Un drame au Labrador

Chapter 6

Chapter 63,479 wordsPublic domain

De guerre lasse, il se résigna à garder le silence et à s'avouer que «petit père» Arthur était bien mieux doué qu'un enfant abénaki, puisqu'il possédait deux jeux d'organes visuels: l'un en dehors, l'autre en dedans.

Le jeune Labarou observait, en souriant, le travail d'esprit auquel se livrait son compagnon.

Voyant que celui-ci n'arrivait à aucun résultat et ne comprenait toujours pas, il lui dit, en lui tapant légèrement sur la joue:

--C'est inutile, petit, ne cherche plus: tu ne trouveras rien, étant trop jeune pour avoir éprouvé le sentiment qui me fait voir tout en beau grâce aux yeux de mon coeur: cela s'appelle l'amour!

--L'amour! l'amour! répéta l'enfant. C'est donc ça, petit père, que tu as dans le coeur pour petite mère?

--Justement, mon fils! Tu y es! s'écria Arthur, riant cette fois tout de bon.

--Wapwi aussi l'aime bien, mère Suzanne! dit entre haut et bas l'enfant: elle a mis sa bouche couleur de rosé sur les joues d'un petit sauvage.... Bonne, bonne, petite mère Suzanne!

--Oh! oui, va! fit chaleureusement l'amoureux Arthur: bonne autant que belle!

Puis il ajouta, songeur:

--C'est drôle, tout de même.... Cet enfant aime réellement Suzanne autant que je l'aime moi-même.... Seulement, ce n'est pas comme moi!

Ainsi devisant, les deux promeneurs arrivèrent à la passerelle.

Tout y était en ordre ou, du moins, paraissait tel.

Mais, au-dessous, le torrent, grossi par les pluies de quelques jours auparavant, avait les allures désordonnées d'une véritable cataracte.

Les basses branches du tronc de sapin couché en travers trempaient dans le courant, qui leur imprimait un mouvement de va-et-vient régulier, quoique assez inquiétant.

Pour le quart-d'heure, Arthur se moquait bien de ces oscillations!

Ayant levé les yeux vers la cime du cap, en face, il avait entrevu un mouchoir blanc agité par une main de femme....

En avant donc!

Il s'élança....

Mais il n'avait pas fait la moitié du trajet, que la passerelle se rompit par le milieu et s'abîma dans le torrent.

Deux cris dominèrent un instant le tapage des eaux heurtées: l'un poussé par une voix de femme,--cri de terreur! l'autre par un organe masculin,--clameur d'agonie!

Puis... l'éternelle chanson des chutes!

Les voix humaines s'étaient tues.

Le gouffre entraînait sa victime.

Où était donc Wapwi, le dévoué enfant des bois?

Allait-il laisser, périr son maître, sans tenter un effort pour le sauver!

Nous allons bien voir....

Wapwi avait reçu l'ordre d'attendre, sur la rive droite, le retour de son compagnon.

Il était donc là, le suivant des yeux, au moment où la passerelle «'effondra, et, chose singulière, à l'instant précis de la catastrophe, il pensait justement à la possibilité d'un accident de cette nature.

Dire qu'il n'eut pas une seconde d'émotion terrible serait conraire à la vérité.

Affirmer absolument aussi qu'il fut pris par surprise, en voyant le tronc d'arbre se rompre, ne rendrait pas, non plus, exactement son état d'âme....

Nous dirions presque qu'il s'y attendait,--où du moins que son instinct de sauvage l'avertissait que quelque événement imprévu allait arriver,--si nous pouvions analyser une sensation aussi vague, un pressentiment aussi rapide, que celui qui l'étreignit soudain au moment où Arthur mettait le pied sur la maudite passerelle.

Dominé par ce singulier pressentiment, il avait jeté un rapide coup d'oeil en aval, dans la direction de la plus prochaine chute, à deux arpents au plus de distance.

Et c'est justement à ce qu'il pourrait faire, en cas d'accident, que pensait le jeune Abénaki, lorsque l'événement redouté eut lieu.

