Chapter 5
--Ah! Yvonne, comme j'ai regretté ce fatal moment d'oubli, ce mouvement involontaire qui poussa ma main armée droit au coeur de mon ami, Yvonne, vous le savez, en dépit de ses défauts!--Mais il est des instants, dans la vie humaine, où la chair se révolte contre l'esprit, où le nerf est plus prompt que la volonté.
J'ai subi les conséquences de ce réveil intermittent de la bête dans l'homme....
Suis-je donc si coupable, après tout?
La veuve ne répondit pas, tout d'abord.
Elle se calmait. Elle paraissait ébranlée.
L'homme qui lui parlait, elle l'avait connu jadis. Jeune et bon, plein d'honneur, incapable de déguiser la vérité.
Les années en blanchissant sa tête en avaient-elles fait un menteur et un lâche?
C'était impossible.
Le mensonge, dans la bouche d'un coupable, n'a pas de ces accents émus qui vont au coeur; la parole, non appuyée d'une conviction chaleureuse, ne saurait arriver au plus intime de l'être, comme la voix do Jean Lehoulier l'avait fait.
Au fond de son coeur, elle sentait se réveiller, pour l'homme d'honneur incliné devant elle sous le poids d'un souvenir bien malheureux, mais non coupable, cette indulgence attendrie qu'éprouvent les gens mûrs lorsqu'en fouillant dans les cendres du passé, il leur arrive d'en voir quelque étincelle non encore éteinte....
Relevant enfin la tête, elle regarda Jean Lehoulier bien en face et dit d'un ton très calme:
--Jean Lehoulier je vous crois!.... Les choses ont dû se passer comme vous les racontez....
--Merci, Yvonne! Merci pour nos enfants qui s'aiment, interrompit le père d'Arthur.
--.... Mais, continua la veuve, si je vous crois, moi, d'autres feront-ils comme je fais? Mes fils, que vont-ils penser?... Ma fille, elle-même....
--C'est juste, voisine: vous voulez des preuves?
Songez, Jean, que Robert Quetliven ne m'a pas écrit de Saint-Pierre même.
--Et d'où vous a-t-il donc écrit, Yvonne?
--D'ici même.
--D'ici?.... Il est donc venu?
--Ne le saviez-vous pas?
--Je savais que quelqu'un de là-bas est, en effet, débarqué, il y a une quinzaine de jours, en compagnie de votre fils Thomas et de mon neveu Gaspard. C'était donc lui?
--C'était lui; et c'est après une longue conversation sur le malheureux événement qui a divisé nos deux familles, que nous en sommes arrivés à la décision qu'il m'écrirait cette lettre... «Avec ce papier, disait-il, vous n'aurez aucune difficulté à convaincre votre voisin qu'une alliance est impossible entre les Noël et les Lehoulier.»
--En effet, madame, les choses se fussent-elles passées comme ce Quetliven les arrange,--pour un but que je ne devine pas bien encore,--que je serais le premier à dire à mon fils: «Embarque-toi, mon gars, et va un peu là-bas faire ton tour de France.»
«Mais je ne veux pas que cet enfant souffre à cause de moi.... Aussi, prévoyant ce qui allait arriver, ai-je pris mes précautions.... Le missionnaire qui doit nous visiter cet automne,--c'est-à-dire dans un mois au plus,--vous apportera la preuve que les choses se sont bien passées telles que je viens de les raconter.
--Et cette preuve?....
--Ce sera le témoignage du mort lui-même!
Là-dessus, Jean Lehoulier salua respectueusement la veuve de Pierre Noël et se retira.
XII
OU GASPARD ÉPROUVE UNE SURPRISE DÉSAGRÉABLE
Cette journée devait être fertile en événements.
On eût dit vraiment que Cupidon essayait un arc nouveau et des flèches dernier modèle, faisant des blessures incurables.
Vers le milieu de la traversée de la baie, Jean Labarou croisa, à quelques arpents de distance, un canot d'écorce, à la fois solide et léger, qu'une jeune fille «pagayait» avec une sûreté de main incomparable.
--Mais c'est Mimie! se dit le père, un peu étonné.
Puis, mettant les deux; mains autour de sa bouche pour mieux diriger sa voix, il héla:
--Ohé! là, du canot!
--C'est vous, père?.... répondit-on, pendant que l'aviron s'immobilisait, appuyé sur le plat-bord.
