Part 9
De ce village des Atafs, Lavigerie voulait faire «une prédication, la prédication du vrai mode d’assimilation nationale et religieuse.» Heures de prière, heures de travail, devaient se dérouler, quotidiennement, comme l’archevêque l’avait prescrit. Ce village était un petit monde clos, qui devait se suffire à lui-même; on l’abritait avec sollicitude contre les souffles de l’Islam; les provisions venaient d’Alger, pour que ces Arabes chrétiens n’eussent point à fréquenter les marchés musulmans. Une sœur Javouhey parmi les noirs de la Guyane, un Lavigerie parmi les Arabes d’Algérie, n’aiment pas que dans les petites «cités de Dieu» qu’ils font éclore, l’administration civile introduise ses fonctionnaires: Lavigerie luttera, lorsque Chanzy voudra mettre à Saint-Cyprien un adjoint représentant le gouvernement, et obtiendra finalement que cette agglomération soit régie par une municipalité composée d’Arabes chrétiens. Car il était sûr de ces Arabes, il savait que sur eux les Pères Blancs régnaient, d’une royauté qui rappelait à quelques égards celle qu’avaient jadis exercée les Jésuites au Paraguay, et qui avait forcé l’admiration, peu suspecte, de certains philosophes du dix-huitième siècle. Lavigerie d’ailleurs n’admettait pas que le zèle de ses Pères Blancs s’enfermât dans un village; ils devaient visiter, trois fois la semaine, les tribus des alentours.
Chez les Kabyles, à l’autre extrémité du diocèse, à Tizi-Ouzou, à Fort-National, il y avait des Jésuites, dont le ministère s’exerçait parmi nos soldats. Ayant l’occasion d’observer les Kabyles, ils ne sentaient pas en eux des musulmans bien corrects, ni bien fervents, et cependant l’atmosphère entière du pays leur paraissait rebelle au christianisme. «Pour qu’un Kabyle se convertisse, écrivait l’un de ces Jésuites, il faudrait que toute sa maison en fît autant; pour la conversion de sa maison, il faudrait celle du village; pour la conversion du village, celle de la tribu, et pour celle de la tribu, celle de toute la nation[169].» Lavigerie pensait de même. «L’expérience, disait-il, a montré que si l’on baptisait tel ou tel individu en particulier, il se trouverait dans un milieu tel que sa persévérance serait impossible, et que tôt ou tard il reviendrait à son ancienne vie. Il faut, pour que les conversions soient solides, qu’elles aient lieu en masse, afin que les néophytes se puissent soutenir les uns les autres. Quand nous aurons gagné la confiance des peuples par la charité et l’éducation des enfants, au jour venu, tout se détachera de soi-même et sans secousse, comme un fruit mûr, pour se donner à nous.» Tout le premier, il avait, en 1872, exploré le terrain, fait une pointe lui-même au cœur de la Kabylie, et tout d’un coup paru, en grand costume d’évêque, avec une suite de prêtres, dans une assemblée municipale kabyle[170]. Quel pittoresque dialogue on vit alors s’engager! «Regardez-moi, disait Lavigerie: je suis un évêque chrétien. Les Français descendent en partie des Romains, ainsi que vous, et ils sont chrétiens comme vous l’étiez autrefois. Autrefois, il y avait en Afrique plus de cinq cents évêques comme moi, et ils étaient tous Kabyles, et parmi eux il y en avait d’illustres et de grands par la science. Et tout votre peuple était chrétien. Mais ce sont les Arabes qui sont venus et qui ont tué vos évêques et vos prêtres, et qui ont fait vos pères musulmans par la force. Savez-vous cela?» Gravement, les hommes écoutaient, pressés autour du prélat, le long de deux gradins de pierre, sous le hangar qui faisait fonction de mairie; et des grappes de femmes, des grappes d’enfants, tant bien que mal perchés sur les rochers voisins, regardaient, écoutaient. La voix de l’amin s’éleva: ainsi s’appelle le maire chez les Kabyles. Il répondait à Lavigerie: «Ce que vous nous dites, tous nous le savons, mais il y a bien longtemps de cela. Nos grands-pères nous l’ont dit, mais nous, nous ne l’avons pas vu.» Réponse évasive, un peu déconcertante! Certains de ces Kabyles, pourtant, avaient le front tatoué d’une croix, en signe, disaient-ils, de l’ancienne voie qu’avaient suivie leurs pères. Lavigerie, en février 1873, faisait venir de Saint-Cyprien le P. Deguerry, pour approfondir, dans les mémoires kabyles, l’indolent et vague souvenir qu’elles gardaient de cette «ancienne voie». A Taourirt, aux Ouadhias, aux Arifs, le P. Deguerry et le P. Prudhomme fondaient trois stations de charité. On les recevait mal, à l’origine, quand ils abordaient avec leurs remèdes, au fond d’humbles gourbis, les malades ou les infirmes; mais peu à peu, on se familiarisa avec eux. On fit grève, d’abord, dans les écoles qu’ils ouvrirent; mais bientôt, avec l’appui du commandant de Fort-National, ils groupèrent quarante élèves dans celle de Taourirt.
