Part 2
Pendant les interrègnes, dans l’espace vide qui séparait une maîtresse passée d’une maîtresse nouvelle, Gustave donnait congé à madame Lefebvre, libre alors de vaquer à toute autre besogne. Mais peu d’affaires lui rapportaient autant de bénéfices que son emploi de la rue Montmartre: aussi abandonnait-elle volontiers ses autres pratiques pour celle-là.
Depuis bientôt six mois elle n’avait pas entendu parler de Gustave, occupé d’une intrigue secrète avec deux femmes mariées; elle n’espérait déjà plus servir ses amours, le croyant rangé, marié peut-être, et elle s’en affligeait sérieusement, la bonne dame, lorsque tout à coup on vint la demander de la part de M. Gustave.
Elle se hâta d’accourir. Gustave, sans lui dire positivement quelle femme était Louise, lui en fit comprendre assez pour qu’elle vît bien qu’il ne s’agissait pas d’une maîtresse ordinaire. Elle promit de remplir sa charge avec tout le zèle possible, et s’engagea sur l’honneur à garder un secret qu’on ne lui demandait pas. Du reste, la Lefebvre avait pour vertu singulière la seule vertu que possèdent ces sortes de femmes: une discrétion inébranlable, car elle était nécessitée par son intérêt même.
Gustave, soit pitié pour la fille, soit pitié pour la mère, avait envoyé madame Lefebvre demander au portier de la rue Bourbon-Villeneuve dans quel état de santé se trouvait madame Drouart.
La commission était faite.
--Eh bien! madame, dit Gustave, que vous a-t-on répondu?
Madame Lefebvre venait de s’asseoir, et elle portait alternativement ses yeux de Gustave au docteur, comme pour demander au premier s’il fallait qu’elle s’expliquât devant un tiers.
--Parlez, lui dit Gustave; le docteur n’est pas de trop ici.
--Mon cher monsieur, reprit enfin madame Lefebvre, je ne sais pas ce que vous allez en penser; mais moi, ça m’a fait de l’effet.
--Quoi donc? s’écria Gustave avec une visible inquiétude.
--Comme je demandais, moi, tout bonnement au portier des nouvelles de cette madame Drouart, savez-vous? il me montre un corbillard qui descendait l’escalier, et il me dit: Tenez, voilà qu’on la porte au cimetière.
--Elle est morte?
--La nuit passée, monsieur; on l’a trouvée étendue tout de son long au milieu de la chambre. Le portier dit que c’est de chagrin d’avoir été quittée par sa demoiselle; il paraît que sa demoiselle avait une amourette au dehors...
Gustave changea de visage.
Le docteur interrompit madame Lefebvre.
--Allez près de notre malade, lui dit-il; je crois quelle s’éveille.
Quand ils furent seuls, Gustave se frappa le front avec violence, et s’écria d’un son de voix profondément ému:
--Docteur! en feignant d’être amoureux de la fille, j’ai causé la mort de la mère; vous me direz quelle réparation je dois à Louise; je ne reculerai devant aucun sacrifice: je suis prêt à tout.
--Vous êtes prêt même à l’épouser? demanda le docteur.
--...... Nous verrons, dit Gustave.
CHAPITRE III.
Louise, accablée d’une fièvre continue, ne cessait de dormir; et si, par hasard, elle venait à s’éveiller, elle regardait sans voir, elle entendait sans comprendre. Une seule personne, madame Lefebvre, ne quittait pas son lit. Depuis deux jours cependant, la pauvre malade, qui avait passé près d’une semaine dans un état de délire, commençait à donner des signes d’une convalescence prochaine.
Plus d’une fois déjà, au docteur qui lui demandait: Vous sentez-vous mieux? elle avait répondu d’une voix lente: Oui, mieux, monsieur.
Gustave s’effraie à cette pensée, que bientôt Louise va parler de sa mère.
--Que lui dirons-nous, docteur? question que Gustave adresse sans cesse au médecin, fort embarrassé lui-même de la réponse qu’il lui faudra faire.
En attendant, Gustave, d’après l’ordre du docteur, évite de se montrer à Louise, trop faible pour soutenir sans danger les émotions d’une pareille entrevue. Toutefois il vient la contempler dans les heures de son sommeil; et, alors, les yeux fixés avec douleur sur cette pâle figure que la maladie rend plus belle, il se promet tout bas de faire oublier à Louise, à force de bonheur, les conséquences fatales de sa conduite. Ses torts sont devenus presque des crimes, il le sait; mais il ne la trompera plus, à présent qu’il voit en quelle situation funeste il l’a jetée par un premier mensonge. D’ailleurs il l’aime maintenant; l’amour lui est venu depuis qu’il l’a rendue si malheureuse.
