Un drame au Labrador

Chapter 8

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Par un hasard _providentiel_--on verra plus tard pourquoi ce mot est souligné,--la chaloupe qui avait servi le plan infernal du meurtrier était venue s'éventrer sur une pointe de granit ferrugineux très dur, qui avait traversé le bois en laissant un trou net, de la même forme que sa surface anguleuse, y dessinant même les arrêtes de ses angles pyramidaux.

Gaspard, qui avait _de l'oeil_,--comme disent les Italiens,--vit cela tout de suite.

S'emparant d'un caillou posant, trouvé dans le voisinage, il s'escrima si bien qu'il finit par casser la pointe compromettante au niveau du rocher.

Puis, après avoir jeté, suivant son habitude, un regard soupçonneux de tous côtés, il alla cacher le tronçon cassé au plus épais des fourrés, au pied même de la falaise.

Cela fait, le prudent _naufrageur_, tête et pieds nus, la chemise en lambeaux, le crâne entouré d'un bandage sanglant, prit tranquillement la direction de la baie.

XIX

UNE TROUVAILLE DE WAPWI.--A LA RESCOUSSE

Deux minutes plus tard, une tête effarée émerge du rideau de feuillage bordant la grève et des yeux brillants suivent le _naufragé_, à mesure qu'il disparaît d'une pointe à l'autre.

C'est Wapwi.

Celui-ci est aussi un naufragé sérieux, tandis que l'autre n'est qu'un naufrageur.

Mais.... qu'a donc l'enfant?

Ses joues sont flasques; ses lèvres, décolorées....

Il se tient à peine sur ses jambes....

Ce qu'il a?

Nous allons le dire: il revient du tombeau des marins, de cette mer si terrible, linceul mouvant de tant de braves gens.

C'est un ressuscité....

Une vague l'a englouti. Une autre vague l'a jeté sur le rivage.

Voilà pourquoi Wapwi flageole sur ses jambes, comment il se fait que nous le retrouvons au point du jour, émergeant d'un rideau d'arbres, au bord de la mer.

On se rappelle que le petit Abénaki, chagrin de voir accuser ses compatriotes du guet-apens de la passerelle, s'était donné pour mission de découvrir les coupables,--ou plutôt le coupable....

Car il aurait juré sur tous les manitous de la race rouge qu'une seule et même personne avait fait le coup, en sciant aux trois-quarts le tronc de sapin qui s'était rompu sous le poids de son «petit père» Arthur.

Il s'était bien gardé toutefois de faire part à personne de ses soupçons; et, tant qu'il n'aurait pas une certitude raisonnable, des preuves à l'appui d'une accusation formelle, il devait se taire.

Donc, il n'avait pas parlé,--si ce n'est à Mimie et à Suzanne, auxquelles il avait promis de prouver que ses frères, les sauvages, n'avaient trempé en rien dans la tentative de noyade, restée jusque là enveloppée de mystère.

--Que je retrouve seulement le sapin, scié ou cassé, et je mettrai la main sur le coupable!....

Tel était le mot d'ordre de ce détective improvisé.

La veille même de cette journée qui devait s'ouvrir par une catastrophe si terrible,--le drame de l'îlot,--Wapwi, muni de quelques provisions de bouche, chaussé de solides mocassins et armé d'un bon gourdin, quitta furtivement l'appentis où il couchait et se dirigea vers le fond de la baie.

Une sorte de radeau, fait de deux pièces de bois liées par des traverses, lui servit de bac pour traverser sur la rive est.

On avait improvisé ce bac primitif, depuis _l'accident_.

Ayant atteint sans encombre l'autre rive, Wapwi coupa droit devant lui, se réservant d'observer le contour de la pointe, à son retour, si la chose était nécessaire.

Au reste, comme nous l'avons dit, les deux plages intérieures de la baie avaient déjà été explorées minutieusement; et, puisque la passerelle ne s'était pas échouée là, c'est que le courant l'avait entraînée bien plus loin.

Une saillie de la côte vue du large, se projetait dans la mer, à une quinzaine de milles en aval, un peu plus loin que l'endroit, bien connu de Wapwi, où les Micmacs avaient campé, deux ans auparavant.

Si les deux bouts de la passerelle ne se trouvaient pas là, ils avaient dû gagner le golfe ou le détroit.

Inutile alors de se morfondre à les chercher.

Le mystère resterait insoluble, et Arthur serait toujours en butte à quelque tentative nouvelle, d'autant plus qu'il ne croyait pas à la culpabilité de son cousin.