[169] BURNICHON, _op. cit._, IV, p. 586-587.
[170] Lavigerie disait à ses missionnaires que la conversion en masse des Kabyles demanderait peut-être un siècle; et quand en 1886 il leur permettra la prédication chrétienne, ce sera «selon la méthode historique, à l’exclusion du catéchisme». (_Revue d’Histoire des Missions_, septembre 1925, p. 366-368).
En cinq ans, malgré l’effroyable épreuve de la guerre et de l’insurrection, Lavigerie avait su faire de l’Église d’Afrique une Église tentaculaire, ardente à rayonner, à disséminer ses postes d’occupation, à multiplier en terre de gentilité les travaux d’approche, à se réinstaller dans les régions qui, seize siècles plus tôt, avaient été, déjà, terre de chrétienté. Cette Église appliquait, avec un élan très neuf, des méthodes très vieilles, aussi vieilles que l’apostolat chrétien; guidée par un chef qui savait mettre au service de l’idée de tradition toutes les somptuosités de son imagination, on la voyait, au début de mai 1873, monter en procession vers Notre-Dame d’Afrique, promenant avec elle les reliques de sainte Monique, les saints Livres, les écrits des docteurs africains, la collection des anciens conciles africains, enveloppés de voiles d’or; c’était tout un passé de sainteté, de doctrine, de jurisprudence canonique, qui dans ce magnifique apparat était solennellement introduit sous la voûte toute neuve de Notre-Dame d’Afrique pour en prendre possession, et pour régir le présent et l’avenir.
«Si l’on veut savoir ce que furent des catacombes et des nécropoles aux premier siècles du christianisme, écrira plus tard M. Louis Bertrand, ce n’est pas à Rome qu’il faut aller, c’est à Sousse ou à Tipasa; aucune autre contrée du monde méditerranéen ne possède plus de monuments et de vestiges de la haute antiquité chrétienne que l’Afrique du Nord[171].» Déjà cette pensée planait sur le premier concile d’Afrique, et les Pères qui entouraient Lavigerie aimaient à se considérer comme les ouvriers et les témoins d’un réveil.
[171] Louis BERTRAND, _Les Villes d’or_ (édit. de 1921), p. 119.
Saint Augustin, jadis, avait glorifié ses diocésains, les chrétiens puniques, comme il les appelait, pour la ferveur croyante avec laquelle ils désignaient l’Eucharistie, sacrement du corps du Christ, par ce simple mot: la vie; Lavigerie, qui treize ans plus tard, dans une lettre pastorale, commentera la tradition eucharistique de la première Église d’Afrique, voulait que cette Église attestât sa résurrection par un concile, où elle se manifesterait hautement comme une province de la chrétienté.
Et donnant une voix à ces livres antiques, relique de la vieille pensée chrétienne, où l’on retrouvait, au delà des siècles de mort, des promesses de vie, il demandait à l’Église nouvelle, bénéficiaire de ces promesses, qu’en ces assises conciliaires, qui devaient durer cinq semaines, elle s’organisât, précisât ses liturgies; et qu’elle retrouvât dans ses vieux docteurs, Tertullien et Cyprien, Optat et Augustin, Arnobe et Fulgence, les éléments d’une apologétique de terroir, dont s’illuminerait le _Credo_ de l’Église universelle; et qu’enfin, faisant écho à Rome comme autrefois eux-mêmes lui avaient fait écho, elle corroborât par ses propres décrets les condamnations portées par Pie IX contre les doctrines qui niaient le Christ ou qui, sans le nier, l’exilaient.