--Oui, c'est moi. Où vas-tu, comme cela, toute seule, dans cette coquille de noix?.... Ce n'est guère prudent!
--Oh! soyez tranquille, père: je reviendrai tout à l'heure saine et sauve. Je vais voir seulement si ce galopin de Wapwi n'est pas quelque part par là....
--Je ne l'ai pas vu. D'ailleurs, je parierais un beau trois-mâts contre un méchant «sabot» de Quimper, en Bretagne, que ce n'est pas Wapwi qui te fait courir la haie.
Les deux embarcations s'étaient; rapprochées.
Aussi la jeune marinière put-elle répondre en baissant la voix:
--Vous gagneriez, père.... Ne parions pas. C'est à Gaspard que j'en ai.... Oh! une toute petite surprise que je veux lui causer! Mais il faut que je mettre la main dessus, d'abord, et, pour cela, on a besoin de se lever matin, vous le savez....
--Tu me dis cela d'un air drôle, petite Mimie! Que se passe-t-il donc?.... Serais-tu mécontente de ton cousin, ma fille?... Est-ce qu'il te ferait des _traits_, par hasard?
Et Jean Labarou, malgré ses propres préoccupations, jeta un long regard sur le beau et pâle visage de sa fille.
Un double éclair jaillit des yeux de Mimie, qui se contenta de dire:
--Peut-être!.... Mais laissons là Gaspard et parlons un peu de mon frère Arthur.--Vous avez vu Mme Noël?
--Oui.... Nous nous sommes expliqués.... Tout ira bien de ce côté-là, j'espère. Nous en causerons avec ta mère.
--Ah! que je suis contente, petit père!.... Ce pauvre Arthur, il me faisait tant pitié avec son gros chagrin!.... Allons! puisque c'est comme ça, je me sauve vite, pour revenir encore plus vite. Bonjour, père. A tantôt!
--A tout à l'heure, ma fille.
Chaloupe et canot reprirent leur course en sens contraire et ne tardèrent pas à se trouver hors de portée de la voix.
La chaloupe traversa en ligne directe et s'en alla prendre terre à son petit havre accoutumé, près de l'habitation Labarou.
Quant au canot, au lieu de poursuivre sa course dans la direction du Chalet, qui lui faisait face, il obliqua vers le nord, longeant la rive surélevée, toute enguirlandée de frondaisons touffues, qui traînaient jusque dans la mer, et disparut tout à coup au fond d'une petite anse, rendue invisible par les rameaux épais entre-croisés en voûte à quelques pieds de la surface de l'eau.
Une fois là, plus rien!
Gens de mer et gens de terre eussent été bien empêchés de dénicher l'embarcation et son capitaine enjuponné.
Mimie Labarou attacha son esquif à une branche de saule et attendit, debout, fouillant de ses grands yeux bleus tout remplis d'éclairs la saulaie bordant la rive.
Quoique fort épais à hauteur d'homme, ce rideau d'arbustes, dépourvu de feuillage à quelques pouces du sol, permettait au regard de pénétrer jusqu'au Chalet des Noël, à deux ou trois cents pieds de là.
Pendant une dizaine de minutes, la jeune fille demeura ainsi immobile, les yeux fixés dans la même direction.
Là demeurait sa rivale,--celle qui, tout en étant fiancée d'Arthur, n'en menaçait pas moins son bonheur, à elle.
Car Mimie le sentait bien, Gaspard lui échappait insensiblement.... Un magnétisme étrange l'attirait de ce côté de la baie.... En dépit de ses protestations d'amour, des ses élans passionnés, de ses serments même, quelque chose de vague semblait paralyser la langue de son cousin.... Ils ne se parlaient plus avec le même abandon.... Les querelles surgissaient à propos de tout et de rien.... Bref, Mimie était déjà assez femme, pour deviner que le coeur de son amoureux n'allait pas tarder à lui glisser entre les doigts, si elle n'y mettait bon ordre.
Et elle se sentait vraiment de caractère à le faire, l'indolente mais énergique Mimie!
Voilà pourquoi, secouant enfin son apathie, elle était entrée, ce matin-là, sur le sentier de la guerre.
Wapwi, prévenu dès la veille, devait la rejoindre, aussitôt libre.
C'est lui qu'attendait donc la jeune fille.
Une demi-heure s'écoula.
Les coqs chantaient près de l'habitation des Noël, et les oiseaux prenaient leurs ébats à travers la saulaie.
Mais, de voix humaines, point.
Tout semblait dormir.
