Un grand missionnaire

Part 12

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[201] HANOTAUX, _Histoire de la France contemporaine_ (1871-1900): IV, _La République parlementaire_, p. 650-651 (Paris, Furne).

[202] TOURNIER, _Correspondant_, 10 mars 1912, p. 843.

Étrange aveuglement des partis politiques! Cinquante et un ans plus tôt, lorsque la France des Bourbons avait rendu à notre pays ce suprême service, de lui donner l’Algérie, les libéraux de l’époque déclaraient que le vrai motif de la guerre contre le Dey était de préparer nos troupes à faire le coup de feu contre les Parisiens! Aujourd’hui que la France républicaine ouvrait à l’Église de France et à l’Église romaine un nouveau domaine d’action, on voyait les conservateurs catholiques s’unir aux partis radicaux pour protester contre l’expédition tunisienne[203]. Lavigerie passait outre, haussant ses robustes épaules.

[203] Sur l’exploitation électorale de nos difficultés tunisiennes par l’opposition, voir LEROY-BAULIEU, _Revue politique et littéraire_, 13 août 1881, et VALET, _op. cit._, p. 210-211.

La convention du 12 mai 1881, connue sous le nom de traité du Bardo, établit en Tunisie le protectorat de la France. «Plaise à Dieu, écrivait Lavigerie au clergé d’Alger, que ce triomphe de la France soit le triomphe définitif de la civilisation chrétienne dans ces pays barbares!» Le Saint-Siège, dès le 28 juin, le nommait administrateur du vicariat apostolique de Tunisie[204]: c’était une façon sommaire, éminemment efficace, de ratifier, en face des susceptibilités italiennes, l’installation en terre tunisienne du sacerdoce français. On tenait compte, d’ailleurs, de ces susceptibilités, en décidant que les Capucins italiens garderaient leurs églises, sous l’autorité d’un supérieur, qui aurait le titre de préfet apostolique, et qui, comme Lavigerie, dépendrait de la congrégation de la Propagande; et c’est seulement en 1891 que Lavigerie les fera définitivement s’éloigner, d’accord avec le Saint-Siège.

[204] Texte du bref dans LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 382-384. Quelques semaines plus tôt, à la Chambre italienne, le député Massari avait parlé des résistances qu’opposait le Saint-Siège aux efforts du gouvernement français pour faire nommer à Tunis, en remplacement de Mgr Suter, un moine français (CHIALA, _Pagine di storia contemporanea_; fasc. _Tunisi_, p. 264, Turin, Roux, 1892).

Mgr Suter, le vieux Capucin italien qui depuis quarante ans était là-bas supérieur, vint lui-même remettre à Lavigerie, comme insigne de son autorité pastorale sur la Tunisie, l’étole qu’il avait reçue jadis de la reine Marie-Amélie. Le tête-à-tête fut émouvant. Lavigerie s’inclina devant le moine octogénaire en lui disant: «Placez l’étole, vous-même, sur mes épaules, et bénissez-moi.» Suter accepta: il allait bientôt s’effacer, avec une pension viagère de la France.

«Il était grand temps, note le baron Robert de Billing, qu’un prélat éminent comme le cardinal Lavigerie vînt prendre dans ses mains vigoureuses le gouvernement de tous ces religieux, dont l’esprit de discipline et d’abnégation avait beaucoup souffert d’un trop long séjour, sans doute, loin de leurs communautés d’Europe[205].»

[205] BILLING, _op. cit._, p. 389.