Sans même pousser un cri, il prit sa course du côté de la chute, cassa en un tour de main une longue gaule de frêne, dévala sur le flanc escarpé de la rive et se trouva,--Dieu sait par quel miracle d'adresse!--sur une étroite corniche à fleur d'eau, saillant de quelques pouces en dehors de la muraille à peine déclive qui endiguait le torrent, un peu en haut de la courbe formée par la nappe d'eau tombante.

La rivière, en cet endroit, avait bien une cinquantaine de pieds de largeur; mais, comme elle taisait un léger coude vers l'est, le courant portait naturellement du côté où se tenait Wapwi, et l'enfant pouvait espérer que son maître passerait à portée d'être secouru.

C'est, en effet, ce qui arriva.

Retardé dans sa marche par ses branches qui grattaient le lit du torrent, le tronçon d'arbre, qu'heureusement Arthur avait pu saisir en tombant, n'avançait que par bonds et en exécutant une série de mouvements giratoires, qui rapprochaient le naufragé tantôt d'une rive, tantôt de l'autre.

A une dizaine de pieds de la corniche où se tenait Wapwi, Arthur se trouva, pendant quelques secondes, à portée de saisir la perche tendue à bout de bras...

--Prends, petit père! cria Wapwi, et ne tire pas trop fort, si tu ne veux pas m'entraîner à l'eau.

Arthur saisit machinalement la perche et se laissa glisser de son épave...

Dix secondes après, il était dans les bras de Wapwi, sur l'étroite corniche.

Au même instant, ce qui restait de la passerelle s'abîmait dans la chute...

La première pensée du jeune Labarou fut de jeter vers le ciel un regard de reconnaissance; mais sa seconde, assurément, fut pour son jeune sauveur.

Il le serra dans ses bras, comme une mère eût fait pour son enfant.

--Mon petit Wapwi, lui dit-il en même temps, tu m'as sauvé la vie!.... Sans toi, sans ton courage intelligent, je serais là, dans l'abîme creusé par la chute!.... Désormais, c'est entre nous à la vie à la mort,--souviens-toi de cela!

Wapwi, les yeux étincelants de plaisir, frotta son front sur les mains du «petit père».

Cette naïve caresse exprimait, dans l'idée du petit Abénaki, le comble du bonheur.

Mais, soudain, la figure de Wapwi changea d'expression.... Ses yeux s'agrandirent.... Son bras se dirigea du côté de l'est....

--Petite mère Suzanne! dit-il.

Arthur regarda.

Dominant d'une vingtaine de pieds le torrent déchaîné, un énorme rocher se dressait à pic sur la rive gauche, en face; et, sur ce socle géant, une blanche statue de femme, les bras et les yeux levés vers le ciel, semblait lui adresser une fervente action de grâce.

Nous disons: _statue!...._ Et elle en avait bien l'air, cette jeune fille agenouillée dans une immobilité en quelque sorte hiératique, les cheveux en désordre et pâle comme une morte, laissant monter, elle, la vierge mortelle, l'ardente reconnaissance de son coeur jusqu'aux pieds de la Vierge immortelle!....

Très ému le jeune homme la contemplait, n'osant parler, comme s'il eût craint de troubler quelque mystique incantation.

Suzanne s'étant relevée, il lui cria:

--Merci, merci, Suzanne!.... Mais ne restez pas là!.... Je tremble pour vous!.... Retournez là-bas!

Et il lui indiquait la direction du Chalet.

La «statue» s'anima, et un blanc mouchoir s'agita dans ses mains. Mais ses paroles n'arrivèrent point jusqu'aux naufragés, à cause du fracas des eaux.

Elle fit un dernier geste d'adieu et disparut au milieu des sapins.

Quant à Arthur et son sauveur, ils escaladèrent, non sans peine, la berge à pic et reprirent, eux aussi, le chemin de la maison paternelle.

Le guet-apens avait raté!