C'est ce sentiment de trompeuse sécurité qu'il fallait arracher, d'une main prudente, quoique sûre, de l'esprit du jeune homme.

Une fois sur ses gardes, «petit père» saurait bien parer les coups.

Voilà ce que se disait, depuis quelques jours, l'ingénieux enfant, et voilà aussi ce qu'il se répétait, ce matin-là, tout en trottinant comme un renard en quête de son déjeuner.

C'était loin, sans doute, cette langue de terre entrevue là-bas, allongée et noire de sapins.... Mais il comptait bien y arriver avant midi.

Une heure lui suffirait pour ses recherches; une autre heure, pour se reposer.

Ensuite, il reviendrait et trouverait bien le moyen de regagner sa soupente, avant la marée haute.

L'événement justifia ses prévisions.

Le soleil n'était pas au milieu de sa course, que le petit Abénaki s'engageait sur la courbe que décrit la grève pour enserrer la pointe suspecte.

Vue de près, cette langue de terre est bien plus élevée qu'on ne le croirait en l'observant de la baie.

Des rochers considérables en composent l'ossature, et des sapins d'assez belle venue lui font un agréable vêtement.

Mais Wapwi, familiarisé d'ailleurs avec les aspects variés de cette étrange côte du Labrador, n'eut bientôt d'yeux que pour deux informes tas de branches à moitié enfouies dans le sable, et gisant l'un près de l'autre, sur le rivage de cette langue de terre.

C'étaient les deux bouts de la _passerelle...._

Et ces bouts étaient sciés nettement, avec une scie en bon ordre, une scie appartenant à des blancs!

Hourra!....

Wapwi lança en l'air son chapeau de paille et, malgré sa fatigue, esquissa des pas de danse tout à fait.... inédits.

Gaspard avilit fait le coup!

Gaspard avait voulu noyer son cousin!!

Voilà ce que disaient ces deux tronçons de sapin, à moitié ensablés, sur une grève déserte!

S'il l'eût pu, Wapwi aurait volontiers traîné derrière lui ces _pièces justificatives_; mais il se consola d'être obligé de les laisser pourrir là, en pensant avec raison qu'aucune marée, si forte fût-elle, ne les dépêtrerait des couches de sable qui en enterraient les rameaux.

L'essentiel, pour le moment, était de savoir que ce qui fut la passerelle, existait encore et que le trait de scie révélateur se voyait parfaitement.

Si la chose devenait nécessaire, plus tard, Wapwi pourrait dire:

«La passerelle a été sciée, et non cassée!....--Par qui?....--Par quelqu'un ayant intérêt à ce qu'Arthur disparût.... Or, les sauvages n'avaient aucun grief contre ce jeune homme.... Cherchez le coupable autour de vous....»

Ayant ainsi augmenté le dossier de Gaspard d'une pièce importante, Wapwi songea à sa petite personne, qu'il trouva bien fatiguée et terriblement affamée.

Le sac aux provisions eut bientôt raison de la faim, et un bon somme à l'ombre d'un sapin restaurerait en peu de temps les muscles épuisés.

Un quart-d'heure ne s'était pas écoulé que le petit sauvage, repu et content, dormait comme une souche.

Quant il s'éveilla, Wapwi fut tout surpris de constater que le soleil avait disparu derrière la côte, très élevée partout dans cette région, et que la nuit approchait.

En même temps, une forte brise semblait courir dans les sapins, là-haut, sur la croupe de l'immense falaise.

--Hum! se dit-il, je voudrais bien être rendu chez le papa Labarou!.... Je ne sais ce que je ressens au creux de l'estomac Mais le suis inquiet.... J'ai entendu parler d'une partie de chasse sur l'îlot... Pourvu qu'on se soit aperçu qu'il va venter fort, fort!

Et Wapwi, aiguillonné par un pressentiment insurmontable se prit à courir de toutes ses forces vers la baie.

Mais, si agile qu'il fût, il lui fallait bien modérer son allure, de temps à autre, pour reprendre haleine.

Quand il déboucha sur la grève de la baie, après avoir traversé directement la pointe orientale, il était bien près de minuit, s'il ne passait pas cette heure.

La brise fraîchissait, mais on la sentait moins de ce côté de la pointe.

Toutefois, de sourdes rumeurs, s'élevant de partout, ne laissaient aucun doute sur ce qui se préparait là-bas, sur le fleuve..

C'était la tempête.

