Un grand missionnaire

Part 13

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Alger n’était plus, à ses yeux, que «l’une des extrémités d’un vaste champ de charité et d’apostolat»; il lui semblait que «de Tunis, grâce aux moyens de communication récemment établis», il pourrait «plus aisément veiller sur tout l’ensemble de ses œuvres[214]». «Ma résidence ordinaire sera un peu sur les grands chemins», avait-il écrit, dès 1880, à Mgr Foulon.

[214] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 388.

Sous la houlette du cardinal, réinstallé à Carthage, le vicariat apostolique de Tunisie s’organisa. Les congrégations arrivaient, pour les besognes d’enseignement ou de charité, Dames de Sion et Sœurs du Bon-Secours, Frères des écoles chrétiennes et Sœurs missionnaires d’Afrique. Les œuvres scolaires qu’avaient commencées, avant l’arrivée de la France, les Frères des écoles chrétiennes et les Sœurs de Saint-Joseph de l’Apparition, se développaient et se multipliaient. A l’instigation de Lavigerie, le livre de classe français se propageait en Tunisie; une bibliothèque populaire s’ouvrait à Tunis. Le collège ouvert dans cette ville par Lavigerie commençait à recevoir les enfants des premières familles musulmanes, parmi lesquels un neveu du Bey. A l’époque même où la France politique soustrayait à toute influence d’Église le régime scolaire, il plaisait à Lavigerie que dans cette plus grande France qu’était la Tunisie, l’idée française eût pour citadelle les écoles fondées par l’Église, en face des écoles italiennes richement subventionnées par le Quirinal, et ouvertement athées. On verra bientôt, à Bizerte, de petites Maltaises se proclamer Françaises, de petits Italiens entonner des chants de Déroulède: ce seront les pupilles de Lavigerie. «La présence de ce cardinal vaut une armée», gémissait amèrement, dans la _Riforma_, un des publicistes de Crispi. Lavigerie ripostait aux hostilités italiennes en faisant quêter, dans les églises tunisiennes, pour les inondés du nord de l’Italie.

VII.--Le relèvement du siège de Carthage.

Il devait dire un jour: «J’ai plus fait en Tunisie en dix-huit mois qu’en dix-huit ans en Algérie.» Mais cet étonnant réalisateur, cet ouvrier d’histoire dont la sollicitude se dépensait, sans jamais s’y perdre, dans la profusion des détails, demeurait toujours insatisfait jusqu’à ce qu’il eût imaginé et accompli l’acte symbolique qui devait résumer son œuvre et captiver les imaginations définitivement soumises. Carthage relevée, tel était le symbole qu’il fallait à Lavigerie, pour qu’aux yeux de l’Église et de la France, de l’Islam et de l’Europe, l’œuvre tunisienne fût parachevée. Flaubert, voulant en 1858 ressusciter Carthage, avouait qu’il fallait être «fou et triplement frénétique», pour s’engouer d’un pareil rêve[215]: ce rêve, Lavigerie le reprenait, mais en le mettant sous les auspices de l’Église séculaire. Un évêque lorrain du onzième siècle, devenu pape sous le nom de Léon IX, avait en 1053 jeté un regard sur les ruines de ce royaume qu’avait été, pour le Christ, la terre d’Afrique. Il n’y trouvait plus, à cette date, sous l’hégémonie de l’Islam, que cinq évêchés[216], et il écrivait: «Il est hors de doute, qu’après le pontife romain le premier archevêque et le grand métropolitain de toute l’Afrique est l’évêque de Carthage. Ce dernier ne peut être dépouillé, en faveur de quelque évêché d’Afrique que ce soit, de ce privilège qu’il a reçu du Saint Siège apostolique et romain, mais il le conservera jusqu’à la fin des siècles, et tant que le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ sera invoqué en Afrique, soit que Carthage reste abandonnée, soit qu’elle ressuscite un jour dans sa gloire.» On trouvait trace encore, sous Grégoire VII, en 1076, d’un archevêque de Carthage, et puis le nom disparaissait de l’histoire, mais continuait cependant, comme l’avait affirmé Léon IX en son hardi langage, de participer à l’immortalité même de l’Église.