Soudain, un bruit léger se fit dans le feuillage, une respiration rapide haleta aux oreilles de la guetteuse, et Wapwi encadra sa face cuivrée entre deux rameaux doucement écartés, à deux pouces au plus de son oreille.
--Tante Mimie, dit-il rapidement, ne bougez pas, ne parlez pas; il vient!
--Ah! C'est toi.. petit sauvage!... On n'arrive pas de pareille façon,... m'as fait une peur!
Effectivement était toute transie, la pauvre fille. Mais, se remettant aussitôt:
--Tu l'as vu?
--Je le suis depuis tantôt.
--D'où vient-il?
--Il espionne petite mère Noël.--Il est méchant l'oncle Gaspard.
--Ainsi c'est pour cette fille qu'il court les bois du matin au soir? dit amèrement Mimie, sans relever la dernière observation.
Wapwi fit un haut-le-corps qui voulait dire clairement: «Dame, tu devais bien t'en douter!»
Puis prêtant un instant l'oreille, il saisit le bras de sa compagne:
--Chut! fit-il, les voilà tous deux!
--Je veux voir et entendre.
Et la jeune fille, aidée du petit sauvage, sauta aussitôt sur la berge de la saulaie, très épaisse à cet endroit de la rive, et fit quelques pas à travers l'enchevêtrement de la végétation.
Puis Wapwi, qui servait de guide, s'arrêta et se blottit derrière un gros hallier, invitant, par une pression énergique de la main, sa compagne à l'imiter.
Le sentier, conduisant des chutes au Chalet, passait à quelques pieds de là.
Deux voix, l'une railleuse et claire, l'autre suppliante et sourde, alternaient dans le silence environnant.
--Ainsi, disait la voix railleuse, cette belle passion vous est venue comme cela tout d'un coup, en apprenant ce que vous appelez mon malheur?....
--Ne riez pas, Suzanne!... répliquait l'organe funèbre,--celui de maître Gaspard,--quand je vous ai vue, vous si belle, courir ainsi vers une destinée terrible, j'ai tremblé pour vous, d'abord; puis la pitié m'est venue.... Et, comme de la pitié à l'amour il n'y a qu'un pas, je l'ai vite fait ce pas....
--Vous avez de si bonnes jambes, monsieur Gaspard!
--Avez-vous le courage de rire en un pareil moment?
--En vérité, je devrais plutôt pleurer, peut-être? Le fait est, futur cousin, que si réellement un ruisseau de sang me séparait, comme vous l'affirmez, de mon fiancé Arthur, je n'aurais pas, moi, la jambe assez longue pour le franchir. Mais, tranquillisez-vous, monsieur Gaspard, votre ruisseau de sang n'est qu'un tout petit filet, que beaucoup d'amour et de foi chrétienne effaceront bien vite....
--Ce serait une horreur, Suzanne, une alliance entre bourreau et victime!
--Là! là! monsieur Gaspard, ne faites pas tant de zèle et laissez-nous mener notre barque à notre guise. Quant à votre amour si désintéressé et si charitable, gardez-le pour ma belle-soeur, cette chère Mimie, qui le mérite bien plus que moi.
--C'est là votre dernier mot, mademoiselle? fit Gaspard menaçant.
--C'est mon dernier mot, monsieur!
--Peut-être changerez-vous d'avis bientôt...
--Que voulez-vous dire?
--Rien autre que ce que je dis, Suzanne Noël. Sur ce, je voua souhaite le bonsoir.
--Adieu, monsieur.
Gaspard fit un pas pour s'éloigner. Mais il avait encore une vilenie sur le coeur:
--A propos, dit-il en persiflant, je ne veux pas, vous savez, que mon cousin vous donne mon nom de Labarou, qui est un nom honnête, celui-là. C'est madame Lehoulier, entendez-vous,--un nom taché du sang de votre défunt père,--que vous vous appellerez, une fois mariée.
--Méchant! murmura Suzanne avec dégoût.
--Canaille! cria une autre voix, éclatante celle-ci, qui fit tressaillir Gaspard.
Et, avant qu'il eût eu le temps de se reconnaître, Euphémie Labarou, ses beaux cheveux crêpés flottant sur le cou, ses grands yeux bleu d'acier étincelants, tombait debout devant lui.
--Mimie! s'écria Gaspard, reculant d'un pas.
--Et bien, oui, c'est moi!.... Répète un peu ce que tu viens de dire, grand lâche!
