Un grand missionnaire

Part 16

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Mgr Lavigerie méditait sur cet événement: il lui semblait être d’une incalculable gravité. Quelques années plus tôt, le sultan musulman de Zanzibar pouvait être rendu responsable des attentats commis à l’intérieur par les esclavagistes, qui tous venaient de ses États et reconnaissaient son pouvoir. Mais aujourd’hui, sa souveraineté était considérée comme expirant officiellement à dix kilomètres du rivage[240]; dans l’intérieur de l’Afrique, c’était à l’Europe de se défendre elle-même. Les esclavagistes, entourant les rois sauvages, ne les poussaient à l’expulsion des blancs que pour demeurer les seuls maîtres, et lorsqu’ils murmuraient aux oreilles des souverains noirs de fallacieuses paroles sur l’affranchissement politique de l’Afrique, ils ne visaient à rien de moins qu’à régner eux-mêmes, par une dictature de terreur, sur une Afrique subjuguée, à travers laquelle ils razzieraient à volonté, à discrétion, le bétail humain nécessaire à leur trafic.

[240] Sur les inconvénients de cette restriction de la souveraineté du sultan de Zanzibar, voir un article de la _Gazette populaire de Cologne_, cité dans le _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1888-1889, p. 17-23.

Il apparaissait à Lavigerie que cette catastrophe requérait de l’Europe un surcroît de sacrifices et qu’il fallait, désormais, plusieurs milliers d’hommes, qui, remontant le Zambèse, le Chiri, le Nyassa, se fraieraient ainsi, vers l’Afrique équatoriale, la seule route désormais ouverte à leurs pas libérateurs. Il voulait que, d’urgence, les comités antiesclavagistes des diverses nations délibérassent; il annonçait à Keller son intention de convoquer prochainement un congrès[241]. Il avait hâte que ce congrès eût lieu, avant celui des puissances, et qu’ainsi fût mise en lumière l’initiative du Pape; il rêvait que Léon XIII y fût représenté par un légat, et investi de la présidence d’honneur. Dans la circulaire même qu’au mois d’avril 1889 il expédiera d’Alger, et qui convoquera le Congrès à Lucerne pour le mois d’août, se dessineront déjà plusieurs projets qui le hantaient: «Organisation de corps volontaires et peut-être même, sur quelques points essentiels, de corps religieux, par exemple, au milieu des déserts du Sahara;--création d’asiles fortifiés, comme ils ont existé autrefois, dans les siècles de barbarie, sur les grandes voies de communication, en Espagne, en Hongrie, en Orient, pour protéger les voyageurs et faire avancer peu à peu la vie, le commerce européen et la civilisation jusqu’aux limites mêmes du Soudan[242].»

[241] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1888-1889, p. 215-230.

[242] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1888-1889, p. 311-325.

Il appelait à ce Congrès, non seulement l’Europe, mais des représentants du monde noir, noirs d’Haïti, noirs de Liberia, noirs des États-Unis: il désirait qu’en faveur de leurs frères du centre de l’Afrique leurs voix se fissent entendre, et qu’elles fussent acclamées.

Sans plus attendre, des conférences d’Émile Keller à Paris, de Georges Picot à Bourges et à Paris, tenaient les esprits en haleine et mettaient les dévouements en branle[243].

[243] _Ibid._, p. 364-376, 405-421, 432-454.

Des congrès, des conférences, il en fallait: c’était nécessaire pour agir sur l’opinion du monde; mais l’Afrique avait-elle le temps d’attendre que dans des congrès on eût délibéré? Lavigerie ne le pensait pas; tout seul, de lui-même, parlant avec une aisance de plus en plus impérieuse le langage d’un chef d’État,--son État, c’était l’Afrique!--il entrait en rapports avec le Portugal, demandait qu’un nouveau groupe de Pères Blancs, qui quittaient Alger pour prendre la voie du lac Nyassa, pût remonter jusqu’au Tanganyika, y retrouver Joubert, et s’en aller avec lui vers leurs frères de l’Ouganda, ensevelis dans un tourbillon d’insurrections barbares. Le Portugal permettait, et la caravane libératrice se mettait en route.

