Part 11
D’avance, entre ces dix, la distribution des terroirs et des âmes était faite. Cinq d’entre eux, le P. Livinhac en tête, devaient s’occuper de la région du Nyanza; les cinq autres, le P. Pascal en tête, de celle du Tanganyika. Des instructions de Lavigerie, qu’ils emportaient avec eux, leur disaient, en formules incisives: «Dans vos souffrances, songez au triomphe des martyrs; sans cela vous ne serez que des voyageurs vulgaires, et, comme je vous l’ai dit quelquefois, des Robinsons, au lieu d’être des hommes de Dieu... Pour une si grande œuvre, il faut avoir assez de foi pour demander des miracles. De la foi, beaucoup de foi, c’est tout ce qu’il faut pour les obtenir.» Tel était leur viatique spirituel; et pensant, d’autre part, à «nos pauvres barbares civilisés de France et d’Europe», Lavigerie disait à ses Pères Blancs l’honneur et l’avantage que pourrait retirer l’Église s’ils trouvaient l’occasion, sous ces latitudes équatoriales, de cultiver un peu les sciences naturelles et de fournir quelques renseignements aux sociétés savantes. Seize siècles plus tôt, cette question: A-t-on le droit de courir au martyre, de le rechercher? avait déchiré les chrétientés africaines; la solution de bon sens et d’humilité que lui avait alors donnée l’Église de Rome trouvait un écho sous la plume de Lavigerie, lorsqu’il écrivait: «Plutôt changer de direction si le pays de Nyanza est redoutable aux voyageurs.»
Les Dix, partis de Marseille le 21 avril, étaient à Zanzibar en juin. Le P. Charmetant et le P. Deniaud les avaient précédés. A eux deux, faisant l’office de fourriers, ils avaient commencé d’organiser les troupes de porteurs nègres qui devraient les escorter, et d’hommes armés qui devraient les défendre; ils avaient rassemblé les innombrables objets qu’une pareille caravane devait emporter avec elle pour les offrir, comme droits de péage, aux petits souverains dont on traverserait le territoire; c’était un véritable capharnaüm, où resplendissaient de somptueux habits de cérémonie, achetés au Temple, et destinés à parer les courtisans des roitelets nègres, ou les roitelets eux-mêmes. Car dans ces régions où la terrible mouche tsé-tsé tuait les animaux domestiques, où les principicules sauvages ne connaissaient aucune monnaie d’échange, il fallait traîner avec soi un véritable bazar ambulant, qui exigeait de nombreuses épaules humaines.
Avant de quitter Zanzibar pour s’enfoncer dans la meurtrière Afrique, les Dix recevaient des lettres de Lavigerie, qui leur disait: Je prie pour vous à Rome, je vais prier pour vous au Saint-Sépulcre. L’équipe destinée au Tanganyika, bientôt réduite à quatre par la mort du P. Pascal, ne devait arriver à destination qu’en janvier 1879; il fallut six mois de marche encore aux cinq apôtres de l’Ouganda pour qu’ils fussent au but. Sans rien perdre de ce don d’ubiquité qui la fixait presque simultanément à Rome et à Jérusalem, à Alger et à Tunis, à Paris et aux Grands Lacs, c’est dans cette dernière région que la pensée de Lavigerie s’attardait alors avec le plus de tendresse. Elle suivait ses fils, aventureusement expédiés; elle cherchait, parmi les petits clercs de son séminaire, les recrues qui pourraient un jour, là-bas, remplacer les martyrs.
J’ai soif, j’ai soif, criait-il au vendredi-saint de 1879, dans un discours tout haletant: il répétait ce cri suppliant du Christ en croix, le commentait, conjurait ses auditeurs d’avoir soif des âmes. La première caravane cheminait encore, que déjà la seconde se préparait[191]. Les lettres qu’il adressait à Paris, à la procure des Pères Blancs, s’occupaient des moindres détails du nouveau bazar qu’il y avait à acheter, à encaisser, à transporter. Comme escorte armée, pour cette seconde caravane, il voulait d’anciens zouaves pontificaux: Charmetant fut envoyé à Bruxelles, pour en trouver. Et l’imagination débridée de Lavigerie voyait en eux les fondateurs éventuels d’un royaume chrétien au centre de l’Afrique équatoriale, qui deviendrait très puissant, probablement en peu de temps. Ce serait un chapitre nouveau s’ajoutant, sous les regards du dix-neuvième siècle finissant, à l’histoire des royautés jadis fondées par l’Église aux marches de la civilisation chrétienne; et Lavigerie semblait impatient, déjà, de mettre ce chapitre au net, avant même que le brouillon n’en eût été ratifié dans le plan divin.