Ainsi fit le concile provincial d’Afrique, joyeux d’affirmer et d’interpréter en ses décrets, non seulement la foi des fidèles immigrés d’Europe, mais aussi le _Credo_ fraîchement balbutié de ces premiers convertis des Pères Blancs, Arabes et Kabyles, que le concile fêtait en leur appliquant ces mots de saint Augustin: «Essaim printanier, fleur de notre Église et fruits de nos travaux, vous êtes notre couronne!»
C’est peut-être devant ces mêmes urnes baptismales au bord desquelles les convertis nouveaux récitaient leur _Credo_, que les antiques saints de l’Afrique populaire, les Nabor, les Namphasio, les Quartillosa, les Macaria, avaient jadis été enfantés à la vie spirituelle; ils étaient, eux aussi, comme l’a remarqué Louis Bertrand, des artisans, des travailleurs des champs, comme ces Berbères, à qui s’adressait l’apostolat des Pères Blancs. Il semblait qu’au delà des siècles, une lignée chrétienne se renouât. Et d’autre part, le premier concile d’Afrique, en «louant et encourageant» la société des Pères Blancs, dont les membres, en six ans, s’étaient élevés à une centaine, érigeait la province d’Afrique en terre de croisade. «La Providence, commentait Lavigerie dans une lettre aux Pères Blancs, _voulait_ que cette conquête, la dernière des rois très chrétiens, fût aussi la dernière croisade, celle qui doit se consommer par les armes vraiment apostoliques, la charité et le martyre. Elle voulait que des apôtres nouveaux partissent de ces rivages où est mort le plus saint de nos rois[172].»
[172] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 268.
Il est d’usage qu’à la fin d’un concile provincial, des acclamations liturgiques, s’élevant jusqu’aux voûtes du sanctuaire, traduisent en mots ailés les vœux des âmes. Après que le concile eut souhaité «de longues années à l’archevêque Lavigerie, restaurateur des conciles d’Afrique, et l’achèvement de toutes les œuvres si courageusement entreprises par sa charité pour l’extension de la religion chrétienne», d’autres acclamations retentirent, où l’archevêque avait su résumer toute l’histoire d’hier et de demain. Le célébrant proclamait: «A l’Église d’Afrique, ressuscitée d’entre les morts, _alléluia! alléluia!_» Et la foule répondait: «Puisse-t-elle, après sa résurrection, ne jamais plus mourir!» Le célébrant alors reprenait: «A l’armée française qui, par sa valeur invincible, a conquis et conserve au règne de la croix et à la civilisation chrétienne ces régions infidèles!» A quoi le peuple chrétien répliquait, empruntant les paroles bibliques: «Qu’ils avancent sur leurs chars et sur leurs chevaux, et nous, nous invoquerons pour eux le Dieu des armées!» Mais d’autres avaient besoin d’invocations; la liturgie continuait: «Aux missionnaires qui, par la grâce de Dieu, veulent porter la lumière de l’Évangile aux peuples de l’Afrique, assis dans les ténèbres et à l’ombre de la mort.»--«Qu’ils sont beaux, s’écriait alors le chœur, les pieds de ceux qui annoncent la paix, qui annoncent le bonheur! Que le Seigneur dilate leurs tentes!»
V.--Une crise de lassitude chez Mgr Lavigerie.--Le discours sur l’armée et la mission de la France en Afrique.
