Un drame au Labrador

Chapter 2

Chapter 23,810 wordsPublic domain

Le corps fut transporté au pied d'un monticule de sable, qui se trouva d'aventure à un arpent de là, et que l'on égrena sur lui.

Deux bâton» croisés, figurant tant bien que mal le signe de la Rédemption, furent dressés sur ce tumulus, que l'on recouvrit par mesure de précaution, de cailloux pesants....

Puis, après avoir adressé mentalement une courte prière au Tout-Puissant à l'intention du pauvre Abénaki, qui attendrait là le jugement dernier, les trois jeunes gens, très impressionnés, se chargèrent des dépouille» de l'ours et quittèrent la savane, se dirigeant vers le fleuve.

Inutile d'ajouter que le petit sauvage s'était emparé de l'attirail de chasse de son défunt père, et qu'il portait, lui aussi, outre sa nart de venaison, le fusil sur l'épaule....

Sa démarche conquérante le disait assez!

Songez donc.... Un fusil à lui!

Le rêve je son adolescence réalisé!

Il y avait bien de quoi rendre un peu fat, même un garçon d Quimper, au vieux pays.

En moins de deux heures, on atteignit la plage.

La barque, couchée sur le flanc, était à sec. Mais, comme la mer montait, il n'y avait pas lieu de maugréer contre cet élément.

Toutefois les voyageurs, impatients de rentrer chez eux, ne voulurent pas attendre.

Ils glissèrent sous la quille de leur embarcation des rouleaux de bois flotté, très abondant partout sur la grève, et réussirent en peu de temps à la remettre A flot.

Puis les voiles furent livrées à une brise de «nordêt», qui soufflait ferme....

Et vogue la galère vers Kécarpoui!

Seulement la «galère», outre son équipage habituel des Français, avait, cette fois-ci, un passager bien inattendu; un descendant direct des aborigènes du golfe Saint-Laurent.

IV

WAPWI

Le petit sauvage, en effet, n'avait soulevé aucune objection quand on lui proposa de l'emmener.

Loin de là, peu s'en fallut qu'il ne sautât au cou de son nouvel ami, Arthur en l'entendant lui dire, comme conclusion du dialogue échangé entre eux:

--C'est entendu, mon petit homme: tu viens avec nous et, sauf empêchement imprévu mis par les bonnes gens de Kécarpoui, tu fais de ce jour partie de l'intéressante famille Labarou.

Et il plaça sa main ouverte sur la tête de l'enfant, dont le regard intelligent le remerciait.

Ce geste d'Arthur Labarou, c'était une adoption, une adoption sérieuse.

L'avenir le prouva bien.

Alors, ce fut une avalanche de questions, auxquelles le nouveau «frère» dut répondre le mieux possible,--ou plutôt le plus possible, car il n'était guère babillard, ce gamin de race rouge.

Mais, comme le fils des Gaules avait de la langue pour deux, il finit par tirer au clair la biographie de son protégé.

D'abord, il s'appelait _Wapwi_.

Il était né de l'autre côté de la mer (le Golfe Saint-Laurent), dans un _ouigouam_ construit sur les borda d'une grande baie qui mêlait ses eaux à celles du lac sans fin (l'Océan Atlantique).... par delà une autre baie bien plus étendue devant laquelle il fallait passer.... (la Haie de _Miramichi_, évidemment, qui se trouve plus loin que la Baie des Chaleurs, laquelle est dix fois plus considérable).

Ses parents étaient des Abénakis.

Ils vivaient assez misérablement de chasse et de pêche, lorsqu'un jour des étrangers survinrent qui leur défendirent de prendre du saumon dans la rivière, avec des filets, sous peine de se voir chasser du paya,...

Découragés, les parents de Wapwi émigrèrent vers le nord, longeant la côte dan» leur canot d'écorce jusqu'à ce qu'ils atteignissent la Baie-des-Chaleurs....

Pendant des jours et des jours, ils remontèrent la rive droite de ce grand bras de mer, qu'ils n'osaient traverser dans sa partie la plus large....

Finalement, croyant qu'il ne verrait jamais se rétrécir cette nappe d'eau interminable, le père prit le parti de la traverser, par un beau temps calme....

Hélas! cette tentative devait amener une catastrophe!....

Le léger canot avait à peine dépassé le milieu de la baie, que le vent ne prit à souffler avec rage, soulevant des lames hautes comme des _cabanes_ (c'est Wapwi qui parle, ne l'oublions pas) et ballottant l'embarcation comme une simple écorce....