[191] Voir _Journal de voyage des missionnaires d’Alger aux Grands Lacs de l’Afrique équatoriale_ (Alger, Jourdan, 1879).
Il rédigeait, pour l’apostolat de l’Afrique centrale, des instructions nouvelles: ne pas élever à l’européenne les petits nègres, non plus que Pierre et Paul n’avaient voulu transformer en Hébreux les petits Romains, non plus qu’Irénée n’avait voulu transformer en Grecs les petits Lyonnais; ne pas baptiser les nègres, sauf le cas de mort, sans qu’ils eussent été postulants depuis deux ans. Le 2 juin 1879, à Notre-Dame d’Afrique, Lavigerie armait chevaliers quatre Belges et deux Écossais, anciens zouaves pontificaux; en chape rouge et or, au pied de l’autel, il leur donnait l’épée, l’accolade. Et le soir, dans la chaire de sa cathédrale, il commentait leur imminent départ,--le départ des douze Pères ou Frères missionnaires dont ils allaient être les protecteurs. «Les voici qui viennent, s’écriait-il, ces conquérants pacifiques! Zanzibar, tu les as vus s’enfoncer dans les plaines brûlantes, franchir les montagnes inhospitalières qui s’élèvent en face de tes rivages. Tu vas les revoir encore, n’ayant pour arme que leur croix, pour ambition que de porter la vie dans cet empire de la mort[192].» Lavigerie les chargeait, au nom du Saint-Siège, d’être, pour les populations qu’ils allaient aborder, des prédicateurs de délivrance. «Dites-leur, à ces peuples nouveaux, que ce Jésus dont vous leur montrerez la croix est mort entre ses bras pour porter toutes les libertés au monde, la liberté des âmes contre le joug du mal, la liberté des peuples contre le joug de la tyrannie, la liberté des consciences contre le joug des persécuteurs, la liberté du corps contre le joug de l’esclavage.» Et son geste de bénédiction s’élevait sur ces missionnaires en partance, «au nom de Pierre qui, captif dans la personne de Léon, préparait le dernier coup porté à l’esclavage moderne, au sein même de cette Rome où Paul prisonnier portait le premier coup à l’antique servitude.»
[192] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 77.
Quelques minutes encore, il parlait, regrettant que ses forces lui interdissent de partir avec eux, d’être là-bas le sacrificateur, à cet autel où leur sang viendrait peut-être se mêler au sang de l’Agneau. Puis, descendant de chaire, il allait, devant l’autel, s’agenouiller à leurs pieds, et les baisait; et tous les autres Pères, tous les novices, tous les hommes présents, faisaient de même; le célèbre discours de Fénelon sur la fête de l’Épiphanie recevait ainsi, dans cette cathédrale, une sorte de sanction liturgique. Un an plus tard, hélas! huit de ces partants, missionnaires ou zouaves, avaient déjà succombé à la fièvre et semé de leurs tombes la route des Grands Lacs. Tout autre que Lavigerie se fût peut-être découragé; mais ces catastrophes mêmes étaient, pour lui, un motif de s’acharner.
Il chargeait le Père Deguerry de remonter le Haut-Nil pour y trouver, éventuellement, une nouvelle route vers l’Ouganda. Et sans même attendre le fruit de cette exploration, il préparait une troisième caravane qui allait, avant la fin de 1880, gagner Zanzibar. «Nous jurons ensemble, la Société missionnaire et moi, proclamait-il devant ce troisième contingent d’apôtres, nous jurons de mourir tous jusqu’au dernier, plutôt que d’abandonner ces missions de l’Équateur.» Et tous ces Pères Blancs, tous leurs novices, juraient avec lui. Un Breton, ancien zouave de Lamoricière et de Charette, le capitaine Joubert, était de l’expédition; il n’avait pu, naguère, sauver le royaume du Pape; il allait peut-être, en Afrique, donner au Pape un royaume. Car de plus en plus vastes étaient les ambitions territoriales de Lavigerie: à Kabele et au Haut-Congo, la Propagande venait de créer pour ses Pères Blancs deux nouveaux vicariats. Le Père Charbonnier, récemment nommé Supérieur général, régnait désormais, de son observatoire de Maison Carrée, sur quatre champs de mission.
