Part 2
[28] MARTY, _Correspondant_, septembre 1861, p. 38.
III
«Un chef spirituel, écrivait le maréchal Valée, le 5 mai 1838, au ministre Molé, trouvera en Afrique un nombre considérable de fidèles[29].» Valée, comme l’écrira bientôt Veuillot, «avait compris que, là où la France planterait une croix, elle resterait plus longtemps que là où elle porterait seulement un drapeau»[30]. Il réputait nécessaire la création d’une seconde paroisse dans Alger et de plusieurs paroisses dans la plaine; il constatait qu’Oran, Mostaganem, Bougie, Bône, la garnison de Constantine, réclamaient un culte. Et de fait, il y avait urgence: une église à Alger, deux misérables chapelles à Bône et à Oran, quelques rares prêtres français, quelques religieux ou prêtres fugitifs chassés d’Espagne et des Baléares par la récente révolution, voilà tout ce qu’allait trouver en Algérie, pour le service de l’idée chrétienne, Mgr Dupuch, premier évêque d’Alger[31].
[29] GIROD DE L’AIN, _op. cit._, p. 179.
[30] VEUILLOT, _Les Français en Algérie_, édit. de 1925, p. 196, t. IV des _Œuvres complètes_.
[31] DUPUCH, _Fastes sacrés de l’Afrique chrétienne_, IV, p. 343 (Bordeaux, Faye, 1849).
Le ministre Molé, à la date du 13 juin, répondait à Valée:
L’affaiblissement si regrettable du principe religieux chez nous, nous fait trop oublier la puissance qu’il conserve ailleurs.
Une expression m’a frappé dans la lettre de Mohammed à Abd-el-Kader; ce mot est celui _d’impie_ qu’il emploie à la place de celui d’infidèle, et qui semble indiquer qu’il nous regarde comme un peuple sans religion et peut-être ennemi de toutes les religions. Ne pensez-vous pas que l’organisation du culte catholique à Alger aurait déjà sur l’esprit des Arabes une heureuse influence[32]?
[32] GIROD DE L’AIN, _op. cit._, p. 180.
C’étaient là des idées neuves, sous la plume d’un ministre de Louis-Philippe. Il les aurait jugées, un an plus tard, singulièrement justifiées, s’il avait eu sous les yeux une très curieuse lettre que le capitaine Daumas, le 23 juin 1839, adressait de Mascara à son chef hiérarchique Guéhenneuc. Nous voyons là un soldat, vivant parmi les indigènes, habitué à écouter ce qu’ils disent, à entendre ce qu’ils murmurent, à deviner ce qu’ils cachent; il est ravi d’avoir à leur annoncer que désormais l’Algérie possédera un évêque, et de leur commenter cette nomination, et de recueillir leurs commentaires, à eux, et de faire ainsi absoudre sa patrie du grief d’athéisme.
J’ai déjà trouvé l’occasion, raconte-t-il, d’instruire les chefs de Mascara de l’arrivée du vénérable prélat que nous avons le bonheur de posséder. Cette occasion s’est présentée naturellement. Nous étions chez le caïd; on vint à parler de religion, et je fis adroitement passer en revue tous les griefs qui, selon les Musulmans, font de nous des impies. «Comment voulez-vous que nous vous traitions autrement, dit un savant, le qroudja du cady; vous ne jeûnez pas, on ne vous voit jamais prier, dans vos villes vous autorisez le vice et la prostitution, et enfin, partout, on vous entend renier Dieu (jurer).--Vous avez tort, répondis-je, de nous juger par ce que vous voyez faire à nos soldats qui, comme les vôtres, ne suivent pas exactement leur religion. Comme vous, nous ne proclamons qu’un seul Dieu, le maître du monde; notre jeûne dure quarante jours; dans notre pays nous avons de nombreuses mosquées constamment remplies de fidèles, et nous avons des marabouts, qui ne consacrent leur existence qu’à propager la parole de Dieu et à soulager l’infortune sans aucune distinction de pays ni de religion.--Ah! bah! Vous avez des marabouts!--Oui, nous avons des marabouts, et la preuve, c’est qu’il vient d’en arriver un à Oran renommé par sa piété, ses vertus, et qui déjà a su s’attirer le respect et la vénération de tous les Arabes.» Là-dessus, je me levai et partis. Le soir, je fus instruit par l’un des agents qu’on avait après moi beaucoup causé sur les chrétiens et qu’un talaib avait dit: «Le consul a raison, les Français suivent l’Évangile, le Prophète nous en parle dans le Coran...» Je ne m’en tiendrai pas là et saurai faire répandre dans le public l’arrivée de Mgr l’évêque, arrivée qui fera, je crois, le plus grand bien à notre cause, en détruisant promptement tous les absurdes préjugés naturellement répandus sur nous[33].
