Un enfant, t. 2/3

Part 1

Chapter 13,882 wordsPublic domain

UN ENFANT.

II.

Imprimé par EVERAT, rue du Cadran, nº 16.

UN

ENFANT,

PAR

ERNEST DESPREZ.

Tome Deuxième.

PARIS.

LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN,

RUE SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS, Nº 9.

M DCCC XXXIII.

UN ENFANT.

Deuxième Partie.

CHAPITRE PREMIER.

Louise avait dit à Gustave quelles étaient ses craintes au sujet des menaces de sa mère; il est à croire même qu’elle avait exagéré les unes et les autres, afin que Gustave la rassurât par des preuves plus grandes d’amour. Mais loin d’apporter quelque repos à l’ame troublée de la pauvre fille, loin de faire naître le calme en elle, Gustave s’efforçait de l’effrayer par l’image d’un châtiment inévitable et terrible.

--Je n’ai fait qu’entrevoir votre mère, lui dit-il; et pourtant, s’il faut juger de son caractère par la sévérité des traits de son visage, je suis sûr qu’elle est impitoyable, qu’elle vous séquestrera du monde, et que demain vous partirez pour le couvent des dames Saint-Michel.

En disant cela, Gustave prit un air désespéré.

Louise, qui cherchait des consolations, étouffa ses propres craintes pour adoucir celles que Gustave paraissait avoir.

--Maman est bonne, répliqua-t-elle: il est impossible qu’elle veuille mon malheur. Puis elle ajouta en baissant la tête: Qu’ai-je à craindre, M. Gustave, s’il est vrai que vous ne me trompiez pas?

Gustave lui répondit que, douter de la sincérité de son amour, c’était lui faire une mortelle injure. Sa voix devint plus triste; il pleura presque. Louise se repentit de l’avoir affligé.

--Mais enfin, murmura-t-elle, pourquoi ne parlez-vous pas à maman? Si elle vous connaissait comme je vous connais, moi, elle serait tranquille du moins: vous lui diriez les motifs qui vous empêchent.... et....

La nuit commençait à tomber. Tout en marchant au hasard, l’un à côté de l’autre, d’un pas tantôt lent et tantôt précipité, les deux jeunes gens étaient arrivés au coin de la petite rue Saint-Roch, vers le haut bout du quartier Poissonnière. Louise s’arrêta en cet endroit, protégée par l’ombre épaisse du mur. Il ne paraissait pas que Gustave eût fait attention à ses dernières paroles, et elle reprit:

--Vous diriez à maman les motifs qui s’opposent à l’accomplissement des promesses que vous m’avez faites.

Il fallut à Louise toute l’obscurité de la nuit, tout l’entraînement d’un premier amour, tout le courage que donne une position difficile, périlleuse, et de laquelle on veut sortir à tout prix; il lui fallut peut-être encore l’air bruyant et libre des rues, pour qu’elle osât rappeler aussi franchement à Gustave ses promesses de mariage.

Elle s’attendait à une explication sincère, elle n’obtint qu’une réponse évasive.

--Certainement, lui dit-il, je dois parler à votre mère; mon projet est de la voir le plus tôt possible. Mais cela ne peut suffire: j’ai besoin du consentement de ma famille, et mon père est un homme si bizarre!.. Croiriez-vous une chose? c’est qu’il ne me laisserait épouser une femme sans fortune qu’à la seule condition....

--Quelle condition? demanda Louise avec un accent ou perçaient le trouble et le dépit.

--Rien, rien, chère amie; mon père est fou... L’idée la plus extravagante... Et cependant, ajouta-t-il à voix basse et comme s’il se parlait à lui-même, cependant je conçois sa raison; c’est assez naturel...

Il y avait dans le son de sa voix quelque chose de moqueur qui blessa profondément la sensibilité de Louise. Toute triste et tout émue, elle dégagea des mains de Gustave sa main qu’il ne pressait plus avec le même amour, et, quittant l’ombre de la muraille, elle monta la rue sans mot dire. Gustave l’atteignit rapidement.

--Me quitter déjà, Louise?

--Pensez-vous qu’il ne soit pas temps, monsieur?

--_Monsieur!_... Êtes-vous donc fâchée contre moi?... Restez encore, je vous en prie; votre maman ne doit revenir qu’à six heures, m’avez-vous dit.

--Ne faut-il pas que je sois à la maison avant elle?

Gustave tira sa montre:--Voyez, il est à peine cinq heures vingt minutes...