Cinq millions de francs par an, voilà ce qu’il fallait à Lavigerie pour faire de la Tunisie un beau diocèse. Ses plans étaient faits: il voulait, sans trêve, une cathédrale et une seconde paroisse à Tunis, dix autres paroisses ailleurs, un grand et un petit séminaires, trente écoles, un pensionnat de jeunes filles. Il portait ce plan à Rome, dès le mois de juillet, le mettait sous les yeux du préfet de la Propagande, obtenait que son titre complet fût: «Administrateur de Carthage et de Tunis. Car l’Église antique de Carthage, expliquait-il, réveille les mémoires les plus touchantes et les plus saintes.» En août, il arrivait à Paris, pour organiser, au nom de Léon XIII, une quête nationale pour la Tunisie: «Tout me manque, criait Lavigerie aux catholiques de France; si la faim fait sortir les loups du bois, elle en fait aussi sortir les pasteurs; tout évêque voudrait posséder des trésors pour rendre à la prière ce lieu vénérable: Carthage.» Mais alors pesaient sur les catholiques de France certaines influences politiques dont neuf ans plus tard Léon XIII et Lavigerie devaient commencer à les affranchir; et ces influences firent échouer l’appel de Lavigerie. La quête, dans tout le pays, ne rapporta que trois cent mille francs. L’expédition tunisienne était impopulaire dans les partis de droite comme dans ceux d’extrême gauche: Lavigerie avait sa part de cette impopularité. Gambetta, du moins, comprenait Lavigerie; il savait les précieux renseignements que le prélat donnait au Quai d’Orsay sur les troubles de Tunisie, et sur les points où notre armée devait frapper pour y mettre un terme. «Je n’ai jamais été mieux renseigné sur les affaires de l’Algérie et de la Tunisie, disait un jour Gambetta, que par mes conversations avec le P. Charmetant», et il avait même chargé ce Père Blanc de s’informer si l’amiral de Gueydon consentirait à reprendre, éventuellement, le gouvernement de l’Algérie[206]. Telle était la confiance qu’inspiraient au président de la Chambre des députés Lavigerie et ses collaborateurs. Consultez la liste du premier conseil de protectorat de la Tunisie: vous n’y trouvez pas le nom de Lavigerie; il préfère rester à l’écart officiellement. «On peut m’y donner entrée par une disposition secrète, avait-il dit; mais c’est tout», et il avait d’ailleurs, de sa propre main, dressé le plan de ce conseil, où il voulait que fussent groupés tous les chefs de service. En fait, l’instigateur, le promoteur, l’organisateur, c’était Lavigerie: on le verra d’une façon limpide, décisive, lorsque M. l’abbé Tournier publiera les trouvailles d’archives sur lesquelles sa générosité de chercheur nous a permis de jeter les yeux, et lorsqu’on y lira tels mémoires que Lavigerie adressait à Gambetta «sur les personnalités à maintenir ou à écarter en Tunisie, ou sur le remboursement de la dette tunisienne». L’idée de maintenir le gouvernement musulman du Bey trouvait en cet homme d’Église un acharné défenseur: «Vouloir substituer un gouvernement chrétien, écrivait-il, ce serait surexciter jusqu’à la folie les ardeurs du fanatisme.» «L’organisation tunisienne, telle que la comprend Monseigneur, est admise en principe», signifiait à Charmetant Gambetta, devenu chef du grand ministère.

[206] D’HAUSSONVILLE, _La Colonisation officielle en Algérie_, p. 22 et suiv. (Paris, Lévy, 1883).

Lavigerie, dès lors, pouvait demander à Gambetta un budget des cultes pour la Tunisie: Gambetta prêterait l’oreille. Un jour, à l’issue d’une causerie, le prélat disait à l’homme d’État: «Merci, monsieur le ministre, mais l’anticléricalisme, qu’en faites-vous dans tout cela?» Et Gambetta de répondre: «L’anticléricalisme, Monseigneur, c’est pour la France, mais ce n’est pas article d’exportation.» Gambetta admettait qu’en Tunisie la France protégeât le catholicisme et que le catholicisme, aussi, y protégeât la France.

«On ne peut me laisser à moi seul, insistait Lavigerie, la charge d’entretenir à Tunis un clergé que j’ai mission de rallier à l’influence française. Si la France ne se hâte de prendre ce moyen tout-puissant d’action, les gouvernements rivaux s’en serviront contre elle. C’est contre elle que l’Angleterre se propose de rétribuer désormais les religieuses et prêtres anglo-saxons qui se trouvent en Tunisie. Si cet exemple est donné, je ne doute pas que, malgré ses embarras financiers, l’Italie le suive bientôt. Ces prêtres, recevant un traitement régulier de leurs gouvernements respectifs, constitueraient ici peu à peu un État dans l’État. La France le veut-elle? Un autre inconvénient serait de les laisser vivre des aumônes de leurs nationaux, dont ils seraient ainsi amenés à embrasser le parti. La France le veut-elle? Dans le premier cas, je me mettrai sérieusement à l’œuvre. Dans le second, je n’aurai qu’à m’abstenir, me contentant de délivrer le gouvernement, par ma présence en Tunisie, des embarras que lui causerait en ce moment un prélat italien!»

