Part 3
Elle demeurait indifférente et froide à ces raisons. Le docteur quitta l’appartement. Gustave, qui l’attendait dans une chambre voisine, tout en lui demandant avec intérêt des nouvelles de la malade, parut prendre plus d’intérêt encore à connaître les détails de leur entretien.
--Se souvient-elle de l’histoire qu’on lui a faite sur notre prétendu mariage, docteur?
--Comme vous et moi, répondit le médecin; ce n’était guère possible autrement, mais j’ai paré le coup ainsi que nous en étions convenus à l’avance, et à présent elle me semble un peu plus calme.
--Vous a-t-elle manifesté quelque désir de me voir? elle doit être fort surprise que je ne sois pas près d’elle.
--Non, elle s’imagine être chez moi; elle ne peut trouver étonnant que vous n’y soyez pas à toute minute.
--C’est qu’elle ne m’a pas aperçu depuis long-temps.
--Je le sais bien; mais peut-être n’ose-t-elle pas me dire à moi qu’elle voudrait vous voir... Et puis la mort de sa mère la distrait de tout autre chose: c’est une pensée qui la poursuit sans relâche.
Gustave soupira. Pauvre fille! dit-il; je suis bien coupable envers elle, docteur; comment la dédommager de tant de maux? Heureusement que je vous ai là, mon cher Thévenot; vous êtes mon ami, mon ami sincère, vous?..... je vous en remercie mille fois: vous me conseillerez, vous me guiderez...
--Savez-vous, Gustave, interrompit le docteur, que, par dévouement pour vous, mon ami, je joue là un rôle très-fatigant d’abord, et très-peu moral ensuite? Ce n’est ni un reproche que je me fais, ni un reproche que je veux vous faire; mais le diable m’emporte si de temps en temps je ne me dis pas: J’ai tort de me fourrer là dedans, moi! qu’est-ce que tout cela me fait?
--Ah! Thévenot.... pouvez-vous? moi, votre ami, enfin!
--Il faut que je le sois sérieusement, je vous jure, pour vous tirer d’embarras à ce prix, pour vous empêcher de faire une sottise en vous aidant à tromper cette petite.
--Mais je ne la trompe pas, docteur; je veux la rendre heureuse, au contraire.
--Ma foi, si vous voulez que je vous parle franchement, ce serait un meurtre; elle m’intéresse on ne peut davantage. Ce n’est pas du tout ce que je croyais; je suis presque certain maintenant qu’elle est sage, pleine de bons sentimens... A-t-elle été bien élevée?
--Dans la maison royale de Saint-Denis.
--Oui, je me rappelle... Eh bien! vraiment, si j’étais sûr que vous ne vous en repentissiez pas plus tard, si elle avait une famille présentable, un peu de fortune, quelque chose, je vous dirais: Finissez-en et épousez-la. Mais je vous entends d’ici, une difficulté vous arrête: la connaissance de son caractère. Je sais bien... c’est là le point essentiel pour le bonheur du ménage.
--Sans doute.... son caractère.
--Elle a l’air pourtant d’une assez bonne petite femme.
--On ne se marie pas avec l’air, mon cher ami; il faut connaître le fond, la réalité.
--Oh! vous avez tout le temps pour cela, elle ne s’attend pas à ce que vous l’épousiez demain; on peut trouver mille prétextes pour traîner la conclusion en longueur. Dans l’intervalle, on étudie la femme, on la voit venir.
--Vous ne réfléchissez pas à une chose, mon cher docteur, reprit Gustave avec un léger mouvement d’impatience, c’est qu’aujourd’hui, moins que jamais, je puis connaître le caractère de Louise: toute fille qui songe à se faire épouser déguise avec soin ses défauts: l’ange d’avant le mariage est souvent un démon après.
--Bah! dit le docteur en riant, vous avez trop mauvaise opinion des femmes, elles ne sont pas si diables que vous le croyez. Enfin, ajouta-t-il, prenez que je n’aie rien dit; mais, si cela vous est possible, tâchez de rendre cette petite heureuse, elle mérite vraiment que vous fassiez quelque chose pour elle. Adieu, j’ai acheté des rentes hier, et je m’en vais faire un tour à la Bourse. Je vous reverrai demain.