[215] Louis BERTRAND, _Les Villes d’or_ (édit. de 1921), p. 334-335.

[216] TOULOTTE, _Géographie de l’Afrique chrétienne_, p. 98-99 (Paris, Procure des Pères Blancs, 1894).--LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 458-482.

Lavigerie, en avril 1883, étalait sous les regards de Léon XIII les volontés de Léon IX. D’avance il édifiait, dans son vignoble de la Marsa, le palais épiscopal de Carthage: en octobre 1883, ce palais était prêt; il recevait, un jour de mai 1884, les deux fils aînés du bey, et l’un d’eux lui disait dans un toast: «C’est simple justice de laisser une véritable liberté à votre action bienfaisante.» D’avance il traçait les plans pour la construction de la future cathédrale de Saint-Louis; il adressait un appel à tout ce qui restait en France de «fils des croisés», à leur chef à tous, aussi, qui achevait de mourir hors de France, le comte de Chambord, fils de saint Louis; en mai 1884, la première pierre se posait. Les deux volumes d’_Œuvres choisies_ que publiait à cette date le cardinal étaient comme un long acte d’amour à l’endroit de cette Afrique sur laquelle sa houlette aspirait à planer et où ses Pères Blancs poussaient une pointe nouvelle en s’installant à Ghardaïa, dans le Mzab. Il voulait que ce fût à Carthage même que fussent proclamés, dans un synode de ses prêtres, les statuts de ce qui n’était encore que le vicariat apostolique de Tunisie. Il se plaisait à leur montrer, dans l’Algérie voisine, les trois cents églises où le Christ était adoré, des séminaires rappelant «les anciennes institutions épiscopales dont Augustin avait tracé la loi», et «plus de deux mille religieux et religieuses là où les vertus des vierges et des solitaires de l’ancienne Afrique embaumaient autrefois les déserts». Et les prêtres qui l’écoutaient acclamaient «avec une allégresse extrême, _cum summa alacritate_», la requête cardinalice qui, au nom de Léon IX, avait imploré de Léon XIII la restauration du siège de Carthage.

La requête arrivait à son heure. En cette année 1885, le ministre Mancini, malgré la judicieuse opposition du roi Humbert Ier, venait d’allonger sur le riche patrimoine de la Propagande une main qui pouvait un jour devenir avide: il était permis de craindre que, possédant le temporel de cette congrégation romaine, les successeurs de Mancini ne voulussent un jour s’en servir pour régner sur l’apostolat universel. «Dans l’assujettissement de la Propagande, écrivait Lavigerie à Ferry, l’Italie voit une sorte de revanche ou de compensation à son impuissance coloniale», et il demandait au Quai d’Orsay de provoquer, auprès du cabinet de Rome, une protestation des divers gouvernements. L’acte de Mancini frappait Léon XIII au cœur: il lui paraissait indispensable au rayonnement de l’Église Romaine qu’elle apparût pleinement libre; ancien administrateur des États Romains, son indépendance de cœur à l’endroit de l’État nouveau qui les avait rayés de la carte était une sécurité pour le monde chrétien. La troisième Rome voulait empiéter sur la Propagande, la Propagande allait répondre en relevant Carthage. Jules Ferry, qui s’intéressait passionnément à la question, mit un bateau, en mai, à la disposition de Lavigerie, pour qu’il s’en fût à Rome presser la décision. Le 28 juin, elle devenait publique, et Jules Ferry apprenait avec joie que la Tunisie devenait diocèse régulier, sous le titre d’archidiocèse de Carthage, uni, dans la personne de Lavigerie, à l’archidiocèse d’Alger.

Moins de trois mois après, le 16 septembre, dans la chapelle Saint-Cyprien de Carthage, par un de ces synchronismes dont Lavigerie savait illuminer l’histoire, on célébrait, tout à la fois, le seize cent vingt-sixième anniversaire du martyre de Cyprien, et le sacre épiscopal du P. Livinhac, devenu, par un récent décret de la Propagande, vicaire apostolique de l’Ouganda. Toutes les splendeurs du Pontifical romain, dont s’accompagne le sacre d’un évêque, inauguraient ainsi le renouveau de gloire religieuse dont désormais bénéficiait Carthage: à peine cet archevêché était-il restauré que Lavigerie, conformément aux termes grandioses de Léon IX, faisait le geste de l’ériger en métropole de l’Afrique; et lorsqu’en 1889 l’évêque de Malte, avec l’appui de l’Angleterre, tentera d’obtenir le titre de primat d’Afrique, Lavigerie s’insurgera, tempêtera, menacera le Saint-Siège de démissionner.