La conviction de Gambetta était faite, et les bureaux du ministère élaboraient des résolutions conformes, lorsque Gambetta tomba du pouvoir; Freycinet, qui lui succéda au quai d’Orsay, ratifia ces résolutions, et tout de suite, sans avis des Chambres, préleva sur les crédits spéciaux du budget des cultes une somme de cinquante mille francs pour l’administration apostolique de Tunis. Une idée bientôt vint à Lavigerie: celle d’une grande loterie qui émettrait six millions de billets au profit des œuvres du Vicariat apostolique. Soit, répondit Freycinet, pourvu que le nom de l’archevêque, qui pourrait émouvoir l’anticléricalisme des Chambres, ne paraisse pas.

Tandis qu’il recevait ainsi du gouvernement français un appui tout à la fois timide et efficace, Lavigerie, selon le désir de Léon XIII, allait faire de la Tunisie, provisoirement, sa résidence ordinaire, pour en commencer l’organisation.

Quittant l’Algérie pour la Tunisie, en octobre 1881, il faisait étape à Bône, où il venait d’acheter l’antique acropole qui s’était appelée Hippone, et dont saint Augustin, jadis, avait fait un point lumineux vers lequel se tournaient les yeux des chrétiens de l’Afrique et du monde; il sacrait, là, l’évêque de Constantine, et commentait dans un discours la pose de la première pierre de la basilique d’Hippone, où solennellement il fêtera, cinq ans plus tard, le centenaire de la conversion d’Augustin. Il fallait que de nouveau le Christ régnât là où Augustin avait été son ministre. Et dès le lendemain les souffles de résurrection chrétienne qui planaient sur cette colline d’Hippone entraînaient Lavigerie vers l’autre acropole, celle de Carthage, où une autre chaire épiscopale illustre, celle de saint Cyprien, allait être relevée.

IV.--Le second acte de la conquête tunisienne. Promenade pacificatrice de Lavigerie.

«J’aurais voulu, disait plus tard le ministre Roustan, avoir ce prélat pour maître, j’aurais servi Richelieu.» Un Richelieu qui, dans ses visites pastorales, agissait comme un saint Vincent de Paul: tel était exactement Lavigerie. C’est la campagne de la charité après celle des armes, écrivait-il; celle-là n’a qu’un but, celui de panser les blessures, demandant à tous, à quelque race qu’ils appartiennent, non pas ce qu’ils croient ou ce qu’ils aiment, mais ce qu’ils ont souffert. Français, Maltais, Italiens, Musulmans, Israélites, devenaient, tous ensemble, les clients de sa charité. «Tout le monde, sans distinction de culte et de nationalité, écrivait Gabriel Charmes, proclame ici sa grande liberté d’esprit, sa parfaite tolérance, son initiative féconde[207].» Secourir les pauvres, guérir les blessés, soigner les malades, aimer les Arabes comme «des frères et les enfants du même Dieu», telle était la méthode qu’il prescrivait à son nouveau clergé. Officiellement, sur un bateau de la marine française, il allait d’un port à l’autre, cherchant les misères, les secourant sur l’heure, ou les envoyant à ses congrégations de femmes qui s’installaient.

[207] Gabriel CHARMES, _La Tunisie et la Tripolitaine_, p. 129 (Paris, Lévy, 1883).

