Chapter 4
Finie aussi, hélas!--ou, du moins, bien entravée,--cette promiscuité de toutes les heures du jour, ces coups-d'oeil échangés furtivement, ces chaudes poignées du mains données et reçues, ces rencontres fortuites... qui sont le menu du festin des amoureux!...
Ainsi le pense du moins, en son âme attristée, notre jeune ami Arthur Labarou, au moment où nous le retrouvons.
Il est en compagnie de son protégé,--ou plutôt de son fils adoptif,--le petit sauvage Wapwi.
Wapwi a aujourd'hui près de quinze ans.
Il est souple, élancé, grand pour son âge, et surtout très intelligent.
Quant à son dévouement pour petit père,--comme il appelle Arthur,--c'est du fétichisme tout pur.
Nous sommes dans la première quinzaine du mois d'août.
C'est le matin.
Il est à peine six heures.
Arthur et Wapwi sont assis sur un quartier de roc dominant la rive droite, très escarpée à cet endroit, de la rivière Kécarpoui.
En face d'eux, une grande épinette, à peine ébranchée sur un de ses côtés et jetée en travers du torrent, sert de pont pour communiquer entre les deux bords.
Vers la droite, à une couple d'arpents de distance, une buée de vapeurs blanches monte de l'abîme où se précipite la rivière, dans sa dernière chute, avant de mêler ses eaux à celles de la baie.
Le soleil du matin irise cette vapeur et lui prête tour à tour les nuances diverses de l'arc-en-ciel.
--Ecoute, petit, et surtout comprends-moi bien.... dit Arthur à, son compagnon, penché vers lui.
Wapwi ne répond rien; mais il s'approche davantage, et ses yeux noirs, intelligents, se fixent sur son «père» adoptif.
Celui-ci reprend, en baissant encore la voix:
--Tu vas traverser la rivière sur la passerelle et te diriger sous bois vers le Chalet. Si tu ne rencontres pas Suzanne en chemin et que les jeunes Noël ne soient pas dans les environs, approche-toi de la maison et fais en sorte que la jeune fille te voie. Comprends-tu?
Au lieu de répondre, Wapwi s'éloigne vivement, courbé en deux, fait mine de se couler au milieu du feuillage, se dissimule derrière chaque obstacle; rocher ou arbuste, et se livre à une pantomime des plus réjouissantes, s'adressant à un être imaginaire.
Puis, il revient sans, bruit, riant silencieusement.
Arthur aussi rit de bon coeur, tout en évitant d'éclater...
--Très bien, mon fils! dit-il. Mais ce n'est pas tout....
Wapwi redevient soudain sérieux comme un manitou.
--Quand tu seras parvenu à t'approcher d'elle, tu lui diras: «Petite mère Suzanne, petit père Arthur vous attend. C'est, pressé. Rejoignez-le sur le bord de la rivière, en face de la passerelle. Il sera là sur le plateau que vous connaissez, tout en haut, au milieu des rocher». Tu vois cela d'ici, tout droit.
Et le jeune Labarou montre de la main, sur l'autre rive, un escarpement assez élevé, couronné par un plateau où verdissent des masses de sapins touffus.
Wapwi fait signe qu'il a compris et n'ajoute qu'un mot:
--C'est tout?
--Oui... N'oublie pas ce qu'elle te répondra.
--Petit père sera content.
Et l'enfant, léger comme un papillon, s'élance sur la passerelle tremblante, sans éprouver l'ombre d'un vertige à l'aspect du torrent qui bondit à vingt pieds au-dessous.
Arthur demeure un instant songeur; puis, s'emparant de son fusil, compagnon inséparable de ses courses matinales dans la forêt, il traverse à son tour la passerelle et se dirige vers le rendez-vous assigné.
A peine a-t-il disparu, qu'une tête émerge d'un fouillis de broussailles masquant une anfractuosité de la rive à pic, à quelques pieds de l'endroit où s'est tenue la conversion rapportée plus haut.
Cette tête, livide et haineuse, est suivie d'un corps musculeux et, trapu,--le tout appartenant à Gaspard Labarou.
--Ah! c'est comme ça!.... murmure-t-il avec un ricanement amer On verra bien si la fille de la victime va faire des mamours au fils de l'assassin.... Malheur à eux si!...
Le reste de la phrase est ponctué par un geste sinistre.
