Un grand missionnaire

Part 18

Chapter 182,997 wordsPublic domain

«Nous sommes les premiers, écrivait dès 1878 un de ses Pères Blancs, qui, depuis l’origine du christianisme, allons représenter Notre-Seigneur et son Église dans ce monde barbare et encore à peu près inconnu. Devant nous, cent et peut-être deux cents millions d’âmes nous tendent invisiblement les bras, comme ces infidèles de la Macédoine, que saint Paul vit en songe[289].» Voilà le cri de joie par lequel s’inaugurait l’apostolat catholique dans la région des Grands Lacs. D’aucuns chez nous commençaient à dire: «Qu’importe, après tout, que l’Islam fasse la conquête des fétichistes? Tel quel, il les élèverait vers une forme supérieure de religiosité»; et des administrateurs, enclins à tenir en suspicion les missions catholiques, auraient volontiers, au nom de ce programme, favorisé en Afrique la propagande musulmane. Lavigerie s’insurgea toujours contre de pareilles méthodes; et le souci des intérêts de la France amena d’excellents connaisseurs de l’âme africaine à les condamner comme il les condamnait. «Oui, disait il y a trente ans un de nos missionnaires au Congo, le P. Moreau, des Pères du Saint-Esprit, la civilisation musulmane est un grand pas sur le fétichisme; mais ce pas est le premier et le dernier, il enraye tout[290].»

[289] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 99. En fait, ainsi que l’explique M. Louis Massignon dans son étude sur l’Église catholique romaine et l’Islam, _The Moslem World_, avril 1915, p. 129-142, la raison fondamentale qui a jusqu’ici dissuadé le Saint-Siège d’organiser en terres musulmanes un apostolat religieux visant les musulmans, est le souci qu’ont eu les Papes de protéger les communautés chrétiennes existant dans ces pays et de n’offrir aux pouvoirs musulmans aucun prétexte de les troubler ou de les gêner dans la profession de la foi chrétienne. Léon XIII, en 1879, fit un premier pas dans une voie nouvelle, en recommandant au Sultan les œuvres d’éducation et de charité mises à la disposition des musulmans par l’Église romaine.

[290] Cardinal PERRAUD. Allocution au congrès antiesclavagiste de 1900. (_Compte rendu du congrès_, p. 186.)

«Si j’ai au Soudan respecté toutes les croyances, écrivait, deux ans après la mort de Lavigerie, le colonel Archinard, si je me suis attiré même l’affection des musulmans en me montrant souvent leur protecteur, je n’ai cependant pas voulu qu’ils puissent faire de la propagande à notre suite dans les pays fétichistes qui avaient toujours su leur résister. Favoriser l’islamisme sous prétexte qu’on n’est pas soi-même un catholique convaincu, c’est trahir les intérêts français. Le catholicisme avec son imposant cérémonial convient mieux encore aux populations noires que l’islamisme. Plus que dans aucune autre de nos colonies, il faut faire au Soudan de la propagande religieuse, parce que c’est de la propagande française, et, quelles que soient nos sympathies, nous n’avons pas le choix de la religion à propager, car l’islamisme nous fait des rivaux et des ennemis, et, en Afrique, le protestantisme fait des sujets anglais.» Tout en constatant qu’il serait «impolitique de combattre ouvertement le mahométisme en Sénégambie», Galliéni, dès 1885, signalait que «les ennemis les plus acharnés de notre domination ont toujours marché contre nous en invoquant le nom du Prophète», et que «notre devoir le plus élémentaire est d’encourager de tout notre pouvoir les efforts des peuples nègres restés encore réfractaires aux idées du mahométisme[291]». Le colonel Archinard, tout comme Lavigerie, déplorait l’aspect d’État laïque que la France croit devoir parfois affecter, vis-à-vis des musulmans et vis-à-vis des fétichistes. «Les noirs, comme les musulmans, insistait-il, s’étonnent de ne nous voir jamais faire acte de religion.» Et tout protestant qu’il fût, le colonel Archinard invitait le commandant Quiquandon à dire à l’un des chefs soudanais que le colonel était catholique, et que pour consolider avec lui les liens d’amitié, il devait prendre cette religion-là.

[291] GALLIÉNI, _Voyage au Soudan français_, p. 617-618.