Mais une question se posait: cet archevêché, comment le faire vivre? La loterie tunisienne, dont Lavigerie avait espéré trois millions, avait mal réussi; auprès d’un certain nombre de catholiques de France, la Tunisie était impopulaire, parce que Ferry l’était: ils boudaient à Lavigerie, au lieu de chercher, dans le spectacle des résurrections chrétiennes qui s’accomplissaient en Afrique, une consolation pour les attristants épisodes d’anticléricalisme qui depuis quatre ans s’étaient déroulés à l’ombre de leurs clochers. Il fallait pourtant que le nouveau diocèse de Tunis trouvât des ressources. Jules Ferry, tout d’abord, se donna l’honneur d’y pourvoir. «Il vous considère, écrivait à Lavigerie Paul Cambon, comme l’un des plus actifs et des plus puissants auxiliaires de la France du dehors. Il fera pour vous ce que vous voudrez.» Il fallait à Lavigerie un traitement pour vingt-cinq curés. Ferry, qui n’avait pas le droit de le prendre sur le budget des cultes, la Tunisie n’étant pas concordataire, les rémunéra comme aumôniers militaires. Il lui fallait des subventions pour ses écoles religieuses: Ferry, tout en admettant que Lavigerie en choisirait les maîtres et les maîtresses, les entretint comme écoles communales. Ainsi ressuscita l’Église de Carthage, par la collaboration de Lavigerie et de Jules Ferry. A la fin d’octobre 1884, l’archevêque fut à la mort: allait-il succomber, comme Moïse, au seuil de la terre promise? Il se raffermit, et sa convalescence s’acheva, lorsque lui parvint, en novembre, la bulle officielle dans laquelle Léon XIII, érigeant Carthage en Église métropolitaine, glorifiait, tout à la fois, cette Église historique et l’homme sage et infatigable (_vir sapiens et impiger_) à qui elle était confiée.

La pourpre romaine, trois cent soixante-seize ans plus tôt, resplendissant sur les épaules du cardinal Ximenès, encadrée par les troupes de Ferdinand le Catholique, s’était un instant montrée, sur les rivages d’Oran, comme messagère de l’Évangile et rédemptrice des captifs; et puis elle avait dû s’effacer. Désormais, sur la carrure puissante de Lavigerie, elle s’étalait au grand soleil d’Afrique, accueillie par les populations, respectée par l’Europe politique, et cette pourpre n’était plus une vision éphémère, mais la parure de la hiérarchie restaurée.

En ce même mois de novembre 1884, à Berlin, dans l’aréopage diplomatique où grandes et petites nations d’Europe se partageaient l’Afrique, Stanley, parlant devant une commission, prononçait avec respect le nom de Lavigerie; et c’est en évoquant l’action apostolique de l’archevêque de Carthage que le baron de Courcel, qui représentait la France, obtenait, malgré l’ambassadeur de Turquie, que la conférence de Berlin reconnût expressément la liberté des missions et leur droit d’être protégées.

