Un grand missionnaire

Part 17

Chapter 173,411 wordsPublic domain

C’est une loi dans l’histoire, que les grandes libérations ne s’accomplissent qu’au prix de beaucoup de souffrances; une fois de plus, cette loi se vérifiait. Elle se vérifiait, spécialement, aux dépens des œuvres missionnaires; on calcula qu’en six mois, le mécontentement produit par le toast d’Alger frustrait de trois cent mille francs leur budget d’apostolat et de rédemption; il semblait qu’un certain nombre de catholiques de France voulussent punir le cardinal par une grève de la charité.

L’heure était bien mal choisie pour cette vindicative réponse, aussi nocive aux intérêts de l’Église qu’aux intérêts de la France. Car, à ce moment même, la Compagnie impériale de l’Est Africain, soutenue par l’Angleterre, ne visait à rien de moins qu’à faire de l’Ouganda, sous le protectorat anglais, un État protestant. «Nous te prions, notre seigneur, écrivaient à Lavigerie les nègres catholiques de là-bas, et nous prions tous les grands chefs de la religion d’avoir pitié de nous. Envoie-nous des Européens qui soient bons, et ne nous imposent pas la religion du mensonge... Quant à nous, nous défendrons notre religion par la force, si les officiers européens continuent à anéantir ici le parti de Jésus-Christ.» Cela devait finir là-bas par de tragiques mêlées entre les ouailles des Pères Blancs et les soldats de la Compagnie anglaise; les catholiques furent mitraillés, leurs maisons incendiées, et Lavigerie, recevant en avril 1892 les lugubres nouvelles, pouvait se demander s’il existait encore quelque mission de l’Ouganda[270]. Il adressait à une notabilité catholique de l’Angleterre une protestation qui était un gémissement.

[270] LEBLOND, _le Père Auguste Achte_, p. 153-182 et 207-208 (Paris, Procure des missionnaires d’Afrique, 1913).--Jules LECLERCQ, _Bulletin de la Société belge d’études coloniales_, juillet-août 1923.--_Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1891-1892, p. 247-251, 308-345, 433-456.

Cependant, à Biskra, sous la tendresse fiévreuse de son regard paternel, une autre œuvre naissait, celle des Frères Pionniers, demi-soldats et demi-moines, dont les postes, s’échelonnant à travers le Sahara, devaient, dans la pensée de Lavigerie, faire la police du Christ, offrir un asile aux esclaves fugitifs, des remèdes aux voyageurs malades, et, tôt ou tard, relier le Sahara au Soudan. Le général Philebert, qui fut l’un des premiers, parmi nos chefs militaires à tenter de se mesurer avec l’immensité du Sahara, avait dit en termes formels: «Le mieux serait d’accepter l’aide et le concours des missionnaires d’Alger. Quelques Pères Blancs amenés à Témassinine formeraient un noyau, autour duquel se constituerait beaucoup plus vite une colonie, telle que nous la désirons[271].» Lavigerie s’apprêtait à fournir des Frères Pionniers, pour l’accomplissement et le perfectionnement d’un tel dessein. Ouargla, depuis le printemps de 1891, avait sa colonie de Frères Pionniers; et dans une visite que faisaient au cardinal, au printemps de 1892, Jules Ferry et M. Jules Cambon, il était question d’employer ces Frères armés pour une expédition au Touat. Mais des difficultés diplomatiques survinrent: le Maroc s’inquiétait; les sphères militaires se montraient soupçonneuses; les diplomaties européennes posaient des questions alarmées: qu’était-ce que ce corps franc, mobilisé par un prêtre de France? dans quelle mesure engageait-il la responsabilité de la France? D’aucuns insinuaient, à Paris, que le cardinal avait déjà 1 500 hommes sous les armes, à Biskra, pour une guerre contre l’Islam. Ces 1 500 hommes n’étaient encore que vingt! Le cardinal fut officiellement informé que la France renonçait à l’expédition du Touat et à l’emploi des Frères Pionniers, et même à les aider: ce Sahara, qui, en 1878, s’était fermé devant ses premiers Pères Blancs, se fermait aujourd’hui devant ses Frères Pionniers. «En les fondant, disait-il le 15 novembre 1892, j’avais compté sur la politique coloniale; aujourd’hui tout s’écroule.» Et de sa chambre de malade, il donnait l’ordre de ne plus accepter de nouveaux engagements et de rendre toute liberté aux Frères antérieurement enrôlés. Cet _Amen_ d’assentiment, qui faisait accueil à la plus profonde des déceptions, se confondit presque avec ses premières paroles d’agonie.