Un matin, Louise, interrogée sur l’état de sa santé, saisit une des mains du docteur, et fit un effort pour la serrer dans la sienne.
Gustave se tenait debout, au pied du lit, derrière les rideaux. Madame Lefebvre était sortie.
Au regard fixe de la malade, à la pression de sa main humide et nerveuse, le docteur jugea que l’instant d’une crise morale ou physique arrivait.
Il porta la tête en arrière pour faire signe à Gustave de ne pas bouger.
Cependant Louise pressait de toutes ses forces la main du docteur sur qui elle attachait ses yeux avec une inexprimable tristesse.
--J’en mourrai, n’est-ce pas, monsieur? lui dit-elle.
--Je vous assure que vous vous portez beaucoup mieux, au contraire.
Elle remua la tête comme pour dire: Je ne vous crois pas.
--Je ne dois pas vous cacher, ajouta-t-il, que vous avez été fort malade, en danger même de perdre la vie; mais à présent je réponds de vous: il n’y a plus rien à craindre.
--Oh non! dit-elle, je sens qu’il n’y a pas de ressources.... Quand ma mère est morte, je n’ai pas pleuré.... Il faut que je sois bien malade.
Le docteur étonné chercha les regards de Gustave, qui lui témoignèrent une surprise égale à la sienne.
--Votre mère est morte? dit-il; mais ne croyez pas cela.
--Vous voudriez en vain me tromper, monsieur, murmura Louise d’une voix faible et triste: ma mère est morte, et je n’ai pas pleuré.... je vous dis que je suis bien malade; je mourrai comme ma mère.
Elle laissa retomber sa tête sur son oreiller.
Bientôt on l’entendit qui disait en sanglotant:--Morte! morte! ma pauvre mère! et je ne t’ai pas pleurée!.. Mon Dieu! mon Dieu!...
Le docteur venait de quitter le lit.
--Elle pleure, dit-il tout bas à Gustave, c’est une crise salutaire: la voilà sauvée. Du reste, il est bien heureux pour nous que les rêves de sa maladie lui aient fait voir que sa mère est morte: cela nous évite une dangereuse confidence.
--C’est fort heureux, sans doute, répliqua Gustave; mais à présent qu’elle revient un peu à elle, elle va s’apercevoir en quel lieu elle est, elle va demander comment elle s’y trouve; qu’allez-vous répondre?
--Mais, reprit le docteur en haussant involontairement la voix, c’est à vous, mon cher Gustave...
--Gustave! s’écria Louise qui essayait alors de se lever sur son séant, Gustave!..
Le docteur accourut.
--Monsieur, monsieur, dit-elle, par pitié pour moi...
Elle s’interrompit, et regardant de toutes parts, et examinant l’un après l’autre les meubles de la chambre, elle fit un mouvement d’effroi comme pour s’élancer hors de son lit.
--Que faites-vous? dit le docteur en la recouvrant de ses draps qu’elle avait jetés loin d’elle. Ne craignez rien, vous êtes ici chez vous.
--Chez moi! et qui suis-je? et qui êtes-vous, monsieur?
--Votre médecin.
Gustave s’avançait impatient de mettre fin à cette scène, épouvanté des suites qu’elle pouvait avoir. Le docteur lui ordonna par gestes de ne pas se montrer.
--Et ma mère, ma mère! où est-elle? s’écria Louise, pleurant, épuisée d’efforts... ma mère! où est ma mère?
--Vous le savez... répondit le docteur.
Louise sanglota long-temps, mêlant dans ses pleurs les noms de Gustave et de sa mère; après quoi elle s’endormit de lassitude.
Fortement ému par ce qui venait de se passer, Gustave prit une résolution désespérée.
--Il en arrivera ce qu’il pourra, docteur, dit-il; mais je veux, dès aujourd’hui, qu’on la traite et qu’elle se regarde elle-même comme ma femme. Puisqu’elle est persuadée de la mort de sa mère qu’elle n’a cependant pas vue mourir, il nous est tout aussi facile de lui persuader qu’elle est ma femme; c’est la seule manière, suivant moi, de ne pas renouveler des peines qui la tueraient. J’ai fait bien des folies, mon cher, il est temps de finir. Je suis cause de la mort de sa mère, je ne veux pas encore avoir à me reprocher la sienne.
