Trois hommes dans un bateau

Part 9

Chapter 93,933 wordsPublic domain

Avant notre souper, Harris, George et moi, étions hérissés, grincheux et mal embouchés; après notre souper, nous débordions d’une bienveillance mutuelle, qui englobait jusqu’au chien. Nous nous aimions les uns les autres, nous aimions tous les hommes. Harris, en se levant, écrasa les orteils de George. S’il l’avait fait avant le souper, George eût exprimé concernant l’avenir de Harris en ce monde et en l’autre des souhaits à faire frémir quelqu’un de réfléchi.

A présent, ce fut: «Doucement, vieux: j’ai des pieds.»

Et Harris, au lieu de répondre, de la plus désagréable façon qu’il était difficile de ne pas rencontrer sous ses semelles un bout du pied de George, lorsqu’on se mouvait dans un rayon de dix yards autour de l’endroit où George était assis, et d’ajouter, comme il l’eût fait avant le souper, que George ne devait réellement pas se trouver à bord d’un canot de dimensions normales, avec des pieds de cette longueur, qu’il eût dû plutôt laisser pendre par dessus bord,--dit à présent: «Oh, je regrette beaucoup, vieux frère; j’espère qu’il n’a pas de mal?»

Et George dit: «Pas du tout», et que c’est sa faute, et Harris reprend que c’est au contraire la sienne.

C’était touchant.

On alluma les pipes, et on resta, sous la nuit tranquille, à causer.

--Pourquoi, dit George, ne pouvoir être toujours comme à cette heure,--loin du monde, de ses péchés et de ses tentations, à mener une vie sobre, paisible, et à faire le bien.

Je lui répondis que c’était précisément ce à quoi j’aspirais depuis toujours; et nous examinâmes la possibilité de notre exode, à tous quatre, vers une île déserte et bien fournie, où nous aurions vécu dans les bois.

Harris dit que l’inconvénient des îles désertes, à ce qu’il avait appris, était leur humidité excessive; mais George répondit qu’un drainage convenable y obvierait.

Le drainage fit ressouvenir George d’une aventure bien drôle arrivée jadis à son père. Son père, raconta-t-il, voyageait dans le pays de Galles avec un de ses amis, et, un soir, ils s’arrêtèrent dans une petite auberge où il y avait quelques autres voyageurs, auxquels ils se joignirent pour passer la soirée.

Celle-ci fut très agréable, et ils restèrent levés fort tard. Lorsqu’ils allèrent se mettre au lit, le père de George (lequel père était alors un tout jeune homme) et son ami, étaient l’un et l’autre fort gais. Ils devaient coucher dans la même chambre, mais dans des lits différents. Ils prirent leur chandelle et montèrent. En entrant dans la chambre, la chandelle alla donner contre le mur et s’éteignit: ils durent se déshabiller et chercher leurs lits à tâtons. Mais au lieu de se mettre dans des lits différents, comme ils croyaient le faire, tous deux, sans le savoir, grimpèrent dans le même,--l’un ayant la tête au chevet, et l’autre s’y glissant du côté opposé, les pieds sur le traversin.

Il y eut un moment de silence, puis le père de George dit:

--Joë!

--Qu’y a-t-il, Tom? répondit, de l’autre bout du lit, la voix de Joë.

--Eh bien, il y a quelqu’un dans mon lit, dit le père de George: il a les pieds sur mon traversin.

--Ma foi, c’est bien étrange, Tom, répliqua l’autre: mais du diantre s’il n’y a pas aussi quelqu’un dans mon lit!

--Qu’allons-nous faire? demanda le père de George.

--Ma foi, je vais le flanquer à bas, répondit Joë.

--Moi aussi, dit le père de George vaillamment.

Il y eut une brève lutte, suivie de deux heurts retentissants sur le carreau, et puis une voix dolente prononça:

--Hé, Tom!

--Quoi?

--Avez-vous réussi?

--Hé bien, à vrai dire, c’est mon homme qui m’a flanqué à bas.

--Le mien aussi! Vrai, cette auberge ne me revient guère. Et vous?

--Comment s’appelait cette auberge? dit Harris.

--«Le Cochon et le Sifflet», dit George. Pourquoi?

--Ah! alors ce n’est pas la même, répondit Harris.

--Que voulez-vous dire?

--C’est très curieux, murmura Harris, mais la même aventure exactement est arrivée à mon père dans une auberge de campagne. Je lui ai maintes fois ouï raconter l’histoire. Je croyais que peut-être il s’agissait de la même auberge.

Nous nous couchâmes à dix heures, et, me trouvant fatigué, j’espérais bien dormir; mais ce ne fut pas le cas. Règle générale, je me déshabille et pose la tête sur mon oreiller, et puis on frappe à la porte et on me dit qu’il est huit heures et demie; mais ce soir-là, tout semblait coalisé contre moi: la nouveauté du couchage, la dureté du canot, la position gênante (j’avais les pieds sous un banc et la tête sur l’autre), le clapotis de l’eau autour du canot, et le vent parmi les branches, me dérangèrent et me tinrent éveillé.