--Ah! mon Dieu! s’écria Louise, si maman allait être rentrée!

Cette réflexion l’épouvanta: elle se mit à marcher avec vitesse. Mais l’effroi la faisait à chaque instant chanceler sur ses jambes. Gustave vint lui offrir son bras. En ce moment, elle ne pensait même plus à Gustave; sa présence doubla pour elle l’apparence du danger: elle courut. Il courait aussi.

--Louise, Louise!

--Laissez-moi, monsieur, laissez-moi!...

En traversant la rue de Cléry, elle entendit un enfant qui demandait l’heure à la porte d’une boutique.

--Cinq heures et demie, répondit-on.

--Cinq heures et demie! répéta Louise en s’arrêtant tout à coup, cinq heures et demie!! Et elle sentit un froid aigu lui passer dans le corps, et des larmes (je ne sais quelle passion les soulevait de son cœur), des larmes lui montèrent aux yeux.

Gustave s’approcha de nouveau pour lui parler; mais en l’apercevant, elle fit un geste de désespoir:

--Ah! monsieur, lui dit-elle, vous m’avez perdue!

Cependant elle restait là, au milieu du chemin, pâle, anéantie, n’osant ni regarder, ni penser, ni avancer, ni fuir.

--N’ayez donc pas peur, lui dit Gustave, je suis certain que votre maman n’est pas encore de retour.

--Si c’était possible! s’écria Louise. Et l’espérance lui redonna des forces.

Déjà elle n’était plus qu’à vingt-cinq pas de leur maison, lorsqu’elle aperçut quelqu’un: une femme qui levait le marteau.

Louise poussa un cri. Cette femme, c’était sa mère qui rentrait. La porte se referma sur madame Drouart.

Gustave reçut Louise dans ses bras.

--Il est trop tard! murmura-t-elle. Mon Dieu, pardonnez-moi!

* * * * *

A différentes heures de la soirée, on vit errer, sous les fenêtres de la maison où logeait madame Drouart, une jeune fille constamment suivie d’un jeune homme qui lui parlait et qu’elle ne semblait pas entendre, qui la regardait et qu’elle ne paraissait pas voir.

Cette jeune fille, tantôt près de la maison, l’oreille collée contre la porte; tantôt loin de la maison, l’œil levé sur les croisées du troisième étage, ne faisait que pleurer et dire:

--Mon Dieu! la chandelle est éteinte, et ma mère est couchée! que vais-je devenir? Mon Dieu, mon Dieu, donnez-moi la force d’entrer! je veux entrer!

Mais, quand elle était proche de la maison, si la porte venait à s’ouvrir, la jeune fille se cachait dans l’ombre et fuyait le long des murs.

Mais, quand elle était éloignée de la maison, si la porte venait à s’ouvrir, la jeune fille s’avançait avec précaution, appelait tout bas sa mère et sanglotait; car, de cette maison, elle voyait sortir des figures inconnues: sa mère ne venait pas.

Vers les onze heures, toujours suivie du même jeune homme qui lui parlait sans obtenir un seul mot d’elle, la malheureuse, enfin prête à entrer, leva le marteau d’une main tremblante... Le coup fut timide, sonore à peine. La porte ne s’ouvrit point.

Elle en fut presque contente; qu’aurait-elle dit au portier? qu’aurait-elle dit à sa mère?

Elle s’assit sur une borne à côté de la porte. Le froid était vif; elle n’avait pas pris de nourriture depuis le matin. Elle frissonnait de tous ses membres.

--Louise, vous allez passer là toute la nuit?

--Oui, monsieur.

--Quel enfantillage! Venez avec moi plutôt.

Elle ne répondit rien.

--Les passans s’arrêtent pour nous regarder. C’est fort ridicule. Voulez-vous venir, oui ou non? moi, je m’en vais.

Rien n’indiqua qu’elle le comprît. Sa tête restait penchée sur sa poitrine.

--Ma Louise, écoute ton Gustave...

Même immobilité et même silence.

--Ma foi! murmura Gustave, qu’elle couche là si c’est sa fantaisie; quant à moi, puisqu’elle s’y obstine, je pars. Le diable m’emporte si cette fille n’est pas un peu folle!

Avant de la quitter, il lui parla long-temps encore, mais inutilement; il s’éloigna à pas lents, détournant la tête pour voir si elle ne le regarderait pas s’en aller.