Et, comme le cousin ahuri ne desserrait plus les dents, Euphémie Labarou, se retournant vers Suzanne, lui dit en lui prenant les mains:
--Mademoiselle Suzanne, c'est ma sainte patronne, à coup sûr, qui m'a conduite ici.... Je ne vous aimais pas beaucoup; j'avais dea préventions contre vous, à cause de ce garnement-là... Mais, maintenant que je vous ai vue, et surtout entendue, je vais vous chérir comme une soeur.--Le voulez-vous?
Pour toute réponse, Suzanne se jeta dans les bras de Mimie, et les deux jeunes filles s'embrassèrent plusieurs fois.
Ce qui provoqua chez Wapwi un tel sentiment de plaisir, que le petit sauvage se prit à pirouetter sur les mains et les pieds, comme un vrai clown de cirque.
Gaspard seul ne prit aucune part, cela se conçoit, à l'allégresse commune. Il fit même mine de s'éloigner. Mais Mimie le cloua net sur place, en disant d'un ton qui n'admettait pas de réplique:
--Gaspard, ne t'avise pas de te sauver.... Je t'emmène avec moi, tu sais!
Et tel était l'étrange magnétisme exercé par cette singulière fille, que le cousin courba la tête, sans même répliquer.
Il est vrai qu'un éclair de fureur, aussitôt réprimé, illumina un instant ses traits durs.
Mais personne ne s'en aperçut, car les jeunes tilles échangeaient leurs adieux.
--Ne vous préoccupez de rien, Suzanne, disait Euphémie Labarou.... J'ai rencontré mon père, tout à l'heure, sur la baie.... Il revenait d'une entrevue avec votre mère....
--Vraiment? interrompit l'autre.
--Et il m'a dit, continua Mimie: «Tout ira bien!»
--Il a vu ma mère: ah! que je suis heureuse!
--Espérons, Suzanne, et au revoir!
--Oui, petite soeur, au revoir!
Euphémie et Gaspard se dirigèrent vers le canot, sans échanger une parole.
Gaspard s'étendit nonchalamment à l'avant, laissant à la capitaine Mimie le soin de manier l'aviron.
Quant à Wapwi, avant de retenir par la passerelle, en haut des chutes, il voulut prendre congé à sa façon de Mlle Noël,--c'est-à-dire en frottant la main de la jeune fille contre sa joue.
Mais Suzanne le dispensa de ce cérémonial abénaki, en lui donnant tout bonnement deux gros baisers, bien retentissants, sur les joues et lui disant:
--Va, cher petit, vers ton maître, et raconte-lui ce que tu as vu.
--Oui, petite mère; et Wapwi lui dira aussi que tu as embrassé un.... sauvage.
Cela dit, Wapwi, tout fier de son esprit, détala en riant silencieusement.
Suzanne fit de même, mais avec moins de retenue.
Elle riait encore en arrivant au Chalet.
XIII
LE GUET-APENS ORGANISÉ
Tout dormait chez les Labarou.
La nuit, faiblement éclairée par un mince croissant de lune, était sonore,--si l'on peut employer ces deux mots pour rendre le grand silence de la nature endormie, traversé seulement par le monotone mugissement des cataractes.
Deux heures venaient de sonner.
La fenêtre d'une sorte d'appentis, adossé au mur d'arrière de la maison, s'ouvrit doucement, et une tête brune, coiffée d'une casquette de loup-marin, surgit de l'entre-bâillement.
Cette tête tourna à droite, tourna à, gauche et se dressa même en l'air, inspectant, écoutant, se rendant compte enfin de tout ce qui pouvait tomber sous deux de ses sens principaux: la vue et l'ouïe.
Satisfait en apparence de son investigation, le propriétaire de la susdite,--maître Gaspard, s'il vous plaît,--mit un pied sur l'appui de la fenêtre et, fort légèrement, ma foi, sauta au dehors, sur le gazon.
Puis il referma silencieusement la fenêtre et s'éloigna à pas de loup.
Arrivé près d'un hangar, servant de remise pour les agrès, seines à pêche, outils de charpentier, etc., notre homme y pénétra, pour en sortir aussitôt avec une hache et une _égohine_.
Puis jetant un dernier coup-d'oeil sur l'habitation plongée dans le sommeil, il partit d'un pas relevé, courbant le dos, se faisant petit comme un malfaiteur.