--Il faut lui dire qu’elle est votre femme?
--Oui, docteur.
--Votre femme légitime?
--Légitime.
--Faites attention... quand elle sera revenue tout-à-fait à elle, sa mémoire lui retracera la vérité; elle se souviendra très-clairement que vous n’êtes pas mariés ensemble.
--Eh bien! pour lui prouver que nous le sommes, je l’épouserai.
--Je ne vous reconnais plus. Vous qui détestiez tant le mariage!... Prenez garde... réfléchissez.... Vous êtes sous l’influence de l’exaltation de la pitié, de la douleur: c’est une sensibilité du moment, elle doit s’évanouir avec la cause accidentelle qui l’a produite. Aussitôt que votre Louise se portera mieux, vous changerez de langage.
--J’en doute; mais, en tout cas, ce mensonge lui aura sauvé la vie, et c’est ce que je veux d’abord.
--Et si, en ne réalisant pas ce mensonge, vous la tuez?
--Croyez-vous?
--J’en suis certain.
--Alors, docteur, je réaliserai tout: elle sera ma femme. A moins, ajouta-t-il d’une voix indécise, qu’il ne survienne des obstacles tels qu’il me faille renoncer à faire son bonheur....
Madame Lefebvre rentra.
--Elle dort, lui dit Gustave, marchez doucement... Ah! madame Lefebvre, un mot. Il est convenu entre le docteur et moi que, dès ce moment, tout le monde ici doit parler à Louise comme on parlerait à ma propre femme; dorénavant vous l’appellerez _madame_.
--Mais monsieur sait bien, dit la Lefebvre, que j’ai toujours dit _madame_ à toutes les demoiselles qu’il a eues... et cette jeune dame, je ne lui ai jamais parlé autrement, par exemple!
--Elle était trop malade pour vous entendre, madame Lefebvre; mais à présent qu’elle va mieux, elle saisira le sens de vos paroles; continuez donc à l’appeler _madame_, et, en lui parlant de moi, dites, _votre mari_.
--Je comprends: monsieur est censé le mari de madame?
--Je le suis tout-à-fait, madame Lefebvre; ne l’oubliez pas.
--Quoi! vous persistez? dit le docteur..... c’est une folie qui n’a pas de nom.
--Pour mon repos, répondit Gustave, j’ai besoin qu’elle soit heureuse. Docteur, déjeunons ensemble, voulez-vous? je vais donner ordre à mon domestique de nous servir dans l’autre chambre. Vous, ajouta-t-il en s’adressant à madame Lefebvre, après les premières paroles que vous lui aurez dites, vous viendrez nous avertir.
Le docteur et Gustave quittèrent l’appartement de la malade; bientôt ils se mirent à table. Gustave paraissait rêveur; son ami lui en fit l’observation, tout en ne lui dissimulant pas qu’il croyait savoir la cause de sa rêverie.
--Je gage que vous vous repentez déjà, lui dit-il, de l’imprudente résolution que vous venez de prendre. Gustave protesta qu’il n’en était rien. Croyez-moi, reprit le docteur, il en est temps encore, renoncez à tromper cette jeune fille, à lui mettre en tête un mariage qui n’existe pas et qui sans doute n’existera jamais; vouloir lui persuader qu’elle est votre femme, c’est plus qu’un enfantillage, c’est une faute grave. Loin de vous tirer, vous, d’embarras, elle de maladie, ce mensonge, une fois découvert, peut avoir pour tous deux des suites incalculables.
--Mais, dit Gustave en hésitant, je vous assure que j’ai réellement le dessein de l’épouser.
--Ah! dit le docteur, si sa famille, son caractère, sa fortune vous conviennent....
--Sa famille est honnête, répondit Gustave.
--Et sa fortune?
--Complètement nulle.
--Et son caractère?
--J’avoue que je ne le connais pas assez pour.....