Mais elle conservait la même attitude. Gustave revint sur ses pas.

--Je ne peux pourtant pas, se dit-il, la laisser au milieu de la rue. Puisqu’elle refuse de m’accompagner chez moi, que du moins elle rentre chez elle. Je vais frapper, il faudra bien qu’on lui ouvre.

Il frappa: Louise dressa la tête. Il frappa plus fort: Louise se leva debout. La porte s’ouvrit: Louise prit la fuite.

Comme elle était déjà loin, Gustave impatienté ramena la porte à lui et la referma.

Après quoi il se mit à courir pour rejoindre Louise; mais en entendant des pas précipités derrière elle, Louise redoubla de vitesse, et disparut au détour d’une rue voisine.

* * * * *

C’était vers le milieu de la nuit; le froid devenait excessif. Un homme, qui passait rue Bourbon-Villeneuve, voyant une jeune fille assise sur une borne, s’approcha d’elle, et, la croyant endormie, il la dépouilla de son bonnet et de son schall.

--Que j’ai froid! dit Louise, je me sens mourir!..

Comme elle tombait sur le pavé, elle pensa que sa mère, en la trouvant morte le lendemain matin au pied de leur maison, comprendrait qu’elle n’avait pas été coupable.

Environ sur les deux heures, Gustave, inquiet, revint pour savoir ce que Louise était devenue. Son œil chercha de loin sur la borne, il n’aperçut rien. Sans doute, elle est rentrée, pensa-t-il.

Il regarda de plus près, et vit Louise étendue devant la porte. Il lui toucha la figure, elle était glacée; il lui posa la main sur le cœur, il battait encore.

Un fiacre vint à passer.

--Où allez-vous? demanda Gustave.

--Rue Poissonnière, maison du notaire, répondit le cocher: je stationne là; on donne un bal.

--Pouvez-vous conduire cette jeune fille rue Montmartre?

--Tout de suite.

Et il descendit de son siége. Gustave l’aida à porter Louise dans le fiacre. Cependant le cocher ne put retenir une exclamation d’étonnement à la vue de cette femme transie de froid, n’ayant ni bonnet ni schall.

--Je la connais, dit Gustave; je ne sais comment elle se trouve en cet état à une pareille heure; il faut qu’elle ait été volée, frappée peut-être, et elle se sera évanouie... Pauvre créature! c’est une bonne œuvre que de la ramener chez elle.

Il lui ordonna de conduire ses chevaux le plus doucement possible, au pas. Le cocher obéit. Parvenu au haut de la rue Montmartre, Gustave lui fit signe d’arrêter.

La maison devant laquelle ils se trouvaient avait pour entrée une petite porte bâtarde. Ce n’était pas là la demeure de Gustave, mais il y régalait ses amis, et quelquefois il y logeait ses maîtresses.

Il court prévenir le portier, à qui il donne cinq francs, comme indemnité de son sommeil interrompu, bien que le bonhomme ne dormît pas, car Gustave lui avait expressément recommandé de l’attendre une partie de la nuit. Gustave espérait sans doute rentrer avec une femme; et sans doute cette femme était Louise... On la descendit de voiture. Elle commençait à donner quelques signes d’existence; mais l’engourdissement causé par le froid suspendait encore l’usage de sa raison.

A l’aide de son domestique, qui l’attendait aussi, et du portier, qui souriait en disant que monsieur avait fait faire un peu trop copieusement _les Rois_ à cette demoiselle, Gustave transporta Louise jusqu’au premier étage.

--Déposez-la doucement sur le canapé, prenez garde de lui faire mal... Prosper, dit-il ensuite à son domestique, il faut vite aller chercher le docteur Thévenot. Qu’il se lève et vienne sur-le-champ, entendez-vous? Puis, se tournant vers le portier:--Vous, bassinez ce lit, et de bon matin, sur les six ou sept heures, courez dire à madame Lefebvre qu’on a besoin d’elle ici pour femme de chambre.

CHAPITRE II.

Le lendemain de cet événement, Gustave et son ami le docteur Thévenot causaient bas dans une pièce voisine de l’appartement de la malade. Le docteur, homme de trente-six ans environ, riche, moins occupé de son art que de ses plaisirs, peu croyant en sa médecine, peu croyant en quelque chose que ce soit, accueillait par un sourire légèrement moqueur les protestations de Gustave en ce qui regardait la vertu de Louise.

