Part 3
Il ne comptait pas, à vrai dire, sur une prochaine ou rapide assimilation des Arabes: «Les Arabes, écrivait-il, ne seront à la France que lorsqu’ils seront Français; ils ne seront Français que lorsqu’ils seront chrétiens; ils ne seront pas chrétiens tant que nous ne saurons pas l’être nous-mêmes. Or, nous ne savons pas l’être encore[69].» Mais il souhaitait que sans retard l’apostolat religieux s’organisât:
[69] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 45).
Dans le clergé français, signalait-il, on trouverait en abondance des apôtres; tous nos religieux seraient heureux de donner leur vie pour la conquête chrétienne de cette terre, infidèle encore sous les drapeaux français; ils seraient hospitaliers, maîtres d’école, missionnaires, agriculteurs, savants; il y aurait, si on l’avait voulu, même un ordre militaire[70].
[70] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 242).
Mais dans la pensée de Veuillot, ce projet d’évangélisation impliquait tout d’abord un projet de peuplement.
Il faut en Algérie, expliquait-il, non pas des concubinaires et des bâtards, mais des familles, et des familles chrétiennes; il faut à leur tête des prêtres respectés et sévères, la sévérité étant la sainte douceur de la religion; il faut à ces villages, qui seront autant de petites républiques, une organisation pour le moins aussi théocratique que militaire, qui leur apprenne à répondre à la guerre sainte des musulmans par la guerre sainte des chrétiens[71].
[71] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 101).
Non pas qu’il voulût organiser en Algérie une guerre de religion, ce serait là prendre à contresens sa pensée; mais il lui semblait que si les musulmans, au nom du Coran, déchaînaient contre nous le fameux _Djehad_, la guerre contre l’infidèle, les colons dont la foi catholique soutiendrait l’énergie auraient, pour résister, un surcroît de force. Écrivant à Guizot, il lui rappelait quel secours avait été le puritanisme pour les émigrants anglais qui fondèrent les États-Unis[72]; il attendait, pour les colons de l’Algérie, le même secours du catholicisme. Si pour organiser ces villages défensifs et agricoles, on ne trouvait pas assez de Français, de Basques ou d’Alsaciens, on pourrait songer, disait-il, à des catholiques suisses avec lesquels il s’offrait à négocier, ou bien à des Polonais, que Montalembert serait en mesure de faire venir, ou bien à des familles syriennes[73].
[72] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 255). (Veuillot à Guizot, 19 avril 1841.)
[73] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 247). (Veuillot à Guizot, 8 mars 1841.)
Il faudra plus d’un quart de siècle pour que les idées de Veuillot commencent de se réaliser. La Trappe de Staouéli, qui, dès 1843, étalait une magnifique leçon de travail agricole, aurait bénéficié d’un beaucoup plus large rayonnement, si les administrations locales eussent été animées d’un esprit plus pratique et d’une confiance plus allègre dans l’avenir algérien. Le projet qu’un jour développa Bugeaud, d’établir en dix ans, sur le sol algérien, cent mille soldats à demi libérés, se heurtait à l’indifférence parlementaire. C’était de la part du maréchal une audace, de rassembler quelques orphelins arabes dont les pères étaient morts au cours des combats contre nos armées, et d’oser dire au Jésuite Brumauld: «Tâchez, Père, d’en faire des chrétiens. Si vous réussissez, ceux-là du moins ne retourneront pas dans leurs broussailles pour nous f... des coups de fusil[74]»; et l’on put un instant fonder beaucoup d’espérances sur l’orphelinat de Ben-Aknoun, à qui s’adjoignit dans la suite celui de Boufarik, et qui comptait, en 1850, deux cent soixante-dix orphelins. Mais les grandioses desseins de ce Jésuite, qui voulait attirer en Algérie les enfants de l’Assistance publique, devaient se heurter, sous le second Empire, à d’irréductibles oppositions, et le droit que réclamait le P. Brumauld d’être un colonisateur, au sens que Louis Veuillot eût donné à ce mot, ne lui fut jamais accordé[75].
[74] VEUILLOT, _Mélanges_, 3e série, II. p. 514.
[75] BURNICHON, _op. cit._, III, p. 327-329.