Gustave, resté seul, pensa que Louise était digne de l’intérêt de tous les hommes, puisque le docteur Thévenot lui-même, qui, de sa vie, ne s’était apitoyé sur les malheurs d’aucune femme, se montrait sensible à la position déplorable de la pauvre fille. Oh! oui, dit-il, je l’aime, et si je ne me marie pas avec elle, du moins n’en épouserai-je jamais une autre; je lui donnerai tout mon bien, je ferai sa fortune.
Le lendemain, Louise, qui allait de mieux en mieux, qui commençait à parler moins souvent de sa mère que de Gustave, laissa percer, dans ses conversations avec le docteur, quelques doutes chagrins relativement à ce qui lui avait été dit sur son futur mariage; car elle n’apercevait autour d’elle que le docteur ou madame Lefebvre: Gustave restait invisible.
Le docteur, la jugeant assez bien portante pour ne souffrir en rien des émotions que produirait en elle une entrevue si long-temps, si secrètement désirée, céda enfin à ses timides sollicitations: Gustave et Louise se trouvèrent en présence.
Nous n’entrerons dans aucun détail des choses qu’ils se dirent alors: c’étaient des paroles mêlées de reproches et de larmes, mêlées de honte et de caresses. Les reproches, ce fut Gustave qui se les fit à haute voix, les larmes, ce fut Louise qui les répandit en silence. Le lecteur peut aisément se figurer la scène. Quant à nous, nous avons hâte de quitter la prétendue maison du docteur, d’en faire sortir nos deux principaux personnages, qui ne l’habitèrent pas plus d’un mois encore.
Mais, avant de quitter le logement de la rue Montmartre, jetons un rapide coup d’œil sur ce qui s’y passa.
Du jour où l’entrevue dont nous venons de parler eut lieu, Louise et Gustave se séparèrent à peine: Louise pleine de confiance dans les promesses de Gustave, Gustave s’inquiétant peu de savoir s’il tiendrait ou ne tiendrait pas ses promesses; Louise n’écoutant plus que son cœur, Gustave n’écoutant que l’amour qui le poussait dans les bras de Louise, tous deux, ils ne tardèrent pas à oublier, l’une cette pudique vertu qui est la seule fortune des jeunes filles, l’autre ces lois d’honneur qui ne veulent pas qu’un homme abuse d’une vierge, parce que l’amour l’a laissée sans défense.
Il est vrai que Louise fut excusable en ce sens qu’elle voyait en Gustave son futur époux.
Nous ne savons s’il conviendrait de faire valoir en faveur de Gustave la même excuse.--Peut-être.
Un scrupule, fondé sur un motif assez louable, avait empêché Gustave d’apprendre à Louise que cet appartement où elle logeait avec madame Lefebvre n’appartenait pas au docteur: il ne voulait pas qu’elle pût accuser celui-ci de l’avoir trompée. Il persista donc à lui dire qu’ils habitaient chez son ami Thévenot, lequel, disait-il, tenait quelques logemens dans cette maison, à la disposition de ses malades.
C’est pourquoi Louise étant parfaitement rétablie, Gustave lui fit observer combien il devenait peu convenable de rester plus long-temps chez le docteur; aussi lui annonça-t-il bientôt et leur changement de domicile, et leur installation prochaine dans un appartement du faubourg Saint-Germain.
Le jour du déménagement venu, tous deux, après avoir remercié le docteur, après l’avoir fortement engagé à leur faire de fréquentes visites, se rendirent rue du Colombier, nº... madame Lefebvre les suivit.
En passant les ponts, Louise, le cœur serré de tristesse, ne put s’empêcher de faire cette réflexion, qu’elle s’en allait demeurer bien loin de la rue et de la maison où était morte sa mère.
CHAPITRE V.
Les parties de campagne, les spectacles, les riches toilettes, c’est avec quoi Gustave essayait de combattre la mélancolie profonde de sa maîtresse; mais en vain l’entourait-il de ce bonheur frivole où se complaisent la plupart des femmes; en vain rehaussait-il sa beauté par l’éclat de la parure; en vain l’entraînait-il au bal, à ces fêtes bruyantes dont Paris est si prodigue, Louise ne paraissait prendre aucun plaisir à tout cela; le plus souvent même, elle refusait obstinément de quitter la chambre, sous prétexte qu’une _demoiselle_ (et elle appuyait sur ce mot, bien qu’il la fît rougir de honte) ne devait pas se montrer en public avec un jeune homme. A cette raison elle en ajoutait une autre, c’est que la mort récente de sa mère lui ordonnait de garder le deuil et la retraite.