Lavigerie, de son côté, se dirigeait vers Lucerne. Mais il n’y eut à Lucerne, au début d’août 1889, d’autres congressistes que deux jeunes gens, représentants de dix millions de noirs, qui avaient quitté l’Amérique trop tôt pour apprendre que le Congrès était ajourné... Car l’imminence des élections françaises retenait en France la plupart des personnalités qui eussent pu représenter la France, à Lucerne, aux côtés des congressistes des autres pays; et Lavigerie, redoutant les effets fâcheux que pourraient avoir, dans cette assemblée internationale, l’effacement de sa patrie et la prépondérance des nations protestantes, avait, le 24 juillet, par une circulaire expédiée de Lucerne[244], fait savoir que le Congrès n’aurait pas lieu. Mais ces deux jeunes nègres qui étaient venus là pour rencontrer les champions de l’antiesclavagisme universel, champions de toute langue et de toute nationalité, se jugeaient récompensés de leur voyage puisqu’ils rencontraient Lavigerie, et ils lui disaient: «Si jamais Votre Éminence met le pied en Amérique, des foules innombrables de nos compatriotes viendront acclamer le libérateur de leurs frères[245].»

[244] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1888-1889, p. 424-425.

[245] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1888-1889, p. 459-463.

Trois mois plus tard, s’ouvrait à Bruxelles, entre les représentants des divers États, la conférence officielle pour la suppression de l’esclavage; elle se prolongea jusqu’au printemps. Lavigerie, d’avance, dans un mémoire adressé à Léopold II, avait dessiné ce qu’il attendait d’elle[246]. Dans son oasis de Biskra, où désormais l’hiver il tentait de refaire sa santé, il reçut de l’Ouganda des nouvelles moins inquiétantes. «Dieu dût-il faire un miracle, lui écrivait Mgr Livinhac, le parti protestant ne triomphera pas.» Mais Biskra est aux écoutes du désert: et les mystérieuses rumeurs sahariennes précisaient aux oreilles attentives de Lavigerie l’immense péril que créait en Afrique l’effervescence du senoussisme.

[246] Lavigerie à Léopold II, 8 novembre 1889. (_Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1888-1889, p. 520-552.)

Déjà, dès 1868, dans son livre sur _la Kabylie et les coutumes kabyles_, le futur général Hanoteau signalait comme un péril pour notre domination en Kabylie,--comme «un danger de tous les instants», disait-il, ces ordres religieux, «moins accessibles à nos moyens d’influence et plus difficiles à surveiller» que ne l’étaient les marabouts. «Comme ils obéissent, précisait-il, à des chefs qui presque tous résident à l’étranger, le signal de la révolte peut être donné à l’improviste, sans qu’aucun indice précurseur nous ait avertis[247].»

[247] HANOTEAU et LETOURNEUX, _op. cit._, II, p. 105.

«Chez les musulmans du dix-neuvième siècle, avait écrit en 1886 M. Le Chatelier[248], le mahométisme mystique représente le principe religieux actif. Et le fait qui domine l’évolution moderne du monde islamique est le prodigieux mouvement de rénovation, de propagande, qui s’accomplit en Asie, en Afrique surtout. Sans rien préjuger pour l’avenir, on ne saurait nier qu’il y ait là pour les intérêts actuels du monde civilisé un danger grave. Les confréries ont été traitées, tantôt avec une considération trop bienveillante, tantôt avec un respect voisin de la crainte. Elles ont ainsi acquis une situation très forte, alors qu’il eût été facile, si on les avait mieux comprises, de les réduire presque à néant.»

[248] _L’Islam, au dix-neuvième siècle_, p. 180-187 (Paris, Leroux, 1886).

Lavigerie était d’accord avec les meilleurs observateurs de l’Islam, avec Henri Duveyrier, avec le général Philebert[249], lorsqu’il redisait à Léopold II, dans une longue lettre, les origines, la mystique popularité de ce chérif oranais, Snoussi, qui, vers 1796, s’était proclamé prophète (_madhi_), et lorsqu’il parlait des centaines de milliers de fanatiques qui, groupés en confréries, n’aspiraient qu’à soulever le Soudan contre l’Europe et à jeter les Européens à la mer... Oui, tous les Européens, y compris les Turcs, qui venaient de se disqualifier, aux yeux des Senoussistes, en prohibant la traite des noirs, et qu’une sanglante devise madhiste confondait avec les chrétiens pour les vouer, tous ensemble, à une même mort[250].