Et petit père Arthur qui est sur l'îlot, avec _l'autre_, tout seul! se prit à penser Wapwi, pâle d'effroi.

Il se trouvait alors à quelques arpents du chalet des Noël.

Tout semblait y dormir.

Wapwi allait de-ci de-là, inquiet, indécis, ne sachant même pas ce qu'il voulait....

Soudain,--ô bonheur!--la porte du chalet s'ouvre et une forme blanche apparaît dans l'encadrement.

--Le fantôme des chutes!.... Suzanne!.... Murmure Wapwi.

--C'est Wapwi, petite mère!.... N'aie pas peur!

--Wapwi!.... Oh! cher enfant, la Sainte-Vierge t'envoie. Tu vois ce temps?

--Oui.... Gros, gros vent!

--Une tempête, n'est-ce pas?

--Ça souffle fort, fort.... et ça sera pire, tantôt.

--Oh! mon Dieu, mea pressentiments!....

--Qu'est-ce que tu as donc, petite mère?

--Ecoute-moi, petit... Ton maître est là, sur l'îlot du large, seul, seul... avec Gaspard, tu entends!....

--Méchant homme, l'oncle Gaspard! mâchonne le petit sauvage.

--Que va-t-il arriver, mon Dieu!.... J'ai peur.... Je tremble.... Et mes frères qui sont dans les bois!.... Sur qui compter!.... Qui ira à son secours!

--Wapwi, petite mère!

--Tu seras capable?....

--Wapwi nage comme un poisson.

--Si J'allais avec toi?.... Nous prendrions la barque.

--Trop grosse, la barque. Mieux vaut un bon canot.

--Le canot ne résisterait pas.... Mais il y a le chaland, sur la rive, en bas d'ici.

--C'est ça qu'il faut. J'y cours.

--Il y a des rames dans le hangar... Mais sauras-tu conduire seul!

--C'est le vent qui va m'y mener. Dépêchons!

Wapwi, guidé par Suzanne, prit une paire de rames dans un hangar voisin et, sur ses indications, alluma un fanal, qu'il tourna eu cercle, à plusieurs reprises.

--Comme cela, dit-il, si les jeunes gens sont en péril, ils comprendront qu'on le sait ici.

On courut au chaland.

Hélas! il avait été tiré très haut, sur la rive, et il ne flotterait certainement pas avant une heure, pour le moins.

--Que faire?

Impossible à la frêle Suzanne et à l'enfant d'entreprendre de mouvoir cette grosse embarcation, servant à débarquer ou embarquer les tonneaux de poisson....

Wapwi eut une idée.

--Des rouleaux! fit-il.

Et il courut au hangar, suivi de Suzanne.

On trouva aisément quelques bûches rondes, que l'on transporta rivage.

Les deux rames ayant été étendues parallèlement sous le fond plat du chaland on glissa un des rouleaux sous la quille, aussi loin que possible; puis on disposa les autres à quelque distance en avant.

De cette façon, on réussit, sans trop de peine, à mettre l'embarcation à flot.

Puis Wapwi, muni d'une rame, sauta dedans, en criant à Suzanne, partagée entre le désir de sauver son fiancé et l'horreur qu'elle ressentait en face de cette mer en furie:

--Laisse-moi aller seul, petite mère!.... Le vent porte sur l'îlot et je n'ai qu'à conduire.... Une femme ne ferait qu'augmenter lu danger, vois-tu!....

Suzanne se rendit à ce raisonnement et ne put que dire:

--Va ou Dieu te mène, cher enfant. Je vais prier, moi!

Le chaland quitta la rive et disparut bientôt, entraîné par la tempête, qui faisait rage.

En moins de dix minutes, il se trouva en vue de l'îlot,--ou plutôt de ce qui pouvait rester de l'îlot,--car la mer était presque haute.

Debout à l'arrière du chaland, une rame à la main pour la guider, Wapwi plongeait ses yeux subtils au sein du brouillard humide, moitié ombre, moitié poussière d'eau, que le vent faisait rouler sur la baie.

Une fois, il crut entrevoir une forme sombre dressée sur les flots.

Donnant aussitôt un coup de rame pour y diriger l'embarcation, il regarda encore.

La forme sombre y était toujours, mais les flots la couvraient presque en entier, par moments....

Une voix lamentable sembla même arriver jusqu'à ses oreilles appelant au secours.

Alors Wapwi cria de toutes ses forces:

--Voici Wapwi!.... Tiens bon là!....

Mais, hélas! c'est tout ce qu'il peut dire....