Ces pompes eurent de douloureux lendemains. Lavigerie, en 1873 et 1874, se sentit obsédé de menaces, en lui, et autour de lui. Il croyait à sa mort prochaine: «Ma santé, écrivait-il, se perd chaque jour dans ses sources les plus profondes. Je pense sérieusement à mourir, à bien mourir surtout!» La presse de gauche, en Algérie, traitait ses œuvres de «spéculations», et de «voleuses» les sœurs de charité; et Louis Veuillot, dans un article du 17 août 1873, conjurait le général Chanzy et, à son défaut, le maréchal de Mac-Mahon, d’intervenir, pour protéger le citoyen le plus utile de l’Algérie. «Devant les musulmans à peine vaincus, écrivait Veuillot, on livre nos évêques, nos prêtres, nos sœurs de charité, aux outrages incomparables d’un tas de frénétiques dont fort peu oseraient dérouler l’histoire de leur vie, et dont pas un peut-être n’est exempt de crimes envers la société[173].»
[173] VEUILLOT, _Derniers mélanges_, I, p. 437-440.
Des échos des sphères politiques, répercutés avec une complaisance pénible dans ces organes de la presse algérienne, révélaient à l’archevêque que ses œuvres étaient peut-être vouées à l’inanition, par la suppression des crédits budgétaires. On craignait, sur plusieurs bancs parlementaires, qu’il ne devînt le grand électeur algérien, et cela faisait peur. «La haine de certains Algériens contre le christianisme, lui disait un des officiers généraux qui s’étaient occupés des affaires de l’Algérie, les amène à sacrifier même leur sécurité et leur prospérité[174].» Il protestait avec véhémence contre un discours du député Warnier, qui demandait que les orphelins convertis fussent placés chez les colons européens[175]; et finalement, s’étant déterminé à les naturaliser français dès qu’il étaient majeurs, il obtenait que les 75 000 francs tant discutés fussent maintenus au budget, à titre de subvention pour l’établissement des «indigènes chrétiens naturalisés français». Il traînait en France, et puis à Carlsbad, ses affreuses douleurs rhumatismales devenues chroniques; elles s’apaisaient, mais à Alger, à la fin de l’été, l’assaillaient à nouveau. «Me voilà passé au rang des patraques, gémissait-il, _servus inutilissimus_»; et songeant à se retirer bientôt dans quelque coin, il voulait, d’urgence, mettre sur le papier la constitution définitive des Pères Blancs. Ces mauvaises nuits aboutissant à des aurores où il faisait œuvre d’architecte, ces crises de santé scandant les étapes successives de son activité d’administrateur et d’apôtre, c’était là, pour ses proches, le plus émouvant des spectacles. Les actes qu’en ces heures d’inquiétude il accomplissait comme des testaments, bien loin qu’ils fussent les préludes de sa mort, l’engageaient dans une nouvelle étape de sa vie, plus féconde encore, plus aventureuse encore que celles qui l’avaient précédée. Les soubresauts de son humeur et de sa santé donnaient à ces actes l’accent et l’allure de «dernières volontés»; ils étaient, tout au contraire, comme l’amorce d’œuvres nouvelles, auxquelles d’ores et déjà sa personnalité s’identifiait, et qui exigeaient que sa vie durât.
[174] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 261.
[175] _Ibid._, I, p. 252-265.
La hantise du désert et de ses au-delà dominait de plus en plus sa pensée. Ces Pères Blancs auxquels il voulait définitivement donner une charte lui étaient apparus, six ans plus tôt, comme devant être des agriculteurs, des laboureurs. Le règlement qu’en 1874 il rédigeait réservait ce rôle aux Frères de leur Société et prévoyait surtout, pour les Pères, une activité de missionnaires, accoutumés à vivre de la vie des plus pauvres Arabes, «comme le Christ lui-même avait vécu». Ils étaient alors cent six missionnaires ou novices, dont cinquante prêtres.
Un jésuite, le P. Terrasse, les avait formés; ils trouvaient désormais, dans leur société même, les maîtres qui forgeraient les âmes. Mais Lavigerie aimera toujours se souvenir que six ans durant c’est à l’école de saint Ignace que les Pères Blancs s’étaient imprégnés de la spiritualité missionnaire; il imprimera, à la suite de leurs règles, la lettre d’Ignace sur l’obéissance et leur en prescrira l’étude durant le noviciat. Au demeurant, que faisaient-ils autre chose que d’exécuter en Afrique un rêve semblable au rêve primordial d’Ignace, un rêve dont avec ses six compagnons il s’entretenait sur la colline de Montmartre, et qui les portait tous les six, si quelque bateau s’offrait à eux, à s’en aller aux Lieux Saints évangéliser l’Islam?