[249] Général PHILEBERT, _la Conquête pacifique de l’intérieur africain_, p. 26-36.

[250] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1890, p. 1-41. Sur les développements ultérieurs du péril senoussiste, voir BINGER, _Bulletin de l’Afrique française_, 1902; deux articles du _Correspondant_, 25 novembre et 10 décembre 1909; et Lothrop STODDARD, _le Nouveau Monde de l’Islam_, trad. Doysié, p. 51 et suiv. (Paris, Payot, 1923). Sur l’état actuel de l’émirat des Senoussis, constitué depuis 1920 par décret royal italien, voir MASSIGNON, _Annuaire du monde musulman_, p. 144-146.

V.--L’achèvement de l’œuvre tunisienne. Les adieux de Lavigerie à l’Europe.

A peine avait-il dirigé vers Bruxelles cet anxieux cri d’alarme, que Lavigerie, quittant Biskra, réapparaissait en Tunisie, où depuis deux ans on ne l’avait pas revu. Sa première visite était pour la cathédrale de Carthage, désormais achevée. On l’avait construite rapidement, pressé qu’on était de la voir se dresser, moins comme un monument d’art que comme un symbole. Les jeunes élèves des Pères Blancs menaient Lavigerie au caveau qui devait contenir son tombeau, et l’aidaient ensuite à remonter dans la basilique. «Merci, mes enfants, leur disait-il. Le jour vient et il est proche, où vous n’aurez plus à me remonter.» En grande pompe, le jour de l’Ascension, devant le résident général de France et dix évêques, la cathédrale s’inaugurait[251]. Lavigerie, dans une lettre pastorale, interprétait l’événement.

[251] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1890, p. 215-222.

Jadis César, campant sur les ruines de Carthage, avait entendu, s’il en faut croire Appien, les sanglots d’une immense multitude qui demandait d’être rappelée à la vie, et César, saisissant ses tablettes, y avait jeté ces deux mots: «Relever Carthage.» Cinq siècles plus tard, saint Victor de Vite, au terme de son _Histoire des persécutions vandales_, avait invoqué tous les saints d’Afrique, pour qu’en retour de leurs souffrances, de leurs martyres, ils obtinssent de leur Dieu la résurrection de l’Église africaine. Sous les yeux de Lavigerie, le programme de César et la prière de Victor de Vite avaient commencé de s’accomplir: une Carthage ressuscitée présidait aux destinées d’une Église africaine ressuscitée, et le prélat s’écriait: «Me blâmerez-vous d’avoir cru comme César aux sanglots des multitudes disparues sous les ruines de leur patrie, et, comme l’évêque de Vite, aux prières des saints de notre Afrique, implorant de Dieu sa résurrection?»

Il ouvrait un concile, dans la resplendissante cathédrale; on y émettait le vœu que saint Fulgence, l’évêque exilé par les Vandales, fût proclamé par Rome docteur de l’Église, et le concile, au bout de deux jours, transportait sa séance finale à Tunis, où Lavigerie allait poser la première pierre d’une autre cathédrale. «C’est un revenant épique que cet homme! s’écriait M. Louis Bertrand; c’est Turpin, l’archevêque de la chanson de Roland[252].»

[252] Louis BERTRAND, _le Sang des races_, préface de 1920, p. 5.

L’âge le pressait d’achever ses fondations, et les événements eux-mêmes semblaient se presser, pour apporter à ses espoirs quelques prémices d’accomplissement; en ce même mois de mai 1890, il avait la joie d’annoncer à Paris le décret du Bey de Tunis, qui supprimait l’esclavage dans ses États[253], et cette autre joie, plus grande encore, de recevoir une lettre dans laquelle le roi Mwanga, inopinément restauré sur son trône de l’Ouganda, lui demandait des missionnaires et promettait toute sa bonne volonté pour empêcher la traite des esclaves. Les deux médecins qui, dans une caravane nouvelle groupant des Pères Blancs de quatre nations, partaient à ce moment même pour l’équateur, avaient jadis été rachetés de l’esclavage, puis élevés à Malte: ainsi s’associaient, déjà, les esclaves de la veille aux campagnes de libération.