[33] _Correspondance_ du capitaine DAUMAS, p. 492-493.
De l’avis de militaires tels que Valée, Maussion, Daumas, de l’avis d’hommes d’État tels que Molé, il convenait donc que la France fît en Afrique acte personnel de christianisme, pour éviter l’accusation d’être indifférente à l’idée même de Dieu; et c’était là un premier progrès sur les conceptions timides, erronées, qui tout au début de l’occupation avaient induit la monarchie de Juillet à n’arborer qu’avec beaucoup de réserve et de crainte les emblèmes chrétiens. Il fallait qu’un tel progrès s’accomplît, pour qu’un homme comme Abd-el-Kader, qui était avant tout un homme religieux, comprît peu à peu qu’il y avait une différence à faire entre les idolâtres de l’Yémen ou de la Perse, contre qui Mahomet prêcha la guerre sainte, et les chrétiens qu’il rencontrait en Algérie, et que ces chrétiens étaient plus près de lui et du Prophète que longtemps il ne l’avait pensé[34].
[34] Voir colonel Paul AZAN, _L’émir Abd-el-Kader_, p. 282-283 (Paris, Hachette, 1925).
IV
Un livre parut en 1844 qui s’intitulait: _les Français en Algérie_. L’auteur, six mois durant, de la fin de février à la fin d’août 1841, avait, à la demande de Guizot, étudié sur place, auprès de Bugeaud devenu gouverneur général, les questions algériennes. Les deux rapports que de là-bas, le 8 mars et le 19 avril 1841, il avait expédiés à Guizot, et dont le premier lui avait valu un «satisfecit» ministériel[35], avaient déjà laissé voir l’intérêt qu’il prenait aux choses religieuses de l’Algérie, et dès le début de son livre il disait: «Elles n’ont qu’une bien étroite place dans presque tous les livres qu’on a faits; elles en méritent une meilleure, que je voudrais leur donner[36].» Ce ton si décisif ne surprendra personne, lorsqu’on saura que le livre était signé Louis Veuillot. Il était rentré en France «plein de faits douloureux et plein de conseils impossibles»; il voulait les livrer au public; il voyait là un «devoir»[37].
[35] VEUILLOT, _Correspondance_, I, p. 86.
[36] VEUILLOT, _Les Français en Algérie_ (_Œuvres complètes_, IV, p. 11). Sur le séjour de Louis Veuillot en Algérie, voir Eugène VEUILLOT, _Louis Veuillot_, I, p. 229-265 (Paris, Retaux).
[37] Veuillot à Edmond Leclerc, Alger, 20 juin 1841 (_Correspondance_, I, p. 94-95).
Il jetait un regard rétrospectif sur l’Algérie des premières années de la conquête, sur cette Algérie où l’on avait paru vouloir voiler à l’Islam les bras du Christ et le bois de la croix. Et parlant de ces «politiques qui se sont tant efforcés de déguiser le peu de religion qui nous reste, sous le beau prétexte de ne point effaroucher le fanatisme musulman», il les accusait d’avoir «commis la plus lourde faute que l’enfer ait pu leur conseiller. Rien ne répugne plus au fanatisme musulman, expliquait-il, qu’un peuple sans croyance et sans Dieu[38].»
[38] VEUILLOT, _Les Français en Algérie_ (_Œuvres complètes_, IV, p. 223).
Partout dans son livre, on retrouvait cette idée; elle se répétait, se diversifiait, avec l’émouvante insistance d’un appel d’alarme. Spectateur de ces Arabes qui «nous reprochaient qu’on ne nous voyait jamais prier[39]», il déduisait:
[39] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 9).