II.--Lavigerie à Jérusalem: la France institutrice des clergés d’Orient.
Cependant, à Sainte-Anne de Jérusalem, s’effaçant discrètement et se morfondant un peu, quelques Pères Blancs, conformément aux consignes de Lavigerie, se considéraient comme députés par la France et par l’Église pour prier en faveur du monde chrétien et de la pauvre Afrique en particulier. Lavigerie, en juin 1878, à l’heure même où ses premiers missionnaires commençaient à cheminer de Zanzibar aux Grands Lacs, avait fait une apparition à Jérusalem[193]: le consul Patrimonio, officiellement, lui avait remis les clefs de Sainte-Anne. Les instructions qu’emportaient d’Alger à Jérusalem, à l’automne de cette même année, trois Pères Blancs et un Frère, et les lettres successives que Lavigerie leur adressait, leur prescrivaient d’accepter, pour l’instant, une vie monotone, de la prendre comme un second noviciat, d’étudier, d’attendre, d’être humbles, petits, modestes, de façon à ne pas surexciter, au Patriarcat ou à la Custodie, les susceptibilités italiennes. On avait pensé, d’abord, à faire de Sainte-Anne un institut d’études bibliques; mais au bout de quelques mois, des enfants s’étaient présentés, aspirant, dans ce sanctuaire ressuscité, au rôle biblique d’Éliacin. De ce jour-là, une pensée, qui déjà flottait dans l’esprit de Lavigerie, s’éclaira d’un trait de lumière: tous ces enfants de chœur, il fallait qu’ils fussent, non pas de rite latin, mais de rite oriental, et que les Pères Blancs, s’orientalisant eux-mêmes dans la mesure du possible, s’acheminassent vers l’ouverture d’une école apostolique où seraient formés des prêtres pour les diverses chrétientés indigènes unies à l’Église romaine; et bientôt le patriarche grec-melchite, rendant visite aux Pères Blancs, souhaitait lui-même cette fondation.
[193] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 265-269.
Il fallait faire accepter l’idée à Paris, la faire accepter à Rome: de part et d’autre, de graves obstacles surgissaient. Dans le Paris politique de 1880, de quel œil verrait-on l’établissement d’un séminaire ecclésiastique dans des locaux qui demeuraient propriété de la France, avec le concours pécuniaire de la France? Et que dirait, à Rome, d’un projet aussi décisif, la congrégation de la Propagande, où certaines influences tenaces continuaient, au contraire, de lutter pour la latinisation des Orientaux, pour l’éviction discrète et progressive de leurs rites indigènes? Mais à Paris, il y avait Gambetta; à Rome, il y avait Léon XIII: avec ces deux appuis, Lavigerie devait vaincre.
Lavigerie s’en venait dire à Gambetta qu’à la demande de certaines notabilités musulmanes de Jérusalem, les Pères Blancs venaient d’ouvrir à Sainte-Anne une école secondaire où les petits musulmans apprenaient notre langue: Gambetta disait bravo, et intéressait au projet Barthélemy Saint-Hilaire, ministre des Affaires étrangères. Lavigerie, en mars 1881, écrivait à celui-ci, qu’«à côté de cette école externe, il y aurait grand avantage à établir à Sainte-Anne une école normale d’instituteurs français, choisis de tous les points de l’Orient, et destinés eux-mêmes à aller fonder des écoles françaises dans leur pays respectifs.»