[253] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1890, p. 187-191.

L’Afrique s’aidait donc elle-même, pour déraciner le fléau, et l’Europe aidait l’Afrique. La conférence de Bruxelles, par l’acte général du 2 juillet 1890, préconisait l’établissement graduel, à l’intérieur du continent noir, de stations fortement occupées; la construction de routes et de voies ferrées reliant les stations à la côte, l’installation de bateaux à vapeur sur les grands fleuves et les lacs; la restriction de l’importation des armes à feu et des munitions; l’organisation d’expéditions et de colonnes mobiles. L’armée de la France, sans plus attendre, allait traquer l’esclavage dans un de ses plus redoutables repaires, le Dahomey[254], et déjà l’expédition belge de Winck et Van Kerchove était en route, pour porter secours à Joubert et pour semer, sur les bords du Tanganyika, une série de postes armés. Une voix éloquente, en 1891, s’élevait au Congrès de Malines; c’était celle de M. le chevalier Descamps, futur vice-président du Sénat belge. «Ne croyez pas, s’écriait-il, que l’Océan baigne nos frontières simplement pour permettre aux Belges de ramasser des coquillages sur ses rives. Ne craignez pas de pratiquer la mer[255].» Et l’on voyait, en cette année 1891, puis en 1892, naviguer vers Zanzibar, pour atteindre, par là, la mer intérieure du Tanganyika, l’expédition du capitaine Jacques, puis celle du lieutenant Long, impatients de libérer l’Afrique de ses bandes d’esclavagistes; et les noms d’Albertville, Baudouinville, Fort Clémentine, allaient bientôt dire aux riverains du Tanganyika ce que voulait faire pour eux la chrétienne Belgique[256]. Lavigerie saluait cette révolution, «qui allait faire entrer la quatrième partie du monde dans la lumière de la civilisation, de la liberté et de la vie»; il proclamait que l’œuvre faite à Bruxelles était très satisfaisante, très belle, qu’elle répondait à ses vœux, sinon à tous ses vœux; il se réjouissait de ce mot dit à un prélat belge par le ministre des Affaires étrangères de Belgique: «Ce qui se fait à la conférence n’est, au fond, que l’œuvre provoquée par l’action du Pape et de son envoyé[257].» Il ouvrait un concours, au nom du Pape, pour la composition d’un ouvrage populaire destiné à aider la campagne antiesclavagiste[258], et lorsque bientôt il apprit que la Hollande hésitait à signer l’acte de Bruxelles, il insista près du roi par un pressant message, que la jeune reine Wilhelmine eut à cœur d’exaucer, au lendemain même de son avènement[259].

[254] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1891-1892, p. 273-290.

[255] DESCAMPS, _Discours sur l’avenir de la civilisation en Afrique_, prononcé à l’assemblée générale du congrès de Malines le 10 août 1891, p. 16 (Louvain, Peeters, 1891).

[256] Voir DESCAMPS, _les Stations civilisatrices au Tanganyika_, p. 9 (Bruxelles, Goemaere, 1894) et, dans le _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1891-1892, p. 266-269, la lettre de Lavigerie sur l’expédition Jacques.

[257] _Documents relatifs au congrès libre antiesclavagiste de Paris_, p. 43.

[258] _Documents relatifs au congrès libre antiesclavagiste de Paris_, p. 46. Le lauréat du concours, qui eut pour juges Jules Simon, Bardoux, Arthur Desjardins, le duc de Broglie, Antonin Lefèvre-Pontalis, Franck, Georges Picot, le marquis de Vogüé, Wallon, Julien Davignon, fut M. le baron Descamps, actuellement vice-président du Sénat belge et membre de l’Institut, pour son drame, _Africa_ (Louvain, Peeters, 1894).

[259] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1890, p. 307-314.

Lavigerie regrettait qu’on n’eût pas envisagé le sort de tant de pauvres nègres que, sous la fallacieuse rubrique de travailleurs libres, on transportait à des centaines de lieues de leur pays, et qui, ainsi déracinés, étaient à la merci de toutes les exploitations; il regrettait, aussi, qu’on ne se fût point occupé des progrès des sectes musulmanes en Afrique[260].