[271] Général PHILEBERT, _Création de postes sur la route du Soudan_, p. 11 (Paris, Baudoin, 1890). L’appel de Lavigerie pour l’œuvre des Frères du Sahara est publié au _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1891-1892, p. 1-17; le premier projet s’en trouve dans une lettre à Keller, du 25 mars 1890 (même _Bulletin_, 1890, p. 41-67).

Il avait encore dix jours à vivre. Sa pensée s’en allait vers le congrès eucharistique qui se préparait à Jérusalem, vers l’idéal d’union des Églises dont ce Congrès voulait s’inspirer. Cela le rajeunissait de trente ans: n’était-ce pas lui qui, en 1861, avait le premier promené, dans une Syrie ravagée, la foi de Rome et la charité de la France? Il donna mille francs aux organisateurs de ce Congrès: l’Orient chrétien, où son génie apostolique avait autrefois fait ses premières armes, obtenait ainsi la dernière de ses aumônes. C’était le 22 novembre: le 25, celui qui, vingt-quatre ans plus tôt, avait dit: «Je ne veux plus un seul jour de repos», entrait dans le repos de la mort.

On ouvrait son testament, daté de 1884, et l’on y lisait: «Je t’avais tout sacrifié, ô chère Afrique, lorsque, poussé par une force intérieure qui était visiblement celle de Dieu, j’ai tout quitté pour me donner à ton service. Depuis, que de traverses, que de peines! Je ne les rappelle que pour pardonner, et pour exprimer encore une fois mon indicible espérance de voir la portion de ce grand continent qui a connu autrefois la religion chrétienne revenir pleinement à la lumière, et celle qui est restée plongée dans la barbarie, sortir de ses ténèbres et de sa mort. C’est à cette œuvre que j’avais consacré ma vie. Mais qu’est-ce qu’une vie d’homme pour une semblable entreprise? A peine ai-je pu ébaucher ce travail. Je n’ai été que la voix du désert appelant ceux qui doivent y tracer les routes de l’Évangile. Je meurs donc sans avoir pu faire autre chose pour toi que souffrir, et par mes souffrances, te préparer des apôtres.»

VII.--Les lendemains.

Les apôtres formés par Lavigerie ont continué son œuvre. Lavigerie voulait, en 1871, fonder en Algérie des villages d’orphelins; les Pères Blancs, au lendemain de la famine qui sévit l’année d’après sa mort, créèrent en Tunisie, pour les orphelins, la grande exploitation agricole de Saint-Joseph de Thibar, qui fut le point de départ d’un nouveau village chrétien[272]. Lavigerie prévoyait, en 1878, quatre vicariats apostoliques; actuellement, le rayonnement même de l’apostolat des Pères Blancs a contraint la congrégation romaine de la Propagande de démembrer et de multiplier leurs terrains d’action: ils possèdent en Afrique onze vicariats et une préfecture apostolique. Les statistiques de janvier 1925 donnaient, pour leurs missions d’Afrique, le chiffre de 400 275 baptisés et de 163 751 catéchumènes. Il y avait dans la seule chrétienté de l’Ouganda, du 1er juillet 1910 au 30 juin 1911, 1 236 000 communions[273].

[272] Antoine PHILIPPE, _Chronique sociale de France_, novembre 1924, p. 810.

[273] LEBLOND, _le Père Auguste Achte_, p. 430.