La guerre contre nous n’était pas seulement patriotique, elle était sainte. Envahisseurs du sol, détestés à ce titre, nous étions encore et surtout haïs et méprisés comme infidèles, comme impies. On nous reprochait nos mœurs, nos blasphèmes, notre religion fausse; on nous reprochait plus encore notre irréligion. C’était œuvre de piété de faire la guerre aux chiens qui adorent les idoles ou qui n’ont pas de Dieu[40].
[40] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 7).
On voyait Veuillot, à onze ans de distance, interpeller les commissaires qui étaient venus en 1833 enquêter en Algérie.
Ces personnages politiques, ces hauts commissaires, ces législateurs, ces chrétiens envoyés dans un pays infidèle pour savoir ce qu’il convient à leur patrie d’y faire, ne songent pas un seul moment à la religion catholique, n’en prononcent pas le nom... Qu’on institue une commission de civilisation et qu’il ne soit venu à la pensée de personne d’y introduire un prêtre, c’est un de ces traits qui peignent une époque et qui font deviner des abîmes[41].
[41] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 93).
Mais au delà et au-dessus de ces commissaires, puissances éphémères, puissances déchues dès qu’était accompli leur mandat, il interpellait un pouvoir plus stable, celui des bureaux; il interpellait même, indirectement, ce maréchal Bugeaud sous les auspices duquel avait commencé de s’essayer jadis, en Périgord, sa plume de journaliste.
En matière de religion, c’est le mauvais côté, le côté officiel de l’esprit français qui règne sur l’Algérie[42].
[42] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 118).
Je regrette que le gouvernement de M. le maréchal Bugeaud, d’ailleurs bienveillant pour la religion, ne s’inspire pas plus largement des lumières catholiques, et ne diffère que bien peu, à cet égard, de celui de nos préfets[43].
[43] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 12).
Il y avait dans le livre de Veuillot deux chapitres, l’un sur l’aumônerie militaire, l’autre sur Mgr Dupuch, qui ressemblaient à deux lamentations. Il signalait à la respectueuse pitié des chrétiens de France cet «évêque sans clergé, au milieu d’un peuple infidèle ou incrédule», et il disait de lui:
Appuyé par les autorités les plus hautes: à Paris, par le roi, par la reine, par le ministre; à Alger, par le gouverneur général; mais ayant contre lui une bureaucratie intraitable, qui, soit à Alger, soit à Paris, est la même partout; repoussé par l’indifférence des riches; trop pauvre, malgré les dons nombreux des fidèles de France, pour pouvoir assister tant de pauvres qui venaient frapper à sa porte; soigneusement tenu en dehors de tout conseil administratif, et n’étant lui-même que le plus tracassé des administrés; séparé des soldats; bientôt suspect de nuire à nos progrès auprès des musulmans, à qui l’on veut absolument que sa mission fasse ombrage, il ne tarda pas à s’apercevoir que l’évêque d’Alger n’était que le curé d’une de ces paroisses de France où le conseil municipal, regardant le culte comme une charge inutile du budget, ne veut jamais ni rebâtir le presbytère, ni réparer l’église, ni surtout permettre que le pasteur paraisse hors de la sacristie, dans laquelle on se réserve d’aller le tourmenter à plaisir[44].
[44] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 195-196).
Le témoignage même de Mgr Dupuch, que l’on trouve dans ses _Fastes sacrés de l’Afrique chrétienne_, confirme ce jugement de Louis Veuillot. La monarchie de Juillet avait consenti que l’occupation de l’Algérie s’attestât, de çà, de là, par l’érection de quelques croix. Le maréchal Valée en plantait une sur le minaret de l’ancienne mosquée de Blidah[45]. Mais les sœurs voulaient, elles, installer le crucifix dans l’hôpital d’Alger; on leur créait des difficultés[46]. Faute d’aumônerie militaire, un bataillon de chasseurs se plaignait d’avoir manqué de messe trois ans durant[47]. «Nous n’avions pas un seul prêtre, écrivait un soldat au moment de la prise de Constantine, c’était plus triste qu’on ne pourrait se l’imaginer; les mourants me priaient de leur chanter le _De Profundis_ et le _Miserere_[48].» Mgr Dupuch dut déclarer en 1841 que si les chefs d’armée, en dehors du gouvernement proprement dit, ne toléraient pas de temps en temps la présence d’un prêtre auprès des colonnes expéditionnaires, il partirait lui-même pour la guerre[49]. Visitant la chambrette du presbytère qui servait de lieu de culte aux catholiques de Mostaganem, Veuillot s’écriait:
[45] DUPUCH, _op. cit._, IV, p. 408.