J’attrapai cependant quelques heures de sommeil, et alors une portion du canot qui apparemment se développa au cours de la nuit, car elle ne s’y trouvait pas au départ et elle avait disparu le matin,--se mit à m’entrer dans l’échine. Je continuai d’abord à dormir, rêvant que j’avais avalé un «souverain»[6], et qu’on me faisait un trou dans le dos à l’aide d’un vilbrequin, pour le ravoir. Le procédé me parut déloyal, et je dis à mes persécuteurs que je leur devrais la somme, et qu’ils la recevraient à la fin du mois. Mais eux ne l’entendaient pas de cette oreille; ils me répondirent qu’ils préféraient la ravoir tout de suite, crainte de laisser s’accumuler trop les intérêts. Je me fâchai tout rouge, et leur dis ce que je pensais d’eux, et alors ils enfoncèrent le vilbrequin si brutalement que la douleur me réveilla.

[6] Pièce d’or valant une livre sterling ou 20 shillings.

On s’asphyxiait dans le canot, et j’avais la tête lourde; aussi l’envie me prit-elle d’aller faire quelques pas à l’air libre. J’enfilai des vêtements qui me tombèrent sous la main,--les uns à moi, et d’autres à George et Harris,--et, me glissant sous la bâche, je débarquai sur la rive.

C’était une nuit admirable. La lune était couchée, et la terre restait seule sous les étoiles. Le silence et la paix infinie donnaient l’illusion que, durant le sommeil de ses enfants, elles s’entretenaient avec leur sœur planétaire,--causant de mystères insondables, à voix trop graves et profondes pour être perceptibles aux rudimentaires organes des sens humains.

Elles nous intimident, ces lointaines étoiles, par leur froide lumière. Nous sommes pareils à des enfants dont les petits pieds se sont fourvoyés dans la pénombre d’un temple où réside la divinité inconnue qu’on leur a appris à révérer; à des enfants qui, debout sous le dôme sonore perdu dans la démesurée profondeur de l’obscure clarté, lèvent les yeux où l’espoir se mêle de crainte de l’idée du spectacle interdit caché dans ses profondeurs.

Et toutefois, elle nous verse tant de consolations et de courage, la Nuit! En sa présence sublime, nos chagrins dérisoires ont honte, et reculent. Le jour a été si plein de hâte et de souci, nos cœurs si lourds de pensées mauvaises et d’amertume, le monde nous a paru si dur et si injuste! Mais la Nuit géante, telle une mère pleine d’amour, pose sa douce main sur notre cœur enfiévré, tourne vers son visage notre face ravagée de pleurs; elle sourit, et malgré son silence nous sentons ce qu’elle veut nous dire, et elle presse contre son sein notre joue brûlante, et nos peines se dissipent.

Parfois, quand notre tristesse est très profonde et vraie, nous demeurons muets devant elle, parce que le seul langage de notre tristesse serait le gémissement. La Nuit sent son cœur plein de pitié pour nous: faute de pouvoir soulager notre douleur, elle prend nos mains dans les siennes et le petit monde de plus en plus se réduit et s’éloigne et, portés sur ses sombres ailes, nous arrivons alors devant une Présence plus haute que la sienne, et dans la merveilleuse lumière de cette grande Présence, toute vie humaine est étalée devant nous comme un livre, et nous voyons que la Tristesse et la Douleur ne sont rien autres que les messagers de Dieu.

Ceux-là seuls qui ont porté la couronne de la souffrance peuvent regarder en face cette merveilleuse lumière; mais lorsqu’ils redescendent ici-bas, ils sont incapables de la décrire, ou de révéler le mystère qu’ils ont pénétré.

Il y avait une fois, au temps jadis, une troupe de bons chevaliers qui traversaient un pays lointain, et leur route s’enfonça dans une épaisse forêt, où d’étranges bruyères se hérissaient en buissons touffus et acérés, déchirant la chair de ceux qui s’y égaraient. Et les feuilles des arbres qui croissaient dans ce bois étaient très épaisses et denses, de sorte que nul rais de lumière ne descendait à travers les rameaux pour éclairer le lugubre sous-bois.

Et quand ils passèrent par cette sombre forêt, l’un de ces chevaliers, s’éloignant de ses compagnons s’égara, et on ne le retrouva plus; et eux, fort attristés, continuèrent sans lui leur chevauchée, le pleurant comme s’il eût été défunt.

Or, quand ils furent arrivés au beau château qui était le but de leur voyage, ils y passèrent de longs jours à se divertir; et un soir qu’ils étaient rassemblés tout joyeux devant les bûches illuminant la grande salle, et qu’ils buvaient à la santé de leurs maîtresses, leur compagnon qui s’était égaré arriva et les salua. Ses vêtements étaient en haillons, comme ceux d’un pauvre, et il avait reçu dans sa chair maintes affreuses blessures, mais son visage rayonnait d’une joie indicible.