Lavigerie organisait le chapitre général des Pères Blancs, mettait à leur tête pour trois ans, avec le titre de vicaire de la Société, le P. Deguerry, et demeurait lui-même, comme fondateur et comme évêque, le supérieur général. «Je puis mourir en paix», déclarait-il en août 1874 dans le sermon qu’il prononçait à Maison Carrée, à la consécration de l’église des Pères Blancs[176]; il se sentait si las, si malade! Il leur parlait de Livingstone, à qui l’Angleterre avait fait, quelques mois plus tôt, des funérailles royales. «Vous, leur disait-il, vous mourrez ignorés du monde. C’est la seule promesse que je vous aie faite.» Un de ces Pères, qui l’écoutait, portait sur lui une preuve bien émouvante de ses promesses: sur son _celebret_ de prêtre, l’archevêque avait un jour écrit: «_Visum pro martyrio_, vu pour le martyre[177].» La solennité se déroulait devant les plus hauts dignitaires de l’Algérie: Chanzy était là, au premier rang, regardant cet archevêque qui se croyait déjà agrippé par la mort, et puis à ses pieds ces jeunes hommes qui devaient en l’entendant sacrifier d’avance, par l’acceptation éventuelle d’une mort sanglante, leurs beaux songes d’une longue vie de charité; et la tristesse tout humaine que cette scène laissait aux spectateurs répondait mal à l’allégresse intime à laquelle s’abandonnaient cette âme d’archevêque et ces âmes de clercs, ouvriers et tout en même temps esclaves du plan divin.
[176] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 275-283.
[177] _Ibid._, I, p. 270.
Quelques semaines plus tard, on apprenait que Lavigerie s’éloignait, qu’il prenait pour l’administration de son diocèse des dispositions graves, et qu’il allait hiverner à Rome, sans avoir fixé la date de son retour.
Le reverrait-on jamais, même? N’avait-il pas dépensé pour les Pères Blancs, dans cette solennité qui semblait achever la fondation de l’ordre, ce qui lui restait encore de voix et d’ardeur? Et devrait-on bientôt dire de lui, devant une tombe, ce que dit d’un inconnu cette épitaphe éloquemment commentée par Lacordaire: Plaignez le mort, parce qu’il s’est reposé! Les mois d’hiver se succédèrent, prolongeant cette anxiété, l’aggravant même; puis à Pâques, dans sa cathédrale, l’archevêque reparut, et la jubilation des chants liturgiques semblait acclamer sa propre résurrection. Son chômage de Rome lui avait permis d’interroger d’une façon plus pressante encore, à la faveur du recul, les immenses horizons de l’Afrique, faisant la part des mirages et la part des certitudes; et les conclusions de son interrogatoire, il allait, le 26 avril 1875, à l’occasion de l’établissement de l’aumônerie militaire, les signifier à l’Algérie civile, militaire, religieuse, dans un étincelant discours sur «l’armée et la mission de la France en Afrique»[178].
[178] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 23-83.