Les Sœurs Blanches d’Afrique, deux ans seulement après la mort de leur fondateur, s’enfonçaient dans les ténèbres de l’intérieur, qui, devant leur regard embrasé d’espérances, s’éclairaient d’une lueur d’Épiphanie. A l’heure présente, dans quatre-vingt-trois maisons, elles enseignent, soignent, baptisent, font l’instruction de la femme arabe, ou de la femme païenne. Il advient souvent que d’avance, dès le berceau, ses parents l’ont vendue comme épouse: la sœur missionnaire, pour la faire chrétienne, doit indemniser le fiancé de ce qu’il a payé comme dot: la nécessité de ces coûteux remboursements entrave la besogne d’apostolat, mais ne décourage pas les apôtres[274].

[274] LEBLOND, _op. cit._, p. 418.

Sous l’égide de ces deux ordres, les races indigènes ont commencé de fournir des prêtres à l’autel, des religieuses au cloître: les missions dont Lavigerie fut l’ancêtre possèdent, présentement, trente-quatre prêtres indigènes, quatre grands séminaires avec cent quatorze séminaristes noirs, neuf petits séminaires avec quatre cent soixante et un élèves noirs, et, sous le voile de religieuses, deux cent deux négresses.

Tenacement, mais en vain, le cardinal avait souhaité, pour ses Pères Blancs, l’honneur d’être les agents de liaison, qui ouvriraient une route et jetteraient un pont entre l’Algérie et le Soudan: ce «mysticisme transsaharien» dont parle quelque part le colonel Monteil, et qui donna l’élan, vers 1880, à plusieurs essais héroïques, allait inspirer, au lendemain de la mort du cardinal, la tentative du P. Hacquard, suivie d’un nouvel échec. Il faudra dix années encore pour que le commandant Laperrine, par l’heureux amalgame de ses tirailleurs et de ses spahis, prépare la grande œuvre de la pénétration saharienne. Mais lorsqu’en 1894 la France militaire se fut installée à Tombouctou, les Pères Blancs, débarquant à Dakar, s’engagèrent dans la vallée du Niger, et pénétrèrent à leur tour au cœur du Soudan: l’apostolat religieux, dans le sillage de nos armées, atteignait ainsi, par une autre voie, ce Soudan, où s’était si souvent transporté, par delà le chapelet des oasis sahariennes, l’esprit conquérant du cardinal.

Ainsi sont au travail, conformément aux méthodes définies par Lavigerie, les instruments forgés par Lavigerie pour réaliser, au jour le jour, l’impérieux appel qu’au nom de son Église et de son pays il adressait à l’âme missionnaire.

L’œuvre antiesclavagiste, elle aussi, ne fut point une œuvre éphémère: sa vitalité s’attesta par le Congrès antiesclavagiste de 1900, par la création en Afrique d’un certain nombre de villages de liberté[275]; elle s’atteste, aujourd’hui même, par la décision qu’a prise, en 1924, le conseil de la Société des Nations, de constituer une commission de l’esclavage, chargée de lutter contre les dernières survivances de la traite, contre les abus de l’esclavage domestique, contre la polygamie enfin, qui, en provoquant la restriction de la natalité, tarit les races indigènes et entrave leur essor économique[276]. Dans les sollicitudes et les travaux de cette commission genevoise, à laquelle les missionnaires commencent de prêter leur concours, c’est toujours l’esprit de Lavigerie qui survit et qui veille.

[275] DU TEIL, _Correspondant_, 25 juin 1903.

[276] BEAUPIN, _Chronique sociale de France_, novembre 1924.

Quelques années après la mort du cardinal, le général du Barail, traçant de lui, dans ses _Souvenirs_, un portrait fort peu bienveillant, concluait qu’en agissant comme Lavigerie, «on risque de mériter, en guise d’oraison funèbre, l’épigramme appliquée à certains hommes d’Église: il parlait sans cesse du ciel pour ne s’occuper que des choses de la terre; mais on risque aussi d’arriver les mains presque vides auprès de Celui qui a donné à ses disciples la divine consigne: _Ite et docete_[277]». Apparemment le général, écrivant ces lignes, était hanté par le double souvenir des lointains différends de Lavigerie avec Mac-Mahon et de ses récents sourires à la forme républicaine; il semblait que cette double impression lui voilât les résultats obtenus par le cardinal,--d’un voile tellement opaque qu’il osait dire en cette même page, quelques années seulement après les martyres de l’Ouganda: «Je ne crois pas que les Pères Blancs aient à leur actif une conversion sérieuse.» L’histoire religieuse de l’Afrique au cours des trente dernières années achève de s’insurger contre un tel verdict: la divine consigne _Ite et docete_, dont parle Du Barail, fut réalisée par les missionnaires de Lavigerie, comme elle l’avait été par le cardinal lui-même.