Le très regretté général Mangin, qui cite ces très suggestifs documents, ajoute qu’il est naturel que nous respections le sentiment religieux de nos protégés musulmans, mais non pas l’Islam en soi. «La confusion est trop fréquente, dit-il, et elle a pour résultat d’ajouter notre prestige à celui de l’Islam, d’accroître la ferveur de ses adhérents, et d’en augmenter le nombre. Il est des élégances de costume ou de manières qui sont de mauvais ton; il est également des élégances intellectuelles qui sont déplacées, et l’affectation d’une extrême sympathie pour l’Islam est de celles-là. Le fait d’envoyer des _tolbas_ venant d’Algérie pour enseigner le Coran dans les _medersas_ de l’Afrique occidentale a été une faute, il faut savoir le dire[292].»

[292] Général MANGIN, _Regards sur la France d’Afrique_, p. 211 et suiv. (Paris, Plon, 1923).--Cf. René BAZIN, _Revue des Deux Mondes_, 1er décembre 1924, p. 488-492.--M. Maurice DELAFOSSE, _Afrique française_, supplément, décembre 1922, p. 321-333, explique d’autre part que l’islamisation des noirs soudanais, accomplie depuis le quinzième siècle par les conquérants musulmans, fut assez superficielle, et qu’on vit un certain nombre d’entre eux, une fois devenus sujets européens, rejeter le Coran pour revenir au fétichisme.

C’est ainsi que plus de trente ans après la mort de Lavigerie, le chef perspicace qui fut entre la France et l’Afrique noire un incomparable truchement, suggérait à la métropole un programme africain de politique religieuse qui se rapproche singulièrement du programme du cardinal[293].

[293] Le capitaine ANDRÉ, dans son livre: _l’Islam noir, contribution à l’étude des confréries religieuses islamiques en Afrique occidentale_ (Paris, Geuthner, 1924), explique de son côté que l’Islam, en ces régions, est, de féodal et théocratique, devenu démocratique, et que, «si les noirs de la côte ne sont pas encore parvenus au stade de la rébellion, leurs associations à tendances particularistes augmentent en nombre et en volume». Cf. JALABERT, _Études_, 20 mai 1925, p. 448-454.

III

Ce fut une gloire pour Lavigerie, et tout en même temps pour son Église, que, dix ans seulement après le premier contact entre ses Pères Blancs et l’Afrique noire, l’expérience acquise sur cette terre vierge permît à Lavigerie de revendiquer et d’obtenir, pour le catholicisme missionnaire, un rôle et une voix dans les congrès où se débattaient les destinées de l’Afrique. Nouveauté d’autant plus émouvante, qu’elle se produisait à l’époque où la Papauté, récemment déchue de sa souveraineté temporelle, semblait vouée désormais au silence dans les disputes entre les hommes. A peine Carthage était-elle rétablie dans cette dignité primatiale qui lui conférait sur l’Afrique une sorte de souveraineté spirituelle, et déjà, de cette Carthage, Lavigerie parlait aux puissants de la terre, un Gambetta, un Ferry, un Bismarck, pour leur indiquer les exigences civilisatrices de l’Église; et Lavigerie réussissait à leur faire comprendre que dans cette Afrique où les susceptibilités diplomatiques risquaient d’être une cause de paralysie, l’Église, avec leur aide, pouvait servir, plus librement et plus clairement qu’eux-mêmes, la cause de l’humanité.

«De petits esprits, lit-on dans Montesquieu, exagèrent trop l’injustice que l’on fait aux Africains, car, si elle était telle qu’ils la disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d’Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d’en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié?[294]» Cent quarante ans après l’_Esprit des Lois_, Lavigerie, ayant éclairé d’une effrayante lumière «l’injustice» faite aux Africains, réclama d’urgence, au nom de son _Credo_, cette convention vengeresse; et grâce à lui l’Église, à la fin de ce dix-neuvième siècle qui l’avait mise aux prises avec le «philosophisme» révolutionnaire, apparut à l’univers civilisé comme l’instigatrice d’une croisade libératrice, émancipatrice.

[294] MONTESQUIEU, _Esprit des Lois_, livre XV, chapitre V. Voir Russell Parsons JAMESON, _Montesquieu et l’esclavage_ (Paris, Hachette, 1911).

Julius Eckardt, le consul d’Allemagne, qui observa de très près Lavigerie, et qui admirait en lui, entre autres détails, «un des rares prélats français qui eussent une idée claire de l’essence et de la portée du protestantisme», écrivait: «Par ses luttes contre l’esclavage, par son active charité, il a incomparablement mieux préparé le christianisme que par des prédications de propagande et par des conversions précipitées. Ses efforts missionnaires furent de nature essentiellement humaine[295].»

[295] ECKARDT, _op. cit._, II, p. 182.