Les jours où Louise faisait ces objections, Gustave, avec toutes les apparences de la mauvaise humeur, quittait la chambre pour n’y rentrer que le soir fort tard, et quelquefois même pour n’y rentrer que le lendemain au matin, circonstance qui se présentait rarement, il faut le dire, car, les nuits où Gustave ne revenait pas, Louise les passait à veiller sur une chaise.
Alors, au retour de Gustave, c’étaient de part et d’autre des reproches qui se terminaient toujours par une promesse mutuelle de se rendre heureux, promesse que tous deux cependant ne tardaient pas à oublier, Louise en pleurant aux bras de Gustave, Gustave en s’arrachant des bras de Louise.
Gustave, ainsi que la plupart des hommes, supportait impatiemment que sa maîtresse fût triste; il ne lui avait pas caché combien ses pleurs lui déplaisaient, l’irritaient même; et Louise, tout en se reconnaissant coupable de tristesse, ne pouvait avoir assez d’empire sur elle pour faire éclater une joie qui n’était pas dans son cœur.
La cause de sa mélancolie, il ne faudrait pas la chercher dans l’abandon où Gustave la laissait une ou deux nuits par semaine; elle était très-convaincue que les heures passées loin d’elle, Gustave les passait chez son père, où il avait un appartement. Ces absences, quelque longues qu’elles fussent, ne causaient donc pas son chagrin; ce qui l’excitait outre mesure, après la pensée de la mort de sa mère, c’était le silence de Gustave sur leur prochain mariage.
Elle n’attendait qu’un seul mot pour sourire de bonheur; elle l’attendait, et Gustave ne le disait pas.
Sa résolution était prise de ne point aborder cette question la première: s’il ne m’en parle jamais, se dit-elle, je ne lui en parlerai jamais non plus; mais je le quitterai.
Du jour où elle se dit cela, Louise accorda, par la pensée, un mois tout entier à Gustave pour expliquer enfin ses intentions. Jusque-là elle se promit de lui refuser ces marques intimes d’amour qu’elle lui avait si imprudemment données, pour la première fois, dans la maison de la rue Montmartre.
--Toutefois, se dit-elle, je serai gaie et je paraîtrai heureuse, afin qu’il m’aime davantage.
En effet, dès ce jour-là, Louise, forte de sa résolution, ne montra plus que par rares intervalles ce front triste qui déplaisait tant à Gustave; et lui, la voyant sourire, il lui prodigua mille caresses, mais des caresses pudiques: Louise n’en voulait plus souffrir d’autres.
Tout d’abord, Gustave traita de caprice l’obstacle qu’elle opposait à ses désirs; puis, cet obstacle se renouvelant sans cesse et plus violent à mesure qu’il s’efforçait de le rompre, il ne sut qu’en penser.
Un soir que Louise s’était sentie prête à céder, à demi vaincue par les baisers de son amant, elle s’effraya d’avoir été si proche de sa chute, et pour éviter tout péril à l’avenir, elle résolut de refuser encore à Gustave la caresse la plus innocente.
Cependant Gustave ne concevait rien à cette fantaisie; après d’inutiles tentatives pour obtenir de Louise, ne fût-ce qu’un baiser sur la joue, il l’accusa de coquetterie, car il voyait percer un sourire à travers l’obstination de ses refus.
--C’est un calcul de sa part, pensa-t-il, je ne suis pas dupe de son manége. Laissons-la faire; quand elle verra que je ne lui demande plus ses baisers, elle viendra me les offrir.
Alors Gustave montra autant d’indifférence qu’il avait montré d’amour.
Louise retomba dans sa première tristesse.
L’époque fixée par elle pour quitter Gustave, au cas où il ne lui aurait pas parlé de leur mariage, cette époque, disons-nous, s’avançait rapidement. Chaque minute, chaque heure qui rapprochait Louise du jour fatal, semblait lui ôter une année de son existence; elle pâlissait et faiblissait comme quelqu’un qui va mourir.
--Le quitter! murmurait-elle; mais, mon Dieu! où irai-je? que deviendrai-je? et pourtant dois-je rester avec lui, puisqu’il ne m’épouse pas?.. Est-ce que je veux, est-ce que je peux être sa maîtresse?...