Il devint évident que le canot allait se faire _coiffer_, d'une minute à l'autre, par les lames qui déferlaient sous la brise....

Cependant, l'Abénaki luttait héroïquement, tenant tête, l'aviron en mains, aux montagnes d'eau qui assaillaient sa pauvre pirogue....

Déjà, on distinguait nettement la rive à atteindre.

Le bruit du ressac sur le sable retentissait à travers les clameurs du vent....

Encore quelques efforts, et l'on allait pouvoir remercier les manitous d'un salut si chèrement gagné, lorsqu'un craquement sinistre fit pousser un gémissement au vieux canotier....

Son aviron s'était rompu par le milieu!

Dès lors, le naufrage devint inévitable....

La pirogue, saisie par une vague échevelée, tourna sur elle-même et, se remplissant d'eau, fut renversée, livrant au gouffre ceux qui la montaient....

Que se passa-t-il ensuite?

Wapwi n'en eut point conscience.

Tout ce qu'il se rappelait, c'est, qu'il fit nuit dans son cerveau et qu'il lui parut que cent moulins à farine faisaient entendre leur fracas dans ses oreilles....

Il perdit connaissance.

Quand il rouvrit les yeux, il était couché sur le sable du rivage, et son père, penché sur lui, épiait son réveil.

Le vieil Abénaki avait l'air désolé, le regard morne.

A l'enfant qui demandait sa mère, il montra les flots déchaînés.

L'enfant comprit, et un grand déchirement se fit dans sa poitrine....

En évoquant ce souvenir, le pauvre petit Wapwi, les yeux dilatés, semblait revoir la scène terrible qui le rendit orphelin.

Il se tut et demeura rêveur, le front penché.

Les deux cousins respectaient cette émotion filiale.

Mais l'enfant releva bientôt la tête et se hâta do terminer son récit,--heureux probablement de se débarrasser de souvenirs pénibles.

Au reste, l'année qui suivit la mort de sa mère ne fut marquée par aucun incident extraordinaire, à part de continuels déplacements qui amenèrent finalement le père et le fils sur la côte du Labrador, où ils furent accueillis par un campement de Micmacs....

C'est là,--à quelques milles de l'endroit où avaient atterri les deux Français,--que vécurent depuis les fugitifs; là aussi que le père se remaria a une grande diablesse de veuve Micmaque, qui lui fit la vie dure et battait le pauvre petit Abénaki comme plâtre.

Il était bien heureux d'être débarrassé de cette méchante femme et ne demandait qu'à vivre dorénavant avec ses nouveaux amis blancs....

Tel fut le récit qu'à force de questions et de caresses encourageantes, Arthur parvint à arracher à son protégé.

Toute une vie de misère, de privation, de deuil!

Pauvre petit sauvage!... Le jeune Français, qui avait le coeur excellent, se promit bien de faire tout en son pouvoir pour que, chez ses nouveaux parents de la grande famille blanche, il goûtât un peu de ce bonheur passager que le bon Dieu ne refuse pas aux enfants de son âge.

Et, comme à-compte, il l'embrassa fraternellement....

Ce qui fit lever les épaules à Gaspard, homme peu démonstratif.

Mais on arrivait au fond de la baie de Kécarpoui....

Un homme et deux femmes se tenaient sur le rivage, le regard tendu....

Les femmes agitaient leurs mouchoirs....

C'étaient les bonnes gens qui célébraient le retour des enfants...

Il va sans dire que le petit Wapwi fut accueilli avec joie, surtout par les femmes.

La suite de ce récit prouvera que les exilés du Labrador venaient de faire là une heureuse acquisition.

Puis la petite colonie, composée maintenant de six personnes reprit ses habitudes patriarcales, améliorant sans cesse ses conditions d'existence matérielle et vivant dans une paix profonde.

Mais il était écrit que le guignon avait suivi cette famille éprouvée jusque sur les rives du Saint-Laurent.

La coupe du malheur, encore à moitié pleine, devait être vidée jusqu'au fond.

La tranquillité présente n'était qu'une accalmie.

V

UNE VOILE A BÂBORD

Un matin de l'année 1852, Arthur remontait de la grève en courant comme un lévrier.

Apercevant son cousin près de l'habitation, il lui cria, avec des gestes d'ancien télégraphe:

--Ohé! de la cambuse!