[46] DUPUCH, _op. cit._, IV, p. 453.
[47] Charles DE RIANCEY, _De la situation religieuse de l’Algérie_, p. 13-14 (publié par le comité électoral pour la défense de la liberté religieuse). Paris, Lecoffre, 1846.
[48] MARTY, _Correspondant_, septembre 1861, p. 50.
[49] DUPUCH, _op. cit._, IV, p. 488-489.
Je sortis percé comme d’un glaive de ces paroles du dernier évangile: Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas reçu. La religion (en Algérie) n’est ni forte, ni persécutée; elle est méprisée, elle est jugée inutile[50].
[50] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, P. 233-234).
Et Mgr Dupuch gémissait à son tour sur le misérable état de certaines églises, sur la désinvolture avec laquelle, à Boufarik, le commissaire civil s’installait dans la chapelle catholique, reléguait l’autel et les liturgies dans une misérable hutte en planches pourries, ni carrelée, ni pavée, ni planchéiée.
En vain la monarchie de Juillet avait-elle senti la nécessité de disculper la France de l’accusation qu’on lui lançait d’ignorer Dieu; Veuillot persistait à dire:
Malgré nos églises, malgré nos prêtres, déjà si impuissants par leur petit nombre, et garrottés encore par une politique hostile lorsqu’elle n’est pas indifférente, les Arabes sont restés dans cette conviction que nous sommes un peuple athée[51].
[51] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 118).
Il n’ignorait pas, assurément, que la petite chancellerie algérienne, au cours des dernières années, s’était montrée «aussi vigilante que pourrait l’être une pensionnaire des Oiseaux ou du Sacré-Cœur, à marquer tous ses messages arabes d’un dicton pieux quelconque, pourvu, bien entendu, qu’il ne fût pas exclusivement chrétien»[52]. Cela lui faisait l’effet d’une chose triste et plaisante, et ces fonctionnaires qui persistaient «à singer la piété musulmane»[53] lui paraissaient mal qualifiés pour donner autour d’eux l’impression que les Français étaient d’authentiques fidèles de leur Dieu.
[52] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 139).
[53] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 116).
V
D’ordre du pouvoir, d’ailleurs, ce Dieu n’avait pas le droit de chercher d’autres fidèles. Vous n’êtes chargé que des chrétiens romains, disait à Mgr Dupuch le gouvernement des Tuileries; et le pouvoir civil ne vous reconnaît aucune autre juridiction. Il y avait là une détermination très nette, très exclusive, nettement précisée, dès le 5 mai 1838, dans la lettre du maréchal Valée que nous avons déjà citée. Après avoir posé en principe que la première de toutes les qualités, chez un évêque d’Alger, devait être une «pieuse tolérance», et qu’il importait que «tout esprit de prosélytisme fût banni de la pensée des prêtres», Valée précisait avec inflexibilité:
L’administration spirituelle des populations catholiques, le soin de les pénétrer du véritable esprit du christianisme, doivent seuls préoccuper l’évêque d’Alger, et il méconnaîtrait la nature de sa mission s’il cherchait à amener au sein de l’Église les musulmans et les juifs sur lesquels la domination française s’étend aujourd’hui[54].
[54] GIROD DE L’AIN, _op. cit._, p. 180.
Telle était la conception administrative que l’on se formait de l’évêque d’Alger: elle ne concordait nullement avec celle qu’en avait Grégoire XVI. Valée fut probablement très flatté de recevoir de Rome, en mai 1839, un bref fort élogieux: «Vous avez continué, lui disait le Pape, à veiller à ce que, forts de votre appui, les prêtres que nous avons envoyés par notre autorité apostolique propageassent la lumière de l’Évangile et exerçassent plus librement et plus fructueusement pour le salut des anciens et des nouveaux fidèles les autres parties de leur ministère sacré[55].» Valée, s’il eût osé, eût probablement dit au pontife: «Parlons des anciens fidèles, Très Saint Père; mais des _nouveaux fidèles_, qu’est-ce à dire et qu’entend par là Votre Sainteté? La France, en Algérie, ne fait point de propagande religieuse.» Et c’eût été le début d’une discussion entre l’État et l’Église, qui d’ailleurs, en fait, ne tarda point à éclater, et qui allait durer une trentaine d’aimées.