Ce ne fut pas sans une lutte violente entre son amour et sa fierté que Louise put se décider à l’accomplissement de son dessein.
La pensée de se tuer lui vint; mais elle la repoussa avec effroi: elle ne sentait pas en elle assez de courage pour le suicide.
Pourtant, après avoir quitté Gustave, il fallait savoir que faire et que devenir. Une fois dans la rue, qui prendrait pitié d’elle? Travailler? mais quel métier a-t-elle appris? aucun. Elle est propre tout au plus à faire quelques ouvrages futiles de femme, sorte de talent à l’aide duquel on ne peut gagner sa vie.
Ces pensées la tourmentent, l’effraient, et cependant l’honneur lui fait une loi de ne pas demeurer plus long-temps avec Gustave. Parce qu’elle a été coupable un mois ou deux, est-ce une raison pour être coupable toujours?
--Demain, dit-elle en pleurant, demain je l’abandonne; il le faut. Mais que deviendrai-je demain?...
La veille au soir du jour fixé pour sa fuite, Louise s’habille de ses vêtemens les plus modestes; autant que possible, elle veut reprendre l’apparence de son ancienne fortune. Gustave est absent depuis le matin, personne ne s’oppose à ce qu’elle sorte; d’ailleurs elle sort si rarement qu’une fois par hasard il lui est bien permis de quitter la chambre: Gustave lui-même ne l’a-t-il pas souvent engagée à se distraire par quelques promenades au dehors?
Mais sa toilette est au moins extraordinaire; madame Lefebvre lui en fait la remarque.
--Est-ce que madame va se promener avec ce bonnet et cette petite robe de drap? demanda-t-elle.
--Oui, madame Lefebvre.
--Madame sort seule, à sept heures du soir?
--Toute seule.
--Comme il plaira à madame, réplique la Lefebvre; mais, quant à ce qui est de sa toilette je me permettrai de lui dire que, pour une dame comme elle, un bonnet ce n’est guère distingué.
Louise ne répondit rien. Prête à ouvrir la porte, des larmes roulèrent sur ses joues; elle se hâta de les essuyer. Madame Lefebvre aperçut ce mouvement. Il faut qu’il y ait quelque chose là-dessous, se dit-elle: madame qui ne sort jamais, qui aujourd’hui s’habille d’une si drôle de manière, madame qui pleure en s’en allant.... ce n’est pas naturel. Si elle allait ne pas revenir? monsieur ferait un beau train!... Et moi donc! quand elle serait partie, adieu les gages!.... Ma foi! on ne m’a pas défendu de la laisser sortir, mais on ne m’a pas défendu non plus de la suivre... Voyons un peu: c’est que je ne me soucie pas de perdre ma place...
Tout en disant cela, elle écoutait les pas de Louise qui descendait l’escalier, et elle descendait elle-même à petit bruit.
--Elle ne s’apercevra pas que je la suis, pensa madame Lefebvre; voilà le soir qui vient. Et puis, si elle tourne la tête de mon côté, je me cacherai derrière les voitures ou dans l’enfoncement des portes cochères.
Tout d’abord, Louise aurait eu grand’peine à se rendre compte du motif qui la faisait sortir en ce moment, puisque le lendemain seulement devait être le jour de sa séparation d’avec Gustave. Elle n’a pas le dessein de le quitter aujourd’hui: pourquoi donc va-t-elle ainsi par les rues?
Tout laisse croire que c’est pour s’essayer à être seule; c’est un premier pas qui doit l’affermir dans sa fuite prochaine; elle veut s’accoutumer à la solitude, se familiariser d’avance avec l’abandon...
Chemin faisant, elle s’efforce d’oublier qu’elle rentrera chez Gustave ce soir même; elle veut se persuader, quoiqu’elle sache bien le contraire, qu’elle vient de le quitter pour toujours, qu’elle ne le reverra plus. Elle avance sa vie de vingt-quatre heures, se met dès à présent et par la pensée dans la position où elle sera demain; puis elle se demande: à quelle porte frapper?
Nous l’avons dit, c’est une séparation d’essai.
Arrivée rue de Bussi, elle regarde de tous côtés, indécise sur la route qu’elle doit suivre; elle ignore où elle est et vers quel but elle marche.