[260] _Documents relatifs au congrès libre antiesclavagiste de Paris_, p. 36-37.

Mais l’acte général de Bruxelles admettait explicitement le concours des sociétés antiesclavagistes, «pour la formation de corps volontaires destinés, sous l’autorité des puissances, à réprimer les violences et la continuation de la traite»; pour un rôle de charité auprès des victimes de l’esclavage, particulièrement des femmes et des enfants; pour le développement et la protection de toutes les missions; et pour éclairer, enfin, «l’opinion indépendante» et l’opinion des commissaires, membres des bureaux de surveillance et de renseignements[261]. Les comités de ces sociétés, qui n’avaient pu se réunir à Lucerne, allaient, en septembre 1890, tenir un congrès à Paris, et l’éloquent discours-programme qu’allait y faire entendre Émile Keller devait répondre aux vœux officiels de la conférence de Bruxelles et combler les lacunes qu’y constatait Lavigerie.

[261] _Documents relatifs au congrès libre antiesclavagiste de Paris_, p. 40.

Lavigerie lui-même, du haut de la chaire de Saint-Sulpice, voulut ouvrir le congrès. En face de lui, au banc d’œuvre, autour de Mgr Livinhac, siégeait la race nègre, représentée par quatorze noirs de l’Ouganda. Le cardinal interpellait Mgr Livinhac, lui remettait l’avenir de sa gigantesque entreprise: «Je ne suis point Élie, lui disait-il, mais je dépose sur vos épaules, comme sur celles d’un autre Élisée, le manteau que je ne puis plus porter seul. C’est à vous qu’il appartiendra désormais de me remplacer en France et dans l’intérieur de votre congrégation, de plaider la cause de nos missionnaires et de nos œuvres, de tendre pour eux, dans nos églises, comme je l’ai fait si longtemps, ces mains qui ont été enchaînées pour l’amour de Notre-Seigneur, et de leur faire entendre cette voix qui a confessé Jésus-Christ. Pour moi, je vais rentrer dans mon Afrique pour n’en plus sortir[262].» Quarante-huit heures plus tard, à la clôture du Congrès, Lavigerie se levait, comme pour parler: «Voilà mon discours, dit-il, c’est mon fils[263]», et il montrait Livinhac. Celui-ci prenait la parole, glorifiait les martyrs de l’Ouganda. Mais parmi les jeunes noirs qui étaient là, devant la tribune, il y avait le fils de Mathias, l’un de ces martyrs. Lavigerie l’appelait, l’embrassait: «C’est un acte de foi que j’accomplis en votre nom», disait-il à l’auditoire, et il chargeait Livinhac de traduire au jeune nègre cette phrase: «Ton père est au ciel, mais tu as un père sur la terre; ce père, c’est moi.» Et ce père se penchait vers un autre noir, qui avait eu l’oreille coupée au temps de la persécution, et l’embrassait[264].

[262] _Documents relatifs au congrès libre antiesclavagiste de Paris_, p. 82.

[263] _Ibid._, p. 171.

[264] _Ibid._, p. 178.--_Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1890, p. 306 (lettre des jeunes noirs racontant la scène).

En octobre, avec Livinhac et les quatorze nègres, Lavigerie était à Rome, aux pieds de Léon XIII, et le Pape, sur sa demande, instituait dans toute la chrétienté, en faveur de l’abolition de l’esclavage, une quête annuelle[265].

[265] Il fut bientôt décidé que la Propagande distribuerait elle-même entre les diverses missions le produit de la quête antiesclavagiste, et que les divers comités nationaux ne conserveraient qu’un rôle de patronage, purement moral, et les divergences entre Lavigerie et Keller au sujet de la politique intérieure française devaient avoir pour résultat, en août 1891, la démission de Keller et de ses confrères du Comité antiesclavagiste français, à la demande de Lavigerie.

VI.--Les dernières épreuves: A l’Ouganda, au Sahara. Mort du cardinal.