Et Gaspard s'élance dans la direction du nord, ne s'écartant pas toutefois de la rivière, qu'il a sans doute l'intention de franchir à gué dans quelque endroit connu de lui seul.
En effet, une dizaine d'arpents plus haut, il rencontre une mince épinette penchée au-dessus d'un endroit où la Kécarpoui, profonde et rétrécie, coule avec la rapidité d'un torrent.
Agile et fort, le sombre personnage, mettant son fusil en bandoulière, grimpe comme un chat jusqu'aux deux-tiers de sa hauteur.
L'arbre, mince et flexible, se courbe, se penche....
Gaspard, suspendu par les mains, lâche prise....
Il est sur l'autre rive.
Alors, il redescend vers la passerelle, mais cette fois en s'écartant légèrement de la rivière.
Arrivé au pied du cap, couronné d'un plateau boisé, où doivent se rencontrer les amoureux, Gaspard s'arrête.
Il est en nage.
Ses tempes battent la chamade. Le vertige le menace.
Il paraît chercher à reconquérir son calme et fait mine même de cacher là son fusil....
Ses mains à plat pressent son front brûlant....
Mais bientôt un éclair de rage froide passe dans ses yeux durs et, remettant son fusil en bandoulière, il commence l'ascension du cap!
C'est comme un sauvage, avec des précautions infinies, qu'il met on pied devant l'autre.
Pas une pierre ne roule.
Pas une motte de terre ne s'égrène.
Parvenu au niveau du plateau supérieur, Gaspard risque un coup-d'oeil à travers les rameaux épais.
Arthur est là, écartant le feuillage et interrogeant le versant adouci de son observatoire qui regarde la mer.
Se trouvant posté à, sa convenance là où il est, Gaspard ne bouge plus et attend.
Une demi-heure se passe.
Puis une heure.
Le soleil monte. L'ombre décroît.
Mais rien ne bouge, rien ne bruit, si ce n'est la rumeur éternelle des chutes et le vol rapide des oiseaux.
Soudain, à deux pas d'Arthur, le feuillage s'entr'ouvre et Wapwi paraît.
--Petit diable! fait le guetteur en sursautant, je ne t'ai pas entendu venir.... Eh bien, l'as-tu vue?
--Elle vient!.... répondit l'enfant. Wapwi a couru fort, fort... pour avertir petit père, qui sera content.
Oui, oui, bien content.... Merci! Maintenant, laisse-nous, petit. Retraverse la passerelle et va m'attendre de l'autre côté de la rivière. Si tu vois quelque chose de suspect, imite le chant du merle tu sais!
--Wapwi veillera et sifflera..
Et, dévalant avec une adresse de singe par la pente qu'il venait de gravir, le jeune Abénaki disparut en un clin-d'oeil.
Eût-il pris la direction opposé qu'il se fût heurté à Gaspard!
Mais le dieu des amoureux regardait ailleurs, probablement.
L'espion, remis de cette alerte, se dit k lui-même:
--Décidément, le diable est pour moi. Tenons bon!
X
LE RENDEZ-VOUS
Une vingtaine de minutes s'écoulèrent, pendant lesquelles l'amoureux Arthur piétina sur place, bouillant à la fois d'impatience et de crainte.
L'entrevue qu'il allait avoir avec Suzanne acquérait, grâce aux événements des derniers jours, une importance capitale à ses yeux.
Depuis une semaine entière, en effet, la jeune fille était invisible pour lui.
Que s'était-il passé!
Pourquoi madame Noël, après avoir paru encourager ses amours avec Suzanne et même s'être prêtée de bonne grâce aux projets de mariage édifiés par les deux jeunes gens, avait-elle tout à coup, du soir au lendemain, changé complètement sa manière d'agir?....
Pourquoi Suzanne elle-même, l'air triste et les paupières rougies, lui avait-elle fait un geste d'adieu désespéré, la dernière fois qu'il l'avait aperçue dans une fenêtre du Chalet?...
D'où venait la mine soucieuse de sa mère, à lui, et la sombre préoccupation de son père, surtout depuis ces jours derniers?....
Autant de mystères à pénétrer.
Autant de problèmes à résoudre.
Arthur avait bien l'intuition que quelque chose se passait hors de sa connaissance et qu'il était le pivot autour duquel s'enroulait le fil de certains petits événements se succédant coup sur coup depuis quelques jours.
Mais quelle était la tête d'où sortait tout cela, la main mystérieuse qui tissait autour de son bonheur cette toile d'araignée dont les mille mailles guettaient chacun de ses pas?....