Elle cherche des yeux, et, apercevant un commissionnaire, elle va droit à lui, et s’arrête pour le questionner.... sur quoi? sur le chemin qu’il lui faut prendre. Mais en quel lieu se rend-elle?
Le commissionnaire, étonné du silence de cette femme qui s’est approchée pour lui parler sans doute, et qui cependant ne prononce pas un mot, lui dit:
--Mademoiselle a une commission à faire?
--Où suis-je, monsieur?
--Rue de Bussi, mademoiselle.
--Est-ce loin de la rue Saint-Denis? demande Louise qui naturellement pense à son ancien quartier, peut-être à son ancienne demeure.
Le commissionnaire, supposant que Louise se rend en effet au quartier Saint-Denis, lui enseigne son chemin par la rue Dauphine, le Pont-Neuf, rue de la Monnaie, etc.
Louise le remercie, et, tournant la rue Dauphine, elle suit la route qu’on vient de lui indiquer; bientôt il lui semble que c’est vraiment dans le quartier Saint-Denis qu’elle allait, tout proche de la rue Bourbon-Villeneuve.
--Où diantre court-elle comme ça? se dit madame Lefebvre: la voilà qui passe la Pointe-Saint-Eustache, qui monte la rue Mauconseil....... Est-ce qu’elle compte aller de ce train-là bien long-temps? je suis rompue.
Ce n’est pas que Louise marchât bien vite; mais le trajet parcouru par elle devait paraître un peu long aux quarante et quelques années de la grosse femme de chambre.
Par bonheur pour celle-ci, Louise, parvenue à la hauteur de la rue du Petit-Carreau, commence à ralentir sa marche; elle examine avec crainte les passans, elle entre timidement dans la rue Bourbon-Villeneuve.
Comme dans cette soirée où elle n’osait plus rentrer chez sa mère, elle regarde de loin leurs fenêtres; à ces fenêtres, elle n’aperçoit rien, ni rideaux, ni figure humaine, ni lumière; seulement une des vitres est cassée.
--Il n’y a personne, murmure-t-elle.
Son cœur se serre à l’idée que leur petite chambre est vide. La vue d’un étranger à cette fenêtre lui eût fait moins de mal que l’état de délabrement où elle la retrouve. Depuis son départ, aucun être vivant n’a donc habité leur ancienne demeure; depuis sa faute, une affreuse solitude y règne....
Elle baissait la tête en fuyant, lorsque, heurtée par quelqu’un qui passait, elle s’entend appeler par son nom.
--Mamselle Louise!...
Elle s’arrête effrayée, et reconnaît mademoiselle Agathe.
--Ah! ma chère demoiselle, s’écrie la fille du portier, est-il possible que ce soit vous? Y a-t-il long-temps qu’on vous cherche? Est-ce que vous demeurez toujours dans le quartier? On vous a fait demander dans tous les journaux. Comment vous portez-vous? on vous croyait morte. Mais venez donc nous voir. Dieu! êtes-vous changée!
La présence inattendue de mademoiselle Agathe a frappé Louise de stupeur; à peine si elle répond à toutes ses paroles par quelques monosyllabes. Cependant mademoiselle Agathe l’entraîne vers la porte de leur maison; Louise n’a pas la force de résister.
--Venez donc, venez donc: mon père sera si content de vous voir, mademoiselle Louise!
Et du seuil de la porte, qu’elle referme précipitamment derrière elles, mademoiselle Agathe crie:--Papa, voici mamselle Louise!
Elles entrèrent dans la loge. Le vieux Lamarre, sa femme et sa fille accablaient de mille questions Louise, qui se sentait mal et qui n’osait se plaindre, quoique sa tête eût des vertiges et que le cœur lui manquât.
--Votre chère maman, dit le vieux Lamarre, avons-nous été surpris de sa mort, la pauvre dame! et vous, ma chère demoiselle, que l’on attendait toujours!.. Mais c’est égal, on a mis les scellés, et il paraît que le gouvernement a fini par trouver des personnes de votre famille... Vous sentez bien, quand il s’agit d’hériter, ce ne serait que d’une robe, on ne manque pas de parens... Est-ce que vous avez des parens à Bordeaux?...
--Oui, oui, un oncle, dit Louise d’une voix faible. Mais, excusez-moi, je ne sais ce que j’éprouve.... c’est la première fois de ma vie que je sens un pareil malaise...
--Oh! ce n’est rien, c’est le saisissement de vous retrouver ici.
--Agathe, offre donc un verre de quelque chose à mademoiselle; ça lui remettra le cœur.
--Merci, M. Lamarre, dit Louise; je me trouve beaucoup mieux, je vous remercie, je m’en vais....
Lamarre et toute sa famille, à force d’instances, obtinrent que Louise restât quelques minutes encore.
--C’est que nous avons bien des choses à nous dire, il y a si long-temps que nous ne nous sommes pas vus! reprit mademoiselle Agathe. Vous n’êtes pas revenue depuis la mort de votre maman...
--Une bien digne femme, ajouta Lamarre, et dont la mort nous a fait une peine à tous!... ç’a été comme un coup de foudre.
--Au moins, s’écria Louise en sanglotant, est-elle morte sans se douter que j’étais sortie?
--Comment? demandèrent à la fois les trois Lamarre.
--Je dis, continua Louise, qu’au moins maman n’a jamais su...
On frappa deux coups de suite à la porte d’entrée, Lamarre tira le cordon.
--Excusez! On vous a donc dit, mamselle, que votre chère maman, la brave et digne femme, n’a rien su de votre...
La porte de la loge s’ouvrit.
--N’est-il pas entré tout à l’heure ici une jeune dame en bonnet?...
Dans la personne qui adressait cette question au portier, Louise reconnut madame Lefebvre, qui fit semblant d’être étonnée et ravie de trouver Louise là.
--Mon Dieu! madame, dit-elle, comme je suis contente de vous avoir rencontrée! il y a une heure que je tiens tout Paris pour découvrir où vous êtes. Monsieur est dans un désespoir affreux.... il cherche de son côté... Je vous en prie, venez vite; il n’y a pas un instant à perdre, monsieur se meurt d’inquiétude.
Louise, à qui la présence des Lamarre pesait de tout le poids de ses fautes passées, sentit un grand soulagement à voir madame Lefebvre; ce fut presque du bonheur, car elle allait cesser de rougir de honte devant toute cette famille de portiers.
--Il est donc bien inquiet de moi? demanda-t-elle avec un mouvement de joie et en se hâtant de sortir.
--Vous ne vous figurez pas, madame, combien monsieur est tourmenté, répliqua madame Lefebvre: il est comme un fou.
--Vous êtes mariée, mademoiselle? demanda le vieux Lamarre.
--Certainement que madame est mariée, dit madame Lefebvre.
Louise, pâle et chancelante tout à coup, fut obligée de s’appuyer contre le mur intérieur de la cour; elle fit signe qu’elle se trouvait mal; mademoiselle Agathe courut prendre une chaise dans la loge, tandis que madame Lefebvre s’en alla chercher un fiacre.
On aida Louise à monter en voiture.
--Vous viendrez nous voir quelquefois, n’est-ce pas, madame? dit le père Lamarre.
Louise, sans avoir l’intention de tenir sa promesse, l’assura qu’elle viendrait de temps en temps. Les Lamarre lui souhaitèrent une bonne santé, et le fiacre l’emporta vers la rue du Colombier.
Dans le trajet, Louise demanda à madame Lefebvre quel hasard l’avait conduite précisément rue Bourbon-Villeneuve.
La Lefebvre expliqua ce hasard comme elle put, en disant qu’elle avait eu un certain pressentiment de trouver madame plutôt dans la rue Bourbon-Villeneuve que dans toute autre rue; que d’ailleurs, elle Lefebvre, elle pensait que madame, ayant demeuré dans cette maison et n’y étant pas revenue depuis la mort de sa mère, madame devait naturellement y faire une visite le premier jour où elle sortait seule; que telles étaient les raisons qui avaient dirigé ses recherches lorsqu’il s’était agi de retrouver madame.
Le vrai de tout cela, c’est que madame Lefebvre, reconnaissant la maison où Louise venait d’entrer pour être l’ancienne demeure de madame Drouart, craignit un instant que Louise n’eût le projet de s’y cacher aux yeux de Gustave: voilà pourquoi, tout inquiète, elle l’avait suivie jusque dans cette maison, avec l’espoir d’obtenir du portier des renseignemens plus exacts. Au reste, ce fut un grand bonheur pour Louise que madame Lefebvre entrât dans la loge avant que le portier pût dire à la fille de quelle façon était morte la mère, car Louise eût été frappée de mort elle-même par cette nouvelle.