--Qu'y a-t-il? répondit l'autre.

--Une voile à bâbord.

--C'est la goélette qui remonte, je suppose?....

--Es-tu fou?.... Voilà huit jours à peine qu'elle est passée ici! Et, d'ailleurs, il lui faut aller aux îles pour sa petite contrebande....

--Qu'est-ce que c'est, alors?

--Allons voir.

Les deux cousins s'étaient rejoints.

Ils redescendirent ensemble vers le rivage, d'où l'on apercevait, à moins d'un mille dans l'est, la côte occidentale de la baie.

Il y avait là, en effet, une voile.

Dans le langage du marin, qui dit une voile dit un vaisseau.

Or, cette fois, la voile en question était une grande barque de pêche, bien gréée, bien arrimée et paraissant avoir pour cargaison tout le méli-mélo qui constitue l'attirail d'une maison de pêcheurs.

Elle venait justement de jeter l'ancre à une couple d'encablures du rivage.

On s'agitait à bord; on allait, on venait,--les hommes carguant et serrant les voiles, les femmes rangeant ci et là de menus objets.

Bientôt les allées et venues cessèrent, et une mince colonne de fumée montant de la barque annonça aux jeunes gens que les nouveaux voisins étaient en train d'apprêter leur déjeuner.

--Eh bien? fit Arthur.

--Pour du nouveau, voilà du nouveau.... murmura Gaspard.

--Tout un arsenal de pêche, et une belle barque!

--Ils sont du métier, ça se voit.

--Et puis des femmes.... deux!

--C'est fait exprès pour toi, qui n'avais pas de prétendue à courtiser.

--Au fait, tu as raison.... J'oublie toujours que, non content d'être mon cousin, tu aspires encore à devenir mon beau-frère.

--Puisque Mimie le veut, il me faudra bien en passer par là.

Et une ombre passa sur le front du jeune homme, connue si quelque inspiration désagréable venait de surgir en son esprit.

On remonta vers la maison pour annoncer l'événement.

C'est ici le moment de dire que les deux cousins Labarou, bien qu'ils parussent s'aimer beaucoup, ne se ressemblaient guère, ni au physique, ni au moral.

Arthur, grand, mince, les cheveux châtain-clair, les yeux d'un bleu foncé, les membres délicats, mais d'une musculature ferme, pouvait passer pour un fort joli garçon, en dépit de son teint bronzé et de sa vareuse de matelot.

Pas un meilleur gaillard au monde. Le coeur sur la main, gai comme un pinson, narguant l'ennui, à terre; se moquant de la bourrasque, quand il était au large....

Une vraie alouette de mer.

L'autre,--Gaspard,--était son antipode.

Fortement charpenté, brun comme un Espagnol, il avait les traits réguliers, mais durs. Il parlait peu et riait encore moins. Bref, c'était un caractère _en-dessous_, suivant l'expression de la mère Hélène.

Cependant, malgré ces dissemblances,--et peut-être même à cause d'elles,--les deux garçons s'accordaient comme les doigts de la main. Jamais une difficulté sérieuse n'avait surgi entre eux.

Ils étaient à peu près du même âge,--Gaspard ayant vingt-trois ans et Arthur vingt-deux. Depuis leur petite connaissance, ils avaient toujours vécu ensemble, et le premier ne se souvenait que vaguement de son père, qui avait péri sur les Grands Bancs, en 1837.

Quant à sa mère, il ne l'avait pas connue, la pauvre femme étant morte alors qu'il n'avait, lui, que quelques mois.

Labarou adopta l'enfant de son beau-frère et le considéra désormais comme faisant partie de sa propre famille.

On vivait heureux là-bas, à Saint-Pierre; la pêche rapportait suffisamment pour constituer une honnête aisance. Le père et la mère jouissaient d'une santé robuste; les enfants grandissaient à vue d'oeil et allaient bientôt, eux aussi, contribuer au bien-être général, lorsque le malheur que l'on sait s'abattit sur cette paisible maison....

Labarou fut attaqué, dans un cabaret de la ville, par un camarade dont la violence de caractère n'était que trop connue.... Les couteaux se mirent de la partie, et l'agresseur tomba, la poitrine ouverte par plus de six pouces de fer....

Labarou étant estimé de tout le monde, on le plaignit plutôt qu'on ne le blâma.... Des amis l'aidèrent à s'esquiver, et il put gagner la côte du Labrador, terre anglaise.