Une fois sous bois, loin de toute oreille indiscrète, Gaspard se départit un peu de sa rigidité habituelle, ou plutôt il releva son masque.
Dans la forêt, il était chez lui, et les sapins à aspect de saules pleureurs devenaient ses confidents.
-Nom de nom--de nom--d'une vieille baleine morte de la pituite!.... grommelait-il, en voilà une journée pour toi, mon vieux Gaspard!... Tes plans déjoués!.... Un voyage aux Iles pour rien, l'oncle Jean devenu un petit saint aux yeux de la mère Noël, et, par-dessus tout, toi, vieille bête, surpris comme un écolier en flagrant délit de trahison amoureuse par cette infernale Mimie, à qui le diable.... ou moi tordrons le cou un de ces jours!... Voilà, ton bilan, mon bonhomme!
Et, courbant la tête, Gaspard se remémorait les désastres subis la veille, en ce jour marqué d'une pierre noire.
--Oh! cet Arthur, grommelait-il, quel obstacle dans mon chemin!... S'il n'était pas là, Suzanne m'aimerait, peut-être! Oui, elle finirait par m'aimer, à coup sûr.... J'en ferais tant pour elle!... Je braverais les colères du Golfe: le vent, la mer, la foudre, n'importe quoi!... J'irais lui tuer des ours jusqu'à la baie d'Hudson, pour le seul plaisir de lui en offrir les peaux....
Mais il y a Arthur, le fils de mes bienfaiteurs.... Mes bienfaiteurs!.... Hé! qu'est-ce qu'ils ont donc tant fait pour moi, après tout, cet oncle et cette tante?.... Est-ce que je ne leur rends pas cent fois, en travail, le pain que je mange à leur table?
Quant à Arthur, parlons-en de ce mignon, de ce préféré pour qui rien n'est trop bon!....--«Arthur, prends garde à ceci, prends garde à ça!.... Ne va pas attraper une fluxion par ce brouillard humide!.... Laisse ton cousin porter ce fardeau: c'est trop pesant pour toi!.... Gaspard, mon garçon, veille bien sur lui; il est si délicat!»....--Voilà les recommandations que j'entends tous les jours.
J'en ai assez!.... J'en ai trop!.... L'ai-je un peu rongé, mon frein, depuis des années!.... Un orphelin, un enfant sans père ni mère, ça ne compte pas!.... Trop heureux quand on ne le laisse pas crever de faim!...
Et le malheureux, ingrat et lâche, prenait ainsi plaisir à se forger des griefs imaginaires contre ses parents adoptifs, dans l'espoir d'endormir sa conscience et de colorer de prétextes trompeurs le sinistre projet qu'il allait accomplir!
Il marchait toujours, cependant.
Le bruit des chutes grandissait, s'enflant des échos prolongés qui roulaient dans la vallée de la Kécarpoui.
Bientôt, ce fut un tonnerre ininterrompu et très impressionnant, par une nuit comme celle-là.
Gaspard, après avoir gravi diagonalement la pente douce des premiers contreforts de la masse montagneuse, venait de déboucher sur la rive droite de la Kécarpoui.
Devant lui, mais bien plus bas, le tronc d'arbre servant de passerelle laissait traîner dans l'eau tourbillonnante l'extrémité des branches de sa face inférieure....
Au-delà du torrent, le cap du Rendez-Vous,--ainsi baptisé par l'amoureux jaloux lui-même,--dressait ses hautes assises, hérissés de buissons de sapins et couronné de conifères épais.
Le premier regard du nocturne visiteur fut pour la passerelle; le second pour le plateau.
--C'est là qu'ils viendront, au petit-jour,--se dit-il avec rage,--se moquer de ce pauvre Gaspard, enlevé hier par une jeune fille contrefaite Car elle l'est, Contrefaite, cette infernale Mimie, en dépit de son beau visage!.... Quelle humiliation, tonnerre de Brest!... et comme j'ai dû paraître sot aux yeux de la fière Suzanne!.... Ah! mademoiselle Mimie, que vous allez donc me payer cher ce triomphe d'une heure et cet ascendant, aussi ridicule qu'inexplicable, qui fait de Gaspard Labarou un petit garçon craintif quand vous êtes là!.... Aujourd'hui, fière Mimie,--que dis-je? dans quelques heures,--«vos beaux yeux vont pleurer», comme dit la chanson de Malbrough; le cadavre de votre frère, broyé dans les chutes, ira peut-être s'échouer devant votre porte, à moins que ce ne soit en face du chalet de sa fiancée!....