--Permettez-moi donc, interrompit le docteur, de vous dire que, toute réflexion faite, vous n’épouserez pas cette fille. A quoi bon, alors, la flatter de l’idée d’un mariage chimérique? Pour la rendre à la santé, dites-vous? Eh! mon ami, voilà qu’elle se porte à merveille! D’ailleurs, combien se passera-t-il de jours, croyez-vous, avant qu’elle ne s’aperçoive qu’on s’est joué d’elle? Combien, pensez-vous, que va durer son illusion? cinq ou dix minutes, tout au plus: voyez donc si c’est la peine de la tromper pour si peu de temps? Pardon, mon cher Gustave, ajouta-t-il en souriant, mais, pour l’instant, ce n’est pas l’homme qui vous parle, c’est le médecin. Ne m’avez-vous pas confié la santé de votre maîtresse? Eh bien! là, sérieusement, mais très-sérieusement, comme votre ami d’abord et comme médecin ensuite, je m’oppose de tout mon pouvoir à la sottise que vous méditez, au mensonge dangereux que vous voulez faire à ma malade: je vais sonner madame Lefebvre pour lui donner contre-ordre.
--Faites, dit Gustave: je m’abandonne à vous, je ne sais que vous dire; j’ai la tête perdue.
Le docteur, fort aise d’avoir remporté cette victoire, bien que Gustave n’eût pas fait de grands efforts pour la lui disputer, se leva de table afin d’appeler au plus vite madame Lefebvre; mais, à l’instant même, celle-ci entrait dans la chambre: elle raconta que, suivant les instructions de Monsieur, voyant Louise éveillée, elle l’avait traitée comme l’épouse de M. Gustave, lui parlant de l’inquiétude de son mari, du bonheur qu’elle avait d’être sa femme, et qu’à tous ces discours Louise était restée la bouche béante et les yeux immobiles, la considérant avec une expression de surprise et de joie qu’elle n’avait jamais vue sur la figure de personne.
--Il n’est plus temps, docteur, s’écria Gustave; tout est perdu!... Qu’allons-nous faire?
La porte de la chambre où couchait la malade avait été laissée entr’ouverte par madame Lefebvre. On entendit Louise qui criait:--Gustave! Gustave!
--Le voici, madame, le voici, répondait madame Lefebvre, accourue aux cris de la malade. Venez donc, monsieur Gustave, disait-elle.
--Allons, dit le docteur, quelque chose qui arrive, mon cher, vous avouerez du moins que rien ne s’est fait par ma faute. Venez; si vous ne l’épousez pas, je ne réponds plus de sa vie.
Gustave entra à pas lents comme un criminel; mais, à la vue de Louise assise sur son lit, les cheveux épars sur ses épaules, les yeux étincelans de joie, les bras tendus vers celui qu’on lui disait être son époux, Gustave, entraîné par une force surnaturelle, se précipita vers Louise et la couvrit de caresses.
Louise, en se sentant embrasser, baiser de toutes parts, s’étonna, repoussa Gustave, et retombant la tête sur son lit, elle murmura:
--Mon Dieu! qu’est-ce donc qui m’arrive?
--Ma Louise! ma Louise!.... dit Gustave, reprends tes sens; c’est moi, ton Gustave, ton...
Le reste expira sur ses lèvres.
--Votre mari, madame, ajouta madame Lefebvre; regardez donc votre cher mari comme il vous aime!
Louise se souleva de son lit, et passant une de ses mains sur son front comme pour rappeler ses souvenirs, elle examinait tour à tour madame Lefebvre, le docteur et Gustave.
--Mon mari? dit-elle enfin.
--Oui, votre mari, madame, reprit madame Lefebvre, votre cher et bon mari qui est si triste depuis que vous êtes malade!
--Ah! mon Dieu! faites que je ne rêve pas, dit Louise en reportant ses yeux sur Gustave, qui n’osait presque plus la regarder. Mais que s’est-il donc passé? s’écria-t-elle; je ne me souviens plus de rien.... Oh! si! la mort de ma pauvre mère..... Imaginez-vous, mon ami, que je l’ai vue mourir dans mes bras, que je l’ai accompagnée jusqu’au cimetière... mais vous y étiez aussi, vous, Gustave; vous pleuriez... et moi, je n’ai pas pleuré!... Oh! c’est horrible! c’est horrible! il faut que j’aie été bien malade.
--Il est vrai que madame a fait une très-longue maladie, continua madame Lefebvre; voilà plus de six mois que madame....
--Taisez-vous donc, madame Lefebvre! dit le docteur d’une voix rude.
Madame Lefebvre stupéfaite recula de quelques pas en murmurant, et sur une nouvelle injonction de se taire, elle sortit.