La veille au soir, seul avec sa soeur et ses parents, il avait ouvert son coeur à deux battants, narré par le menu l'histoire courte et naïve de ses amours; il leur avait fait part de son ardent désir d'épouser Suzanne, aussitôt la venue du missionnaire, en septembre prochain....
Mimie avait battu des mains....
La mère Hélène s'était détournée pour essuyer une larme....
Quant au père Labarou, plus sombre que jamais, il s'était promené longtemps dans la cuisine, sans répondre, puis avait fini par faire un geste résolu et dire:
--Il faut que cette situation s'éclaircisse et que la lumière se fasse! Pas plus tard que demain, mon fils, je me rendrai chez la veuve de Pierre Noël, et ton sort se décidera!
Arthur avait remercié son père et, au petit jour, couru sur le plateau boisé, dominant la passerelle, dans l'espoir d'avoir plus tôt des nouvelles, ou du moins de faire part à Suzanne de ses espérances.
Il en était là!....
Suzanne allait venir!!
Elle venait!!!
En effet, un pas léger froissait les feuilles sèches tapissant le flanc du cap....
Là ramure s'agitait;...
Une minute encore, et Suzanne parut!
Elle semblait fort animée, la belle Suzanne.
Ses joues rougies, l'éclat de ses yeux et la sueur qui perlait à son front disaient haut qu'elle avait couru et que l'émotion la dominait.
--Arthur! cher Arthur, fit-elle en tendant ses deux mains au jeune homme.
--Oh! Suzanne! ma Suzanne! vous voilà enfin! répondit Arthur, s'emparant des mains qui s'offraient et y collant ses lèvres.
--Quelle imprudence vous me faites commettre!
--Je ne vivais plus, Suzanne. Songez-y; ne plus vous voir!
--Et moi donc, est-ce que j'étais aux noces?... Ah! comme j'ai souffert!
--Pauvre Suzette! Là, vrai, vous avez pensé un peu à l'abandonné?
--Toujours, à chaque heure, à chaque minute....
--Et, cependant, vous vous cachez!.... Je ne puis vous voir! Votre mère me répond, à chacune de mes visites, que vous êtes souffrante, que vous naviguez sur la baie, avec vos frères, ou bien qu'elle ne sait pas.... Enfin, elle n'est plus la même, votre mère....
--Hélas!
--Vous voyez bien que j'ai raison, puisque vous en convenez....
--Il le faut bien, mon Dieu!
--Mais, enfin, Suzanne, pourquoi ce revirement complet?.... Qu'avons-nous fait de répréhensible?.... Vous savez comme nos intentions sont pures et quel respect accompagne notre mutuelle tendresse.
--Oh! Arthur, ce n'est pas là que vous trouverez la source de tout ce qui arrive.
--Vous savez quelque chose, Suzanne?
--Peut-être bien. Mais je ne suis pas sûre.... je pourrais me tromper.
--Parlez, parlez.
--Eh bien, ma mère a reçu une visite il y a une dizaine de jours.
--Une visite!.... D'ici, de la côte?
--Non, de Miquelon.
--Par quelle voie?
--Ce doit être par notre barque, car l'étranger accompagnait Thomas. Vous savez que mon frère a été toute une semaine au large, en compagnie de votre cousin Gaspard?....
--Je ne sais rien, Suzanne. En effet, Gaspard s'est absenté pendant de longs jours, sous prétexte d'une excursion de chasse au loin. Mais il est si bizarre, mon taciturne cousin, qu'on ne remarque plus, chez nous, ses frasques.
--Vous avez tort, Arthur. Quelque chose me dit que vous devriez, au contraire, ne pas le perdre entièrement de vue et même vous défier un peu de lui.
--De Gaspard!.... Qui peut vous faire croire?....
--Écoutez, Arthur....
Et Suzanne, baissant instinctivement la voix, se rapprocha davantage.
Puis elle détourna soudain la tête et prêta l'oreille.
--Avez-vous entendu? dit-elle.
--Non.
--On dirait quelqu'un s'agitant dans le feuillage.
Arthur jeta un rapide coup-d'oeil vers l'endroit où son cousin, dans sa cachette, avait sans doute fait quelque mouvement involontaire.
Puis, haussant aussitôt les épaules:
--Comme vous êtes nerveuse, Suzanne!.... Vous voyez du danger partout.