Ici, Gaspard, tout en se disposant à s'engager sur la passerelle, parut avoir réellement sous les yeux le spectacle des deux femmes au désespoir contemplant un corps sans vie.
Et cette vision au lieu de le taire revenir sur une décision infernale, l'affermit au contraire dans son projet.
--Allons! fit-il avec une sombre résolution, c'est dit!.... Un quartier de roc, comme j'en vois un, là, dans le lit de la rivière, aura roulé du haut du cap et fêlé le tronc d'arbre, pendant la nuit. Ce sera un accident, du reste. A l'oeuvre, Gaspard: il ne faut pas que la belle Suzanne appartienne à un autre que toi. Non, cela.... Plutôt la mort!
Et, résolument, il gagna le milieu de la passerelle.
Arrivé là, il déroula de sa ceinture une longue ficelle, armée d'un plomb de sonde à l'une de ses extrémités.
Laissant tomber le plomb dans un remous, où l'eau ne faisait que tourner en cercle, il mesura exactement la distance entre le fond solide et la passerelle.
Puis, faisant un noeud à la ficelle, il revint sur ses pas.
Cherchant alors des yeux autour de lui, il avisa bientôt une jeune et mince épinette, haute d'une vingtaine de pieds, qu'il abattit et ébrancha avec sa hache.
Il la coupa à la longueur voulue, après avoir pris ses mesures sur sa ficelle.
Puis il regagna le milieu du tronc d'arbre.
Plongeant alors un des bouts de la perche, préparée un instant auparavant, dans l'eau du torrent, il assujettit l'autre sous la passerelle, comme un pilotis.
--Comme cela, dit-il, je ne serai pas exposé à ce que ce maudit pont se rompre sous mon propre poids, pendant que je serai à la besogne.
Enfin commença l'oeuvre infernale.
Couché à plat-ventre, Gaspard scia avec son _égohine_ la face de la passerelle regardant l'eau, ne laissant intacte qu'une épaisseur suffisante pour empêcher l'arbre de se rompre par son seul poids.
Puis, revenant en arrière, il contempla son travail.
Rien n'était visible, naturellement.
Le mince trait de scie disparaissait complètement aux regards, à quelques pieds de distance.
Quant au pilotis protecteur, il avait disparu dans le cousant aussitôt que le poids du sinistre ouvrier eut cessé de faire peser la passerelle sur lui.
Tout allait bien.
Le guet-apens était supérieurement organisé.
L'oeuvre de mort allait réussir!
Gaspard Labarou eut un sourire de démon et reprit le chemin de son lit, disant:
--Maintenant, mon tourtereau, tu peux aller rejoindre, ta tourterelle. Seulement, tu n'en reviendras pas!
XIV
DANS LE TORRENT
Au petit jour,--c'est-à-dire vers six heures environ,--un jeune homme à l'air éveillé, à la mine joyeuse, suivi d'un gamin d'une quinzaine d'années, escaladait les pentes rocheuses et maigrement boisées qui servent d'arrière-plan à la baie de Kécarpoui.
Les deux promeneurs se dirigeaient vers la passerelle.
C'était Arthur Labarou, flanqué de l'inséparable Wapwi.
Tous deux paraissaient de fort bonne humeur et devisaient gaiement.
La matinée était belle; les oiseaux chantaient; le soleil, d'un beau rouge-feu, répandait sur le paysage cette clarté douce des premières heures du jour, tiédissant à peine la fraîcheur balsamique émanée, pendant la nuit, des arbres résineux de la forêt.
--Petit, la vie est bien belle parfois! disait Arthur.
--Oui, oui, bonne, la vie, le matin, quand il fait soleil!.... répliquait l'innocent Wapwi.
--Enfant!.... tu ne vois, toi, que par les yeux de la tête. Mais, moi, c'est par les yeux du coeur que je regarde en ce moment, et je vois de bien jolies choses, va!
Wapwi, un peu étonné, promenait sa vue perçante tout autour de lui: sur les croupes des collines mouchetées de verdure, sur le vaste golfe où le roi de la lumière jetait une poussière d'or et jusque dans les gorges sinueuses de la rivière, d'où montaient lentement des brouillards irisés.
Il n'apercevait que le panorama accoutumé, qui valait certes bien la peine d'être admiré, mais qui ne l'émouvait pas autrement, l'ayant eu tant de fois sous les yeux.