Un drame au Labrador

Chapter 3

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Thomas ne put s'empêcher, en passant, de soulever le couvercle et de renifler comme un marsouin.

--Hum! hum! fit-il, quel dommage de ne pouvoir dîner deux fois en une heure!.... il a là de quoi se gaver jusqu'à en être malade!

--L'appétit te viendra bien assez vite, ricana Louis, qui connaissait le défaut mignon de son grand frère.

En effet, cet efflanqué de Thomas était aussi gourmand qu'une demi-douzaine d'Esquimaux.... Il avait toujours faim.... Avec cela, paresseux comme un âne, quelque peu enclin à.... «maltraiter» la vérité et dissimuler, cafard, sournois, poltron.... comme on ne l'est plus.

Bon comme la vie, du reste, à ces petits défauts près!

Mais il ne fallait pas le chicaner, par exemple, sur l'article _nourriture_, car ça le faisait sortir de ses gonds, en un rien de temps.

Thomas eut un regard sévère pour son frère cadet et s'apprêtait à répliquer vertement, lorsque la portière de la tente se souleva pour livrer passage à une grande femme brune, dont les cheveux gris attestaient la cinquantaine.

C'était la veuve do Pierre Noël.

--Ah! vous voilà enfin, les gars! dit-elle.... Il est temps, car nous allions nous mettre à table.

--C'est fait, la mère!... cria joyeusement le petit Louis. On nous a lestés, chez nos voisins, comme des barques qui reviennent du Grand-Banc.

--Tout de même, si vous tenez absolument.... grommela Thomas... L'air est vif sur la baie, et si les camarades,...

--Y songez-vous? se récria Arthur... Nous en avons jusqu'à la flottaison. Si bon que soit le vaisseau, il ne faut pas lui mettre double charge. Et d'ailleurs...

Il avala le reste de sa phrase et resta bouche bée, sa casquette a la main.

Une jeune fille de dix-sept ou dix-huit ans venait de se montrer dans l'ouverture de la tente... Un bon et franc sourire écartait ses lèvres rouges, laissant à découvert deux rangées de petites dents d'une blancheur d'ivoire. Sa chevelure, d'un châtain foncé et très abondante, négligemment enroulée sur la nuque d'une tête fine et fort bien portée, encadrait l'ovale raccourci de la plus sympathique figure du monde.

La belle enfant s'arrêta rougissante en apercevant les deux étrangers, puis instinctivement se rapprocha de sa mère.

Le présentations se firent alors, sans plus de cérémonie que chez les Labarou,--c'est-à-dire que les mains se serrèrent cordialement, comme si l'on se fût retrouvé après une longue absence.

Et la conversation s'engagea de part et d'autre; les propos de toutes sortes se croisèrent; des promesses d'éternelle amitié furent échangées; bref en quelques dizaines de minutes, on en vint à sceller une de ces solides confraternités qui résistent à tous les assauts de la vie....

Tant et si bien que le feu s'éteignit et que la marmite cessa de «chanter»!

Thomas, qui s'en aperçut le premier, s'écria avec une douleur comique:

--Bon, la mère! pendant que vous jabotez tous à la fois comme des pies, voilà votre dîner qui _prend au fond_.... Il ne sera plus mangeable, et vous verrez qu'il faudra que ce soit ce goinfre de Thomas qui vous en débarrasse.

La veuve de Pierre Noël se leva vivement et alla soulever le couvercle.

--Rassure-toi, mon pauvre Thomas, dit-elle après un rapide examen, il n'est qu'à point; mais si le feu eut continué de flamber....

--Oui, si le feu eut continué de flamber....?

--Eh bien, tout serait à recommencer.

--Là! je vous le disais bien!.... Voyez-vous mes amis, dans ce bas-monde, il faut toujours avoir un oeil ouvert sur le pot-au-feu et l'autre.... ailleurs.

--C'est entendu, camarade, répliqua Gaspard en se levant. Mais, assez causé. Si vous voulez m'en croire, pendant que ces dames prendront leur dîner, nous autres, allons un peu voir s'il y a encore des arbres bons à abattre dans la forêt.

En un clin-d'oeil nos quatre gaillards se munirent de haches et se mirent en frais d'attaquer toute épinette ou sapin des alentours qui payait de mine.

Comme le bois était abondant, bien que de médiocre futaie la quantité abattue dans le cours de l'après-midi fut déclarée suffisante pour la maison projetée.