--C'est vrai, fit la jeune fille, reprenant sa position première. Moi, si vaillante d'habitude, je tremble, depuis quelque temps, à la moindre alerte.
--Cette fois, du moins, ce n'est rien: quelque écureuil qui prend ses ébats.
--Je vous disais donc: Défiez-vous de votre cousin; il a les yeux méchants....
--Ah! ah!
--.... Et je n'aime pas sa façon de me regarder.
--Vous êtes si belle!....
--Ne riez pas, Arthur. Ces jours derniers, me voyant les yeux rouges, il me dit avec un mauvais rire:
--Qu'avez-vous, Suzanne?
--«Rien qui vous concerne!» ai-je répondu brusquement.
--«Vous êtes-vous querellé avec votre amoureux?» a-t-il ajouté d'un air moqueur.
--«Ça ne vous regarde pas!» Et je lui ai tourné le dos. Mais je l'ai vu, dans une vitre de la fenêtre où je me trouvais, serrant les poings et faisant un geste de menace.
--Une vitre est un mauvais miroir, Suzanne!
--C'est possible, mon ami. N'en parlons plus et soyez prudent.
--Pour vous faire plaisir, je le serai. Mais revenons à votre visite de l'autre jour.
--De l'autre nuit!--car c'était la nuit.
--Soit.. Et qu'a fait ce visiteur nocturne?
--Il s'est enfermé avec ma mère pendant une heure et j'ai été emmenée dehors par mon frère, sous prétexte de ne pas troubler la conversation qu'ils eurent ensemble.
--Ah! diable! fit Arthur, très intéressé.
--Puis l'étranger est reparti, accompagné toujours de Thomas et de l'inséparable Gaspard.
--De sorte que vous ne savez pas quel était cet homme?
--Si... Ma mère m'a dit que c'était un vieil ami de mon défunt père.
--Que venait donc faire chez vous ce mystérieux personnage?
--Voilà précisément ce que je demande en vain à tous les miens, sans pouvoir obtenir d'autre réponse que celle-ci: C'est un parent éloigné, un ami de là-bas. Il faut le croire.
--Mais votre mère, elle,--votre mère qui vous aime tant, bonne Suzanne,--a dû vous donner quelques mots d'explications avant de vous soustraire à mes recherches.... je veux dire à ma vue.
--Pauvre mère, elle est toute bouleversée de ce qui arrive.... Mes questions semblent lui faire tant de mal!.... Elle se contente de répondre: «Chère Suzette, j'en suis chagrine autant que toi; mais tu ne dois plus voir ce jeune homme.... Un mariage est impossible entre vous.... Quelque chose de terrible vous sépare à jamais!»
--Qui ou quoi peut donc nous séparer, Suzanne?.
--Hélas!
--Votre mère vous l'a dit?
--Il l'a bien fallu; je l'ai tant suppliée!
--Et c'est?....
--Du sang!
Arthur, foudroyé, chancela.
Un moment, la tête penchée, les bras battants, il demeura immobile.
Mais il se secoua aussitôt.
--Adieu! Suzanne, fit-il virilement. Quand nous nous reverrons, je saurai s'il m'est permis de vous aimer.
--Et ce sera?... fit Suzanne, anxieuse.
--Demain matin, ici, à la même heure.
--Adieu donc! Arthur.... Ne désespérons pas.
Le jeune Labarou la vit disparaître par le sentier qu'elle avait pris pour revenir.
Un instant plus tard, lui-même redescendait la pente opposée, tout en murmurant:
--Puisse mon père effacer cette tache de sang qui nous sépare!
--Oui, comptes-y, mon bonhomme! disait en même temps, _in petto_, le cousin Gaspard, tout en se tirant, non sans peine, de sa cachette embroussaillée.
Puis le traître ajouta:
--Nom d'une baleine! quelle posture fatigante j'avais là! Tout de même, si j'ai mal aux jambes, mon cher cousin doit avoir mal au coeur, lui!
Et il se glissa derrière Suzanne, évitant avec soin de se laisser voir.
XI
LE MEURTRIER ET LA VEUVE
Environ vers six heures de cette même matinée, une légère embarcation traversait la baie, de l'ouest à l'est.
Elle atterrit en face du Chalet.
Un homme d'une cinquantaine d'années, barbe et teint bruns, chevelure grisonnante, sauta sur le rivage, où il s'occupa aussitôt à fixer solidement le grappin de l'embarcation.