XV

OU WAPWI COMMENCE A AVOIR LA PUCE A L'OREILLE

Comme on le pense bien, la chose fit du bruit dans Landerneau,--nous voulons dire dans Kécarpoui.

Bien que le naufragé lui-même se montrât très sobre de commentaires, et surtout de suppositions, on n'en construisit pas moins, grâce à l'imagination des femmes, un drame des plus noirs où les pauvres sauvages de la côte jouaient le vilain rôle.

C'est Gaspard qui émit le premier cette idée....

N'avait-il pas, les jours précédents, découvert des pièges et des trappes, tendues ci et là dans la savane, par des mains inconnues?

Qui donc venaient chasser si près des deux seules familles blanches de la baie, sinon les Micmacs du détroit de Belle-Isle?

Et, d'ailleurs, à l'appui de cette thèse, ne pouvait-on pas supposer que les parents de Wapwi, irrités de l'enlèvement de leur petit compatriote, rôdaient autour de l'établissement français, dans le but de reprendre leur bien?....

A cela Arthur répondait, en haussant les épaules:

--Laisse-nous donc tranquilles, toi, avec tes histoires!.... Tu sais bien que Wapwi n'a pas de parenté micmaque, puisqu'il est Abénaki et vient du sud!....

--D'accord; mais il y a sa belle-mère,--sa belle-mère inconsolable!

Et Gaspard riait d'un petit rire sonnant faux.

--Oh! là! là!... cette grande guenon qui battait son beau-fils à coup de trique, comme s'il eût été un simple mari?.... En voilà une femme pour se faire du mauvais sang à cause qu'il est parti!

--Hé! bon Dieu, c'est peut-être leur façon d'aimer, à ces brigands-là!

--Les vraies mères, je ne dis pas.... Mais la veuve du pauvre vieux que nous avons ensablé là-haut, dans la savane, doit avoir d'autres soucis que de courir après un enfant qu'elle haïssait comme peste.

--Alors, c'est par pure méchanceté qu'ils ont fait le coup,--si toutefois quelqu'un a touché à la passerelle.

--Pas méchants, pas méchants sans raison, les sauvages!.... murmura Wapwi.

Gaspard regarda l'enfant avec des yeux mauvais;

--Toi, silence, petite vermine!.... Ne viens pas défendre tes amis.

--Gaspard! fit Arthur, élevant le ton.

--Eh bien, qu'est-ce qu'il y a?

--Laisse cet enfant: tu n'as que des mots durs pour lui.

--Faut-il donc se mettre la bouche en coeur pour lui parler?

--Il a sauvé ma vie, Gaspard!

--La belle affaire!.... Puisqu'il se trouvait là, à point nommé.

--Quand tu y aurais été toi-même, je parie bien que tu ne serais pas arrivé à temps pour me harponner au passage, comme il l'a fait.

--Peut-être!.. On ne sait pas....

Et le cousin ajoutait en lui-même: «Ah! mais non, par exemple. Pas si bête!»

Ces propos s'échangeaient sous l'auvent du hangar où se serraient les articles nécessaires à la pêche et où se préparait le poisson destiné à être encaqué.

Ce hangar, assez vaste, était divisé en deux compartiments; l'un où se faisait la salaison, l'autre servant d'atelier de tonnellerie.

Une petite forge, munie de sa large cheminée, y était attenante.

C'est dans cette dernière partie de l'édifice que se tenait le plus souvent Wapwi, en qualité de souffleur du père Labarou, le maître-forgeron.

Quant il n'était pas à son soufflet, Wapwi ne quittait guère Arthur, à moins que ce ne fut pour aider les deux femmes.

Car il ne se ménageait point, l'agile enfant, et faisait tout en son pouvoir pour se rendre utile.

Aussi il fallait voir comme tout le monde l'aimait dans la famille, à l'exception toutefois de Gaspard, qui ne perdait jamais une occasion de lui témoigner son aversion.

Quinze jours s'étaient écoulés depuis la catastrophe de la passerelle.

Peu à peu, le souvenir de cet étrange accident s'affaiblissait dans l'esprit des intéressés.