En présence d’une telle suggestion, comment Barthélemy Saint-Hilaire eût-il pu n’être pas propice? «Je m’attends, continuait le prélat, à trouver opposition parmi les missionnaires italiens, qui partout font maintenant à l’action française une guerre acharnée.» Et ce pronostic même ne pouvait que piquer au jeu un homme d’État du quai d’Orsay. Ayant ainsi préparé le terrain, l’adroit épistolier continuait: «Il y a lieu de compter avec l’esprit oriental qui n’admet aucune œuvre vitale que sous une forme religieuse. Parler dans ce pays d’institution purement laïque serait une chose impossible. Aussi donnerai-je simplement à notre École normale le nom d’École apostolique; et comme le clergé tout entier, même le clergé oriental, peut se marier dans ces régions et y exercer toutes sortes d’états, rien n’empêcherait que ceux des instituteurs formés par nous qui le voudraient reçussent plus tard le sacerdoce dans leurs rites respectifs.» Lavigerie faisait ainsi merveille, quand il le voulait, pour présenter le fait religieux aux susceptibilités laïques. Il pouvait, à ses heures, être cassant et véhément, mais toujours à bon escient et jamais avec maladresse; son intelligence, son goût de manier les hommes, son amour du succès le portaient, plutôt, à vouloir assouplir les contours d’une idée, amortir les angles d’un projet, pour rendre cette idée, ce projet, plus accessible, plus acceptable, à certains esprits distants ou prévenus, dont l’assentiment était pourtant nécessaire. Barthélemy Saint-Hilaire fut conquis, Gambetta donna son appui, et quatre-vingt-dix mille francs furent votés pour l’ouverture de ce qu’on appela, au Palais-Bourbon, le collège français de Sainte-Anne.
A peine ce vote enlevé, Lavigerie était à Rome; il voyait Léon XIII, et les autorités de la Propagande; il se prévalait de ses anciennes expériences de directeur de l’œuvre des Écoles d’Orient pour soutenir que l’un des plus grands obstacles qui écartaient de Rome les schismatiques orientaux était la frayeur du latinisme. Il pensait donc travailler pour la réunion des Églises, en demandant l’autorisation de faire de Sainte-Anne un séminaire grec-melchite où le rite oriental serait en vigueur: il augurait qu’à la faveur d’une telle éducation les jeunes pupilles de Sainte-Anne seraient un jour des agents efficaces pour la conversion de l’Orient. Il insistait, en novembre, dans une lettre au cardinal préfet de la Propagande; et celui-ci faisait savoir, en mars 1882, que son projet répondait aux vœux de la Congrégation.
Sous le nom de Collège français, l’institution de Sainte-Anne avait des subsides de Paris; sous le nom de séminaire oriental, elle avait l’approbation de Rome; elle pouvait aussitôt s’ouvrir.
L’esprit de déférence pour les rites indigènes, représenté par Lavigerie, avait définitivement prévalu, à Rome, sur l’esprit de latinisation, et Léon XIII, déjà soucieux de multiplier les ponts entre le Saint-Siège et les églises séparées, apprenait bientôt avec une joie confiante l’accueil que faisaient à cette fondation les évêques orientaux. Le séminaire restera vide, murmuraient les derniers latinisants. Lavigerie pourra faire savoir à Rome, au bout de trois ans, qu’avec soixante-deux élèves le séminaire était plein[194].
[194] Qu’il nous soit permis de renvoyer à l’étude spéciale que nous avons consacrée à Lavigerie et au séminaire de Sainte-Anne dans notre livre _Les Nations apôtres, vieille France, jeune Allemagne_ (Paris, Perrin, 1903).
Il se plaisait à cette pensée qu’il y avait là désormais, dans Jérusalem, une sorte de centre d’unité catholique, où la diversité même des rites scellerait la généreuse fraternité des âmes. Ce prêtre aimait à se pencher sur des ruines pour y retrouver des éléments de vie. Au centre de l’Afrique, esclavagiste et polygame, parfois anthropophage, c’étaient les ruines, particulièrement tragiques, de ce que le Dieu de la Genèse avait mis de grandeur et de dignité dans les âmes humaines; en ces Lieux-Saints où le Christ était venu fonder un bercail,--et un seul,--c’étaient les ruines de la primordiale unité des âmes chrétiennes; et plus près du regard de Lavigerie, enfin, dans cette Tunisie où déjà, grâce à lui, la France avait pris pied sur la colline de Carthage, c’étaient les ruines d’une antique chrétienté qui, comme celle de l’Algérie, avait été d’abord ravagée par les Vandales, et puis balayée par l’Islam.
III.--Lavigerie devancier de la France et conseiller de la France en Tunisie.