Ce fut pour Lavigerie, l’une des dernières joies de son âme de missionnaire. Les Pères Blancs de Jérusalem, à cette même date, lui en ménageaient une autre, en lui annonçant que l’un des premiers élèves de Sainte-Anne venait d’être ordonné prêtre, et qu’ainsi s’inaugurait, en terre palestinienne, la formation par les Pères Blancs d’un clergé indigène destiné aux Églises de l’Orient. Lavigerie avait encore deux années à vivre, deux années de douleur. Les souffrances physiques qui depuis longtemps lui livraient assaut, si accablantes à certaines heures qu’à plusieurs reprises, déjà, il avait reçu l’Extrême-Onction, achevaient lentement, et par saccades, de maîtriser ses forces; mais accoutumé comme il l’était, en ses méditations quasi quotidiennes, à aller au-devant de la mort, l’approche de cette mort, venant elle-même à sa rencontre, ne pouvait endolorir son âme. D’autres douleurs l’obsédaient, l’accablaient.

Quelques semaines après avoir dit, du haut de la chaire de Saint-Sulpice, qu’il ne reviendrait plus en France, il lui fallut, d’accord avec Léon XIII, parler à la France. Il choisit lui-même son heure, et son cadre, et la forme d’éloquence dont ses lèvres allaient revêtir la pensée pontificale: ce fut par un toast, prononcé devant l’escadre, devant les hautes personnalités du gouvernement algérien, que Lavigerie, solennellement, délia l’Église de France de toute attache avec les anciens partis et orienta dans les voies nouvelles les méthodes de défense religieuse. Malmusi, consul général d’Italie, avait dit en 1885 à son collègue allemand Julius Eckardt[266]: «Le cardinal, malgré de violentes collisions épisodiques avec le gouvernement athée de Paris, travaille avec la ténacité qui lui est propre à réconcilier Léon XIII avec le régime républicain.» Cinq ans s’étaient écoulés, et Lavigerie, sur le désir de Léon XIII, devenait l’annonciateur d’une politique qu’il avait, semble-t-il, contribué lui-même à préparer. Des polémiques se déchaînèrent. D’aucuns virent un contraste entre ce cri de «ralliement» et le message que seize ans plus tôt il adressait au comte de Chambord pour lui conseiller un coup d’État: on exhuma ce vieux document, pour assourdir les échos de _la Marseillaise_, jouée par ses Pères Blancs. D’autres l’accusèrent de capituler devant une législation antireligieuse contre laquelle plusieurs fois s’étaient dressés ses mandements. Il laissait dire, sans rien regretter: Français et missionnaire de la France, il lui paraissait qu’en souhaitant qu’un progrès s’accomplît vers l’unité morale de la mère patrie, il représentait les intérêts de la plus grande France, en même temps que la pensée de Léon XIII. «L’Église, disait alors le Pape à Blowitz, ne s’attache qu’à un seul cadavre, à celui qui s’est lui-même attaché sur la croix[267]!»... Lavigerie pensait de même, lui qui avait naguère déclaré, le jour où il avait reçu la calotte cardinalice, qu’il n’avait jamais voulu entrer dans les divisions et dans les passions des partis[268]»; lui qui se sentait «le serviteur d’un maître qu’on n’avait jamais pu enfermer dans un tombeau». «Son esprit, dira devant son cercueil M. Jules Cambon, était de ceux qui regardent où ils vont et non d’où ils viennent; c’est ainsi qu’il était venu à la République[269].»

[266] ECKARDT, _Lebenserinnerungen_, II, p. 178.

[267] Cette magnifique parole est rapportée par M. Morton FULLERTON dans son livre: _les Grands Problèmes de la politique mondiale_, p. 106 (Paris, Chapelot, 1915).

[268] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 535. Le livre essentiel sur ces événements est celui de M. l’abbé TOURNIER: _le Cardinal Lavigerie et son action politique_ (Paris, Perrin, 1913). Voir aussi Mgr BAUNARD, _Léon XIII et le toast d’Alger_ (Paris, De Gigord, 1913), et MAHIEU, _Vie de Mgr Baunard_, p. 418-422 (Paris, Gigord, 1924).

[269] CAMBON, _le Gouvernement général de l’Algérie_, p. 395-396.