--Je vous assure, mon cher, disait Gustave, que cette jeune fille est sage dans l’acception la plus complète du mot; si elle est aujourd’hui chez moi, il n’y a rien de sa faute: je ne connais rien de plus pur et de plus innocent qu’elle. Je ne l’ai pas même embrassée deux fois.

--Depuis qu’elle est chez vous, je le crois bien: elle n’a cessé d’avoir le transport. Mais auparavant?

--Auparavant comme depuis, docteur. Ne vous ai-je pas raconté déjà où je l’ai connue, où je l’ai laissée, où je l’ai retrouvée, et à la suite de quelle aventure je l’ai fait transporter chez moi, à son insu, évanouie?

--Voyons, Gustave, ne plaisantez pas. Que diable, ce n’est pas à moi qu’il faut conter des histoires aussi folles! Une amourette ne ressemble pas tout-à-fait à une aventure de roman, mon ami! dans la vie telle que je la connais, les jeunes filles de l’âge de la vôtre ne s’évanouissent pas de froid, à deux heures de la nuit, devant la porte de leur mère.

--Ne l’avez-vous pas trouvée glacée, lorsque vous êtes venu hier au matin?

--Je l’ai trouvée brûlante.

--Vous êtes insupportable... chut! je crois qu’elle parle...

Gustave, marchant sur la pointe du pied, entr’ouvrit avec précaution la porte de la chambre où Louise était couchée...... il revint avec tous les signes de l’abattement sur son visage.

--Elle pleure et appelle sa mère, dit-il.

Le docteur sourit.

--C’est le délire de la fièvre, mon cher Gustave: dans son bon sens, ce n’est pas le nom de sa mère qu’elle prononcerait... Du reste, ajouta-t-il, je puis vous certifier que votre Louise ne pleure pas du tout, elle est trop malade pour cela.

Gustave hocha la tête tristement.

--Ecoutez-moi bien, docteur: j’ai fait une folie dont j’ai grand peur de me repentir; si cette jeune fille venait à mourir ici?

--Bah!... pour une fièvre?

--Je vous avoue que ce serait horrible.

--Sans doute; mais quelle apparence? elle est jeune, et la nature est bien forte à son âge.

--Dieu vous entende! mais, quoi qu’il arrive, ma position n’a rien de fort rassurant. Je suppose que demain ou après elle se porte mieux, qu’elle ait repris ses sens, elle me demandera où est sa mère.... alors que lui dirai-je?

--Ce que vous aura dit madame Lefebvre. Ne venez-vous pas de l’envoyer rue Bourbon-Villeneuve pour savoir des nouvelles de cette mère?

--C’est vrai. Oh! comme il me tarde que cette femme Lefebvre soit revenue! vous ne pouvez vous faire une idée, mon ami, de l’inquiétude où tout ceci me jette! Quelle sottise d’avoir fait porter chez moi une jeune fille...

--Chez vous? non pas, puisque vous demeurez chez votre père.

--Qu’importe. Ici, ne suis-je pas encore chez moi?..... Fou! fou que j’ai été!

--Je ne comprends rien à votre désespoir, mon cher Gustave; si vous aimez cette jeune fille, qu’est-ce qui peut donc vous causer tant de peine?

--Mais je ne l’aime pas le moins du monde.

--Sérieusement?.. alors de quoi vous embarrassez-vous? Quand elle sera rétablie, vous la renverrez avec quelques billets de banque, ou bien vous la laisserez ici dans ses meubles. Je ne vois pas qu’il y ait tant à se désoler.

--Pensez donc, mon cher, que ce n’est pas une fille entretenue... C’est une demoiselle bien élevée, qui a des parens...

--Diable!... Eh bien! mettons les choses au pis: que peut-on vous dire? elle m’a tout l’air d’être majeure, et elle est votre maîtresse.

--Je me tue à vous répéter que non.

--Plaisanterie à part?

--Je vous en donne ma parole d’honneur.

--C’est incroyable. Alors, comment se trouve-t-elle couchée dans votre chambre?

--Vous ne voulez pas comprendre que c’est le hasard, la pitié, je ne sais quoi, qui m’a fait faire cette belle extravagance.

--Pardieu, je ne croirai jamais que vous ayez conduit chez vous une jeune fille que vous ne connaissiez pas, que vous n’aimiez pas, qui ne vous aimait pas, qui ne consentait pas à vous suivre!

--Quel homme vous faites! puisque je vous dis qu’elle était évanouie au milieu de la rue...