On remit au lendemain l'équarrissage.

Les bûcherons improvisés, trempés de sueur et la chemise bouffante autour des reins, regagnèrent la tente, où un repas substantiel les attendait.

Inutile de dire que les convives y firent honneur,--Thomas surtout, qui mastiqua et engloutit une demi-heure durant, sans souffler mot.

Les autres, moins voraces quoique passablement affamés aussi, devisèrent gaiement tout en ne perdant pas un coup de fourchette.

Les femmes, naturellement, n'étaient pas les dernières à fournir leur quote-part dans ces conversations à bâtons rompus.

En effet, Suzanne, car la jeune fille s'appelait ainsi,--semblait avoir vaincu sa timidité habituelle pour faire fête aux hôtes généreux qui mangeaient à la table maternelle. Avec un tact parfait, inné, intuitif chez la femme, elle partageait également ses attentions entre les deux cousins; mais un observateur attentif aurait probablement découvert que celles portées à Arthur se nuançaient d'un peu plus d'intérêt.

Un incident qui se produisit vers la fin du repas eût, d'ailleurs, levé tout doute à cet égard.

Arthur avait le poignet droit enveloppé d'un linge assez grossier. Or, en gesticulant suivant son habitude, lorsqu'il avait le coeur en liesse, il se heurta contre la chaise de son voisin....

Il fit aussitôt une grimace de douleur, et sa chemise se teignit de sang.

Suzanne vit et le geste de souffrance et le sang rouge qui suintait assez abondamment à travers la manche de la chemise.

Elle devint toute pâle et s'écria:

--Ah! mon Dieu, M. Arthur, vous vous êtes fait mal!

--Ce n'est rien, répondit le jeune Labarou, dont la figure un peu contractée par la douleur démentait les paroles.

--Mais vous saignez!.... Voyez-donc!

--Je suis un maladroit.... J'ai dérangé mon appareil.

Suzanne se leva vivement et courut à lui. Puis, a'emparant de son bras et déboutonnant avec prestesse le poignet de la chemise:

--Laissez-moi voir et tout remettre en place.

--De grâce, mademoiselle, balbutia Arthur devenu rouge comme un coquelicot, ne vous donnez pas cette peine: ce n'est qu'une égratignure que je me suis faite gauchement tout à l'heure.

--Une égratignure! goguenarda le petit Louis.... C'est-à-dire que c'est bel et bien une affreuse entaille, longue de trois ou quatre pouces.... Regarde ça, «un peu voir», Suzanne, si tu en es capable.

Suzanne ne répondit pas.

D'une main fébrile, elle releva la chemise et déroula le linge, maculé de sang, qui enveloppait le poignet d'Arthur.

Une éraflure très respectable béait à l'extrémité inférieure de l'avant-bras. Il y avait du sang coagulé dans la plaie et tout à l'entour. La pansement n'avait pas été fait avec soin.

C'était laid, mais peu dangereux.

Cependant, Suzanne et sa mère, qui s'était aussi approchée, jetèrent les hauts cris.

--Ah! Seigneur... Mais c'est affreux!... gémit la tendre Suzanne, en joignant les mains avec une détresse sincère.

--Pauvre jeune homme! dit à son tour la mère Noël, comment vous êtes-vous abîmé de la sorte!

--Oh! le plus sottement du monde.... J'ai dégringolé du haut d'un sapin, et c'est en cherchant à me retenir qu'un coquin de noeud m'a arrangé le poignet de cette façon.

--Vous êtes trop imprudents aussi, mes chers enfants, et vous finirez par vous rompre le cou, avec vos tours d'agilité. Tout de même, puisque vous vous êtes blessé à notre service, nous allons vous soigner de notre mieux. De la vieille toile, Suzanne!

--Oh! madame, ce n'est pas la peine.... murmurait Arthur, tout confus.

--Voulez-vous vous taire, méchant entant! gronda maternellement la bonne dame.

Et tout en lavant délicatement à l'eau tiède la blessure mise à nu, elle continua:

--Voyez-vous mon jeune ami, on n'est pas femme de marin sans connaître un tantinet tous les métiers.... Et, tenez, moi qui vous parle je suis un peu médecin, un peu apothicaire et même assez bonne rebouteuse. Pas vrai, les enfants?

--Comme le soleil nous éclaire! dit gravement Thomas.