Forgemol, Bréart, Saussier, Logerot, généraux de nos armées, avaient étalé, devant les populations bientôt soumises, un des aspects de la France: c’était un autre aspect, plus conquérant encore, qui se révélait à elles dans la personne de Lavigerie, débarquant fastueusement sous le pavillon de notre marine, pour des gestes d’amour, pour des paroles de paix. A Sfax, en janvier 1882, toute la population musulmane s’empressa vers lui, pour lui parler de dix millions de piastres qu’elle avait à payer dans les quarante-huit heures comme indemnité de guerre, et du péril que couraient, si Sfax se montrait insolvable, les chefs de famille détenus comme otages. Lavigerie fit savoir à ce flot populaire que c’est dans l’église qu’il donnerait audience. En dépit de leurs préventions musulmanes, tous s’engouffraient dans le sanctuaire chrétien: l’archevêque, vêtu de ses habits pontificaux, les attendait au pied de l’autel, les invitait au repentir, leur faisait jurer de ne plus reprendre les armes contre la France, leur promettait des délais de paiement. Les acclamations retentissaient, le qualifiaient de sauveur, de père; elles se prolongeaient, le soir, dans la ville illuminée; elles se répétaient, le lendemain, lorsque la voiture de l’archevêque, le conduisant au bateau qui l’attendait, était traînée, poussée, presque portée par la foule qui avait dételé les chevaux. Quelques minutes lui avaient suffi, dans une église, pour installer en ce coin de terre la souveraineté de la France: le prestige même de son sacerdoce avait servi d’assise à l’ascendant de son pays: que pouvaient faire, contre ce prêtre, la jalousie un peu mortifiée du consulat d’Angleterre, ou bien du consulat d’Italie?

Quelques années plus tôt, Maccio, consul d’Italie, avec quarante marins par lesquels il s’était fait rendre les honneurs militaires, était venu occuper son poste de consul «à son de trompe et dans l’appareil de la guerre[208]». Aujourd’hui son successeur Raybaudi, à demi intimidé par l’ascendant moral de Lavigerie, disait sans détour au prélat: «Monseigneur, que vous faites du bien, mais que ce bien nous fait de mal!» Non certes, ce bien ne faisait pas de mal aux Italiens nécessiteux qui, pour la première fois, grâce à Lavigerie, allaient trouver, dans la maison récemment ouverte des Petites Sœurs des Pauvres, un asile pour leurs vieux jours; ce bien ne faisait pas de mal à ces laborieux colons venus de Piémont ou de Calabre, qui allaient profiter de la prospérité économique bientôt créée par la France. Mais contre cette saillie du consul, comment Lavigerie eût-il protesté, puisqu’elle attestait le caractère définitif de l’installation française? Une lettre de l’archevêque au cardinal préfet de la Propagande lui disait: «Militairement parlant, la conquête est achevée.» Votre Éminence, continuait-il, «me pardonnera, quoiqu’elle soit de la patrie de Scipion, de remplacer le _Delenda Carthago_ par l’_Instauranda Carthago_».

[208] CHARMES, _op. cit._, p. 285, note.

Non pas qu’il aspirât, comme les héros éponymes des villes antiques, à la vanité glorieuse d’être fondateur de cité; mais Carthage relevée, c’était à ses yeux une revanche de l’idée chrétienne, succédant à des siècles d’effacement; c’était le couronnement naturel de ces trois chapitres qu’il venait d’introduire en son catéchisme diocésain, sur l’Église d’Afrique, sur son histoire, sur ses saints.

V.--Toujours plus avant dans le centre de l’Afrique.

Si grande que fût cette œuvre, si lourd qu’en fût le fardeau, il avait l’œil ailleurs, sur tous les autres champs d’action où il avait mis son empreinte. Entre deux lettres au Quai d’Orsay sur la Tunisie, il publiait, dans les _Annales de la Propagation de la Foi_, des pages anxieuses, douloureuses, sur l’œuvre de l’Islam dans l’Afrique équatoriale. Ces pages mettaient sous les regards des États européens un immense péril. Ils entretenaient des missions tout autour du littoral africain, et l’Islam, animé depuis quelque temps d’une recrudescence de vie, était en train de devancer le christianisme parmi les populations nègres. Avec l’Islam se propageait, sous ces latitudes, un débordement de mœurs, que les vieux nègres de l’Ouganda étaient les premiers à dénoncer; avec l’Islam se répandaient la traite des esclaves, et ses abominations homicides. Pourquoi le P. Deniaud, le P. Augier, l’ancien zouave pontifical d’Hoop, de la mission du Tanganyika, avaient-ils, le 4 mai 1881, été massacrés? Parce qu’ils réclamaient à une tribu nègre, voisine de leur résidence, un petit esclave racheté, dûment payé, et que cette tribu prétendait conserver. Puisque les deux Pères Blancs et cet auxiliaire avaient payé de leur vie leur office de rédempteurs de noirs, leur souvenir même commandait que l’on s’obstinât à cette œuvre, plus tenacement que jamais.