Puis, cela fait, il se dirigea lentement, le front penché, vers le chalet, dont les murs blanchis à la chaux ressortaient, à une couple d'arpents du rivage, au milieu des arbres.
Arrivé en face de la porte d'entrée, regardant l'ouest, il frappa deux coups...
Une voix de l'intérieur répondit....
L'homme entra.
--Jean Lehoulier! s'écria la maîtresse du logis, en reculant de deux pas.
--Moi-même, Yvonne Garceau!
--Que voulez-vous?.... Que venez-vous faire ici?....
--Je viens dire à la veuve de Pierre Noël: Oublions tous deux la scène du 15 juin 1840 et ne faisons pas porter à nos enfants le poids des fautes de leurs pères.
La veuve étendit très haut son bras amaigri et s'écria avec une sombre énergie:
--Moi, pardonner au meurtrier de mon époux, du père de mes enfants!.... Jamais!
--Écoutez-moi....
--Pourquoi vous écouterais-je?... Quelle justification pouvez-vous m'offrir?... Allez-vous rendre la vie à mon homme, que vous avez tué à coups de couteau?
Et la veuve, les yeux flamboyants, les poings serrés, fit un pas vers son interlocuteur.
Celui-ci, calme et triste, ne bougea pas et reprit de sa même voix humble:
--Yvonne, je pourrais ici faire appel aux souvenirs de notre jeunesse, à tous deux, de cette époque où, libres encore, nous nous aimions et avions décidé de nous unir par les liens sacrés du mariage; je pourrais évoquer ces jours de larmes où l'on nous força de renoncer l'un à l'autre,--vous parce qu'un prétendant, plus riche s'offrait, moi parce que le service maritime me réclamait dans les cadres.... Mais ce n'est pas à la générosité de vos sentiments que je viens livrer assaut, par surprise: c'est à votre conscience d'honnête femme, c'est à votre coeur de mère que je veux frapper.
--Une mère peut-elle pardonner à celui qui rendit ses enfants orphelins?
--Une mère pardonne tout pour le bonheur de ses enfants.... Et, d'ailleurs, Yvonne Garceau, le Fils de Dieu lui-même n'a-t-il pas demandé à son Père la grâce de ses bourreaux?
--Le Fils de Dieu avait la force d'En-Haut. Moi, faible femme, je suis impuissante.... Cette scène de meurtre me poursuit, me hante nuit et jour, depuis douze ans.... Et, tenez, au moment même où je vous parle, je la vois; j'y assiste; je vous entends vous écrier:
--Ah! misérable traître, après m'avoir pris la femme que j'aimais, tu voudrais encore me voler ma réputation d'homme d'honneur, en m'accusant de tricher au jeu!.... Eh bien, meurs donc, et puisse ta femme ne pas te survivre!.... Car ce sont là vos propres paroles, Jean Lehoulier! Celui-ci ne broncha pas.
Élevant seulement la main avec solennité:
--Femme, dit-il, on vous a trompée, odieusement trompée!.... Quelques-unes des paroles rapportées sont vraies,--les premières! Les autres n'ont pas le sens commun.
La veuve fit un geste pour protester.
Mais Jean continua, sans le remarquer:
--La querelle entre nous n'a pu commencer comme vous dites, puisque jamais je n'ai touché une carte de ma vie.... Nous ne jouions donc pas. Mais nous étions un peu gris,--Pierre surtout,--et vous vous souvenez comme il était jaloux, le pauvre homme, une fois dans les vignes....
--Oh! bien à tort, vous ne l'ignorez pas.... murmura la veuve, en jetant un rapide regard à son premier amoureux.
--Sans doute, Yvonne; mais, comme tous ses pareils, il n'en était pas moins intraitable sur ce chapitre, quand il avait son _plumet!_ Si bien que, ce soir-là, il m'accusa devant tous les camarades de ne rechercher son amitié que pour mieux le tromper....; de profiter de ses absences pour m'introduire nuitamment chez vous; bref, de le déshonorer ni plus ni moins.... Était-ce vrai, cela?
--Vous savez bien que non.
--C'est ce que je cherchai à faire pénétrer dans sa cervelle en feu. Mais, «va te faire lan-laire!» il n'entendait plus rien, gesticulant, criant, me mettant le poing devant la face et piétinant autour de moi, comme un furieux. Jamais je ne l'avais vu ainsi. Je faisais mille efforts pour conserver mon sang-froid, reculant, tournant en cercle, afin de l'empêcher de me frapper.