--Sans compter que maman possède un gros livre tout plein de recettes plus merveilleuses les unes que les autres... ajouta Louis avec une parfaite conviction.

--Voilà, qui est bon à savoir! fit remarquer Gaspard, jusque là, silencieux. S'il arrive malheur à quelqu'un de nous, madame trouvera à exercer son talent.

--Plaise à Dieu que l'occasion ne se présente jamais ou du moins que je n'aie que des bagatelles à guérir!.... murmura la veuve, en regardant avec tendresse ses deux fils et sa fille.

--Puis, un peu honteuse de ce regard compromettant, où il y avait bien une certaine dose d'égoïsme maternel,--que personne ne songea, à blâmer, d'ailleurs,--elle ajouta en terminant le pansement:

--Surtout, mes enfants, ne vous avisez pas de compter trop sur la mère Noël pour réparer les suites de vos imprudences. La vue du sang m'énerve, et je ne sais trop si je ne m'évanouirais pas, rien qu'à jeter un coup-d'oeil sur une blessure faite avec une hache ou une arme à feu.... Quant aux coups de couteaux, ah! Jésus! je n'en puis voir depuis....

--...Depuis le meurtre de notre père, n'est-ce pas, maman? acheva étourdiment le petit Louis.

--Vas-tu finir toi! gronda Thomas, en regardant son frère avec un froncement sévère de ses sourcils en broussailles. Tu sais bien, ajouta-t-il, que la mère n'aime pas qu'on rappelle ce souvenir-là!

--Au contraire! riposta avec énergie le garçon ainsi interpellé. Maman n'a pas oublié que papa a été tué méchamment et que son meurtrier est peut-être encore de ce monde, se moquant de la justice des hommes, en attendant celle de Dieu.

--La paix! mes enfants, commanda Mme Noël. Votre mère n'oublie rien; mais elle laisse faire la Providence, qui saura bien choisir son heure.

Puis, secouant la tête comme pour chasser une pensée importune, elle détourna brusquement le cours de la conversation, en disant, à son patient, avec une feinte sévérité:

--Maintenant, mon jeune ami, vous voilà condamné au repos pour plusieurs jours...

--Quoi, madame! vous voulez qu'à cause de cette égratignure, je reste là-bas, pendant que?...

--Votre bras ne pourra frapper coup avant une dizaine de jours, au moins.

--Dix jours, madame! fit Arthur d'un ton pitoyable.... Mais je vas périr d'ennui!... La fièvre va me prendre, c'est sûr.

--Mieux vaut la fièvre que la mort!.... murmura Gaspard, entre haut et bas.

--Mais je ne vous oblige pas à rester de l'autre côté de la baie, mon jeune ami!. Au contraire, je compte bien vous avoir tous les jours sous les yeux, ne serait-ce que pour vous empêcher de commettre quelque imprudence....

--A la bonne heure; fit gaiement Arthur. Ainsi, je....

--Vous viendrez si vous le désirez.... Mais il faudra vous contenter de regarder faire les autres ou de tenir compagnie à vos nouvelles voisines.

--Oh! alors la besogne serait bien trop agréable, madame.... Il me reste un bras valide, et je saurai bien l'utiliser à votre service.

--Convenu, voisin... approuva Thomas. Nous ne nous séparerons plus pendant la construction de ce château qui doit être l'ornement de cette baie, un peu solitaire avant nous.... Et, tenez, pour qu'on ne vous accuse pas de fainéantise, je vous nomme l'architecte de nos travaux. C'est vous qui ferez les plans, et c'est nous qui les exécuterons».

--Bravo! fit Suzanne gaiement. Pour une fois que ça t'arrive, Thomas, tu parles comme un sage.

--C'est vrai, appuya Mme Noël: Thomas a résolu la difficulté.

--Hein! toussa le grand garçon avec un sérieux comique, quand je veux m'en donner la peine, je ne suis pas plus bête qu'un autre, allez!

Chacun rit,--moins toutefois l'austère Gaspard, dont un grand pli coupait transversalement le front, devenu soucieux.

Et l'on se leva de table bruyamment.

Comme il se faisait tard et que le crépuscule envahissait la baie,--malgré la longueur du jour à cette époque de l'année,--les deux cousins prirent congé des dames et furent reconduits chez eux dans la même embarcation qui les avait emmenés, le matin.