Arthur lui-même n'y pensait plus, ou du moins semblait n'y plus penser.

Seul, un membre de la petite colonie en avait l'esprit occupé.

Et c'était.... Wapwi.

Diable!... Pourquoi donc l'enfant se martelait-il la tête avec un accident vieux de deux semaines?

Nous sommes forcé de faire ici un aveu, un bien pénible aveu....

Wapwi--ce modèle de gratitude, ce vase contenant la quintessence de l'affection filiale,--Wapwi avait un défaut, un grand défaut:

Il était chauvin!

On avait accusé, après l'accident de la rivière, ses compatriotes cuivrés d'avoir organisé ce guet-apens odieux, en faisant tomber un énorme caillou, arraché des flancs du cap...

Wapwi voulait prouver la fausseté de ce soupçon en retrouvant les deux ou du moins l'un des bouts de la dite passerelle. Une fois en possession de cette pièce justificative, on verrait bien, oui ou non, si le tronc de l'arbre avait été scié ou s'il s'était rompu sous un choc pesant.

Qu'il réussît à mettre la main sur ce simple morceau de sapin, et tout de suite les soupçons étaient détournés pour se voir reporter sur le véritable coupable, que Wapwi ne serait pas en peine de désigner, le cas échéant.

Voilà à quoi, le jour et la nuit, songeait l'enfant.

Il avait bien fait des recherches des deux côtés de la baie, le long du rivage.

Mais, sans doute, le courant de la rivière avait entraîné au large les deux bouts du tronc d'arbre encore garni d'une partie de ses branches, car il n'avait rien trouvé.

--Ils seront descendus jusqu'à Belle-Isle.... se disait Wapwi, ou bien ils sont allé s'échouer sur le rivage de Terre-Neuve.... Il faudra que j'aille par là, l'un de ces jours.

«Si je retrouve le sapin avec une cassure ordinaire, les sauvages ont fait le coup.

«Mais s'il y a un trait de scie à l'endroit de la rupture, le coupable... c'est... l'oncle Gaspard!

«Les sauvages ne traînent pas de scie avec eux, quand ils vont en expédition.

«Au reste, il n'y a dans les bois, autour d'ici, ni Micmacs, ni Abénakis, ni Montagnais. Les trappes que l'oncle Gaspard dit avoir découvertes près de la rivière, Wapwi sait mieux que personne qui les a tendues, puisque c'est lui-même....:

«Il faut bien que la marmite de la mère Labarou soit fournie du gibier!»

Et, sur ce raisonnement très juste, comme canevas, Wapwi brodait les plus fantastiques fioritures.

Pour légende à ce travail d'imagination enfantine, il y avait ces mots: je veillerai!

De l'autre côté de la baie, chez les Noël, les choses continuaient aussi d'aller leur train ordinaire.

L'accident de la passerelle avait, sans doute, causé une vive alerte, surtout dans l'esprit de Suzanne; mais on avait attribué la rupture à une cause toute fortuite, comme la chute d'un caillou pesant plusieurs tonnes.

Ainsi l'expliquait, du moins, Thomas, le chef de la petite colonie.

Quant à ce qui avait fait choir ce caillou, les avis étaient partagés....

Étaient-ce les pluies torrentielles des jours précédant la catastrophe ou la main criminelle des sauvages?

Thomas accusait ces derniers, tout comme le faisait Gaspard.

Les autres opinaient pour une dégringolade accidentelle.

Personne, on le voit,--pas plus à l'est qu'à l'ouest de la baie,--ne soupçonnait que la passerelle eût été sciée malicieusement.

Telle était la situation dans les premiers jours de septembre.

Ajoutons cependant qu'à l'est comme à l'ouest, chez les Noël, comme chez les Labarou, certains remue-ménage inusités, un branle bas général de nettoyage, divers travaux de couture et autres préparatifs ayant une signification énigmatique... laissaient prévoir que quelque événement mémorable devait se passer sous peu.