Un violent coup de mer le jeta hors du chaland, et les lames furieuses s'emparèrent de son pauvre petit corps pour le rouler comme une épave jusqu'à plus d'un mille de distance, où elles le laissèrent sur le rivage, à moitié mort et tenant toujours sa rame dans ses mains crispées.

Wapwi, sans trop savoir ce qu'il faisait, se traîna vers la côte, sous le couvert des arbres, et tomba dans un profond assoupissement.

Nous avons vu quelle surprise l'attendait à son réveil.

XX

OU EST L'AUTRE?

La première chose que vit Gaspard, en débouchant sur le littoral de la baie,--côté des Labarou,--fut la goélette de ces derniers foc hissé et misaine à mi-mât, se dirigeant vers le large.

Évidemment, toute la nuit, la tempête avait inquiété les bonnes gens; et, dès la pointe da jour, profitant du baissant, le père n'avait pu résister à l'anxiété générale et se disposait à aller voir ce qui se passait.

Gaspard eut un instant l'idée de le héler.

Mais c'eût été peine perdue.

La goélette, ayant l'ait son abatée et recevant la brise d'aplomb, bondissait déjà sur les vagues venues du large et filait vers l'îlot.

--Va, va, mon vieux: tu ne trouveras rien!.... ricana le misérable. C'est à peine si le plus haut rocher de l'îlot commence à se montrer la tête au-dessus des vagues....

En effet, après être resté une dizaine de minutes en observation, il vit la goélette dépasser d'abord l'îlot, puis virer de bord et tirer bordée sur bordée, pour reprendre finalement la direction de la baie.

Le moment psychologique était arrivé....

Il se traîna, plutôt qu'il ne marcha, vers la maison....

Deux femmes, très émues, en observation sur le rivage, suivaient du regard les mouvements de la goélette.

Tout à coup l'une d'elle,--la mère,--poussa une exclamation;

--Ah! mon Dieu, n'est-ce pas là Gaspard?

--Oui, mère.... Nous allons savoir....

--Mais il est seul!.... Où est Arthur?

--En arrière, probablement...

--Enfin!.... Ce n'est pas trop tôt; j'achevais de mourir d'inquiétude.

--Calmez-vous, mère.... Je cours m'informer.

Et Mimie fit une centaine de pas au-devant de son cousin.

Mais l'apparence dépenaillée, le corps affaissé, et surtout la figure couverte de sang du revenant, l'arrêtèrent net.

Elle joignit les mains, dans une attitude d'effroi, et s'écria:

--Sainte-Vierge! qui t'a arrangé comme cela?..., D'où sors-tu?

Gaspard, tout pénétré de son rôle, se contenta de lui jeter un regard où il y avait de l'hébétement et continua d'avancer.

La mère Hélène, de son côté, approchait toute tremblante, n'osant questionner.

Gaspard jugea le moment arrivé, où il devait y aller d'une petite syncope....

Comme il ouvrait la bouche pour parler, un voile sembla couvrir ses yeux; sa langue bredouilla; ses genoux fléchirent....

Il s'affaissa.

Pour comble de guignon, ses bras affaiblis ne furent pas assez prompts pour empêcher sa tête, sa pauvre tête sanglante, de donner contre le soi.

Le bandage fut tiraillé, déplacé, et la blessure, encore fraîchement pansée, se reprit à saigner comme de plus belle.

Naturellement, le pauvre garçon resta là, inerte, respirant à peine, inspirant la plus profonde pitié.

Car il faut rendre aux deux femmes cette justice qu'elles oublièrent, pendant une demi-minute, l'une son fils, l'autre son frère, pour prodiguer leurs soins au blessé.

--Le pauvre garçon! dit la mère Labarou, presque aussi pâmée que son neveu.... Qu'est-il donc arrivé?.... Où est Arthur?.... Va-t-il nous tomber sur les bras, en lambeaux, lui aussi?

--Gaspard va nous le dire, mère: le voici qui reprend ses sens. Ah! que j'ai hâte qu'il parle!

--Gaspard! Gaspard!.... appela fébrilement la vieille femme, où est mon fils?.... ou est Arthur?

Le blessé, un peu revenu à lui, la regardait fixement, avec des yeux égarés....

La mère répéta sa demande, haussant la voix, secouant le bras inerte, serrant la main molle....

--Arthur!.... Qu'est devenu Arthur?

De son côté, Mimie,--la soeur,--dardait sur lui ses prunelles électriques, qui semblaient lire jusqu'au fond de son âme.