On se dit: Au revoir! après être convenus ensemble que la chaloupe des Noël ferait de nouveau, le lendemain matin, la navette à travers la baie, pour venir prendre les charpentiers auxiliaires.

Et, pondant que le bruit cadencé des rames allait s'affaiblissant dans l'ombre du soir, les deux cousins, silencieux, préoccupés, regagnèrent le logis, sans échanger une seule parole.

VIII

COUP D'OEIL DES DEUX CÔTÉS DE LA BAIE

Si nous nous sommes un peu étendu sur les événements de cette première journée passée en commun par les jeunes membres des deux familles de Kécarpoui, c'est qu'elle sert de jalon pour indiquer la marche future de notre drame.

Il fallait bien mettre en relief cette jolie Suzanne, qui va jouer le rôle de pomme de discorde entre les frères ennemis de la région labradorienne.

Et cette veuve énergique, gardant toujours au fond de son coeur le souvenir de la scène terrible qui la priva de son unique soutien, ne fallait-il pas aussi la montrer ce qu'elle était: bonne chrétienne, mais aussi femme à ne pas reculer devant la tache vengeresse de punir, le cas échéant, le meurtrier de son mari.

Hâtons-nous d'ajouter cependant qu'elle était à cent lieues de se croire dans le voisinage do Jean Lehoulier, encore moins de se douter qu'elle venait d'héberger le fils et le neveu de son plus mortel ennemi.

Quant à Suzanne et aux garçons, ils étaient tout bonnement enchantés de leurs nouvelles connaissances et ne tarissaient pas d'éloges sur leur compte:--concert de louanges auquel, du reste, la maman mêlait volontiers sa note grave.

--Ce sont de braves garçons, disait-elle, après le retour de ses fils.

--Et qui ne boudent pas à l'ouvrage! ajoutait Louis.

--Ni à table non plus!.... renchérissait Thomas, fort porté sur sa bouche, comme on s'en souvient.

--C'est un titre de plus à ton amitié, intervint malicieusement Suzanne.

--Oui-da! mademoiselle, lui repartit avec un grand sérieux Thomas. Tu crois peut-être m'avoir embroché avec tu pointe?.... Eh bien, ma soeur, apprends qu'un bon caractère et un bon estomac, ça voyage toujours ensemble, et mets-moi cette grande vérité dans ton cahier de notes, ma petite Suzette.

--Tu prêches pour ta paroisse, mon grand frère. Ainsi donc, suivant-toi, les meilleurs garçons de notre petite colonie seraient?

--Thomas Noël et Gaspard Labarou.

--Parce que?...

--Parce que ces deux respectables citoyens sont les plus beaux mangeurs.

--Tout doux! tout doux! monsieur mon frère, intervint Louis au milieu des éclats de rire: il me semble que vous avez une morale un peu égoïste...--Qu'en pensez-vous, maman?

--Il y a du vrai et du faux dans ce que dit Thomas. J'ai connu des coquins qui avaient un bien bel appétit....

--Bon, Thomas, prends note de cela....

--Et de fort bonnes gens qui avaient toujours faim, acheva la veuve.

--Exemple: Thomas Noël! glissa Thomas, avec une emphase comique.

--Oh! le sournois! fit Suzanne.... Si tu n'as que ta voracité pour te faire pousser des ailes d'ange, tes grands bras resteront longtemps déplumé».

--Bravo, Suzanne! cria Louis, buttant des mains. Voilà qui s'appelle couler proprement un homme. Attrape, espèce de baliveau.

Ceci s'adressait à Thomas, lequel répondit philosophiquement:

--Dame! si vous vous mettez deux contre moi, je n'ai plus rien à dire. Si, pourtant, un mot: pourquoi, Suzanne, m'appelles-tu sournois? Est-ce parce que, de nos deux nouveaux amis, je m'accommode mieux du moins bavard, ou, si tu veux, de celui qui ne rit jamais?

--C'est un peu pour cela, mon grand frère.... Au reste, c'est pur badinage, tu sais....

--Non, non! a'écria Louis. Pas de concession, Suzanne! Thomas est un pince-sans-rire qui ne tire pas à conséquence. Mais son copain Gaspard vous a une binette d'oiseau de proie qui ne me dit rien qui vaille. N'est-ce pas, maman?

--Le fait est qu'il est bien grave pour un jeune homme!

--C'est la timidité, peut-être.... hasarda Suzanne.