«Il faut des paysans, et des paysans et encore des paysans», criera-t-il aux sénateurs, en 1859, et il leur expliquera que ses maisons, après quinze ans d’efforts et de sacrifices, étaient au moment de périr faute d’élèves, et que «leur conservation et leur perfectionnement ne demandaient qu’un mouvement continu de douze ou quinze cents enfants des deux sexes». Mais ses appels tomberont dans le vide, comme y était tombé, sous la monarchie de Juillet, le livre prophétique et réalisateur sorti de la plume de Louis Veuillot[76].
[76] _Pétition du P. Brumauld au Sénat en faveur de la colonisation de l’Algérie et de la jeunesse malheureuse de France_ (1859).
VI
Peu de temps après la publication du livre de Veuillot, Mgr Dupuch, découragé par l’ingratitude des circonstances et par le poids de ses dettes, finissait par démissionner. Dans la lettre de démission qu’il adressait à Grégoire XVI, on le sentait déchiré de tristesse[77]. Sans ambages, il confiait au pape:
[77] Texte de la lettre de démission dans DUPUCH, _op. cit._, IV, p. 439 et sq. Sur les embarras financiers qui amenèrent cette démission, voir MARTY, _Correspondant_, septembre, 1861, p. 65-75.
«Partout où la religion catholique se trouve comparée aux sectes qui s’en sont séparées, ou même à d’autres cultes, sa condition est habituellement la plus déplorable. Je n’aurai que trop d’occasions de le faire remarquer au pape, à qui je serais coupable de ne pas signaler cette affligeante et fatale tendance[78].»
[78] DUPUCH, _op. cit._, IV, p. 453.
Les mêmes obstacles se dressaient devant son successeur, Mgr Pavy. «Il nous est impossible, disait-il en son mandement de prise de possession, de croire et de nous taire; impossible de tenir enchaîné le verbe de Dieu; impossible de ne pas appeler sur tout homme venant en ce monde la lumière du Dieu vivant; de laisser périr de sang-froid les âmes pour lesquelles Jésus-Christ est mort[79]»; et des lettres pastorales ultérieures insistaient auprès de son clergé pour qu’il «ne négligeât rien de ce qui pouvait déterminer de véritables conversions parmi les Arabes[80].» Mais les statuts diocésains qu’il édicta en 1853, et qui prescrivaient aux prêtres la «mission des indigènes» et la sollicitude pour les enfants musulmans, étaient destinés à demeurer lettre morte. Autour de Mgr Pavy, des Jésuites étaient à l’œuvre, dans plusieurs paroisses et dans les deux orphelinats agricoles du P. Brumauld: «Les Arabes, leur écrivait de Lyon leur provincial dès 1847, sont le grand objet de notre mission en Afrique»; et il leur conseillait de faire comme avait fait jadis, aux Indes, le célèbre Père de Nobili, d’aller vivre au milieu des indigènes, de prendre leurs coutumes, pour les amener à la religion. Le P. Brumauld songeait à former, dans son orphelinat de Ben-Aknour, des missionnaires parlant l’arabe. Il faut consulter l’État, objecta Mgr Pavy. L’État ne répondit pas[81]. Le lazariste Girard, qui dirigeait le séminaire de Kouba, fut un jour menacé de gros ennuis, pour avoir, dans les ruisseaux d’Alger, recueilli quelques petits Arabes[82]; et malgré la démarche de l’évêque près du général Pélissier, alors gouverneur intérimaire, les enfants durent être rendus à leurs familles.
[79] Mgr PAVY, _Œuvres_, I, p. 25 (Paris, Poussielgue, 1858).
[80] GODARD, préface des _OEuvres_ de Mgr PAVY, I, p. XLVIII.
[81] BURNICHON, _op. cit._, III, p. 311 et suiv.--Louis DE BAUDICOUR, _La Guerre et le gouvernement de l’Algérie_, p. 593-596 (Paris, Sagnier et Bray, 1853).
[82] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 179 (Paris, Poussielgue, 1884).--RIBOLET, _Un Grand évêque ou vingt ans de l’Église d’Afrique sous l’administration de Mgr Pavy_, p. 35-39 (Alger, Jourdan, 1902).
Une consigne d’État commandait qu’on laissât les indigènes «parqués dans leur Coran», sans jamais s’occuper de leurs âmes, et quarante ans durant, dans les sphères officielles, l’idée d’apostolat parut incompatible avec l’idée de tolérance. «Il y a là, dira Lavigerie, une honte pour la nation française.»