En effet, le 15 septembre,--c'est-à-dire dans une dizaine de jours au plus, une grande visite était attendue....

Celle du missionnaire!

Or, à l'occasion de cette visite bisannuelle, le premier mariage entre gens de race blanche serait célébré à Kécarpoui....

Celui d'Arthur Labarou et de Suzanne Noël!

Il avait bien aussi été question d'unir Gaspard et Mimie.

Mais les deux fiancés, d'un commun accord,--ou plutôt désaccord,--avaient remis la partie au printemps suivant.

Jusque là, il pouvait couler joliment de l'eau sous les ponts.

XVI

DEUX COMPÈRES

La goélette courait, bâbord amures, vers la côte, pendant qu'à droite défilait rapidement le littoral tourmenté de Terreneuve.

Bien qu'à une dizaine de milles de distance, la ligne boisée des pointes et des baies, les saillies des caps, les taches sombres des forêts se dessinaient successivement, et avec une grande netteté, sur l'horizon de l'est, à mesure qu'on avançait vers le nord.

Il était sept heures du soir.

Thomas Noël, enveloppé d'un imperméable de grosse toile huilée et coiffé d'un chapeau également à l'épreuve de l'eau, tenait la barre.

A ses côtés, la pipe aux lèvres et le regard obstinément fixé sur la côte nord, un jeune homme, à l'air renfrogné et dur, était debout, gardant son équilibre en dépit de la houle, par un simple mouvement des reins.

Ce garçon-là devait avoir le pied marin, car cette houle, très haute et rencontrée de biais, faisait rouler le petit vaisseau comme un simple bouchon do liège.

Mais, soit habitude, soit préoccupation, le personnage en question semblait aussi à son aise sur ce pont mouvant que sur le plancher des vaches,--comme les marins appellent dédaigneusement la terre ferme.

C'était,--on l'a deviné,--Gaspard Labarou.

Les deux compères, revenaient d'une courte excursion de pêche le long du littoral français,--_french shore_--, de Terreneuve; et, après avoir préparé temporairement leur poisson, ils se hâtaient de regagner Kécarpoui pour l'encaquer définitivement.

Toutefois, au moment où nous les mettons en scène,--le 12 septembre au soir,--leur conversation n'avait aucunement trait à leur métier de pêcheurs.

--Mon vieux, disait Thomas, tu n'es guère persévérant et je te croyais plus solide.... Quoi! parce que tu as manqué ton coup une première fois, te voilà découragé et prêt à abandonner la partie!....

--Il y a bien de quoi perdre confiance, aussi, nom d'un phoque! répondait Gaspard, les dents serrées.... Une affaire si bien montée!... Un coup si supérieurement organisé, manquer cela, à quelques secondes près!--Car, enfin, si ce moricaud de Wapwi fût arrivé seulement une demi-minute plus tard, mon cousin faisait le saut!

--Ah! pour ça, oui!... Et un rude plongeon, encore!

--Et j'aurais le chemin libre pour arriver à ta soeur!

--Rien de plus vrai. Pas un concurrent à trente lieues à la ronde!

--Chien de sort! C'est ce qui s'appelle n'avoir pas de chance.

--Dame!....

--Une déveine de pendu....

--Un peu.

--Et manger son avoine en grinçant des dents.

--Le fait est que ta position....

--Eh bien, oui, ma position...?

--Est assez humiliante.

--Ah! tu l'avoues!... Elle est tout simplement impossible, ma position!

--Ah! bah!

--De quelque côté que je me retourne, je ne vois que des visages soupçonneux: Mimie, sans en avoir l'air, ne me perd pas de vue; mon oncle et ma tante me semblent tout «chose»; Arthur paraît envahi par de vagues soupçons; quand à ce petit Abénaki de malheur, il me fait toujours l'effet de mijoter quelque complot contre moi....

--Imagination que tout cela, mon camarade!

Gaspard, sans répondre, reprit après un instant d'absorption en lui-même:

--Quant à chez-vous, je devine aussi des sentiments de défiance à mon égard.