Les phraséologies officielles qui fêtèrent, en 1889, le centenaire de la Déclaration des droits, furent moins efficaces pour révéler au monde la générosité française que ne l’était, en cette même année, la revendication des droits de l’esclave, promenée de chaire en chaire, de capitale en capitale, par la voix d’un prélat parlant au nom de Dieu. De fait ce prélat, pour déborder le cadre du presbytère de campagne où s’enfermait sa naïve imagination d’enfant, n’avait eu qu’à vouloir réaliser la définition du prêtre autrefois donnée par Chrysostome: «Un homme universel, qui s’intéresse aux épreuves et aux souffrances de l’humanité, comme si le monde entier lui avait été confié et qu’il eût été établi le père de tous ses semblables.» Ces mots résument la vie de Lavigerie, ils expliquent son âme, ils éclairent sa gloire.

FIN

APPENDICE

TESTAMENT SPIRITUEL DU CARDINAL LAVIGERIE[296].

[296] Ce testament date de 1884 ou 1885 (BAUNARD, _Le cardinal Lavigerie_, II, p. 670.)

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il!

Ceci est mon testament spirituel. Je le commence en déclarant, en présence de l’éternité qui va s’ouvrir devant moi, que je veux mourir dans les sentiments où j’ai toujours vécu, à savoir ceux d’une obéissance et d’un dévouement sans bornes au Saint-Siège apostolique et à Notre Saint-Père le Pape, vicaire de Jésus-Christ sur la terre.

J’ai toujours cru, je crois tout ce qu’ils enseignent et dans le sens où ils l’enseignent. J’ai toujours cru, je crois qu’en dehors du Pape ou contre le Pape, il n’y a et il ne peut y avoir dans l’Église que trouble, confusion, erreur et perte éternelle. Lui seul a été établi comme le fondement de l’Unité, et par conséquent de la vie, en tout ce qui tient au salut éternel.

J’ai l’insigne honneur d’appartenir de plus près au Saint-Siège apostolique par mon caractère de prêtre, d’évêque, par mon titre de cardinal de la Sainte Église romaine. Sans doute ces honneurs, qui sont fort au-dessus de ma misère et de ma faiblesse, sont faits pour me confondre, en ce moment surtout, où je songe à me présenter au tribunal de Dieu. Mais j’y veux voir un motif de reconnaissance et de fidélité d’autant plus grande envers la chaire de Pierre et envers Notre Saint-Père le Pape, qui m’a comblé des marques de sa confiance et de sa bonté.

Je l’ai servi de mon mieux tant que j’ai pu. Ne pouvant plus rien maintenant, je prie Notre-Seigneur d’agréer le sacrifice que je lui fais de ma vie, et les souffrances qui accompagneront ma mort, pour la prolongation des jours précieux de Léon XIII et le triomphe de ses desseins magnanimes.

Je confonds dans mon dévouement au Saint-Siège celui que j’ai toujours eu pour la France chrétienne et pour les missions d’Afrique, à la tête desquelles je suis placé. La paix, la gloire, la vie même de la France sont étroitement liées à sa foi catholique, et par conséquent à sa fidélité envers le Saint-Siège. C’est surtout d’elle qu’on a pu dire, à chacune des pages de son histoire: _Sacerdotium et regnum cum inter se consentiunt, bene regitur mundus. Cum autem non concordant, non tantum parvae res non crescunt, sed etiam magnae miserabiliter delabuntur._

J’ai tout fait, dans la mesure de mes forces et de mon intelligence, pour maintenir cette concorde si désirable. Je puis dire en vérité que j’en meurs, car la maladie qui me conduit au tombeau est la conséquence des fatigues surhumaines que je me suis imposées, l’été dernier, à Rome et à Paris, pour empêcher une rupture éclatante que tout semblait rendre inévitable. Et là, je travaillais encore plus, dans un sens, pour ma pauvre et chère patrie que pour l’Église. Car l’Église a des assurances d’immortalité, mais la France n’a d’autres promesses que celles que la Providence a faites aux nations de la terre, et elle a contre elle, hélas! la menace divine: _Omnis civitas contra se divisa non stabit._

Oh! si je pouvais lui parler encore du fond de ma tombe! Si je pouvais, avec ce désintéressement de toutes choses qui est le propre de la vie à venir, lui représenter une dernière fois, comme je l’ai fait souvent à ceux qui la gouvernent, ce qui peut lui donner la paix! Je la vois avec une amère douleur descendre chaque jour du rang de puissance et d’honneur où l’avaient placée, dans le monde, la foi et les vertus de nos pères, la politique sage et persévérante de nos rois.