--Lui timide?.... Allons donc ma soeur, tu n'y penses pas! Le gaillard ne navigue pas dans ces eaux-là. C'est un sournois, te dis-je. Vous verrez.--Un bon luron, par exemple, c'est mon nouvel ami à moi.... Qu'on me parle d'Arthur Labarou! C'est celui-là qui vous regarde bien en face, avec ses grands yeux bleus, et qui rit de l'abondance du coeur.--Pas vrai, maman?

Le petit Louis éprouvait toujours le besoin d'avoir l'approbation de sa mère.

Néanmoins, pour cette fois, ce fut Suzanne qui répondit avec beaucoup de vivacité:

--Oui, oui, frère.... Et, avec cela, si bon, si complaisant, si aimable!

--Tiens, tiens, fillette!... fit madame Noël, tu as déjà trouvé le moyen de remarquer chez lui toutes ces qualités-là?

La jeune fille rougit et murmura, un peu confuse:

--Dame, mère, vous avez dû vous-même....

--Si, si, ma fille. Jusqu'à plus ample informé, je le tiena pour un excellent garçon.

--Et un bon camarade! renchérit Louis.

--Comme son cousin.... pas moins, mais pas plus rectifia l'entêté Thomas.

La conversation en resta là sur ce sujet, et, après d'autres propos sans intérêt pour le lecteur, la famille Noël s'alla coucher.

Pendant ce temps, chez les Labarou, une scène analogue sa passait.

Le père, distrait et songeur, fumait sa pipe près d'une croisée ouverte.

La mère et la fille, toujours occupées, tricotaient et cousaient autour d'une grande table de bois blanc, dressée au milieu de la pièce servant à toutes fins: cuisine, salle à manger et salon de réception.

En face d'elles, Arthur, la main droite enveloppée et le coude appuyé sur la table, avait fort à faire pour répondre aux questions multiples des deux femmes.

Quant à Gaspard, dissimulé dans l'ombre projetée par l'abat-jour de la lampe, il fumait, silencieusement, répondant seulement par monosyllabes quand on lui adressait la parole.

Inutile de se demander de quoi l'on parlait et qui tenait le dé de la conversation!

C'étaient les femmes, naturellement, mais surtout la plus intéressée des deux: Euphémie, ou plutôt Mimie,--car on ne l'appelait pas autrement dans la famille.

Cette jeune fille, quand on ne lui voyait que la tête, était vraiment délicieuse.... Elle avait le teint clair des femmes normandes et la chevelure crêpée d'une bohémienne. Avec cela,--autre contraste,--de beaux grands yeux d'un bleu très tendre et la bouche meublée de dents fort blanches, quoique un peu espacées.

Mais l'ensemble de la figure respirait plutôt l'énergie que la grâce.

La grâce; lumière ou vernis, qui est à la figure humaine ce qu'une bonne exposition est au tableau,--voilà ce qui réellement lui manquait.

Enfin,--pour achever de brosser cette esquisse en deux tours de main,--bien qu'elle fût, en réalité, une jolie fille, Euphémie Labarou manquait complètement de séduction féminine, d'attirance, comme disent les bonnes gens.

D'ailleurs, la suite de ce récit vous montrera qu'elle était fort tyrannique en amour.

Le cousin Gaspard, sur qui elle avait jeté son dévolu, en savait quelque chose, probablement plus qu'il n'en eût voulu dire.

Mais, outre ce défaut moral,--si toutefois c'en est bien un,--Euphémie Labarou avait une imperfection physique très apparente, du moins quand elle se tenait debout: elle n'avait pas de jambes.... ou si peu!

Ce buste parfait, de longueur normale jusqu'aux hanches, était supporté par des jambes si courtes, qu'en dépit de ses robes longues, la pauvre «Mimie», lorsqu'elle marchait, avait l'allure disgracieuse et pesante d'une oie grasse.

Aussi ne sortait-elle guère et, comme toutes les personnes sédentaires, aimait-elle fort à caqueter!

D'où il suit qu'elle était à la fois joliment bavarde et passablement hargneuse dans ses appréciations.

Pour le quart-d'heure elle s'employait à «déshabiller» de la belle façon sa voisine de l'autre côté de la baie, Suzanne Noël,--qu'elle n'avait pas même entrevue, du reste.

Et elle paraissait avoir ses raisons pour en agir ainsi, car, à chaque trait lancé contre la nouvelle venue, elle dirigeait du côté de Gaspard un regard en coulisse, chargé de.... pronostics peu équivoques.