C’étaient là, pour Lavigerie, de beaux rayons de soleil, que tout de suite des nuages vinrent offusquer. Il apprenait qu’en contraste avec les biais généreux imaginés par Jules Ferry, la commission du budget, au Palais-Bourbon, infligeait aux crédits habituels prévus pour l’archevêché d’Alger d’irréparables amputations. Sa pourpre et sa gloire, à la fin du printemps de 1885, se firent suppliantes, quémandeuses, dans les chaires de France. Il déclarait qu’il mourrait de fatigue sur les grands chemins, s’il le fallait, plutôt que de laisser son clergé mourir de faim. On a cru surtout frapper l’Église dans nos personnes, disait-il à la Madeleine, mais en réalité on a surtout frappé la France. Il quêtait lui-même, de rang en rang, demandant la charité pour l’amour de la France. Parlant à Saint-Sulpice, où les souvenirs de sa jeunesse ecclésiastique l’obsédaient, il rappelait ce mot du Psalmiste: «Moi aussi, j’ai été jeune et me voilà vieux!... Je ne puis, continuait-il, ajouter avec le Psalmiste que je n’ai pas vu le juste mendier son pain et celui de ses enfants.» Il pleurait, pleurait; et son éloquence assurait à ses gestes de mendiant d’éclatantes victoires. Jules Ferry venait d’être renversé du pouvoir: dans le ministère Brisson qui lui avait succédé, Goblet détenait les cultes. Cette promenade cardinalice le gênait: il y mit un terme en faisant rétablir cent mille francs au chapitre budgétaire concernant les trois diocèses de l’Algérie. C’était un début de réparation, assez parcimonieux d’ailleurs.

Pour l’instant, Lavigerie s’en contentait. En cet été de 1885 il aspirait à porter à Jérusalem, dans son école de Sainte-Anne, le prestige de la France et le programme qui s’esquissait, dans les conseils du Vatican, en vue de la réunion des Églises d’Orient; il voulait qu’un bateau de l’État, officiellement, le menât dans le Levant; il se montrerait aux Orientaux, au nom de sa patrie, au nom de Rome; sa pourpre toute fraîche, d’un rayonnement si authentiquement français, aurait la joie de mettre l’empreinte de Rome sur la vie religieuse du Levant, comme sur celle de l’Afrique. Ferry se fût probablement enthousiasmé pour ce programme, mais que pouvait en penser Goblet, dans un cabinet Brisson? Le bateau de l’État fut refusé, et pour une fois,--la première peut-être,--cette souveraineté tenace, invincible, qu’exerçait à la longue l’imagination de Lavigerie sur la rébellion des faits et des hommes, consentit à une abdication. Le grand dessein qu’il laissait ainsi s’évanouir sera repris et accompli par le cardinal Langénieux, neuf ans plus tard, sur l’ordre formel de Léon XIII[217], et le secrétaire de l’archevêque de Reims, dans ces assises palestiniennes tenues à Jérusalem, sera l’un des Pères Blancs du cardinal Lavigerie.

[217] Voir LARGENT, _Le cardinal Langénieux_, p, 195-254 (Paris, Gabalda, 1911).

VIII.--La croix sous l’équateur: la «masse noire» des martyrs. Lavigerie dans son observatoire de Biskra.

Carthage d’ailleurs rappelait Lavigerie: tout le monde, là-bas, avait besoin de lui. Sa puissance était une bienfaisance. Des prêtres qui soignaient et secouraient les malades, des sœurs qui soulageaient la misère des femmes et des enfants, telle était la cour dont s’entourait cette souveraineté. Et lorsque des détracteurs l’accusaient à la tribune française de «poursuivre une œuvre de prosélytisme inacceptable», de «provoquer même», par ce prosélytisme, «des soulèvements et des attentats», de «préparer des vêpres tunisiennes», il répondait qu’il ne faisait rien de plus que d’«aimer les musulmans, et de leur montrer qu’en les aimant ainsi il obéissait à une loi de charité supérieure à la leur». Notre seule joie, disait-il, c’est, après tous nos sacrifices, d’entendre ces musulmans nous dire quelquefois: «Ah! vraiment les chrétiens de France sont bons[218].»

[218] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 522.

Son palais jouissait d’une sorte de droit d’asile: femmes persécutées, esclaves fugitives, favoris disgraciés de la cour beylicale, y trouvaient protection, sécurité. Les diplomates des diverses puissances se tenaient en rapport avec lui; il avait des relations particulièrement suivies avec le consul d’Angleterre, avec Julius Eckardt, consul d’Allemagne, mais beaucoup plus distantes avec celui d’Espagne, qui avait un jour tenté de se mettre sur son chemin, avec celui d’Autriche, qui s’était contenté de lui faire une «visite en papier». Lavigerie savait être susceptible, au nom de la France[219]. Julius Eckardt nous parle longuement de lui dans ses Mémoires; il s’y montre fasciné par la physionomie de cet archevêque, qu’il jugeait «extraordinairement majestueuse». On prenait une leçon de politique, en regardant Lavigerie manier les colonies étrangères. La colonie maltaise, où il avait son banquier, lui obéissait: sur un mot de lui, en janvier 1884, on avait vu les représentants de cette colonie s’en aller saluer Paul Cambon, sous la conduite d’un capucin qui servait d’interprète. La colonie italienne, qui d’abord avait partagé les susceptibilités de ses consuls, s’apprivoisait lentement: «Lavigerie, écrit Julius Eckardt, savait si habilement ménager les côtés faibles des Italiens, qu’il apparaissait comme leur ami.» La supériorité notoire des écoles entretenues par le cardinal, la prépondérance économique qu’il devait à ses vignobles, cultivés par des centaines de travailleurs, donnaient à son prestige de nouvelles assises.