--A deux heures du matin?

--Oui.

--Par quel motif?

--Par le motif qu’elle avait faim, qu’elle avait froid, qu’elle avait peur.

--Il y a des choses fort extraordinaires dans la vie.

--Par malheur, ces choses-là n’arrivent qu’à moi.

--C’est ce que j’allais vous dire.

Gustave regarda le docteur fixement.

--N’entendez-vous pas du bruit dans sa chambre? elle appelle encore.

Le docteur passa dans l’appartement de la malade; il y resta quelques minutes, puis reparaissant avec un visage tranquille:

--Elle a un peu d’agitation; c’est l’effet de la fièvre: mais la sueur commence, le pouls devient plus souple, bientôt elle sera plus calme.

--Vous me l’assurez?

--Non, mais je l’espère. En attendant, mon cher ami, voudriez-vous m’expliquer, d’une manière intelligible et précise, la nature de vos liaisons avec cette jeune demoiselle? j’en ferai le sujet de mes études et mon profit. Je suis prêt à vous donner une attention sérieuse.

--Je vous ai déjà dit trois ou quatre fois, reprit Gustave, l’origine de cette espèce d’intrigue qui ne ressemble nullement à de l’amour. J’ai vu Louise à Saint-Denis dans sa pension, et je lui ai fait la cour, parce que je me suis aperçu qu’elle ne demandait pas mieux: la jeune personne est un peu coquette.

--Vous prétendiez tout à l’heure qu’elle était si sage.

--Mais certainement, mon cher! vous ne connaissez pas les femmes. La coquetterie chez une jeune fille, ce n’est autre chose que l’envie de plaire, d’être trouvée belle; et chez les plus sages, cette envie-là perce dans tous leurs mouvemens.

--Plus ou moins.

--Oui. Je lui fis donc la cour par désœuvrement, par bonté d’ame, plutôt pour lui être agréable que pour me faire plaisir à moi-même; car cela m’était presque indifférent, je vous jure. D’ailleurs je ne sais rien de plus ridicule que de filer ce qu’on appelle le _parfait amour_; c’est l’occupation des tout jeunes gens ou des imbéciles. Cependant je lui écrivais tous les quinze jours, et je la voyais une fois par semaine. Ce manége dura six mois peut-être, je ne m’en souviens plus au juste. Un matin, oh! bien long-temps après tout cela, Alfred Duroc et Eugène d’Arbouvert, que vous connaissez tous deux, s’étaient rencontrés avec moi au Café de Paris. Nous déjeunions ensemble. La conversation venait de prendre une tournure philosophique: Eugène ou Alfred, je ne me rappelle plus lequel des deux, raconte l’histoire d’un avoué....

--Quelle est cette histoire?

--Je vous la dirai plus tard; elle est assez curieuse: les avoués ont quelquefois des idées de génie. L’idée du papa Rouvrard me mit en tête un projet à peu près semblable au sien, mais meilleur cependant, et auquel je m’étonnai de n’avoir pas songé plus tôt, moi qui déteste le mariage de tout mon cœur, et qui ne comprends pas qu’une femme et un homme s’épousent pour le seul plaisir d’être mari et femme. Franchement, docteur, n’êtes-vous pas de mon avis, que le but unique du mariage, c’est d’avoir un enfant?

--Mais, dit le docteur, je ne sais pas trop...

--Eh bien! je le sais, moi, continua Gustave; j’ai réfléchi là-dessus fort long-temps, et mon grand chagrin était que, nous autres hommes, nous fussions obligés à devenir maris pour devenir pères. L’état de société où nous vivons n’a pas le sens commun; voyez-vous la nécessité d’être mari, vous?

--Pas plus que je ne vois la nécessité d’être père, dit le docteur.

--Oh! répliqua Gustave, la différence est grande pourtant! Enfin, dit-il en riant, j’aurais peut-être fait comme tout le monde, et mes idées sur les enfans nés hors mariage eussent changé avec l’âge, si, au milieu de ma haine pour l’union conjugale, ne fût venue tomber à l’improviste l’histoire de cet avoué, laquelle m’ouvrit un nouveau moyen pour accomplir la charge de paternité que la nature nous impose. Toutefois, je résolus de m’y prendre plus adroitement que M. Rouvrard.

--Et comment s’y prit M. Rouvrard? demanda le docteur.

--Fort mal, mon ami.

--Bref, quelle était sa fantaisie?