On peut dire qu’en Algérie, pendant cette période, la France apôtre eut les mains liées. Nul esprit de secte, d’ailleurs, chez ces militaires que l’on verra, durant les premières années de l’épiscopat de Lavigerie, redouter et suspecter ses premiers efforts de contact avec l’Islam; ce qui les obsédait, c’était la crainte que l’apostolat chrétien ne provoquât parmi les populations musulmanes des incidents, qui s’aggraveraient, peut-être, jusqu’à soulever des conflits sanglants; et sous l’impression de cette crainte, il leur déplaisait de trouver, chez les messagers du Christ, un esprit d’aventure qui pouvait susciter des complications politiques. Par ailleurs, cette France colonisatrice à laquelle ils voulaient épargner des ennuis n’avait pas des destinées beaucoup plus brillantes que celles de la France missionnaire. Elle avait commencé de prendre quelque essor, dans les dernières années du gouvernement de Bugeaud et pendant la première moitié du second Empire; mais lorsque prévalut, en 1865, par la volonté formelle de Napoléon III, l’idée d’un royaume arabe, qui serait séparé, par une sorte de cloison étanche, du petit groupe des colons, les maximes administratives nouvelles cessèrent d’encourager l’immigration, les concessions de terres ne furent plus accordées qu’à des sociétés de capitalistes, et la colonisation libre, réduite à ses propres ressources, s’arrêta, végéta[83].
[83] _La Colonisation en Algérie_ (1830-1921), p. 26 (Alger, Pfister, 1922).--CAMBON, _Le Gouvernement général de l’Algérie_, p. 130 et 153 (Paris, Champion, 1922). En 1885 encore, on pourra lire dans les _Lettres sur la politique coloniale_, de Yves GUYOT, p. 31-41 (Paris, Reinwald): «Si on voulait représenter dans une allégorie le prix de revient en hommes des 25 000 colons installés en Algérie et y vivant avec leurs propres ressources, chacun d’eux serait assis sur quatre cadavres et gardé par deux soldats».
Telle était la situation de l’Algérie lorsque Lavigerie y porta, avec son ascendant d’archevêque, cette idée de peuplement et cette idée d’évangélisation qu’avait esquissées, déjà, la plume de Louis Veuillot, et lorsqu’il voulut, en chef d’Église, traduire ces idées en réalisations.
Ces religieux hospitaliers, maîtres d’école, missionnaires, agriculteurs, savants, dont avait rêvé Louis Veuillot, ce furent les Pères Blancs du cardinal Lavigerie; ces villages agricoles et défensifs qu’avait réclamés Louis Veuillot, ce furent les villages d’Alsaciens, ce furent les villages d’Arabes chrétiens ou de Kabyles chrétiens, fondés par Lavigerie.
Le 2 février 1876, Veuillot écrivait dans _l’Univers_:
La création de ces villages, la fondation d’une nouvelle famille religieuse, destinée à l’évangélisation de l’immense désert africain, sont des événements historiques de premier ordre. Il y a quelques années encore, ils n’étaient rêvés que dans un très lointain avenir par la foi la plus hardie et la plus croyante à l’impossible... A cette heure, on peut dire que le nouveau monde africain est déjà vivant dans son berceau, que le baptême a commencé d’y descendre... La famine qui moissonna les pauvres Arabes en 1868 est le principe des villages arabes chrétiens, de la fondation des missionnaires et de l’évangélisation de toute l’Afrique. Ce coup de foudre a creusé ce puits de bénédiction, dont les eaux vivifieront tous les déserts.
Et Veuillot pronostiquait:
Des missionnaires apporteront à toute une race l’Évangile et la liberté attendus deux mille ans. A présent, il est permis d’espérer que le siècle ne s’achèvera pas sans qu’une église catholique s’élève à Tombouctou et encore ailleurs. Il y aura des églises, un clergé, des écoles, des hôpitaux, des hommes libres, une industrie, un monde. De là ne venaient vivants que des esclaves, de là partiront des missionnaires[84].
[84] «VEUILLOT, _Derniers Mélanges_, III, p. 61-64 (Paris, Lethielleux, 1908).