[277] DU BARAIL, _op. cit._, III, p. 47-49.

ÉPILOGUE

L’œuvre missionnaire de Lavigerie.

M. Jules Cambon disait de lui, devant son cercueil: «Le cardinal avait rêvé de conquérir l’Afrique à la France et à la civilisation, et il a mené cette entreprise en bon Français et en bon Européen. Il a été, sur la terre africaine, le précurseur de tous ces hardis voyageurs, de ces marins, de ces soldats, qui semblent renouveler chez nous la gloire des conquérants du Nouveau-Monde.» Tel est l’hommage que rendit au cardinal Lavigerie la République du président Carnot.

Parmi les assistants, il y avait M. Louis Bertrand; il entendait, jusque derrière le glorieux cercueil, «le clabaudage de l’envie, de la sottise, du sectarisme imbécile et malfaisant», mais il écrira plus tard: «Les paroles d’adieu de Cambon, avec l’accent de l’orateur, sont restées dans ma mémoire comme une sorte de protestation contre l’inintelligence des contemporains et comme un premier hommage de la postérité[278].»

[278] Louis BERTRAND, _le Sang des races_ (préface de 1920), p. 5.

I

Lavigerie s’insère avec une incomparable splendeur dans cette lignée de missionnaires qui furent, dans les trois derniers siècles, les pionniers de la plus grande France, et qui donnèrent comme préface à notre histoire coloniale une sorte de préhistoire religieuse, éminemment féconde. Son imagination, puis son action, commencèrent d’installer la France à Tunis, plusieurs années avant que notre diplomatie n’osât y aspirer. Il avait fallu neuf ans à la monarchie de Juillet pour que, dans la France algérienne d’outre-mer, une crosse d’évêque cheminât; la crosse de Lavigerie, au contraire, précéda en Tunisie les armées de la République; la civilisation chrétienne commença de s’y étaler et de s’y faire aimer, avant que ces armées ne survinssent avec une allure plus pacificatrice que conquérante. Une fois engagée dans les voies que lui avait ouvertes Lavigerie, la France officielle le voulut comme conseiller, comme guide, comme collaborateur permanent. L’œuvre de l’État français, en Tunisie, réalisa les conceptions de cet homme d’Église.

Il y a je ne sais quoi d’épique dans la carrière de ce prêtre qui, chargé par l’empereur Napoléon III, avec toutes sortes de réserves et de réticences, d’un diocèse de la banlieue méditerranéenne, fait de ce diocèse, avec la collaboration successive de la République française et des congrès diplomatiques européens, l’avant-poste du Christ pour la conquête d’un immense continent. Nos romantiques, en matière de politique étrangère, avaient eu vraiment d’étranges utopies[279]. Lamartine, rendant visite à l’émir Beschir, souverain des Druses du Liban, oubliait rapidement les mutilations et les massacres dont cet émir s’était rendu coupable, et saluait avec entrain, comme plus vieille et «originairement plus pure et plus parfaite que la nôtre», comme «fille des vertus primitives», la civilisation orientale. Michelet, du jour où il eut épousé une femme d’origine créole, rêvait d’une Amérique régénérée par le sang noir venu d’Afrique, par cette race de Cham si cruellement calomniée. Le spectacle des ruines cruellement accumulées en Syrie par ces Druses dont s’éprenait Lamartine, le spectacle des atrocités de l’Afrique noire, témoignaient à Lavigerie tout ce qu’il y avait d’incorrigible utopie dans ces hommages romantiques aux civilisations exotiques: comme observateur non moins que comme prêtre, il estimait urgent, tout d’abord, de leur présenter le Christ avant de s’exalter pour elles.

[279] Voir SEILLIÈRE, _Revue d’histoire diplomatique_, octobre-décembre 1924.