--Tu es fou... Personne à la maison n'a l'ombre d'un soupçon.

--Qu'en sais-tu?.... As-tu bien observé ta soeur?

--Oh! ma soeur, elle est comme toutes les petites filles qui vont se marier: elle ne pense qu'à ses toilettes.

--A cela et à autre chose, je le jurerais!

--A quoi donc?

--A une certaine confidence que je lui ai faite, la veille de....

--De l'accident! acheva Thomas, avec un sourire narquois.

--Tu dis bien: de l'accident,--car c'en est un; il faut que c'en soit un!

--On y aidera; va toujours.

--Je lui ai révélé, comme tu ne l'ignores pas, le meurtre commis par mon oncle.

--Et tu as bien fait. Je te l'avais conseillé du moment que j'ai appris la chose.

--Mais j'ai un peu fardé la vérité, en la laissant sous l'impression que mon oncle avait été l'agresseur.

--Il paraît que c'est notre père qui a tapé le premier, remarqua tranquillement Thomas.

--L'oncle Labarou prétend cela, du moins; mais c'est à prouver.

--La mère Noël est convaincue qu'il dit vrai: il n'y a donc plus à revenir là-dessus. D'ailleurs, la preuve viendra en son temps, affirme-t-elle.

--Elle est de bien bonne composition, ta mère!.... et j'en connais qui ne s'accommoderaient pas si vite d'une affirmation intéressée...

--Laissons là ma mère, veux-tu? fit remarquer Thomas.--Ce qu'elle fait est bien fait.

Gaspard se le tint pour dit et n'insista plus.

Pendant quelques minutes, on garda le silence.

La goélette courait allègrement, grand largue, vers la baie de Kécarpoui, dont on commençait à distinguer les pointes.

Dans une couple d'heures, au plus, si la brise tenait bon, on embouquerait ce bras de mer et l'on pourrait dire bonsoir aux «bonnes gens».

Mais, précisément, la brise se prit à mollir petit à petit.

Gaspard en fit la remarque.

--Le vent tombe, dit-il... Pourvu qu'il ne nous lâche pas tout à fait!...

--Ce n'est qu'une accalmie, répondit Thomas, après avoir observé le firmament. M'est avis que si le nordet se repose, c'est pour reprendre des forces.

--Ah! tu crois donc qu'il ferait grand vent demain soir?....

--Grand vent et grande mer; nous voici à l'équinoxe.

--Ma foi, tant pis!

--Pourquoi dis-tu cela?

--Parce que demain, Arthur et moi, nous devons passer la nuit sur l'Îlot du large, tu sais?....

--A l'entrée de la baie?.... Je connais ça. Mais qu'allez-vous faire là?

--La guerre, mon vieux; une guerre à mort aux canards, outardes et autres volatiles qui viennent, à marée basse, s'y empiffrer de mollusques et de graviers.

--Ah! ah! fit Thomas.

Puis il s'arrêta une seconde pour réfléchir. Après quoi, regardant fixement son ami:

--Mais il va faire un temps de chien, demain la nuit, ou je ne connais plua rien aux signes de l'air!

--Peu importe; il faut bien profiter dea basses mers pour approvisionner de gibier les deux maisons, en vue des..... noces!

Et Gaspard prononça ces derniers mots sur un ton si singulier, que son compagnon fixa encore sur lui un regard narquois.

--Hum! hum! fit-il à voix basse.

--Tu dis?.... interrogea l'autre.

--Rien.... Ah! mais si!.... Dis donc, mon vieux, sais-tu qu'à marée haute, demain entre minuit et une heure, il y aura peut-être une vingtaine de pieds d'eau vers l'îlot?

--Ça ne m'étonnerait pas. Nous approchons de l'équinoxe, et il a tant venté de l'est!

--Et vous aller passer la nuit là, Arthur et toi?

--Une partie de la nuit, du moins. C'est à marée basse et vers le commencement du montant que le gibier afflue sur le sable de la petite grève, par bandes incroyables.