--Une véritable fantaisie de garçon, docteur, un de ces projets bizarres qui nous viennent en tête, on ne sait trop comment, et dont nous espérons des merveilles on ne sait trop pourquoi. Donc, excité par l’exemple de Rouvrard, et voulant mieux faire que lui, je me mis à la recherche d’une petite grisette qui pût me rendre père sans qu’elle s’en doutât le moins du monde.

--Qui vous rendit père à son insu? ceci est fort.

--C’est comme cela, docteur; je vous donnerai quelque jour aussi l’explication de cette énigme. Comme je vous le disais, sortant de table et, je crois même, la tête un peu échauffée de vin de Champagne, j’étais occupé à chercher une grisette à travers les rues qui avoisinent le quartier Saint-Denis, lorsque par hasard, tout à coup, je rencontre Louise, ma jeune coquette de la pension: elle me reconnaît, je lui parle. A son costume, je juge qu’elle n’est pas riche; à son langage, qu’elle est encore innocente. Je lui rappelle nos amours, je lui fais des contes, je lui persuade que je suis fou d’elle. Je ne vous assure pas que mon projet fût d’en faire l’héroïne de ma fantaisie de garçon: c’est peut-être cela, c’est peut-être autre chose; je n’ai pas encore eu le temps de m’en rendre bien compte. Quoi qu’il en soit, je lui montre une passion si grande, je la poursuis tellement de mes soupirs, qu’elle consent à me donner un rendez-vous: Nous voilà sur le pied de gens qui s’adorent. Mais le malheur veut qu’elle ait une mère, qu’elle ne puisse sortir que rarement, que bientôt elle ne puisse plus sortir du tout, surveillée par la maman qui a deviné l’intrigue: je me pique au jeu, et à force de m’occuper de cette petite, de la voir à la dérobée, de lui écrire, je commence à devenir....

--Amoureux d’elle?

--Non, mais quelque chose d’approchant. Alors mes idées prennent une forme plus précise, je sais ce que je veux: la dédommager de la captivité qu’elle endure à cause de moi, la rendre heureuse et en faire sérieusement ma maîtresse.

--Rien de plus naturel, dit le docteur.

--Oui, mais écoutez; voici qui l’est moins, ajouta Gustave. Est-ce qu’elle ne se persuade pas que j’ai envie de l’épouser?.. Je n’ose lui dire que son imagination l’abuse, qu’elle s’aveugle: c’eût été tout perdre. Je prends des détours, j’esquive l’explication à l’aide de mille prétextes. Enfin, voyant qu’elle s’entête à me croire assez fou pour l’épouser, convaincu que je n’obtiendrais rien que par devant monsieur le maire, j’allais franchement la planter là, lorsque, par un enchaînement d’événemens déplorables, un rendez-vous, le dernier que je me promettais d’avoir avec elle, la jette, malgré moi, malgré elle, dans cette chambre où j’aurais désiré qu’elle ne vînt jamais, à moins d’y entrer volontairement et avec le titre de ma maîtresse. Car, voyez-vous, docteur, moi, c’est par horreur de toute espèce de tourment, d’esclavage, que je ne me marie pas. Je ne veux dans l’amour qu’une liaison amusante, légère; pour maîtresse, je ne veux qu’une femme libre, aussi facile à quitter qu’elle a été facile à prendre.

--Mais, encore une fois, comment se trouve-t-elle chez vous? demanda le docteur.

--C’est arrivé le plus malheureusement du monde: sa mère était sortie...

Le bruit, quoique timide, de la porte d’entrée qui s’ouvrait, empêcha Gustave de continuer sa phrase. Il s’arrêta pour écouter, et reconnaissant les pas de madame Lefebvre, il courut au devant d’elle. Le docteur Thévenot le suivit de près.

Madame Lefebvre, ainsi qu’on a pu s’en douter, était une de ces femmes accommodantes qui se prêtent à tout faire, pourvu qu’on les paie. Elle avait sa chambre en ville, chambre à elle, meublée fort proprement, qu’elle quittait toutes les fois qu’on réclamait ses soins dans quelque maison riche ou pauvre, pour une heure comme pour huit jours, pour un mois comme pour six; là garde-malade, ici entremetteuse d’amour, là cuisinière, ici femme de chambre, madame Lefebvre occupait, à divers intervalles, ce dernier emploi auprès des maîtresses que Gustave logeait rue Montmartre pour les aimer, cinq ou six semaines plus ou moins.