Au début de son épiscopat algérien, il s’occupa surtout de jeter un pont entre le christianisme et l’Islam.

Il agit à ciel ouvert, prudemment mais sans se cacher.

Il ne pouvait admettre que le pouvoir civil condamnât à jamais les musulmans à être des gentils; et c’était au contraire sa mission d’évêque, de les relever d’une telle condamnation. Il constata, après les premières expériences, que des succès locaux étaient possibles, mais sur des terrains bien restreints, et que de petits groupes d’enfants arabes ou berbères, enveloppés d’une atmosphère chrétienne, pouvaient devenir accessibles à la foi du Christ, mais que les âmes des adultes, elles, semblaient généralement murées.

Quelles que fussent les difficultés d’approche, s’étonnera-t-on qu’un Lavigerie n’ait jamais adhéré à la formule sommaire, d’après laquelle «on ne convertit point un musulman»? M. René Bazin recueillait naguère certains indices, en Algérie, en Tunisie, dont il concluait que «les Musulmans peuvent être rapprochés de nous jusqu’à s’intéresser au principe supérieur de notre civilisation, même jusqu’à devenir chrétiens[280]». Si l’on insistait en faveur de cette formule: «Le musulman est inconvertissable», les missions évangéliques anglo-saxonnes et germaniques, qui tenaient au Caire en 1906, à Lucknow en 1911, deux grands congrès pour l’apostolat de l’Islam, auraient le droit d’y relever beaucoup d’audace et quelque lâcheté, et de nous faire observer, à l’encontre, que dans les îles de la Sonde, dans l’Hindoustan, en Perse, en Arabie même, le protestantisme s’essaie, parfois victorieusement, à effriter le bloc islamique[281]. Lavigerie et après lui le P. de Foucauld se sont toujours refusés à admettre que le geste de saint François d’Assise et des premiers Franciscains apôtres du Maroc, le geste de saint Louis et du bienheureux Raymond Lulle, portant aux âmes islamiques le catholicisme, fût condamné à demeurer, pour toute la suite des siècles, un geste illusoire et stérile. Mais Lavigerie jugea nécessaire, dès le début, de «ménager la lumière aux yeux malades des musulmans pour ne les éclairer que peu à peu, de crainte de les aveugler sans retour[282]». Pascal eût aimé ces lignes subtiles, extraites du discours qu’il adressait au concile provincial de 1873. Le mot _Caritas_, le seul qu’il eût voulu comme devise dans ses armes épiscopales, fut en définitive, vis-à-vis des musulmans d’Afrique, sa seule méthode d’apostolat.

[280] BAZIN, _Revue des Deux Mondes_, 1er décembre 1924, p. 496-503. Comparer dans la _Chronique sociale de France_, avril et mai 1924, les deux articles de M. Pasquier-Bronde sur l’influence sociale exercée chez les Kabyles par les écoles, les bureaux d’assistance sociale, l’œuvre du _Foyer kabyle_, et sur les premières conversions individuelles.

[281] Voir le fascicule de la _Revue du monde musulman_ de novembre 1911 intitulé: _la Conquête du monde musulman_.

[282] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 90.

«Je viens de lire, écrivait un jour Montalembert à Hilaire de Lacombe, le journal du voyage fait en Espagne, cinquante ans après l’expulsion des Maures, par certain calife, venu voir ce que devenait le royaume de ses aïeux. Il n’admire rien, tout lui paraît petit de ce qui a été fait depuis leur départ, excepté un couvent des frères de Saint-Jean-de-Dieu. Il n’en revient pas, qu’ils se dévouent aux misérables, et le voyageur constate que sa religion ne lui a jamais rien montré de pareil[283].» Suggérer aux musulmans d’aujourd’hui une pareille remarque, c’est à peu près à quoi se réduisait l’apologétique de Lavigerie: il savait l’inefficacité des polémiques doctrinales contre l’Islam, et «l’héroïque courage» qu’exigent des musulmans, «en raison des difficultés de l’entourage[284]», les conversions individuelles.

[283] Je remercie M. Bernard de Lacombe, à qui je dois cette intéressante communication.