«Les camarades regardaient, chuchotant entre eux, sans toutefois intervenir.
«Je protestais toujours, évitant à dessein de hausser ma voix au diapason de la sienne. Mais tout de même, la moutarde me montait au nez. J'avais des bouffées de colère, des envies folles de cogner.
«Il vint un moment où, fou de rage, ivre de vin, Jean se rua sur moi, son couteau au poing.
«Je tirai aussitôt le mien de sa gaine, tout en parant machinalement du bras gauche.
«C'est en cherchant ainsi à me protéger, que j'éprouvai à, l'avant-bras cette sensation inoubliable de froid, bien connue de tous ceux oui ont reçu des coups de couteau.
«La lame avait passé entre les deux os et ne s'était arrêtée qu'au manche.
«Je poussai un cri de rage et frappai à mon tour, sans voir,--car un nuage de sang faisait tout danser autour de moi.
«Mon adversaire tomba, et il se fit une grande rumeur dans l'auberge.
«Des amis m'entraînèrent....
«Vous savez le reste. La veuve ne disait plus rien.
Le front penché, les yeux sombres, elle semblait évoquer, par la puissance du souvenir, cette scène d'auberge où son homme fut couché sanglant sur le carreau.
Deux ou trois minutes durant, elle garda ce silence farouche.
Puis elle releva la tête et, regardant son interlocuteur bien en face:
--Jean Lehoulier, dit elle avec une froide énergie, vous mentez!
--Madame!....
--Vous mentez, vous dis-je!....
--Yvonne!
--Et, la preuve que vous mentez, je vais vous la donner. Attendez une minute.
Pierre ouvrait des yeux ébahis.
Mais la veuve avait disparu par la porte d'une chambre à coucher,--la sienne,--ouvert un vieux bahut et y fouillait avec ardeur.
Au bout de quelques instants, elle reparaissait, tenant un papier plié en forme de lettre.
Elle courut aussitôt à la signature et la mettant sous les yeux de son ancien fiancé de là-bas:
--Reconnaissez-vous ce nom?
--Sans doute: Robert Quetliven!
--Eh bien, écoutez bien ce qu'il m'écrit:
SAINT-PIERRE ET MIQUELON, ce 26 juillet 1852.
MADAME VEUVE PIERRE NOEL, Côte du Labrador,
_Madame et vieille amie,_
J'apprends que vous êtes sur le point de marier votre fille Suzanne avec le fils de Jean Labarou, votre voisin de la baie Kécarpoui. Je le regrette beaucoup pour les deux jeunes gens, mais ce mariage ne peut se faire. Votre défunt mari, _assassiné méchamment_, il n'y a pas encore une éternité, se lèverait de sa tombe pour se jeter entre les deux futurs conjoints.
Vous ne comprenez pas!...
Eh bien, apprenez, ma pauvre amie, que ce Jean Labarou dont le fila courtise votre fille Suzanne n'est autre que Jean Lahoulier, qui tua votre mari, par pure rancune, dans l'auberge des Mathurins Salés, sur le port de Saint-Pierre, il y aujourd'hui douze ans et quelques semaines...
Mon devoir est fait. Que Dieu vous donne la force de ne pas faillir au vôtre,
ROBERT QUETLIVEN.
--Cette lettre est une infamie! s'écria Jean Labarou,--à qui nous conserverons ce nom, comme lui le porta toujours, du reste.
--Quoi! ne dit-elle pas la vérité? riposta la veuve.
--Sur ce point seulement: que c'est bien ma main qui a tué Pierre Noël! Mais c'est dans le cas de légitime défense, après avoir usé de tous les moyens de persuasion pour l'apaiser, après avoir subi patiemment toutes sortes d'injures.... Encore, quoique abîmé par sa langue méchante, j'aurais patienté, je serais sorti, sans ce traître coup de couteau qui me fit voir rouge.... Mon bras a frappé, mais ma volonté n'y était pour rien. C'est la douleur physique, produite par l'horrible blessure reçue sans m'y attendre, qui est cause du malheur arrivé.... Voyez, femme!.... J'en porterai les marques toute ma vie!
Et, retroussant la manche de son habit, Labarou montra à la veuve son avant-bras nu où deux cicatrices indélébiles tranchaient, par leur blancheur livide, sur le ton bruni de la peau.
La veuve ouvrit de grands yeux et fit un geste.
Jean Labarou rabattit sa manche et continua: