre des diplomates de pressentir les mauvais terrains; et Lavigerie, venu à Rome avec la confiance des deux pouvoirs, se rendait compte qu’un ancien professeur de Sorbonne, aisément suspect de gallicanisme, était peu désigné pour se mêler à leurs brouilles: il voulait s’en aller.
[100] LAVIGERIE, _Revue de Lille_, janvier 1897, p. 267.
Mais qu’allait-on faire de lui? En général, on cherche l’homme qui convient à la fonction. Paris et Rome devaient renverser le problème, il fallait trouver une fonction qui convînt à cet homme-là. Il fut un instant question de lui donner un titre d’archevêque _in partibus_ avec résidence à Paris; il se serait ainsi, de loin, sur l’échiquier du Levant, taillé une façon d’archidiocèse, dont l’œuvre des Écoles d’Orient eût fourni le budget. Un lointain champ d’action qui n’aurait de frontières que celles qu’il fixerait, cela de prime abord lui plaisait. Mais il y avait là je ne sais quoi d’exceptionnel, qui fit peut-être peur; et Paris et Rome, en mars 1863, s’entendirent, finalement, pour faire de lui un évêque de Nancy.