Cependant Louise jetait sur Gustave un regard d’inquiétude où commençait à se mêler un peu d’effroi. Gustave détournait la tête.
--Il n’est pas possible, s’écria-t-elle, que je sois mariée! je ne me rappelle rien... rien... Ah! monsieur, dit-elle au docteur en pleurant à chaudes larmes, je vous en supplie, ne me trompez pas... Vous êtes mon médecin, n’est-ce pas? je me souviens de vous avoir vu quelquefois près de mon lit, vous vouliez me guérir...... Monsieur, au nom du ciel, dites-moi où je suis, ce que je suis... j’ai peur d’être folle.
Avant de répondre, le docteur se pencha à l’oreille de Gustave:
--Tâchez de sortir sans qu’elle vous voie, et reposez-vous sur moi du reste; je me charge de tout.
Il n’était pas difficile à Gustave de quitter la chambre sans être aperçu de Louise; car, dans cet instant, la pauvre fille, accablée de mille émotions diverses, était hors d’état de voir et d’entendre.
Au bout de quelques minutes, lorsqu’elle eut donné un libre cours à ses larmes, Louise saisit de nouveau la main du docteur, et attachant sur lui des regards empreints d’une grande tristesse:
--Monsieur, de grâce, que je sache tout... qu’est-ce qu’on a fait de moi? que m’est-il arrivé? est-ce que j’ai été folle? le suis-je encore? retrouverai-je ma raison? ne me cachez rien, je vous en conjure.
Le docteur s’assit paisiblement à côté d’elle:
--Vous n’êtes pas assez tranquille pour m’écouter sans que cela vous fasse beaucoup de mal, madame, je vous expliquerai plus tard...
--Tout de suite, monsieur, tout de suite, je le veux!
--Madame, reprit-il en souriant, vous oubliez que c’est moi qui ordonne ici: je suis votre médecin. Allons, prenez un peu de repos, et ce soir, je vous donnerai, sur votre maladie et sur la manière dont vous avez été apportée dans cette maison, tous les détails...
--Attendez, dit Louise en le regardant avec une sorte de terreur: c’était l’hiver, il faisait froid, un froid horrible! je m’assis sur une borne...
--Le froid vous engourdit, ajouta le docteur, vous tombâtes presque morte au pied de la borne, on vint me chercher pour vous donner des secours... et, vous voyant si malade et si en danger de mourir, je vous fis transporter chez moi, où depuis long-temps je vous soigne...
--Chez vous?... je suis chez vous?
--Oui, madame, entourée de tous les soins et de toutes les attentions que comportent votre position et votre sexe.
--Et ma mère! cria Louise, ma mère?..
Le docteur pencha la tête, et fit avec ses deux bras un geste de douleur.
--Ah! monsieur, dit-elle, c’est moi qui l’ai tuée! Laissez-moi mourir, je suis une malheureuse!
Tout le jour et toute la nuit qui suivit cette scène, Louise fut fort agitée. La fièvre, qui avait entièrement cédé, reprit, mais avec moins de violence que la première fois.
Le docteur enjoignit à Gustave de ne plus se montrer à la malade avant que tout péril eût cessé, avant même que la convalescence fût complète.
CHAPITRE IV.
Ce fut à de longs intervalles et par des confidences adroitement ménagées que le docteur Thévenot mit Louise au fait de toutes les circonstances qui avaient précédé son séjour _chez lui_, car il ne jugeait pas utile de la désabuser sur ce point. Lui dire qu’elle était chez Gustave, c’eût été l’alarmer sans motif. Il la laissa donc dans cette erreur, tout en lui apprenant qu’elle avait été sauvée d’une mort certaine par Gustave seul, qui, ajoutait-il, était venu le chercher en toute hâte pour soigner une jeune fille évanouie de froid au milieu de la rue; lui, docteur, avait fait transporter Louise dans sa maison, la nuit étant très-avancée, et le portier de la rue Bourbon-Villeneuve n’ayant pas voulu ouvrir. Quant à madame Drouart, on avait appris le lendemain qu’elle était morte d’une attaque d’apoplexie foudroyante, morte subitement en montant chez elle, et que telle était la raison pourquoi Louise n’avait pas vu de lumière dans leur chambre de toute la soirée; que du reste, madame Drouart, ainsi frappée à l’improviste, avait ignoré en mourant que sa fille fût absente.