Du haut de la chaire, il déroulait toute l’histoire de la conquête, avec ses fatigues, avec ses gloires. On avait l’impression, en l’écoutant, de voir Dieu débarquer avec la France, avancer avec elle, et par elle, derrière elle, devant elle, rentrer chez lui; n’y avait-il pas eu jadis une Église épiscopale, là même où seize prêtres de France, au lendemain du débarquement de Bourmont, avaient, sur un autel improvisé, immolé l’hostie? Et Bedeau n’avait-il pas rencontré des Kabyles qui, se rappelant leurs ancêtres chrétiens, lui disaient: Nous sommes plus rapprochés des Français que des Arabes? La France de Louis-Philippe, dix ans durant, avait perdu son temps; elle avait estimé, avec Bugeaud, qu’il ne fallait pas «s’engager dans la conquête absolue de l’Algérie», et soudainement un jour, elle avait eu l’émotion tragique de voir se dresser devant elle, pour la jeter à la mer, l’Afrique arabe et cette vieille Afrique chrétienne; dans ces luttes douloureuses, nos troupes s’étaient couvertes de gloire, et Bugeaud, survenant comme chef dans une Algérie à demi pacifiée, avait avoué que cet élan de la France était peut-être «l’ouvrage du Destin». Et Lavigerie de commenter: «Il reconnut donc, ce vieux soldat, dans la voix de la France qui l’appelait à la suivre, l’écho d’une voix plus haute. Il la nommait du nom que mettait sur ses lèvres son ignorance des choses de Dieu. Mais le Destin dont il parle n’est pas la force aveugle du fatalisme, c’est un plus noble Maître, c’est celui qu’il priait, au soir de ses journées.» Lavigerie montrait Bugeaud réalisant, «par de merveilleux succès, ce qu’un instinct supérieur lui révélait comme l’œuvre de la Providence»; il rappelait les noms des vainqueurs, les noms des victoires, comme s’il eût proclamé, pour en dire merci, les grâces faites par l’Éternel. Et la fierté de ses accents était instigatrice de fiertés.
Mais tout d’un coup, en l’écoutant, on se demandait à quoi tant de grâces avaient servi; cette Algérie, disait-il, compte encore moins d’habitants français qu’elle n’a pris de soldats à la France. Il évoquait les récentes menaces, l’insurrection kabyle, l’insécurité dont elle avait témoigné. «Est-ce donc pour cela, questionnait-il, que nous avons vu la Providence tout conduire comme par la main?... Non, l’éternelle sagesse qui proportionne toujours les moyens à la fin qu’elle veut obtenir, ne se proposait pas, par de si grands coups, des effets jusqu’à présent si précaires.» Interpellant alors la France chrétienne, il lui disait: «Tu es venue en Algérie, non pas seulement y récolter de plus riches moissons, mais y semer la vérité, y former un peuple libre et chrétien.» Vous voyez les choses en évêque, allait-on lui dire peut-être. Il avait prévu l’objection: Lamoricière avait pensé de même, sans être évêque, et Lavigerie se hâtait de confier aux échos de la chaire ce mot du grand général: «La Providence, qui nous destine à civiliser l’Afrique, nous a donné la victoire.» Il concluait que la France avait agi contre son droit en humiliant la croix devant le croissant, en paraissant oublier son culte et même le renier, en empêchant les lèvres des prêtres de répandre la vérité; et il affirmait, d’ailleurs, que comme missionnaire, il ne voulait d’autre arme que la charité, et que sa poitrine, s’il le fallait, serait «la première à se placer devant les vaincus pour protéger contre d’injustes violences leurs âmes autant que leurs corps».
Ainsi, toute cette épopée militaire où gloire humaine et gloire divine semblaient s’être confondues et comme entr’aidées, toute cette pompe des souvenirs, toutes ces chevauchées de victoire, avaient fait avenue vers ce tableau: un chef d’Église disant à la force: «Halte-là, c’est mon tour, à moi, maintenant, d’agir sur ces vaincus», et les abritant, les enveloppant d’une charité protectrice.
Il parlait depuis cinq quarts d’heure, sans plus s’essouffler que ces armées françaises dont il avait raconté les exploits. Mais il avait un mot à dire encore, un de ces mots-programmes qui ponctuent les évolutions de l’histoire. Il conviait son auditoire à jeter un regard sur l’immensité de l’Afrique, sur le Maroc, la Tunisie, l’Égypte, débris de nations autrefois chrétiennes, mêlés à ceux des invasions barbares, et puis, plus en arrière, sur l’Afrique nègre, l’Afrique de l’anthropophagie, l’Afrique de l’esclavage. «C’est vous, disait-il aux Français qui l’écoutaient, c’est vous qui ouvrirez les portes de ce monde immense, et les clefs de ce sépulcre sont ici dans vos mains. Déjà il est ouvert par votre conquête. Un jour, si vous êtes, par vos vertus, dignes d’une mission si belle, l’Afrique retrouvera la lumière, et tous ces peuples, aujourd’hui perdus dans la mort, reconnaîtront qu’ils vous doivent la vie.»