Veuillot avait vécu assez longtemps pour voir l’archevêque d’Alger,--cet archevêque qu’on ne considérait autrefois que comme l’aumônier en chef d’un noyau de colons,--travailler à mettre l’empreinte de notre spiritualité religieuse sur la civilisation de l’Afrique du Nord et représenter, vis-à-vis de cette Afrique, une France désormais en marche, bien que jusque-là on l’eût condamnée à piétiner, la France catholique. Mais Veuillot disparaîtra trop tôt pour voir surgir, au centre de l’Afrique, ces églises et ces écoles, ces hôpitaux, et surtout ces hommes libres, esclaves de la veille, qu’avait entrevus son imagination complice de sa foi. Il disparaîtra trop tôt pour entrevoir l’œuvre de haute portée qu’allait accomplir peu à peu l’initiative privée de la France en terre tunisienne, à la faveur d’un climat salubre, et sans se heurter, comme en Algérie, aux usages indigènes de propriété collective. Il disparaîtra trop tôt pour pouvoir saluer des héritiers et des réalisateurs de son rêve dans ces hommes d’énergie qui, groupés autour de M. Jules Saurin, s’essaient à transfigurer l’agriculture de l’Afrique du Nord par le développement de la production fourragère et par l’utilisation des eaux de crue, et qui préparent ainsi, à l’encontre de tous les obstacles, le peuplement français de cette France d’outre-mer[85]. Il disparaîtra trop tôt pour pouvoir saluer en Lavigerie, soit le tribun de l’antiesclavagisme et le libérateur de l’Afrique noire, soit le précurseur de la colonisation française en Tunisie.
[85] Voir le livre de M. Jules SAURIN: _Vingt-cinq ans de colonisation nord-africaine_ (Paris, Société d’éditions géographiques, maritimes et coloniales, 1925).
* * * * *
La vie de Lavigerie, telle que nous la voyons, se déroule comme une page de notre histoire religieuse, comme une page de notre histoire nationale; page toujours émouvante, et quelquefois piquante, presque paradoxale, lorsqu’on voit le cardinal réaliser avec l’aide épisodique du gouvernement de la République, ces idées de colonisation, ces idées d’apostolat, qui, sous la timide et rétive monarchie de Juillet, étaient comme tombées dans le désert lorsque Veuillot les avait émises. Et ce qui résulte de cette confrontation entre le livre de Veuillot et la vie de Lavigerie, c’est que la maturité de notre œuvre algérienne, comme, deux siècles plus tôt, la naissance de notre œuvre canadienne, fut aidée, dans quelque mesure, par notre souci séculaire de porter toujours plus loin le règne de Dieu. Car il y a dans nos annales, de siècle en siècle, certains épisodes de gloire, dont la devise: _Gesta Dei per Francos_, fut tout d’abord l’instigatrice avant d’en devenir le résumé.
_P.-S._--Nous sommes très redevables au recueil de documents publié en deux volumes par Mgr Grussenmeyer: _Vingt-cinq années d’épiscopat: documents biographiques sur S. Em. le cardinal Lavigerie_ (Alger, Jourdan, 1880), et à l’excellent livre de Mgr Baunard: _Le Cardinal Lavigerie_ (2 volumes, Paris, Poussielgue, 1896), qui demeure encore, au bout de trente ans, une source très riche d’informations; et nous aurons l’occasion, lorsque nous aborderons l’histoire de l’activité tunisienne de Lavigerie et des campagnes antiesclavagistes, d’exploiter de précieux documents que nous a communiqués M. l’abbé Tournier, l’historien du rôle politique du cardinal, et dont il fera prochainement l’objet d’une publication; que M. l’abbé Tournier veuille bien trouver ici l’expression de nos plus vifs remerciements. Nous remercions aussi M. le commandant Jean Hanoteau pour la bonne grâce avec laquelle il a mis à notre disposition les papiers laissés par le général Hanoteau, l’éminent spécialiste des questions kabyles; le R. P. Federlin, des Pères Blancs, pour la gracieuse communication de la photographie du cardinal en vêtements liturgiques; et M. l’abbé Mourret, directeur au Séminaire de Saint-Sulpice, pour la copie de certains passages du _Journal_ inédit de M. Icard.
CHAPITRE PREMIER
LA VOCATION MISSIONNAIRE DU CARDINAL LAVIGERIE; SES DÉBUTS
I.--De la cure de campagne à la Sorbonne.
Un jour de 1838, Charles-Martial Allemand-Lavigerie, alors âgé de treize ans, s’en fut dire à Mgr Lacroix, évêque de Bayonne: «Je veux être curé de campagne.» Son père le conduisait, ou, pour mieux dire, l’accompagnait; car Lavigerie, même en son jeune âge, ne fut jamais quelqu’un qui acceptait volontiers d’être conduit; et presque toute sa vie, il aura plus d’occasions de commander que d’obéir. En ce jour décisif où l’enfant venait confier à l’évêque sa vocation, cultivée d’abord, au foyer même, par la pieuse influence de deux vieilles bonnes, M. Lavigerie père n’avait qu’à faire escorte.
Ce haut fonctionnaire des douanes avait d’abord, avec sa femme, fait pour ce fils d’autres rêves. Voyant Charles jouer à la chapelle, on s’était figuré, dans le ménage, que ce serait un jeu sans lendemain, et qu’après les vigoureuses aspersions dont il gratifiait les petits Juifs dans les ruisseaux de Bayonne sous prétexte de les baptiser, il ne songerait pas à pousser plus loin l’administration des sacrements. Mais Charles, qui jamais n’eut de temps à perdre, coupait court aux visées plus mondaines de sa famille en traînant son père à sa suite pour demander à l’évêque un presbytère rural. Quelques semaines se passaient, et sa mère, dans le parloir du séminaire de Laressore, se trouvait brusquement en présence d’un fait acquis, la tonsure toute fraîche que triomphalement il s’était faite. Il avait d’ailleurs une curieuse façon de la consoler. «Je crois, lui écrira-t-il un peu plus tard, que je n’ai pas un caractère à rendre un intérieur agréable, tandis que l’action extérieure et la vie d’apostolat est ma vocation.» Que pouvait-on objecter à un enfant qui faisait de ses défauts eux-mêmes un marchepied vers l’autel, et qui signifiait que son caractère tel quel, son caractère tout entier, lui serait d’une belle ressource pour devenir un jour le ministre de Dieu?
Un tel tempérament, pour se laisser modeler, avait besoin de s’incliner devant une supériorité. Lavigerie la rencontra bientôt à Paris, au séminaire de Saint Nicolas-du-Chardonnet, où il s’en fut achever ses classes. Un prêtre était là, qui lui fit l’effet, tout de suite, d’un «ouragan de lumière et de feu, courbant et absorbant tout»: c’était l’abbé Dupanloup, futur évêque d’Orléans. On pourrait, en l’honneur de ce prêtre, arranger une sorte d’hymne dont Renan fournirait les strophes et Lavigerie les antistrophes.
«C’était un éveilleur incomparable, dira Renan; il était pour chacun de ses deux cents élèves l’excitateur toujours présent, le motif de vivre et de travailler[86].» Et Lavigerie, de son côté: «On était subjugué dans un mélange d’admiration, de crainte et de respect, que je n’ai plus retrouvé nulle part au même degré[87].» Lorsque, à l’âge de cinquante-huit ans, Lavigerie tracera ces lignes de souvenir, il sera, dans trois continents, un manieur d’hommes, expert à les subjuguer; dans une telle phrase écrite par une telle plume, tous les mots portent; ils attestent la joie intense que dut éprouver un enfant, naturellement dominateur, à se sentir un instant dominé, et à ratifier allégrement, librement, par son admiration même pour la personne de Dupanloup, les droits qu’avait «Monsieur le supérieur» à être écouté et obéi.
[86] RENAN, _Souvenirs d’enfance et de jeunesse_, p. 176. (Paris, Crès, 1913).
[87] LAVIGERIE, _Lettre à l’abbé Lagrange sur les deux premiers volumes de l’Histoire de Mgr Dupanloup_. Tunis, 1883.
La cure de campagne que ses treize ans postulaient acheva de s’effacer du champ de ses visions, un certain jour de mai 1844 où survint au séminaire d’Issy, pour la lecture spirituelle, un vicaire apostolique de Mandchourie. Ce jour-là comme tous les autres, le jeune abbé Lavigerie était recueilli; il était déjà celui qui, devenu évêque, commandera à tous ses prêtres vingt minutes de méditation quotidienne. Mais il y a des recueillements qui sont des évasions: un missionnaire, prêchant dans un séminaire, ouvre aux imaginations une fenêtre sur le vaste monde. Lavigerie n’était pas de ceux qui eussent laissé se refermer la fenêtre, le visiteur une fois parti; et dans l’enclos du séminaire, il était plutôt homme à prolonger les courants d’air.