Seulement, ce n'était plus Jean Lehoulier,--comme il s'appelait réellement.

Il avait cru plus prudent d'adopter le nom de sa femme: Labarou.

Mais.... assez de retours en arrière.

Reprenons notre récit.

VI

LE PASSÉ REVIENT SUR L'EAU

Inutile de dire que la nouvelle apportée par les jeunes gens produisit une révolution dans la famille.

Songez donc!... Des voisins après un isolement d'une douzaine d'années!.... Des visages autres que ceux des Labarou à rencontrer autour de la baie de Kécarpoui!... Pour les vieux de bonnes causeries près de l'âtre, l'évocation du passé et des souvenirs de là-bas!.... Pour les jeunes, la connaissance à faire, l'intimité grandissant à mesure qu'on se connaîtrait mieux, la joie de se revoir après s'être quittés, les suaves émotions de l'amour partagé: quelle porte entr'ouverte sur l'avenir! et, par cet entrebâillement, que de perspectives riantes, vaguement éclairées à la lumière de l'imagination!

Il faut avoir vécu isolé sur une côte déserte, ayant sans cesse sous les yeux la majesté vierge de la nature telle que Dieu l'a faite pour comprendre l'insondable mélancolie qu'une telle situation amène à la longue dans l'âme humaine.

L'Écriture Sainte l'a dit: _Voe soli!_--malheur à l'homme seul sans cesse replié sur lui-même et abîmé dans la contemplation de sa misère!

Mais, si l'isolement est fatal à l'homme mûr qui a vécu auparavant dans la communauté de ses semblables et a dû en maintes circonstances, subir les heurts de là promiscuité, les chocs des passions en lutte--que dire de la solitude constante pour des jeunes gens encore au seuil de la vie et dont l'âme avide a soif d'inconnu, d'épanchement, de satisfaction légitime à une curiosité toujours en éveil!

Pour ceux-là, c'est le repos,--un repos trop complet, peut-être; mais, à ceux-ci, comme la solitude est lourde et quelle inénarrable tristesse elle infiltre goutte à goutte dans les veines de la personnalité morale!....

On en causa longtemps dans la famille.

Jamais on ne s'était vu à pareille fête.

Seul, Jean Labarou ne prenait pas part à l'allégresse générale; ce qui mettait bien un peu de gris dans le ciel bleu de la mère Hélène....

Mais son Jean avait parfois de si singulières lubies,--comme tous les hommes, du reste!--que la bonne femme, haussant les épaules, se contenta de penser: Allons! le voilà encore qui voyage dans la lune!

Et elle se reprit à caqueter,--car elle n'avait pas la langue dans sa poche, la mère Hélène, «ma foi jurée», non!

--Mes gars, dit-elle aux jeunes gens, il faudra «traîner vos grègues» par là, vers la brunante, sans faire semblant de rien....

--Oui, oui.... appuya Mimie, en frappant ses mains l'une contre l'autre et en jetant une tendre oeillade à Gaspard, qui fit un signe de tête approbateur.

--Pourquoi ça, la mère? demanda Arthur.

--Hé! mon _fieu_, pour savoir quelque chose.

--A quoi bon se cacher?.... C'est métier de loup. Nous irons plutôt les visiter demain, au grand jour et comme de bons voisins.

--L'un n'empêche pas l'autre, reprit la mère Hélène... Allez pêcher des truites en bas des chutes, au ruisseau Rouge, tout là-bas, et arrangez-vous pour ne pas les perdre de vue.... Tachez même de leur parler, s'il y a moyen, sans que ça paraisse....

--Tu entends, Gaspard?.... Il faudra entrer en conversation avec eux, s'écria la pétulante Mimie. D'abord, moi, je ne pourrai dormir si je ne sais rien avant la nuit....

Jean Labarou releva la tête.

--Tout doux, tout doux, les femmes, fit-il en retirant sa pipe; ne vous mettez pas si vite martel en tête... Laissez ces gens-là tranquilles.

--Mais, Jean....

--La paix, femme. Tu dois savoir ce qu'on gagne au commerce de ses semblables.

--Mais, papa....

--Toi Mimie, ne sois pas si pressée de faire de nouvelles connaissances; tu pourrais t'en mordre les pouces plus tard, ma fille.

--Moi, père!.... Comment cela?