[219] Julius v. ECKARDT, _Lebenserinnerungen_, II, p. 173-175 (Leipzig, Hirzel, 1910).

«A Tunis, lisait-on dans _l’Indépendant Tunisien_ du 27 juin 1885, le voyageur n’est pas peu surpris d’entendre un sermon français devant un auditoire à peu près entièrement composé de Maltais et d’Italiens. On peut dire, sans exception aucune, que Lavigerie est le maître spirituel de la colonie étrangère sur ces rivages. Son ministère est tout-puissant pour calmer les irritations, pour déjouer les complots contre la France, pour maintenir dans l’obéissance et le devoir toutes ces populations dont une religion commune est le seul lien[220].» Malmusi, le consul d’Italie, observait que grâce au cardinal, l’Église, au moins en Tunisie, était traitée et respectée par la France comme une alliée de la cause française[221].

[220] Cité dans PONTOIS, _les Odeurs de Tunis_, p. 337 (Paris, Savine).

[221] ECKARDT, _op. cit._, II, p. 178.

Les intérêts politiques de la France exigeaient que cet archevêque fût là. Il disait nettement à Malmusi: «Votre prédécesseur Maccio est devenu, par son attitude, le véritable auteur du protectorat! Que vous suiviez son exemple, et le protectorat peut devenir une annexion.» Ce n’était là qu’un avertissement amical, nullement une menace, car nul n’était plus hostile que le cardinal à l’idée d’une annexion pure et simple de la Tunisie. Un jour le commandant du corps expéditionnaire, qui avait nom général Boulanger, s’enthousiasmait pour cette idée; mais Paul Cambon, qui demeurait rebelle, se réjouissait de trouver, auprès du pouvoir public et de l’opinion française, un efficace appui dans la personne de Lavigerie, partisan décidé du protectorat.

La sollicitude de Lavigerie pour l’Église tunisienne exigeait aussi qu’il fût là; Carthage recevait des Carmélites, des Franciscaines missionnaires de Marie; c’était toute une petite cité de Dieu qui s’étendait, se disséminait, se posait avec un parti-pris d’archéologique ferveur sur tous les points précis de l’acropole consacrés par des souvenirs chrétiens; et cette cité de Dieu devait un jour, dans la pensée de Lavigerie, devenir, sur cette acropole, le berceau d’une grande ville. Combien apparaissaient mesquins, en face de toutes ces promesses d’avenir, les votes des Chambres marchandant ou supprimant des crédits: «Je me moque bien de cette bêtise, disait Lavigerie à Eckardt, une seule quête me rapportera plus que cette bagatelle»; et il s’exprimait si librement qu’il envoyait ensuite un de ses chanoines prier le consul de ne point transmettre en clair ses propos, s’il lui plaisait de les raconter[222].

[222] ECKARDT, _op. cit._, II, p. 181.

Le scolasticat des Pères Blancs groupait autour du vieil archevêque les prémices du futur apostolat de l’Afrique; il aimait s’entourer de ces jeunes recrues. Il voulut les avoir sous son regard, en cette émouvante journée du 20 juin 1886 où, après avoir baptisé les cloches de sa cathédrale de Saint-Louis, il descendit dans un caveau qu’il avait fait construire, proclama que ce serait là sa tombe, et fit planer sa bénédiction. Cet artisan de résurrection signifiait à ces enfants que la pensée de la mort, en lui, dominait toutes les autres, et qu’elle l’invitait, sans cesse, à mieux régler sa vie, et à mieux travailler à mesure que le temps lui échappait. La nuit viendra, continuait-il, dans laquelle on ne travaille plus.