Lavigerie fortifiait ses postes; il en créait un nouveau, à Tabora, pour servir d’intermédiaire entre les missions du Nyanza et celles du Tanganyika: il demandait à ses Pères Blancs des rapports détaillés, leur disant en souriant qu’ils n’avaient pas là-bas, comme on l’a quelquefois en France, l’excuse de l’heure de la poste. Freycinet, un jour, ouvrant une lettre de Lavigerie, et croyant y trouver des échos de Tunisie, eut une singulière surprise: un nouveau royaume s’offrait à la France, l’Ouganda, sur le bord du lac Nyanza. Lavigerie racontait une conversation du roi M’tésa avec le vicaire apostolique Livinhac: ce M’tésa, qu’il regardât au Nord, qu’il regardât au Sud, se sentait pris de peur: il lui semblait que ses États, encerclés entre les troupes du Madhi qui s’avançaient, et les forces musulmanes de la Sultanie de Zanzibar, étaient en péril; et les missionnaires anglais qui l’entouraient, et qui s’efforçaient de le gagner au protestantisme, réussissaient surtout à le rendre défiant de l’Angleterre. Il avait prié Livinhac de lui obtenir le protectorat de la France; et Lavigerie, sans tarder, en informait Freycinet. C’eût été la France s’installant au centre de l’Afrique, coupant à l’Angleterre la route du Cap au Caire. Mais quel accueil eût fait, à de pareils desseins, un Parlement qui déjà réputait trop aventureuse l’expédition tunisienne? Freycinet jugea plus sage de ne les point envisager[209]. A défaut de la France, l’Église romaine s’implantait dans l’Ouganda: la petite chrétienté dont le P. Livinhac était le chef allait se révéler, quelques années plus tard, comme un chef-d’œuvre d’évangélisation, et comme une merveille d’héroïsme.

[209] Voir au sujet de ce refus de la France les regrets du général PHILEBERT dans son livre: _le Partage de l’Afrique_, p. 28 (Paris, Charles-Lavauzelle, 1897).

Tombouctou, aussi, la cité mystérieuse encore à laquelle le désert servait d’avenue, demeurait, sur l’horizon de Lavigerie, comme une provocante énigme; et les routes du Sahara occidental ayant naguère été néfastes pour les premiers Pères blancs, c’est en partant de Ghadamès, à présent, que d’autres Pères Blancs songeaient à trouver l’accès du Soudan. Il y avait là un certain P. Richard, cavalier incomparable, parlant arabe au point de passer pour un Arabe, et dont les nomades disaient: C’est notre sultan. Il avait hâte, au lendemain du massacre de l’expédition Flatters, de s’enfoncer dans le désert avec deux autres Pères. Lavigerie temporisait, et finalement, en août 1881, les Pères étaient autorisés à partir; quatre mois plus tard, ils étaient massacrés par quelques Touareg. Lavigerie, à cette nouvelle, rassemblant ses missionnaires dans sa chapelle de Carthage, chantait le _Te Deum_ pour remercier Dieu de ces nouveaux martyrs; et ses chants alternaient avec ses larmes. Il commandait aux Pères Blancs de Ghadamès, à ceux de Tripoli, de se replier sur Alger, mais il ne pouvait consentir à perdre de vue le Soudan, et le _Bulletin des Missions_, au lendemain même de ce nouvel échec, reparlait de Tombouctou.

Lavigerie était encore sous le poids de cette série de deuils,--deuils au Tanganyika, deuils au désert,--lorsqu’il apprit qu’au début de mars 1882 le ministre Roustan, dont il admirait et aimait la fermeté d’attitude et l’intrépidité patriotique, s’éloignait de la Tunisie à la suite d’odieuses campagnes diffamatoires. Le ministère, à Paris, consultait Lavigerie pour savoir quel successeur donner à Roustan: cet homme d’Église devenait, de plus en plus, un informateur d’État. Paul Cambon, qui fut l’élu, lui écrivait: «Je ne connais rien du monde nouveau où je vais entrer. Je pourrai avoir recours à vos lumières, vous demander votre appui et vous donner mon concours.» Et par une allusion discrète à l’anticléricalisme français, Paul Cambon ajoutait: «Grâce à Dieu, nous ne serons pas gênés là-bas par des querelles qui, ici, rendent toutes choses difficiles.»