Le blessé se demandait: «Que faire?.... Que dire?....»

La fièvre le gagnait....

Une lourdeur chaude appesantissait sa cervelle....

Et, pour le coup, si ça allait être sérieux!

Adieu la frime!

Gaspard, par un effort suprême, se dressa sur les genoux et, désignant la mer encore terrible dans son demi-apaisement, il ne dit qu'un mot:

--Là

Puis il retomba, cette fois dompté pour tout de bon par la surexcitation cérébrale.

Alors, ce fut bien pis....

Que signifiait ce geste, indiquant le gouffre?.... Pourquoi cette syncope au moment de parler?....

Mais la goélette abordait....

On allait savoir....

Sainte Vierge, comme Jean Labarou était lent, ce matin là!

Enfin l'ancré est tombée, les voiles abaissées....

Voici la chaloupe qui quitte le bord.

Le père est seul....

Et le fils,--le fils unique, parti la veille, plein de vie, de santé, d'espoir,--qu'en a donc fait la tempête?....

Moment d'angoisse suprême!

On n'ose abandonner le blessé, pour courir au-devant du vieux pêcheur....

On attend, le coeur serré.

A la fin, la mère n'y tient plus....

Elle se précipite à la rencontre de son mari, qui la reçoit dans ses bras, tout en répondant par un hochement de tête désespéré à l'interrogation muette de ses yeux.

Mimie, elle aussi, est accourue.

Mais, voyant sa mère inanimée, son père sombre et pale, elle se laisse glisser sur ses genoux, lève les yeux aux ciel et sanglote convulsivement.

--C'est fini! gémit-elle.... Arthur est noyé!

--Noyé! noyé!.... Lui! lui!.... Pas moi!.... Oh! la belle tempête!.... Hourra! crie une voix étrange.

On se retourne.

C'est Gaspard.

La figure rouge, les yeux brillants, gesticulant comme un forcené, il s'escrime contre des ennemis invisibles, combat des éléments imaginaires....

Une congestion de cerveau vient-elle de se déclarer?

Gaspard, lui aussi, va-t-il mourir, en ce jour fatal?....

Mais un nouveau personnage surgit, qui va peut-être jeter un peu de lumière au sein de ces ténèbres.

C'est le petit sauvage.

--Oh! Wapwi, viens vite! s'écrie Mimie, la première.... As-tu des nouvelles?.... Ou est ton maître?

Avant de répondre, Wapwi s'approche de Gaspard, qui se débat on proie à une crise terrible.

Un demi-sourire erre sur les lèvres de l'enfant.--On dirait un rictus de jeune tigre.

Il ouvre la bouche pour parler; mais il semble se raviser en voyant la mère Hélène presque inanimée dans les bras de son mari.

D'un geste câlin, il prend la main de la pauvre femme et la pose sur son front.

Cela voulait dire: «Pauvre grand-mère, Wapwi a bien du chagrin de te voir souffrir, mais il a fait son devoir, lui, et est encore digne de ta bénédiction.... Ne désespère pas!»

Puis, regardant Jean Labarou, il dit à voix basse:

--Wapwi sait quelque chose... Wapwi parlera à la maison.

--Ah! fit Jean, un peu soulagé.--Mais pourquoi pas tout de suite!

L'enfant jeta un regard singulier sur Gaspard, toujours en proie au délira et murmura:

--Trop de monde!

--Allons! fit Jean.

Mais que faire de Gaspard?... Comment le transporter?

Un incident vint fort à propos tirer tout le monde d'embarras.

Comme on se regardait, d'un air très ennuyé, une petite embarcation, venant de l'est, abordait à quelques perches du groupe formé autour des deux malades.

Thomas Noël en descendit.

Dandinant son grand corps maigre, il s'avança aussitôt, la casquette à la main....

--Pardon, excuse, dit-il.... Comme il y a eu gros vent cette nuit, je venais savoir.... c'est-à-dire m'informer si tout le monde se porte bien et....

Puis, apercevant la mère Hélène, couchée sur le bras de Jean, et gaspard gesticulant, adossé à un monticule de la rive:

--Tiens! tiens! fit-il avec une certaine émotion, qu'est-ce que j'aperçois là?.... Monsieur Gaspard couvert de sang, et madame, comme qui dirait en syncope!