Louise, comme on le pense bien, doutait un peu de la vérité de ces détails, quoiqu’au fond de l’ame elle ne fût que trop certaine de la mort de sa mère.
Par un phénomène inexplicable en tout autre convalescence, à mesure que la santé lui revenait, le cours de ses pensées prenait une teinte plus triste; le docteur, pour leur imprimer une direction moins sombre, ne voyait rien de mieux à faire que de reporter l’attention de sa malade sur Gustave, à présent le seul ami, le seul espoir de la pauvre Louise. Il insistait là-dessus: «Votre seul ami, votre seul espoir, madame.» Mais elle, chaque fois que ce nom était dit en sa présence, elle restait muette, insensible, comme s’il se fût agi d’un homme inconnu.
Il arriva pourtant qu’un jour, au nom de Gustave, à ce nom que le docteur lui répétait sans cesse, elle témoigna un vif déplaisir et se mit à fondre en larmes. Le docteur lui remontra doucement qu’elle avait tort de s’affliger, qu’elle était guérie, enfin que sa position n’avait rien de si désolant puisque Gustave l’aimait.
--Ah! monsieur, lui dit-elle, c’est affreux! vous m’avez tous bien cruellement trompée...
--Mais madame...
--_Madame_, pourquoi m’appelez-vous madame? vous m’avez dit tous que j’étais..... Allez, monsieur, je le vois, je ne suis qu’une misérable fille qui ai fait mourir ma mère... ma mère que j’ai abandonnée! et lui, à son tour, il m’abandonne... il a bien raison.
Il avait été convenu entre Gustave et le docteur que si Louise ne se souvenait pas, ne parlait pas tout d’abord du mariage dont madame Lefebvre lui avait fait précédemment le récit mensonger, on lui donnerait plus tard cette histoire comme étant le rêve de son imagination malade. Mais Louise, par son silence autant que par le peu de mots qu’elle venait de dire, prouvait de reste la fidélité de ses souvenirs où elle retrouvait Gustave accourant à sa voix et à la voix de madame Lefebvre qui s’écriait:
--Madame, voilà votre époux!
Il était aisé de voir que Louise attendait sur toute cette scène une explication d’où peut-être allait dépendre sa vie.
Le docteur, en homme prévoyant, tenait sa réponse prête. Il lui dit donc que Gustave, en effet, la regardant comme sa femme, avait voulu qu’elle fût traitée comme telle par la garde-malade et par tous les gens de la maison; qu’aux yeux de tout ce monde, ils passaient pour être mariés. Gustave, ajouta-t-il, a cru pouvoir d’autant mieux vous donner par avance le titre d’épouse, qu’à moins d’un refus positif de votre part, madame, il a dessein de vous épouser aussitôt votre entier rétablissement; je suis chargé par lui de vous demander son pardon pour un mensonge qui n’en sera plus un dès que vous le voudrez ou dès que votre mauvaise santé cessera de mettre obstacle au mariage.
Le visage de Louise s’était épanoui de bonheur, après quoi il se rembrunit peu à peu.
--Mais ma mère! s’écria-t-elle.
--Les songes de votre maladie, madame, dit le docteur, ne vous avaient malheureusement point abusée: votre mère n’existe plus.
--C’est moi qui l’ai tuée, monsieur, c’est moi!
--Je crois vous avoir déjà fait observer, madame, que l’événement arriva tout à coup, avant qu’elle se fût aperçue de votre absence.
--Puissiez-vous dire vrai, monsieur! mais êtes-vous sûr...
--De sa mort, madame?
--Ah! non pas de sa mort; qui la sait mieux que moi? mais qu’elle ait été frappée...
--D’un coup de sang, oui, madame.
--Qu’elle ait été frappée subitement, avant de rentrer chez nous?
--Dans la cour même de la maison, sur la première marche de l’escalier; c’est en cet endroit qu’on l’a trouvée étendue... Mais, madame, si vous m’en croyez, vous éloignerez de vous toutes ces pensées qui ne peuvent qu’apporter du retard à votre convalescence.
--Ma convalescence!... ah! monsieur, j’aimerais bien mieux mourir!
Le docteur employa toute sa science à faire renaître le calme en l’esprit de Louise.--Gustave vous aime, disait-il; son existence, c’est la vôtre; pensez donc à son désespoir s’il venait à vous perdre, prenez soin de votre santé pour lui, madame.