--Suffit!.... Je me comprends.

Mimie ouvrait ses grands yeux bleus et ne comprenait pas, elle.

Gaspard était-il plus avancé?

Peut-être bien, car, à cette observation du père Labarou, il passa sa chique de «tribord à bâbord», comme disent les matelots, sans toutefois perdre son flegme.

On jabota encore une grande heure. Puis la mère Hélène, qui avait sur le coeur l'observation de son mari et tenait à avoir le dernier mot, conclut en ces termes aigres-doux:

--C'est bon, les enfants.... Puisque _mossieu_ Jean le veut, on attendra que les voisins fassent la première visite.

C'est plus «huppé»!

On n'attendit pas longtemps.

Le lendemain dans la matinée, deux solides gars, montant une petite chaloupe, abordaient en face de l'habitation Labarou.

Gaspard se trouvait là, d'aventure.

--Venez, camarades, dit-il aux étrangers, qu'il semblait déjà, connaître... Mais ne parlez à personne de notre rencontre d'hier soir; mon cousin m'en voudrait de l'avoir devancé....

--Ni vu, ni connu! firent les jeunes gens en riant.

Arthur accourait.

Mimie derrière sa mère, regardait par l'entrebâillement de la porte.

Jean Labarou était invisible.

Sans faire attention à Gaspard, qui ouvrait la bouche pour parler, Arthur donna une bonne poignée de main aux nouveaux arrivés, tout en leur disant:

--Soyez mille fois les bienvenus, mes amis.... Savez-vous que çà devenait furieusement ennuyeux de ne voir toujours que nos figures, qui ne sont pas déjà si avenantes, jugez-en!....

--Hé! hé! il y en a de pires aux Iles.... répliqua galamment le plus vieux des visiteurs.

--Ah! dame! je plains ceux qui les possèdent.... Mais, dites donc.... jetez le grappin et allons voir les bonnes gens.... Je les sens qui grillent d'impatience.

--Allons! firent les gars, se laissant conduire do bonne grâce.

On pénétra pêle-mêle dans la maison, le bouillant Arthur tenant la tête.

--Père et mère, et toi Mimie, voici nos voisins.... annonça-t-il sans plus du cérémonie.--A propos, comment vous appelez-vous?.... Nous autres, notre nom est Labarou: le père Jean Labarou, la mère Hélène Labarou, le garçon que je suis, Arthur Labarou, la fille Euphémie Labarou,--plus connue sous la petit nom de _Mimie_; enfin ce garçon discret et sage que vous avez vu tout d'abord s'appelle, lui, Gaspard Labarou.... Voilà!

Arthur, ayant ainsi désigné chaque membre de la famille par ses noms et prénoms, mit les poings sur ses hanches et reprit baleine.

Ce n'était pas sans besoin!

On se donna la main à la ronde, comme de vieux amis qui se retrouvent. Après quoi, l'aîné des deux frères, sans répondre directement, dit;

--Ça nous fait plaisir, tout de même, nom d'un loup marin, de rencontrer des _pays_ sur cette bigre de côte,--car vous êtes de Saint-Pierre n'est-ce pas?

--De Saint-Malo! se hâta de rectifier Jean Labarou.

--C'est tout comme. Notre père aussi était de là.

--Ah!... et son nom?

--Pierre Noël.

--Pierre Noël!.... Vous êtes les fils de Pierre Noël? s'écria Jean Labarou, pâlissant affreusement.

--Oui. L'auriez-vous connu, par hasard?

Jean fut quelques secondes sans répondre.

Puis il dit d'une voix changée:

--Non, pas précisément.... Mais j'en ai entendu parler aux Iles.

--Vous savez alors comment il a fini, ce pauvre père?

--Dans une rixe, n'est-ce pas? bégaya Jean.

--Malheureusement, oui: d'un coup de couteau en pleine poitrine.

--Le pauvre homme! murmura, Labarou, qui se remettait peu à peu.

--Nous étions bien jeunes alors, dit le fils aîné de Pierre Noël, et c'est à peine si nous nous rappelons vaguement cette terrible affaire.

--Vous a-t-on dit le nom de... celui qui a tait le coup?

--Oui, c'est un nommé Jean Lehoulier.

--Il a sans doute été puni?

--On n'a jamais pu mettre la main dessus.... Il disparut avec sa famille dans la nuit qui suivit l'affaire et, depuis, on ne sait pas ce qu'il est devenu.