--Voisin, dit gravement Jean Labarou, un grand malheur est arrivé.... Les deux enfants ont passé la nuit sur l'îlot, à guetter les canarda.... Ce matin, il n'en est revenu qu'un,--et voyez dans quel état!.... Maintenant, où est l'autre?.... Qu'est-il advenu d'Arthur!.... Voilà ce qui a mis ma pauvre femme en l'état où vous la voyez et ce qui nous inquiète par-dessus tout....

--Je vous comprends et je vous plains beaucoup, répondit Thomas Noël, d'un ton pénétré. Mais il ne faut pas désespérer avant le temps.... Puisque Gaspard a pu prendre terre, il est à croire que son cousin a dû, lui aussi, se tirer d'affaire.... Seulement il est peut-être plus malmené et sur quelque rivage éloigné.... Faudrait voir!

--Oui, oui, père, appuya Mimie, se raccrochant & cette supposition fort plausible.

--En effet, vous avez raison, Thomas, dit Jean Labarou. Le bon Dieu, s'il a voulu en sauver un des deux, n'a pas dû abandonner l'autre. Il sera toujours assez tôt pour pleurer.

--D'autant plus que pleurer n'avance à rien, reprit philosophiquement Thomas. J'ai toujours entendu dire à défunt mon père que mieux vaut agir que gémir. Agissons donc.... D'abord, je vous offre mes services, c'est-à-dire ma barque et ma personne, pour faire une exploration minutieuse de la côte, à l'ouest de la baie.

--Merci, merci, dit Jean. J'accepte votre aide avec reconnaissance.

--...Puis, acheva Thomas, permettez-nous de soigner nous-mêmes ce blessé, qui vous embarrassera beaucoup, ayant déjà sur les bras une malade bien précieuse....

--Quoi, vous consentiriez?....

--Oui, je me charge de l'ami Gaspard.... Nous lui devons bien cela, après les services qu'il nous a rendus comme charpentier et aussi, bien des fois, comme pêcheur.

--Faites à votre guise, voisin, puisque vous êtes assez obligeant pour accepter cette charge.

--Nous ferons de notre mieux.... D'ailleurs, la maman Noël, qui est un peu médecin, tirera bientôt ce brave garçon d'affaire.,. Donc, c'est dit, et comptez sur nous pour une expédition à la recherche d'Arthur, dès tout à l'heure, au montant,--si toutefois nous avons pu tirer quelque indication du malade.

Cela dit, Thomas prit sans cérémonie Gaspard dans ses bras et réussit à l'embarquer, sans trop de résistance.

Puis il s'éloigna de la rive, en serrant d'assez près le fond de la baie, à cause de la houle et du vent.

Les Labarou, de leur côté, reprirent le chemin de leur habitation, Jean portant toujours sa femme, qui avait repris ses sens, mais semblait frappée de catalepsie.

Mimie et le petit sauvage suivaient, d'un peu loin, en causant avec animation.

XXI

OU LE «POLICIER» WAPWI PROUVE QU'IL A «DU NEZ»

--Ainsi, tu crois encore qu'Arthur a pu se sauver! disait la jeune fille, la figure angoissée, mais les yeux brillant d'une lueur d'espoir.

--Petite tante, c'est lui que j'ai vu; c'est sa voix qui a crié,.,.

--N'est-ce pas une illusion de tes sens?.... Il faisait bien noir et la mer devait mener un dur tapage!....

--Le bon Dieu a donné aux sauvages des yeux de chat et des oreilles de lièvre.

--Puisses-tu ne pas t'être trompé!... Mais, en admettant que c'était réellement mon pauvre frère qui se tenait cramponné au dernier piton de l'îlot, a-t-il pu saisir le chaland que tu avais si courageusement dirigé sur lui?

--Ah! voilà!.... fit soucieusement l'enfant.... Le Grand Manitou des blancs seul pourrait le dire!

--Tu n'as pu voir?....

--Pauvre Wapwi! fit le petit sauvage d'un ton piteux, il était bien fatigué, et une grosse vague l'a emporté.... Elle est méchante la mer!

--Oh! ouï, bien méchante! dit avec conviction la jeune fille.

--Pourtant, un petit oiseau chante bien doucement dans la tête de Wapwi.... Et sa voix n'est pas triste.... Et le petit oiseau dit dans sa chanson: «Il reviendra, ton petit père!»

--Cher enfant! dit Mimie, très émue et entourant de son bras le cou du jeune Abénaki: c'est peut-être l'ange gardien de ton maître qui dit cela au tien.

--Tu as raison, tante Mimie.... Il faut bien qu'ils soient deux là-dedans (et Wapwi frappait son front), puisque je les entends Parler.