Celui-ci, d'ailleurs, faisait mine de ne pas remarquer ce manège, se contentant de fumer comme un pacha.

--Nous étions si bien, seuls! dit la jeune fille, en conclusion.... Pourquoi ces étrangères viennent-elles, comme cela, se fourrer dans nos jambes?

--Elles ne t'ont guère encombrée jusqu'à cette heure!.... murmura Gaspard, en poussant des lèvres une grosse bouffée de fumée.

--Je le crois bien! répliqua Mimie, avec un petit ricanement sec. D'ailleurs, elles ne font que d'arriver, et vous avez passé tout votre temps avec elle, les deux garçons.

--Il fallait bien leur aider, comme le voulait mon oncle.

--Elles ont leurs hommes: qu'elles nous laissent les nôtres!

--Prends patience, ma fille, intervint la mère. Sitôt qu'ils auront mis leurs voisines à couvert, les enfants reprendront leur train de vie ordinaire. En attendant, contentons-nous de ton père et de Wapwi.

--Père?.... Il n'est guère réjouissant, surtout depuis quelques jours. On dirait vraiment que cette invasion le contrarie encore plus que moi.

Jean Labarou, jusque là silencieux, releva la tête en entendant sa fille parler ainsi.

--Tu ne te trompes qu'à demi, mon enfant, répliqua-t-il gravement. Je suis heureux que les garçons puissent rendre service à nos voisins, mais mon opinion sur leur compte n'a pas changé: leur présence ici nous causera peut-être des ennuis sérieux.

--C'est bien possible, tout de même... murmura la jeune fille qui eut un rapide coup-d'oeil du côté de son voisin.

--Puis, reprenant avec vivacité:

--Quant à Wapwi, dit-elle eu riant aux éclats, parlons-en. Ce petit oiseau-là,--car c'est un vrai oiseau, bien gentil tout de même,--passe la plus grande partie de son temps sur la baie ou dans les bois, à pêcher du poisson ou colleter des lièvres.

--C'est sa manière à lui de se rendre utile, expliqua Arthur. Manques-tu de gibier ou de matelotes, depuis que nous l'avons enlevé à sa micmaque de belle-mère?

--Oh! pour ça, non. Aussi n'est-ce pas pour lui faire des reproches, le cher petit, que je me plains de ses absences continuelles. Mais s'il nous tenait un peu plus compagnie, en votre absence, les journées seraient moins longues.

--Et! bon Dieu, petite soeur, cours les bois avec mon protégé,--je lui en donne la permission; ça te distraira.

--C'est une idée, cela, Arthur! et, à moins que père et mère n'y mettent empêchement, je pourrais bien en profiter l'un de ces quatre matins....

Et, comme les «bonnes gens» ne soulevèrent aucune objection, Mimie eut bientôt fait d'organiser dans sa tête une belle et bonne reconnaissance en «pays ennemi,» c'est-à-dire du côté opposé de la baie.

IX

WAPWI SUR LE SENTIER DE.... L'AMOUR

Deux mois se sont écoulés depuis l'installation de la famille Noël sur la rive orientale de la baie.

La maison construite par les jeunes gens de la petite colonie, bien que ne présentant certes pas l'apparence d'une de ces coûteuses bonbonnières que l'on admire aux places d'eaux en vogue, offre cependant un assez joli coup d'oeil. Avec ses chevrons dépassant de plusieurs pieds l'alignement du carré, elle vous a un certain air de coquetterie agreste dont ne s'enorgueillissent pas médiocrement les ouvriers improvisés qui l'ont bâtie.

Si nous ajoutons que de ce larmier très large partent d'élégantes colonnes de fines épinettes bien écorcées, mais pas autrement travaillées, qui vont s'appuyer sur le trottoir entourant la maison, nous aurons une idée de ce que peuvent faire quatre hommes de bonne volonté, lorsque la nécessité et l'isolement leur tiennent lieu d'expérience.

Aussi n'étonnerons-nous personne en disant que les jeunesses de la colonie Kécarpouienne ont l'intime conviction d'avoir édifié un palais.

Tout est relatif en ce monde.

Aussi l'ont-ils baptisé le _Chalet_, sans épithète--comme s'il ne pouvait en exister d'autre dans le monde entier.

Les travaux sont donc finis....