Un drame au Labrador

Chapter 7

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Les jeunes gens de la rive ouest avaient promis, pour leur part, dea monceaux de gibier à plume.

Aussi, dès l'heure convenue, les deux cousins sont à leur poste.

La nuit s'annonce belle.

À part de grands stratus, allongés tout là-bas sur l'horizon de l'est, vers Terreneuve, le ciel est gris, presque bleu, ouaté ci et là de petits nuages transparents au travers desquels s'entrevoient des étoiles.

Rien à craindre, par conséquent, des caprices de la mer.

Il est vrai que les chutes de la Kécarpoui font un vacarme inaccoutumé et qu'il passe des souffles intermittents, sur les hauteurs, dans la cime des sapins....

Mais, vers le soir, quand tout se tait dans la nature, le moindre bruit vous a des sonorités si étranges!....

Embarque, embarque donc, matelots et chasseurs!

Les fusils sont déposés avec précaution à l'avant de la chaloupe, les rames mises en place, et vogue la galère vers _l'Îlot du Large_!

Cette île minuscule,--appelée aussi la _Sentinelle_,--gît par le travers de l'ouverture de la baie, à quelques encablures en dehors d'une ligne qui passerait par ses deux pointes extrêmes.

A marée basse, c'est une agglomération de rochers, bordés d'une étroite lisière de sable et n'offrant pas plus que quelque deux cents pieds de développement irrégulier.

Mais la marée haute, surtout quand elle est poussée par le vent d'est soufflant en rage de l'entonnoir de Belle-Isle, le recouvre quelque fois de plus de douze pieds d'eau.

Il faut donc profiter du _baissant_,--comme on dit ici pour reflux--, si l'on veut faire un séjour de quelques heures sur la _Sentinelle_, dans un but de chasse ou de pêche.

Or, les deux cousins, marin fort expérimentés déjà, ne pouvaient ignorer cette circonstance.

Aussi la lune n'avait-elle pas décrit plus d'un tiers de l'arc de sa course nocturne, lorsqu'ils s'embarquèrent.

La mer pouvait avoir cinq heures de baissant, et l'élévation des astres au-dessus de l'horizon septentrional disait à l'oeil entendu qu'il était entre onze heures et minuit.

Il fallait, en temps ordinaire, une bonne demi-heure pour gagner l'îlot.

Cette fois, le trajet se fit en une vingtaine de minutes.

On ne parlait pas. Mais on nageait ferme.

Une véritable contrainte refoulait, de la bouche au cerveau, les pensées des rameurs.

Et il y a mille à parier contre un que la même cause agissait chez chacun d'eux.

Donc, à part le claquement cadencé des rames entre les tolets et le bruit grandissant des chutes de la Kécarpoui, aucune parole humaine ne réveillait les échos de la baie solitaire, dont le fond, enveloppé d'ombre, semblait se reculer de cent toises à chaque effort dea rameurs.

La belle nuit!

Comme il faisait bon vivre et comme le coeur de ces jeunes gens, dans la primeur de la vingtième année, devait battre librement en cette soirée de septembre, tout embaumée des senteurs balsamiques qu'apportait la brise du nord!

Eh bien, non!

Le coeur de ces adolescents, exubérants de force et de santé, secouait au contraire leur poitrine par ses heurts inégaux.

L'amour, la plus forte des passions,--surtout à cet âge de la vie--les tenait crispés sous son étreinte....

L'évolution morale inévitable était arrivée pour eux; le coup de foudre du premier amour,--et du premier amour dans les circonstances particulières d'isolement où ils se trouvaient,--venait de les frapper....

Et la fatalité voulait que ce fût la même femme que les deux cousins convoitassent!....

Qu'allait-il arriver pendant cette nuit grise, où les étoiles scintillaient à peine à travers l'ouate serrée de l'atmosphère et où le moindre bruit se répercutait d'une façon insolite?....

Ce qui allait arriver?

C'est le DRAME,--le drame que se racontent encore, autour de l'âtre abrité ou près du feu de campement, les pêcheurs de la côte labradorienne ou les aborigènes des savanes intérieures.

--Hop! ça y est. J'ai cru que nous n'arriverions jamais!

--Quelle impatience!.... A peine un quart-d'heure ou vingt minutes pour faire deux milles....

--Pas davantage, tu crois?

--Deviens-tu fou?.... Tu sais bien qu'il ne faut pas plus de temps.

--C'est bon, c'est bon, capitaine Gaspard; vous ne perdrez jamais la boule, vous!

--C'est que je ne suis pas amoureux, moi! répliqua Gaspard, avec une intonation étrange.

Puis il ajouta, d'une voix blanche:

--Qui donc aimerait Gaspard Labarou sur cette côte maudite?

--Qui? dit aussitôt Arthur, en haussant les épaules; mais ma soeur Euphémie, parbleu!.... D'où sors-tu donc ce soir?

--Mimie!..... Oh! la bonne farce!.... Ah! ah! Mimie Labarou, ma cousine ou plutôt ma soeur!..... Mimie, ah!

--Quoi!.... Qu'y a-t-il de si drôle dans ce nom-là?.... Il me semble que tu ne faisais pas tant la petite bouche, il y a quelques semaines, et que tu n'étais pas si dédaigneux à l'endroit de ma soeur! Est-ce que l'arrivée de nos voisines auraient déjà éteint ton beau feu?

--Fi...-moi la paix, entends-tu! gronda Gaspard, d'un ton rogue; et, surtout, que je n'entende plus le nom de ta soeur, cette nuit. Ça m'agace, oh! là, là!

Et Gaspard accompagna cette onomatopée d'un geste si menaçant, qu'Arthur, tout ahuri, ne put qu'ajouter:

--Tiens! tiens!... Je m'en doutais bien un peu; mais me voici éclairé tout de bon.... Ah! le sournois!

Et la figure un peu efféminée du frère de Mimie blanchit sous son hâle.

Gaspard fit un geste vague, mais ne répondit pas.

La chaloupe abordait, du reste.

Une toute petite crique s'échancrait dans la masse rocheuse, du côté ouest, havre minuscule ayant un bon fond de sable et enserré entre deux caps jumeaux.

C'est là qu'on atterrit.

Le grappin fut aussitôt jeté par-dessus bord et transporté vers le fond de l'anse, jusqu'à l'extrémité de sa chaîne.

La mer monte si vite en ces parages, que cette précaution n'était pas inutile, si l'on voulait s'éviter le désagrément de se jeter à la nage pour reprendre la chaloupe, quand il s'agirait de retourner à terre.

Puis chacun de nos chasseurs se munit de son capot de marin, du fusil destiné à l'hécatombe qui se préparait et de quelques provisions de bouche....

Et les deux cousins gagnèrent aussitôt leurs postes, sortes de niches dominant la grève en hémicycle où venaient s'ébattre à marée basse les palmipèdes de la région avoisinante.

Des hauteurs où ils étaient installés, à une cinquantaine de pieds tout au plus l'un de l'autre, les chasseurs, en croisant leurs feux, pouvaient balayer toute la grève.

Gare aux outardes, canards et autres oiseaux aquatiques qui oseraient s'y aventurer!.... Ce serait bien miracle s'il en réchappait quelques-uns sans blessures.

Quand tous ces préparatifs furent terminés, minuit avait dû sonner au cadran céleste.

La mer était tout à fait basse.

Le gibier, suivant ses habitudes locales, n'allait pas tarder à surgir de tous côtés pour faire, avant le retour du flot, sa cueillette de mollusques et de graviers.

Déjà même, de divers points de l'horizon embrumé par quelques buées nocturnes, se faisait entendre des couin! couin! d'appel, sorte de diane sonnée trop tôt par quelque palmipède affamé.

Les chasseurs, le fusil chargé, l'oeil et l'oreille aux aguets, attendaient, en soufflant mot.

Soudain Gaspard, s'étant retourné vers le fond de la baie, s'écria:

--Hein! qu'est-ce que c'est que ça?

--Quoi donc? fit Arthur, faisant lui aussi volte-face.

--Une lumière chez nos voisins!

--C'est un fanal.... Ça se déplace.

--On dirait un signal; la lumière est tournée en cercle, à bout de bras.

--C'est vrai. A qui s'adressent ces appels?.... C'est ce que nous ne pouvons savoir.

--Peut-être bien!....

Et Gaspard, en articulant ces trois mots d'un ton singulier, plongeait ses prunelles sombres au sein des demi-ténèbres flottant sur la baie.

Puis il ajouta d'une voix amère:

--Que le diable emporte le fou ou.... la folle qui se démène ainsi dans la nuit, au lieu de dormir honnêtement dans son lit!

--La folle, dis-tu! fit Arthur avec un haussement d'épaules. Quelle femme se hasarderait sur la grève, au beau milieu de la nuit?

--Une amoureuse, parbleu!

--Oh! oh! la bonne plaisanterie! Et qu'irait faire une amoureuse, à pareille heure, sur la rive de la Kécarpoui?

--Des signaux à son amant! répliqua Gaspard avec une rage concentrée.

Puis il ajouta à mi-voix, comme s'il se fut parlé à lui-même:

--La gueuse! Malheur à elle! malheur!....

--Tu es fou et jaloux! ricana Arthur, en se levant pour mieux entendre un bruit étrange, grandissant, qui semblait venir du fleuve, à l'orient, répercuté par les mille échos de la baie.

C'était la brise de l'est qui s'élevait, le fameux nordet, lequel, après s'être reposé vingt-quatre heures, revenait à la charge avec des forces nouvelles.

Gaspard, que cette interruption des éléments avait, fort à propos, empêché de répondre, écouta lui aussi ce souffle fraîchissant de seconde en seconde, et il parut se calmer comme par enchantement.

Un étrange sourire arqua ses minces lèvres et il dit d'un ton dégagé, qui contrastait singulièrement avec sa voix menaçante d'un instant auparavant:

--Une petite brise de nord-est?.... Bravo! c'est ça qui va nous amener les canards.

Comme si elle n'eût attendu que cette réflexion, une forte volée de palmipèdes parut à quelques encablures vers l'est, faisant retentir les échos de couin! Couin! assourdissants.

L'instinct du chasseur se réveilla aussitôt chez les deux rivaux, et chacun se tapit dans sa niche.

Cependant, les canards s'étaient abattus avec grand fracas sur la petite baie et se déhanchaient dans un méli-mélo de contremarches pesantes, tout en fouillant le sable de leurs longues et larges mandibules.

Tout à coup, sur un signal: Pan! pan!!.... Pan! pan!!.... quatre coupa de feu éclatent dans la nuit.

Que de couin! couin!.... grand saint Hubert!.... Et quels bruits d'ailes!!

Une nuée de volatiles s'élève dans les airs, tournoie, s'éloigne un peu, tournoie encore, hésite pendant quelques secondes, puis revient stupidement s'abattre sur la plage abandonnée un instant auparavant.

Les chasseurs alertes avaient eu le temps de descendre de leur embuscade, de ramasser les blessés et les morts et de les jeter dans leur embarcation.

Ils rechargeaient leurs armes.

Puis quatre nouveaux coups des fusils à double canon firent encore déguerpir la volée babillarde, diminuée do plusieurs innocentes victimes, que l'on envoya rejoindre leurs confrères morts, dans la chaloupe.

Bref, ce manège se renouvela deux heures durant, les bandes succédant aux bandes, aussi stupides les unes que les autres.

Trois heures du matin allaient sonner au firmament.

Il fallait songer au retour.

Du reste, la mer montait depuis longtemps; la plage était submergée, et la chaloupe, retenue par son grappin, dansait; d'une façon inquiétante, sur les vagues, faisant ressac derrière l'îlot.

Arthur était rayonnant.

Cette chasse l'avait grisé.

Toute sa bonne humeur lui était revenue, et il chantonnant gaiement, tout en faisant ses apprêts de départ.

Gaspard, lui, avait une figure drôle.

Très pâle, la mine sournoise, l'oeil méchant, il avait l'air de quelqu'un en train de se décider à faire un mauvais coup, mais hésitant à franchir le Rubicon qui le sépare du crime.

Si Arthur, moins affairé, eût pu l'observer, il aurait certes été forcé de remarquer son attitude étrange, ses yeux flamboyants, ses poings crispés....

Qui sait!....

Peut-être aurait-il pu éviter la catastrophe que l'autre organisait à son intention.

Mais il songeait bien à cela, vraiment!

Sa pensée, jeune et chaude, s'élançait par delà la baie, franchissait le seuil du chalet blanc, traversait la grande cuisine et s'arrêtait dans une chambre assombrie par la nuit, où reposait à cette heure même la pure jeune fille qu'il aimait.

Enfin, tout étant _paré_, Gaspard, qui retenait l'embarcation prête à quitter le rivage, dit à son cousin, occupé à fureter encore ci et là:

--Ah! ça! Arthur.... Et ton capot ciré, vas-tu le laisser ici, par hasard?

--Il n'est pas dans la chaloupe?

--Mais non, te dis-je.... Monte vite là-haut. Tu l'as oublié.... Surtout, ne flâne pas.

Ce disant, sans même se retourner, le misérable donna une vigoureuse poussée à l'embarcation et sauta dedans.

Quand Arthur, entendant un bruit de rames heurtées, se retourna, la chaloupe se trouvait déjà à un arpent de l'îlot, entraînée par la tourmente qui se déchaînait dans toute sa fureur.

Le pauvre garçon ne put que lever vers le ciel ses bras impuissants, pendant que sa voix gémissait dans un sanglot:

--Gaspard, mon frère!....

--Ne te désole pas! lui cria Gaspard, ricanant comme Méphisto. Je cours voir quelle est la belle somnambule qui te t'ait des signaux la nuit.... Adieu, mon très cher cousin!

--Gaspard! Gaspard!! apporta encore aux oreilles du fratricide la brise vengeresse....

Puis ce fut tout.

L'îlot disparut dans la brume, et les cris dans le fracas de la tourmente.

XVIII

APRÈS LE CRIME

Le fanal tourné en cercle, pendant la nuit du drame, était bien un signal.

Seulement, ce n'était pas une main de femme qui le levait, ce fanal.

Gaspard eût-il connu ce détail, que peut-être le démon de la jalousie ne l'eût pas mordu aussi cruellement.

Mais le coup était fait; le coup, longtemps, mais confusément rêvé dans la cervelle de ce sauvage de race blanche abandonné à toutes les fureurs de la passion....

Il ne restait plus d'autre alternative à l'auteur du guet-apens, que d'en tirer le meilleur parti possible.

D'abord, il lui faudrait expliquer la catastrophe, la disparition de son cousin, tout en ne laissant aucun doute sur le rôle héroïque que lui, Gaspard, avait joué dans ce drame nocturne, d'où il ne revenait que par miracle.

Telles étaient les pensées du misérable au moment où, entraîné par les vagues énormes soulevées par la tempête, il voyait l'îlot disparaître dans les brumes et les embruns qui couvraient la baie.

Mais il n'eut guère le loisir d'élaborer un plan quelconque à cet égard, car le soin de sa propre conservation le rappela vite au sentiment du danger immédiat que lui-même courait.

En effet, seul dans une embarcation légère, n'ayant ni le temps de dresser le mât, ni celui de mettre le gouvernail en place, il se voyait contraint de gagner terre _à la godille_, recevant les lames de biais et fort empêché de garder l'équilibre dans la coquille de noix qui le portait.

Pendant une bonne moitié du trajet, les choses allèrent tant bien que mal.

La chaloupe fuyait vers l'ouest et dépassait la pointe submergée de la baie, mais se rapprochait tout de même du rivage.

Toutefois, les lames frappant de biais, déferlaient à chaque instant par-dessus sa joue et l'alourdissaient rapidement des masses d'eau qu'elles y déversaient.

Il vint un moment où Gaspard eut peur....

En fouillant du regard l'espace brumeux qui le séparait de terre, il ne vit qu'un chaos mouvant de brouillards épais, et plus loin,--bien loin, se figura-t-il,--la ligne sombre de la côte, à peine estompée dans l'obscurité.

Ces erreurs de distance sont fréquentes, la nuit, surtout quand on a l'esprit frappé comme l'avait le misérable.

Gaspard se crut perdu.

Ses bras engourdis ne pouvaient plus donner à la rame avec laquelle il godillait l'impulsion énergique nécessaire au progrès de l'embarcation....

Et les lames embarquaient toujours!....

Et le vent hurlait de plus en plus!....

Et, à travers ces clameurs de tempête, le fratricide croyait entendre la voix désespérée du pauvre Arthur, seul sur son îlot à demi-submergé et voyant venir fatalement une mort terrifiante!....

Oui, le fratricide eut peur, une peur de bête acculée en face des chasseurs....

Mais, de remords, point!

Même à cet instant suprême où il se crut voué au gouffre, il ne regretta pas ce qu'il avait fait.

Plutôt mille morts, que de voir son cousin aimé de Suzanne Noël!

Telle était l'intensité de sa jalousie!

Il vint pourtant un coup do mer qui lui arracha un cri d'angoisse tardive...

La chaloupe, prise de flanc par une avalanche d'eau, fut soulevée comme une plume au milieu d'une pluie d'embruns fouettée par la rafale et alla s'abattre sur un élément solide, rocher ou sable, où elle demeura immobile.

Gaspard, emporté par dessus bord, s'en fut tomber tête première à quelques pieds de là, ressentit une commotion violente au cerveau et perdit connaissance.

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Combien de temps demeura-t-il ainsi privé de sentiment, la face dans le sable et les bras étendus?

Il aurait été bien empêché de le dire, lorsqu'il reprit ses sens.

Mais comme la nuit semblait moins sombre, Gaspard estima qu'il s'était bien écoulé deux heures depuis le moment où il avait été projeté sur le sol.

Au reste l'horizon blanchissait vaguement, tout là-bas, dans l'est, et la mer, toujours furieuse, battait la grève non loin des côtes.

La, marée,--une de ces terribles marées équinoxiales qui gonflent outre mesure les embouchures des fleuves,--avait porté le flot jusqu'aux premiers arbres du pied des falaises.

C'était sur une masse rocheuse à moitié couverte de sable que la chaloupe était venue s'éventrer; et, chose singulière, la pointe à arêtes vives qui lui avait ouvert le flanc était de nature si résistante, qu'elle demeura sans se rompre dans l'ouverture, immobilisant du coup l'embarcation.

On conçoit comment Gaspard, emporté par son élan, alla piquer une tête à quelques pieds de distance et resta presque assommé....

Cependant, voici notre homme qui se ranime.

Il commence par se dresser sur les genoux, en s'aidant de sea deux bras arc-boutés contre le sol.

Mais c'en est assez pour un premier mouvement....

La tête est trop lourde encore.... Des étincelles voltigent devant les yeux du blessé.... Il va tomber la face contre terre....

Non, pourtant. Le diable, son patron, lui viendra en aide.

La blessure s'est rouverte, et le sang coule abondamment, inondant la figure....

Gaspard sourit....

Et ce sourire, irradiant cette figure sanglante; cette lumière au sein d'une ombre épaisse, a quelque chose d'infernal.

--Quelle mise en scène pour le dénouement du drame!... murmure le sinistre personnage.... Après une lutte terrible contre les éléments déchaînés, le survivant arrive chez les parents atterrés, couvert de sang, la tête fendue, trempé comme une loque mise à lessiver. Il s'arrête en face du logis.... Sa tête se courbe, ses genoux fléchissent.... Il ne peut articuler un mot....

«On accourt.... On s'émeut.... La mère a un cri: Et.... Arthur?»

«Le survivant courbe de plus en plus la tête, force ses yeux à produire quelques larmes; puis, sans un mot, lève vers le ciel ses bras tremblants et.... s'affaisse, privé de sentiment, comme tout à l'heure.

«Mais cette fois, ce ne sera que pour la frime!.... Car je n'aime guère ce genre de pantomime, bon pour les femmes,--et encore!....

«Voilà mon programme pour l'arrivée!

«Et je défie bien le diable lui-même, mon digne patron, de venir me contredire!!!....»

Après ce soliloque, Gaspard semble reprendre possession de son sang-froid ordinaire.

Au bout d'une minute employée à réfléchir, il reprit:

--Et, d'abord, cette blessure si opportune! il ne faut pas qu'elle fasse trop des siennes, qu'elle dépasse les bornes d'une honnête hémorragie.... C'est qu'elle saigne, la gaillarde, comme si elle était sérieuse!

Le misérable y porte la main, palpe, sonde du doigt, s'assure que l'os est intact et finit par dire:

--Ah! bah! une égratignure!.... Gardons-nous bien de laver la chose: ça lui ôterait du gabarit!.... Une simple compresse d'eau salée pour fermer le robinet au sang, et en route!

Aussitôt dit, aussitôt fait.

Gaspard déchire un morceau de sa chemise de grosse toile, arrache une poignée d'herbes, qu'il trempe dans l'eau salée, assujettit cette compresse sur la plaie de sa tête, noue sous son menton le lambeau de chemise....

Et le voilà pansé provisoirement!

La fraîcheur des herbes trempées dans l'eau salée lui procure un soulagement immédiat.

Ses idées s'éclaircissent; son cerveau se dégagea: il peut analyser froidement la situation.

D'abord, le coup de l'îlot a-t-il réussi?

Gaspard s'avance sur le bord de la mer et jette un long regard vers le large, dans la direction de l'ouverture de la baie, au sud-est....

Rien.

La mer affolée danse une gigue macabre au-dessus des rochers où il a abandonné son cousin.

Le cadavre du malheureux, roulé de vague en vague, doit être à l'heure présente en plein golfe, entraîné par le courant de Belle-Isle. qui porte au sud pendant le flux.

Au baissant, le noyé prendra-t-il le chemin du détroit, on celui qui longe la côte ouest de Terreneuve, pour gagner l'Océan?

Cela importe peu à Gaspard.

Le cadavre d'un ennemi sent toujours bon; et, qu'il vienne s'échouer dans les environs de Kécarpoui ou sur les rivages de la grande île, ce cadavre ne pourra raconter à personne le drame de la nuit précédente, ni empêcher Gaspard Labarou d'épouser Suzanne Noël.

Telles furent les conclusions auxquelles en arriva le fratricide, après son inspection du golfe.

Restait la chaloupe à mettre en état d'affronter l'examen des gens soupçonneux.

Ce n'était qu'un jeu d'enfant pour Gaspard.

Que fallait-il établir, en effet, pour appuyer la narration qu'il avait arrangée dans sa tête?

Tout simplement ceci: qu'au moment de quitter l'îlot, la chaloupe, soulevée par une lame, était retombée sur une pointe de roc et s'était défoncée.

Le grappin étant levé, on avait dû partir comme cela, entraîné par la tourmente.

Alors commença une lutte épouvantable contre les éléments en furie....

Combien de temps dura cette lutte, rendue impossible par la perte des rames et de tout espar pouvant servir à diriger l'embarcation!

Qui pourrait le dire?

Peut-être dix minutes!.... Peut-être une heure!

Devenue le jouet des flots, mais chassée tout de même vers la côte par une saute de vent, la chaloupe se défendit comme elle put jusqu'au-dessus des rochers formant le bras occidental de la baie, dans les marées ordinaires.

Mais quand il fallut passer au milieu de ce chaos mouvant, les deux naufragés, se sentant perdus, firent leur acte de contrition.

Quelle gigue échevelée de montagnes d'eau heurtées! quels sifflements sinistres de la tempête à son paroxysme! que d'obscurité partout!...

A demi submergée, la chaloupe tourbillonnait au centre de cet enfer liquide, épave perdue, jouet des flots, cercueil flottant....

Glacés d'horreur et de froid, les deux naufragés, cramponnés aux bancs, se tenaient à chaque extrémité de la petite embarcation.

On ne parlait pas. A quoi bon, du reste, parler au sein de ce charivari!

A un moment donné, Gaspard crut entrevoir la masse sombre de la côte.

Il cria à son cousin:

--Terre! terre! nous sommes sauvés!

Mais aucune voix ne lui répondit.

Se penchant pour mieux voir, Gaspard constata avec horreur qu'Arthur avait disparu, emporté sans doute par une lame, ou tombé par-dessus bord, Dieu sait quand!....

Alors, pris de désespoir, il voulut périr lui, aussi. Mais au moment de mettre à exécution ce projet conçu en une minute d'affolement, il sentit que la chaloupe, après avoir été soulevée une dernière fois par un bourrelet d'eau, retombait sur la terre ferme....

Perdant pied, il fut lancé au dehors, sans même avoir eu le temps de faire un geste.

Et ce n'est qu'un peu avant le jour qu'il avait repris connaissance et s'était trouvé sur le sable du rivage, à plus d'un mille de la baie.

Ce récit fantaisiste, arrangé et classé dans la tête froide de Gaspard, il n'y avait plus qu'à retirer du flanc de la chaloupe la pointe de roc qui s'y était encastrée solidement.

Gaspard dut s'y prendre à deux fois et se servir d'un levier; car telle avait été la force de projection qui avait jeté l'embarcation sur ce rocher pointu, que l'ouverture, une fois dégagée, semblait faite à l'emporte-pièce.