--Il aura péri en mer, sans doute!

--C'est, probable, car il luisait, cette nuit-là, au dire de ma mère, un temps de chien; et sa barque qui n'était pas grande, n'a pas dû résister à la bourrasque.

Que Dieu ait pitié de lui et des siens! dit gravement Jean Labarou. Lui seul est le juge des actions des hommes.

Puis, changeant brusquement de sujet:

--Comme ça, vous venez pour vous établir ici?

--S'il y a moyen d'y vivre!--Ça ne va plus la-bas.

--On vit partout, mon garçon, quand on n'est pas trop exigeant.

--Ah! pour ça, la misère nous connaît... Il n'y a pas toujours eu du pain blanc dans la huche.

--Je conçois.... fit Jean avec une émotion contenue. On vous aidera, mes enfants. Vous n'aurez qu'un signe à faire, vous savez.... N'allez pas au moins vous gêner avec nous: ça me ferait de la peine, là, vrai.... Et, pour commencer par le commencement, mes fils, vous allez tout de suite donner un coup de main à vos amis pour qu'ils se construisent sans retard une maisonnette.... C'est le plus pressé.

--Bravo, père! s'écria Arthur.

--Bien parlé, mon oncle! appuya Gaspard.

--Vous êtes trop bon.... Merci, tout de même.... Ça n'est pas de refus... murmurèrent les jeunes Noël, enchantés.

--Allez, mes enfants... Ah! mais non; il faut dîner tout d'abord.

--C'est ce que j'allais dire, put enfin articuler la mère Hélein;, jusque là muette, contre son habitude.

--C'est que les femmes... voulut objecter l'aîné des Noël, qui s'appelait Thomas.

--Nous attendent... acheva le cadet, Louis.

--Vous les rejoindrez tous ensemble, aussitôt la dernière bouchée avalée.

--Dame! puisque vous êtes assez honnêtes....

--C'est dit. Allons, femme, attise le feu.

--Dans un quart-d'heure, tout sera prêt.

Point n'est besoin de dire si le repas fut animé. Toute cette jeunesse avait soif de confidences. Chacun fit sa biographie, qui n'était pas longue, heureusement. On échangea, force propos, souvent sans à propos.... On fit des projets pour l'avenir.... Des chasses qui resteraient légendaires furent organisées séance tenante. On extermina, autour de cette table primitive, tout le gibier à poil et à plume des forêts et des savanes labradoriennes; on retira du golfe Saint-Laurent des milliers et des milliers de poissons de toutes grosseurs; on dépeupla l'atmosphère de tous les volatiles qui s'y promènent...

Bref, le repas terminé, il ne restait plus de vivant, dans cette partie du Canada, que les hommes et les animaux domestiques à qui l'on fit grâce,--faute de munitions, sans doute!

Puis toute cette jeunesse émoustillée prit place dans la chaloupe des Noël et traversa la baie, faisant retentir les échos de Kécarpoui de ses joyeuses chansons.

VII

LA JOLIE SUZANNE

En moins de quinze minutes, la petite embarcation heurtait, de son étrave, le talus de la rive gauche.

On avait passé près de la barque, mouillée en eau profonde, sans s'y arrêter.

Ce qui fit dire à Arthur, surpris:

--Ah! ça.... mais où allons-nous?

--Chez la maman Noël, donc! répondit Thomas.

--Déjà installés à terre?....

--Oh! installés! C'est beaucoup dire. Nous sommes campés, et encore!.... répliqua en riant le jeune étranger.

--Les femmes grillaient de se retrouver sur le _plancher des vaches_. Elles n'aiment pas la mer, ajouta le petit Louis.

Tout en causant, on avait retiré les rames, jeté le grappin et sauté sur le rivage.

Aucune installation, si primitive qu'elle pût être, n'apparaissait encore. Il est vrai qu'un rideau de saules feuillus bordait la rive en cet endroit.

Les Noël prirent les devants, suivis de près par les Labarou, La muraille de verdure franchie, on se trouva tout à coup en face d'une grande tente carrée, faite avec des voiles de rechange, et supportée par de nombreux piquets.

Un feu de branches sèches flambait entre de grosses pierres, tout près de là, tandis qu'une marmite, bulbeuse comme le ventre d'un clocheton russe, posée d'aplomb sur ces pierres, contenait un pot-au-feu qui mijotait ferme et sentait bon.