[55] GIROD DE L’AIN, _op. cit._, p. 181.
Grégoire XVI, dans le bref par lequel il confiait à Mgr Dupuch l’évêché d’Alger, lui avait signifié: «Un champ immense est ouvert devant vous. Là, dans les premiers siècles, un grand nombre d’églises avaient fleuri. Allez donc, partez au nom de Dieu vers cette partie de la vigne du Seigneur si longtemps désolée. Prenez votre faux, entrez vigoureusement dans votre vigne.» Le pape manifestait «l’heureuse espérance de voir la lumière de la vérité catholique se répandre dans les autres parties voisines de l’Afrique, et prendre de continuels accroissements[56].»
[56] DUPUCH, _op. cit._, IV, p. 405-406.
Entrer vigoureusement dans sa vigne, Mgr Dupuch y était tout prêt; mais l’administration s’opposait. A la porte de l’église Notre-Dame-des-Victoires à Alger, une sentinelle empêchait les Arabes d’entrer. Mgr Dupuch avait fait venir des Jésuites comme prêtres auxiliaires; mais l’un d’eux, qui lui était expédié de Syrie, le P. Planchet, recevait en 1839, sous peine d’arrestation, défense de débarquer à Philippeville, parce qu’il savait et parlait l’arabe[57].
[57] BURNICHON, _La Compagnie de Jésus en France: un siècle, 1814-1914_, III, p. 311 et 321 (Paris, Beauchesne, 1919).
En termes amers, Veuillot commentait cette politique:
Les commis du ministère de la guerre pensent qu’il y aurait les inconvénients politiques les plus graves à essayer d’instruire les Maures. On ne voit rien que de légitime à brûler les maisons des Arabes; on permet aux Maures de dire publiquement dans leur mosquée la _kholba_ au nom de l’empereur du Maroc et même au nom d’Abd-el-Kader; mais on interdit aux prêtres catholiques toute démarche qui aurait pour but d’amener un musulman à se faire chrétien, et la raison, c’est qu’il ne faut pas exciter leur fanatisme[58].
[58] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 46-47).
Il avait vu les indigènes, face à face avec l’évêque; il les avait vus l’accueillir «avec une véritable tendresse». Mais «quelques employés français, grondait-il, ont eu peur de sa mission, et nous n’en retirons pas les fruits. S’il était vrai, ce qui n’est pas, que la prépondérance de la religion catholique offusquât les Maures, quel meilleur moyen aurait-elle de se faire pardonner cette prépondérance nécessaire, qu’en répandant parmi les Maures beaucoup de bienfaits? Quoi! ils lui reprocheraient de recueillir les orphelins, de soigner les pauvres, de protéger les opprimés, et de leur dire à eux vaincus, dans leur langue, qu’ils sont comme nous les enfants de Dieu... N’eût-on laissé à la religion que les orphelins, que les pauvres, que les prisonniers, tous ces misérables seraient devenus autant de voix qui auraient publié dans la langue des vaincus les générosités de la France, les œuvres miséricordieuses de son culte, l’inépuisable charité des ministres de son Dieu[59].»
[59] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 199 et 111).
Mais lors même que l’état d’esprit administratif eût condamné la plume de Veuillot à demeurer impuissante, Veuillot n’admettait pas qu’elle restât silencieuse; et ce livre: _les Français en Algérie_, faisait sans cesse résonner aux oreilles françaises, avec l’âpreté d’un reproche, cette émouvante question: Voilà quatorze ans que vous êtes là-bas; qu’y avez-vous fait comme apôtres? Et chaque fois que la question surgissait, survenait, sous l’ardente plume de Veuillot, une réponse morose, attristée. On eût dit qu’il voulait fouiller l’âme de ces politiques, de ces soldats, de ces commerçants, qui avaient commencé de transplanter la France en Algérie: «La question, disait-il, était de savoir si la conquête serait une bonne ou une mauvaise affaire. L’orgueil de nos armes, les profits de notre commerce offraient la matière du débat... La France a voulu travailler pour sa gloire, non pour la gloire de Dieu[60].» Mais cette France, c’était «la patrie de Godefroi de Bouillon, de Pierre l’Ermite, de saint Bernard et de saint Louis», et Veuillot, après l’avoir ainsi définie, disait douloureusement: «Elle multiplie les prodiges de son ancien courage pour conquérir un royaume infidèle; mais elle ne songe qu’à le gagner à ses comptoirs et ne veut point le gagner à son Dieu[61].» Autour de lui, cependant, à Paris, il sentait s’ébaucher un renouveau catholique, et cette coïncidence rendait ses interrogations plus pressantes encore: «Est-ce donc pour rien, s’écriait-il, que la France est devenue reine d’Alger au moment où quelque zèle religieux se réveille dans son cœur[62]?» Et c’est avec l’accent d’un pénitent qu’il confessait,--une confession qui était un réquisitoire: «Malgré tout ce que nous avons fondé, nous avons perdu là des âmes que nous pouvions sauver, nous n’avons pas fait à la croix le même honneur qu’à nos drapeaux[63].»
[60] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 5).
[61] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 37).
[62] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 85).
[63] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 12).
Mais il savait, hélas! l’administration impénitente, et cela le faisait trembler.
Le chrétien, écrivait-il, voyant la religion négligée à dessein par ceux qui sont chargés d’établir en Algérie la puissance française, murmure avec effroi cet oracle divin, tant de fois réalisé parmi les hommes: _Nisi dominus ædificaverit domum, in vanum laboraverunt qui ædificant eam_[64].
[64] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 243).
Veuillot, d’ailleurs, n’était pas de ceux dont la voix expire en un murmure d’épouvante: son livre voulait être un livre constructeur. Et la haute originalité de ce livre trop peu connu, c’était de jeter le défi à une opinion sceptique qui croyait à peine à l’avenir de l’Algérie, et qui croyait moins encore à l’avenir du christianisme en Algérie, et de dire en substance à cette opinion: Je crois au premier de ces avenirs parce que je crois au second. Le Paris de l’époque boudait à l’Algérie, grognait contre elle. Bugeaud tout le premier grognait, faute de pouvoir bouder; il supputait ironiquement, devant ses convives, ce que chacun de ses repas coûtait à la France[65]; et Veuillot lui-même, d’Alger, sous l’évidente impression de ces propos pessimistes du général, avait un jour, dans une lettre à Guizot, qualifié de «malheureusement impossible» cet abandon de l’Algérie, auquel d’aucuns songeaient encore[66]. Mais dans son livre, sa paradoxale âme d’apôtre, bravant tout d’un coup bouderies et grognements, prévenait tous les douteurs qu’un jour viendrait où s’agiteraient les destinées de Tunis, où s’agiteraient celles du Maroc. Il leur parlait avec une assurance de prophète; il leur disait formellement:
[65] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 9).
[66] Veuillot à Guizot (IV, p. 250).
Le sang des compagnons de saint Louis, répandu sur les plages de Tunis, est un vieux titre que nous serons contraints de faire valoir un jour; entre notre province de Tlemcen et les rivages de l’Espagne régénérée, l’air manquera aux prétendus descendants du calife qui font encore peser sur le Maroc leur sceptre barbare[67].
[67] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 4).
Ainsi Veuillot, dès 1844, prévoyait-il le futur empire africain. Consultant «la foi chrétienne et l’expérience de dix-huit siècles», constatant qu’elles ne nous permettent pas de croire «qu’il puisse exister jamais un peuple inconvertissable[68]», sa dialectique hardie, avec l’aventureux élan d’un acte de foi, déduisait du devoir même qu’avait le christianisme français de suivre en Afrique notre drapeau, et puis de le précéder, les destinées futures du sol africain. Et sa puissance de vision, passant outre aux timidités des économistes, aux susceptibilités des politiques, l’amenait à certaines intuitions qui durent leur paraître folles.
[68] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 110).