Au début d’octobre 1845, il entrait à Saint-Sulpice, pour la retraite qui ouvrait l’année scolaire. Il s’agenouillait, plusieurs jours durant, non loin d’un autre clerc qui, le 6 du même mois, allait s’éloigner pour toujours, et déposer sa soutane dans un hôtel voisin. Semaine historique en vérité, qui vit Lavigerie monter les marches du séminaire et Renan les descendre. Renan bientôt fera un nouvel acte de foi,--un acte de foi dans la science, mais cet acte même ne sera qu’une étape vers la période où il se laissera de plus en plus aller à «caresser», en jouisseur, «sa petite pensée»; et Lavigerie, au contraire, dans l’atmosphère sulpicienne, se préparera à devenir le plus grand homme d’action qu’ait connu l’Église du dix-neuvième siècle.
Le cardinal Bourret, qui, avec une trentaine de futurs évêques, appartenait à la même promotion que Lavigerie, se souvenait de lui plus tard comme d’une «puissante organisation qui débordait tous les cadres, et à qui certains détails ne pouvaient convenir, mais qui excellait dans les grandes choses». Mgr Affre, archevêque de Paris, pensait probablement de même. Lorsque Lavigerie eut passé deux ans à Saint-Sulpice, ce prélat voulut lui faire prendre un peu d’air. Il venait de fonder, tout proche de là, l’école des Carmes, pour la formation scientifique des professeurs ecclésiastiques: il décida que Lavigerie en serait l’un des premiers élèves[88]; et de novembre 1847 à juin 1848, le jeune clerc devint tour à tour sous-diacre, bachelier ès lettres et licencié ès lettres.
[88] LAVIGERIE, _Revue de Lille_, janvier 1897, p. 246.
Pour la première fois sans doute, un élève de Saint-Sulpice, en cours d’études, publia des livres; en cette même année 1848 où deux expéditions en Sorbonne lui rapportaient deux parchemins, Lavigerie faisait paraître un cours de versions grecques et un cours de thèmes grecs, auxquels devait s’adjoindre, deux ans plus tard, un lexique français-grec[89]. Mgr Affre estimait que, dans les luttes suprêmes qu’elle livrait au monopole universitaire, l’Église accroîtrait ses chances de victoire si elle était soucieuse de posséder un clergé savant: l’équipée scolaire de l’abbé Lavigerie était un bel encouragement pour les desseins de son archevêque.
[89] TOURNIER, _Bibliographie du cardinal Lavigerie_ (Paris, Perrin, 1913).
Et lorsqu’en 1849 Lavigerie eut été ordonné prêtre, Mgr Sibour le réexpédia à l’École des Carmes, pour qu’il y devînt le premier docteur ès lettres.
Parmi les professeurs qui se trouvèrent alors sur le chemin de Lavigerie, il en était un dont plus tard Léon XIII lui dira: «Je l’ai connu; c’est une de ces belles âmes françaises, si belles quand elles sont belles.» Ce professeur s’appelait Frédéric Ozanam. «Ne vous usez pas avant le temps, conseillait-il mélancoliquement au jeune Lavigerie, vous le regretteriez ensuite inutilement quand votre santé serait perdue et que vous ne pourriez plus rien pour Dieu et pour son Église. Ne faites pas comme moi, j’en suis là aujourd’hui![90]»
[90] LAVIGERIE, _Revue de Lille_, janvier 1897, p. 253.
Dix mois suffirent à Lavigerie pour composer ses thèses; on eût dit qu’il se plaisait moins à faire besogne de science qu’à montrer à l’Université et à l’Église que des clercs pouvaient, tout comme des laïcs, s’outiller pour cette besogne. A l’heure où la loi Falloux allait remettre aux mains des jeunes générations sacerdotales une partie de la gent écolière, l’exemple de Lavigerie, son succès, leur enseignaient très opportunément le bon usage de la Sorbonne, et leur signifiaient que le meilleur moyen de bien instruire les autres était de s’instruire elles-mêmes.