Du travail, l’Afrique centrale lui en donnait. Il y possédait là quatre vicariats, Nyanza, Tanganyika, Haut-Congo, Ounyanembé. Dans les deux premiers, la semence chrétienne mûrissait rapidement: ces conquêtes de l’Église sur les peuples noirs le consolaient un peu des piétinements qui semblaient au contraire s’imposer à elle, aux portes de l’Islam. Des orphelinats se fondaient, où affluaient les négrillons rachetés aux marchands d’esclaves. Sur un territoire laissé aux Pères Blancs par le roi des Belges, le capitaine Joubert s’installait avec quelques centaines de nègres: c’était comme l’ébauche du royaume chrétien qu’édifiaient les songes aventureux du cardinal; et ce chevalier du Christ qu’était Joubert, en épousant une négresse chrétienne, attestait aux noirs la réhabilitation morale de leur race. Mais dans l’Ouganda, de sombres nuages grossissaient, dont allait sortir pour la race noire un autre genre de réhabilitation.

Depuis décembre 1885, le roi Mwanga, successeur de M’Tésa, préparait une persécution contre le catholicisme. Lavigerie le savait; il savait aussi que ce mouvement d’hostilité à l’endroit des missions européennes était dû, en partie, aux suspicions provoquées par les ambitions allemandes qui, tout autour de Zanzibar, rôdaient et progressaient. «Je reconnais volontiers, déclarait-il un jour au consul Julius Eckardt, la situation prépondérante de l’Allemagne dans le sud-est du continent noir, et je suis convaincu que M. de Bismarck donnera sa protection sans réserve à la maison de mission française qui est à la limite des possessions allemandes[223].» Il apparaissait au cardinal qu’en agissant ainsi Bismarck ne ferait que conjurer le péril que les ambitions germaniques avaient elles-mêmes créé. Cela équivalait à solliciter l’Allemagne de prendre la protection de nos missions: l’ouverture était certainement imprudente. L’imprudence s’accrut dans une note où Lavigerie, sur l’astucieuse demande du consul, précisait sa pensée. On fut bouleversé, au Quai d’Orsay, le jour où l’on apprit, par une démarche du cabinet de Berlin, que Bismarck était tout prêt à faire pénétrer l’Allemagne dans l’Afrique des lacs par la porte que lui ouvrait Lavigerie. La France avait refusé, naguère, le protectorat de l’Ouganda, mais pouvait-elle le laisser prendre par l’Allemagne, au moment où elle s’occupait, avec l’Angleterre, de défendre le sultan de Zanzibar contre l’avidité allemande? Entre ces préoccupations de la France et la démarche de Lavigerie, le heurt était évident: la France fit savoir à l’archevêque qu’il avait fait un faux pas. Cependant, en Ouganda, les événements se précipitaient; et dans l’été de 1886, à la cour du roi Mwanga, le sang chrétien coulait à flots. On compta cent quarante martyrs.

[223] ECKARDT, _op. cit._, II, p. 176.

Chrétiens depuis quelques années ou même depuis quelques mois, ces nègres, pour la plupart très jeunes, montrèrent une ferveur de foi, une vaillance à souffrir, qui les égalait aux martyrs des premiers siècles. Le P. Lourdel, bientôt, dans une lettre tragique, disait à Lavigerie, entre autres traits d’héroïsme, l’histoire de trente et un pages du roi Mwanga, liés comme autant de fagots, et brûlés vifs, de leurs trois camarades se proclamant chrétiens, et aspirant, eux aussi, au martyre, et l’histoire du juge de paix Mouromba, amputé de ses pieds, de ses mains, de plusieurs lambeaux de chair, voyant tous ces débris griller devant lui, et survivant trois jours à ces atroces traitements[224].

[224] NICQ, _le Père Siméon Lourdel_, 3e édit., p. 306-384 (Maison Carrée, 1922). Vingt-deux de ces martyrs seront, en 1920, béatifiés par Benoît XV (_loc. cit._, p. 531-537).