Je ne parle pas de son régime intérieur. Je ne me suis jamais mêlé à l’action et surtout aux passions des partis. Ma vie s’est écoulée presque tout entière au dehors, depuis que j’ai âge d’homme. C’est là que j’ai pu juger de sa décadence, et que j’ai vu, à mesure qu’elle abandonne sa foi et ses traditions, sa voix être moins écoutée et son nom moins respecté.

La France va-t-elle finir? Dieu va-t-il lui retirer sa mission qu’il lui avait confiée, de défendre et de protéger généreusement dans le monde la justice et la vérité? Ma prière suprême est que ce malheur lui soit épargné. Mais qu’est-ce que la prière d’un homme devant la justice de Dieu?

C’est à toi que je viens maintenant, ô ma chère Afrique! Je t’avais tout sacrifié, il y a dix-sept ans, lorsque, poussé par une force intérieure, qui était visiblement celle de Dieu, j’ai tout quitté pour me donner à ton service. Depuis, que de traverses, que de fatigues, que de peines!... Je ne les rappelle que pour pardonner et pour exprimer encore une fois mon indicible espérance de voir la portion de ce grand continent, qui a connu autrefois la religion chrétienne, revenir pleinement à la lumière; et celle qui est restée plongée dans la barbarie, sortir de ses ténèbres et de sa mort.

C’est à cette œuvre que j’avais consacré ma vie. Mais qu’est-ce qu’une vie d’homme pour une semblable entreprise? A peine ai-je pu ébaucher ce travail. Je n’ai été que la voix du désert appelant ceux qui doivent y tracer les routes à l’Évangile. Je meurs donc sans avoir pu faire autre chose pour toi que souffrir, et, par mes souffrances, te préparer des apôtres!

TABLE DES MATIÈRES

Pages. INTRODUCTION. La France en Afrique avant Lavigerie. 1

CHAPITRE PREMIER LA VOCATION MISSIONNAIRE DU CARDINAL LAVIGERIE. SES DÉBUTS

I.--De la cure de campagne à la Sorbonne 42 II.--L’abbé Lavigerie dans la France du Levant 50 III.--En route vers Alger, par Rome et Nancy 59 IV.--Les projets missionnaires de l’archevêque concordataire; surprise de l’État 66 V.--Le programme pastoral de Lavigerie 71 VI.--Les orphelinats pour enfants musulmans; le conflit avec Mac-Mahon 82 VII.--La solution du conflit 94

CHAPITRE II LA RÉSURRECTION DE L’ÉGLISE D’AFRIQUE

I.--L’éducation agricole de l’Algérie: Pères Blancs et Sœurs Blanches 99 II.--Une grande crise: la guerre de 1870 et l’insurrection kabyle 105 III.--Un renouveau spirituel dans l’Algérie pacifiée 113 IV.--Les villages de néophytes; le concile d’Afrique 117 V.--Une crise de lassitude chez Mgr Lavigerie. Le discours sur l’armée et la mission de la France en Afrique 128 VI.--Des martyrs chez les Pères Blancs. Lavigerie chez Pie IX; ses nouveaux projets 137

CHAPITRE III LA FRANCE A TUNIS, A JÉRUSALEM ET SUR L’ÉQUATEUR. LE RELÈVEMENT DE CARTHAGE

I.--Les premières missions des Pères Blancs dans l’Afrique équatoriale 148 II.--Lavigerie à Jérusalem: la France institutrice des clergés d’Orient 156 III.--Lavigerie devancier de la France et conseiller de la France en Tunisie 161 IV.--Le second acte de la conquête tunisienne. Promenade pacificatrice de Lavigerie 172 V.--Toujours plus avant dans le centre de l’Afrique 175 VI.--Lavigerie cardinal 179 VII.--Le relèvement du siège de Carthage 183 VIII.--La croix sous l’équateur: la «masse noire» des martyrs. Lavigerie dans son observatoire de Biskra 190

CHAPITRE IV LA CROISADE CONTRE L’ESCLAVAGISME. LES DERNIÈRES ANNÉES

I.--L’esclavagisme dans l’Afrique noire 199 II.--Lavigerie devant Léon XIII: son investiture pour la croisade 209 III.--La période apostolique de la croisade: les discours de Paris, Londres et Bruxelles 212 IV.--La période des difficultés diplomatiques: les congrès 220 V.--L’achèvement de l’œuvre tunisienne, les adieux de Lavigerie à l’Europe 233 VI.--Les dernières épreuves: à l’Ouganda, au Sahara. Mort du cardinal 240 VII.--Les lendemains 246

ÉPILOGUE: l’œuvre missionnaire de Lavigerie 251 APPENDICE: le testament spirituel de Lavigerie 265

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