Que pouvaient, en cette Tunisie, pour les besoins religieux de la population européenne, déjà nombreuse, déjà éparse, une quinzaine de Capucins italiens? Que pouvaient-ils, surtout, pour hâter la rencontre entre les détresses islamiques et la charité chrétienne? Lavigerie, dès 1875, s’inspirant de ses ambitions patriotiques non moins que de son désir d’action religieuse, avait suggéré au ministère des Affaires étrangères que les Français devraient entrer en Tunisie «loyalement, non en conquérants, mais en vue d’une politique de protectorat». Voyant que cette entrée tardait, il se sentait tout prêt à prendre les devants.--«Je suis disposé, disait-il dès 1879 à notre consul Roustan, à me charger, avec mes missionnaires, du service religieux de la Tunisie», et il jetait des jalons, à cet effet, auprès de la Propagande.
Vous obtiendrez ainsi, insistait-il auprès de Roustan, un résultat qui serait un triomphe nouveau pour votre politique: celui d’annexer officiellement, au point de vue religieux, la Tunisie à l’Algérie française, et de pouvoir y créer librement, par ce moyen, tous les établissements, écoles, hôpitaux, etc. Voyant Waddington, alors titulaire du Quai d’Orsay, Lavigerie l’entretenait de la nécessité pour la France de prendre pied en Tunisie. L’Angleterre et l’Allemagne étaient consentantes: elles avaient fait à la France des avances, au congrès de Berlin[195]: pourquoi tarder à les accepter? Sans plus attendre, Lavigerie s’installait lui-même, sur l’historique colline de Carthage, dans une bien humble maison arabe qu’il avait acquise d’un dentiste. Au printemps et à la fin de l’automne de 1880, il y faisait deux séjours prolongés, surveillant les travaux du collège Saint-Louis, acquérant à la Marsa, pour l’entretien de ses futures œuvres tunisiennes, un immense domaine où, l’année d’après, il allait planter la vigne. Le «premier colon de l’Algérie» allait être le premier viticulteur de la Tunisie. Et cette maisonnette, d’où planaient et débordaient ses rêves, devenait le quartier général d’où la France religieuse, désireuse de faire pénétrer le Christ en Tunisie, aiderait la France politique à y pénétrer avec lui[196].
[195] Voir René VALET, _L’Afrique du Nord devant le parlement au dix-neuvième siècle_, p. 158-163.
[196] Sur le concours que prêtèrent à la France, pour son établissement en Tunisie, les influences religieuses, voir P. H. X., _La Politique française en Tunisie, le protectorat et ses origines_, p. 452-453 (Paris, Plon, 1891).
Allait-on assister, après vingt et un siècles, à un nouveau duel entre Rome et Carthage? On eût pu le croire, en lisant les virulentes attaques d’une partie de la presse italienne contre l’archevêque d’Alger. Nul ne savait, comme lui, transformer les souvenirs historiques en instruments de conquête. «Eh bien, monseigneur, que disent les ombres d’Annibal et d’Amilcar?» Ainsi l’avait accueilli Pie IX treize ans plus tôt, quelques mois après sa nomination en Algérie. Pie IX le connaissait bien; il savait que Lavigerie aimait écouter parler les morts, et les faire parler. Ce seul nom de Carthage était pour lui d’une magnifique éloquence; pourquoi donc le royaume d’Italie empêcherait-il Carthage de régner, là où déjà, jadis, elle avait régné[197]?
[197] L’Italie, lisait-on dans la préface du recueil de discours de Jules Ferry, publié par Rambaud, sous le titre: _Affaires de Tunisie_ (Paris, Hetzel, 1882), est «une puissance jeune, remuante, exigeante envers la fortune qui lui a prodigué les plus hautes faveurs, hantée par les grands souvenirs, les grands noms et les grands rêves. Elle est à Rome, il lui siérait d’être à Carthage. Pourquoi? Parce que c’est Carthage». Sur le mécontentement italien, voir René VALET, _op. cit._, p. 163-168 et 202-203, et l’article anonyme de M. André LEBON sur _les Préliminaires du traité du Bardo_. (_Annales de l’École libre des sciences politiques_, 1893.)