[284] MASSIGNON, _The Moslem World_, 1915, p. 140.

L’abbé Bourgade, l’humble aumônier de Saint-Louis de Carthage, avait, au milieu du dix-neuvième siècle, publié trois livres de dialogues: _Soirées de Carthage_, _la Clef du Coran_, _le Passage du Coran à l’Évangile_, pour essayer d’acheminer les âmes musulmanes vers un contact plus immédiat avec Seïd Aïça (c’est le nom qu’elles donnent au Christ); et Mgr Pavy, présentant ces livres au public, avait fait remarquer, tout le premier, que cette «causerie simple, ingénieuse et de bonne amitié», n’avait rien d’une controverse, la controverse étant interdite par le Coran lui-même à ses disciples[285]. Pour tenter de présenter Seïd Aïça à la conscience islamique, Lavigerie n’empruntait pas les méthodes socratiques inaugurées par le bon abbé Bourgade; il faisait le bien et voulait qu’on fît le bien, au nom de Seïd Aïça. Il lui paraissait que dispensaires, hôpitaux, orphelinats, en révélant aux musulmans les fruits de charité auxquels se reconnaît l’arbre chrétien, les induiraient peut-être, tôt ou tard, à venir s’asseoir à son ombre.

[285] BOURGADE, _Soirées de Carthage_, p. X (Paris, Lecoffre, 1852).

II

Mais sans supprimer ou déserter les avant-postes de charité qui devaient attester aux Arabes et aux Kabyles l’active bienfaisance du christianisme, Lavigerie, peu à peu, s’abandonna plus pleinement à une autre hantise: celle de la formidable poussée qu’exerçait l’Islam pour pénétrer au cœur de l’Afrique noire, et pour s’y installer. Un _postulatum_ de soixante-huit Pères, au concile du Vatican, avait réclamé pour les noirs de l’Afrique un regard de l’Église[286]. Lavigerie osa regarder, et conclure que d’urgence l’apostolat du Christ devait devancer auprès des fétichistes l’apostolat de Mahomet. L’imagination des frères Tharaud, épiant au delà des mers et des déserts la voix diffuse de l’Islam, croyait naguère l’entendre dire: «Vaincu sur votre petit coin du monde, je refleuris ailleurs, dans la Chine innombrable, les Indes embrasées, et dans la sombre Afrique[287].» Les ambitions africaines de l’Islam inquiètent aujourd’hui la curiosité des explorateurs et la sollicitude des diplomates: on l’a vu, dans les dix premières années du vingtième siècle, porté par soixante Arabes de Zanzibar, s’installer dans le sud du Nyassa, et échafauder, presque en chaque village, une hutte mosquée; on le voit encercler l’Abyssinie et faire effort pour démanteler ce vieux bastion du christianisme africain[288].

[286] _Collectio Lacensis_, VII, col. 905.

[287] Jérôme et Jean THARAUD, _la Bataille à Scutari d’Albanie_, p. 206. (Paris, Émile-Paul, 1913.)

[288] GUÉRINOT, _Islam et Abyssinie_ (_Revue du monde musulman_, 1918.) Lorsque pourtant M. T. R. Threlfall, dans un article de la _Nineteenth Century_, mars 1900, écrit qu’à côté de la propagande musulmane dans le centre de l’Afrique «la propagande chrétienne n’est qu’un mythe», on peut trouver qu’il méconnaît singulièrement les résultats obtenus par les Pères Blancs. Sur l’Islam au Nyassaland et aux portes de l’Éthiopie, voir aussi MASSIGNON, _Annuaire du monde musulman_, 1923, p. 198 et 221.

Lavigerie fut l’un des premiers à surveiller l’esprit de conquête de l’Islam, à le dénoncer, à le contrecarrer; il fut l’un des premiers à révéler au monde qu’au cours de ce dix-neuvième siècle où les diverses puissances de l’Europe, s’installant de çà de là sur l’immense littoral, se croyaient maîtresses des portes de l’Afrique, l’Islam peu à peu, avec ses confréries militaires et mystiques, avec ses caravanes esclavagistes, s’avançait vers le centre même du continent noir.