VI.--Lavigerie cardinal.

Entre le départ de Roustan et l’arrivée de Paul Cambon, quelques semaines s’écoulèrent où Lavigerie parut exercer l’interrègne, au nom de la France; et ce fut au cours de cet interrègne, le 19 mars, qu’il apprit que Léon XIII faisait de lui un cardinal. La pourpre, il l’aurait eue depuis longtemps, s’il avait en 1868 accepté d’être coadjuteur de Lyon. Mais ce qui faisait, pour lui, le prix de cette pourpre, c’était le sentiment qu’avec lui s’inaugurait une lignée cardinalice dont il allait être l’ancêtre: la lignée des cardinaux d’Afrique[210]. Il semblait à Lavigerie que l’honneur fait à sa personne symbolisait un progrès de l’Église; son entrée dans le Sacré Collège et la pénétration du Christ dans les profondeurs de l’Afrique lui apparaissaient comme deux faits connexes; et cette pourpre attestait qu’après tant de siècles d’obscures souffrances l’Afrique chrétienne était redevenue une réalité, qu’elle était redevenue une force dans les conseils de l’Église. Avec son instinct quasi génial de grand cérémoniaire, il concerta lui-même les pompes de son élévation cardinalice. Il voulut que la calotte lui fût portée par le garde noble pontifical à Saint-Louis de Carthage, et que, pour l’entourer, la Maison Carrée envoyât ses Pères Blancs, et que Malte lui expédiât quelques-uns des noirs qu’il y faisait élever; la fête ainsi préparée se déroula le 16 avril 1882, dans un appareil de splendeur. «Vous direz à Léon XIII, disait-il au garde noble, que sous son grand pontificat vous avez vu le signe de la Rédemption couronner cette antique acropole comme un signe de résurrection et d’espérance[211].»

[210] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 532.

[211] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 534.

Et le soir, lorsqu’il rentra à Tunis, il connut l’allégresse du triomphateur, porté jusqu’à sa cathédrale par une foule enthousiaste. Un mois après, à Paris, il recevait la barrette à l’Élysée et, dans le discours qu’il adressait à Jules Grévy traçait un éloquent portrait du missionnaire français, qui «compte parmi ses jours les plus fortunés, ceux où, en servant la religion et l’humanité, il peut servir et honorer le nom de la France[212].» «Me voilà un vrai patriarche, écrivait-il à sa vieille tante. Quelle vie je mène depuis quinze ans, et maintenant plus que jamais! Qui eût dit à ma chère et pauvre mère que c’était la destinée de son fils, alors qu’il ne voulait être que curé de campagne?» Il courait à Rome prendre le chapeau, naviguait vers Malte, pour baptiser et confirmer douze négrillons; Malte le recevait comme un souverain. Le 5 septembre, enfin, sa pourpre apparaissait dans Alger, première étape de son apostolat d’Afrique, pépinière où mûrissait au jour le jour la vocation de ses Pères Blancs. Mais dans Alger pas de pompe; la municipalité radicale avait décidé qu’aucun cortège extérieur ne devait entourer ou fêter ce prêtre; l’idée laïque exigeait, paraît-il, que son contact avec son peuple s’enfermât entre les quatre murs d’un sanctuaire.

[212] _Ibid._, II, p. 538.

Les susceptibilités de cette idée nouvelle allaient, deux mois plus tard, se déchaîner dans l’enceinte même du Palais-Bourbon, contre Freycinet, en raison des cinquante mille francs qu’il avait alloués au clergé tunisien: il y eut heureusement une majorité pour voter l’ordre du jour pur et simple. Des voix s’étaient élevées, pour reprocher à Lavigerie ses fréquentes absences d’Alger; il écrivait à M. Fallières, alors ministre des Cultes, une lettre éloquente sur le fruit de ces absences. «Depuis les frontières de l’Algérie, lui disait-il, jusqu’à celles des colonies anglaises et hollandaises du cap de Bonne-Espérance, tout le territoire intérieur de l’Afrique est désormais placé, au point de vue religieux, sous une autorité française. C’est là un résultat qui aura, pour le jour où la France croira devoir intervenir activement, elle aussi, dans les questions africaines, des conséquences heureuses et fécondes[213].»

[213] TOURNIER, _Correspondant_, 10 mars 1912, p. 849.