Au nom de la Rome papale en même temps qu’au nom de la France, Lavigerie travaillait pour cet avènement. Autour de lui il fouillait les mémoires humaines, et faisait fouiller, au-dessous de lui, les alluvions, cette mémoire de la terre. Les vieux Arabes lui disaient que ce Bou Saïd, honoré dans une mosquée du même nom en face de Carthage, n’était autre que le saint roi Louis devenu musulman, paraît-il, à son lit de mort, à la suite d’une apparition du Prophète. Lavigerie recueillait cette légende: elle profanait, assurément, la gloire du saint roi «roumi»; mais elle la montrait, pourtant, se perpétuant dans les imaginations tunisiennes: n’était-ce pas un motif, pour la France, de n’être pas plus longtemps absente? Le P. Delattre, par des explorations méthodiques, exhumait de la colline même de Carthage les débris des civilisations successives; il interrogeait ces ruines dont déjà Chateaubriand disait qu’elles n’avaient rien de bien conservé, mais qu’elles occupaient un espace considérable[198]; il ramassait pieusement toutes ces épaves, jadis dédaignées, sans doute, par les Pisans, lorsque il Carthage était pour eux comme la carrière où ils venaient chercher les pierres du dôme de Pise. Sous les yeux de Lavigerie se formait tout un musée d’archéologie chrétienne; en voyant ces inscriptions, en voyant ces lampes qui portaient parfois l’emblème du Christ vainqueur, Lavigerie écrivait à Xavier Charmes pour demander au ministère de l’Instruction publique l’établissement d’une mission archéologique à Carthage[199]. Le langage des pierres, le langage des objets sacrés qu’on recueillait, aidaient l’Église à raviver la physionomie de Carthage chrétienne: pourquoi donc cette Carthage ne redeviendrait-elle pas, en Afrique, la messagère de Rome?
[198] CHATEAUBRIAND, _Itinéraire de Paris à Jérusalem_, 7e partie (_Œuvres complètes_, éd. Garnier, V, p. 454. Paris, 1859).
[199] Voir la lettre qu’il écrivait à Wallon, secrétaire perpétuel de l’Académie des inscriptions, sur, le même sujet (_Œuvres choisies_, II, p. 397-451).
Lorsque au printemps de 1881 Lavigerie, après quatre mois de séjour, s’éloigna de Carthage, l’expédition de Tunisie, dont en janvier 1879 Gambetta avait repoussé l’idée, était bien près d’être résolue[200]. Un entretien décisif du baron de Courcel, directeur des affaires politiques, achevait de mordre sur l’esprit de Gambetta[201], à qui Lavigerie avait, par l’intermédiaire de Charmetant, fait transmettre un long rapport. Pour préparer l’expédition, le capitaine Sandherr, qui allait, vingt ans durant, jouer un rôle d’élite dans le «service des renseignements» du ministère de la Guerre, se faisait renseigner par Lavigerie et par les Pères Blancs sur l’état d’esprit des indigènes tunisiens[202]. «Les Pères Blancs, écrivait-il à Lavigerie, sont les Français les plus patriotes et les plus désintéressés que j’aie l’honneur de connaître.» Lavigerie, d’ailleurs, correspondait directement avec le ministère de la Guerre, signalant l’agitation qui grossissait parmi les 50 000 Kabyles, les rumeurs circulant sur les marchés arabes, d’après lesquelles la France «ne viendrait jamais à bout du bey de Tunis», les sourdes manœuvres qui se préparaient au Maroc contre la France, avec l’appui de l’Allemagne, et la grosse imprudence qu’on avait commise en remplaçant, en Kabylie, tous les administrateurs militaires par des administrateurs civils, «uniquement pour obéir aux politiciens de la rue». Pour être renseignée, pour mûrir et préciser ses décisions, la France de Gambetta s’adressait à cet archevêque, collaborait avec lui. «Un homme essentiellement politique, non un persécuteur: la passion philosophique ou théologique lui est certainement inconnue»: c’est ainsi que Lavigerie jugeait Gambetta, et l’expédition de Tunisie résulta de leurs échanges de vues.
[200] Sur les évolutions d’esprit de Gambetta au sujet de l’expédition tunisienne, voir baronne DE BILLING, _Le Baron Robert de Billing, vie, notes, correspondance_, p. 395-396 (Paris, Savine).