Et ils l’interrogèrent sur ce qui lui était arrivé, et il leur raconta comment, après avoir perdu son chemin dans la forêt sombre, il avait erré des jours et des nuits, et finalement, déchiré et sanglant, s’était couché pour attendre la mort.

Alors, comme il était presque mourant, ô bonheur! du fond de la farouche pénombre s’avança vers lui une jeune fille qui le prit par la main et le conduisit par des chemins détournés, inconnus à tous les hommes, jusqu’à ce que sur les ténèbres de la forêt s’illuminât une clarté si vive que la lumière du jour s’effaçait devant elle comme une petite lampe devant le soleil; et, dans cette merveilleuse clarté, notre égaré chevalier vit comme en songe une vision, et si belle et si splendide était la vision, qu’il ne s’aperçut plus de ses blessures saignantes, mais resta perdu dans le ravissement d’une joie aussi profonde que la mer dont nul ne peut dire la profondeur.

Et la vision s’évanouit, et le bon chevalier, à genoux sur la terre, remercia le bon saint qui dans cette lugubre forêt avait égaré ses pas et lui avait permis de voir la vision qui s’y trouvait cachée.

Et le nom de la forêt sombre était la Douleur; mais de la vision que le bon chevalier y vit, personne ne peut parler ni rien dire.

Chapitre XI

Comment George, une fois dans sa vie, se leva de bonne heure. George, Harris et Montmorency n’aiment pas l’eau froide. Héroïsme et décision de la part de J... George et sa chemise: moralité. Harris cuisinier. Aperçu historique, spécialement destiné à l’usage des classes.

Le lendemain matin, je m’éveillai à six heures, et trouvai George également éveillé. L’un et l’autre nous nous retournâmes pour tâcher de nous rendormir, mais ce fut en vain. Y eût-il eu quelque motif particulier de _ne pas_ nous rendormir, mais au contraire de nous lever et nous habiller sur-le-champ, nous serions retombés, sitôt un coup d’œil jeté à nos montres, dans un sommeil qui eût duré jusqu’à dix heures. Mais comme il n’y avait pas la moindre nécessité de nous lever d’ici deux heures au minimum, et que nous lever à ce moment était parfaitement absurde, il résultait de l’incohérence naturelle des choses en général que nous devions être persuadés que rester couchés cinq minutes de plus nous serait à tous deux funeste.

La même aventure, me dit George, lui était arrivée, en plus grave, quelque dix-huit mois auparavant, alors qu’il était seul locataire chez une certaine Mme Gippings. Sa montre, paraît-il, se détraqua un beau soir, et s’arrêta à huit heures un quart. Il ne s’en aperçut pas tout de suite, car, pour une raison ou pour une autre, il oublia de la remonter avant de se coucher, comme il en avait l’habitude, et la suspendit à son chevet sans même la regarder.

Cela se passait en hiver, à l’époque des jours les plus courts, et durant une semaine de brouillard en outre, de sorte que l’obscurité profonde où George se trouva en s’éveillant le matin ne pouvait le renseigner sur l’heure qu’il était. Il atteignit sa montre, et la consulta. Elle marquait huit heures un quart.

«Que les anges et les ministres de la grâce nous protègent! s’écria George; et moi qui dois être dans la Cité avant neuf heures! Pourquoi ne m’a-t-on pas réveillé. C’est dégoûtant!» Et, rejetant sa montre, il sauta à bas du lit, prit une douche froide, se lava, s’habilla, se rasa à l’eau froide parce qu’il n’avait pas le temps d’en faire chauffer, et tout en se dépêchant, il jeta un nouveau coup d’œil sur sa montre.

La secousse qu’il lui avait imprimée en la rejetant sur le lit l’avait-elle remise en marche, ou quoi, George ne peut le dire; mais le fait est qu’elle marquait huit heures un quart quand il avait commencé de s’habiller, et qu’à présent ses aiguilles étaient sur neuf heures moins vingt.

George l’emporta, et dégringola les escaliers. Dans la salle à manger, rien que ténèbres muettes, ni feu ni déjeuner. George trouva la chose parfaitement honteuse de la part de Mme Gippings, et résolut de lui dire ce qu’il en pensait lorsqu’il rentrerait le soir. Il bondit sur son pardessus et son chapeau, et attrapant son parapluie, alla pour ouvrir la porte de la rue. La porte n’était même pas déverrouillée. George traita Mme Gippings de vieille fainéante, et, déclarant bien singulier qu’on ne pût se lever à une heure convenable, il ouvrit la porte et prit ses jambes à son cou.

Il galopa durant un quart de mille, et au bout de ce parcours, il commença d’être frappé de ce détail particulièrement bizarre qu’il n’y avait personne dehors, ni aucun magasin d’ouvert. La matinée, certes, était sombre et le brouillard opaque, mais ce n’était pas là une raison pour arrêter ainsi les affaires. _Lui_ allait bien travailler; pourquoi les autres restaient-ils couchés à cause du brouillard et de l’obscurité?

A la fin, il atteignit Holborn. Pas un volet ouvert! pas un omnibus circulant! Il y avait en vue trois hommes, dont un policeman, une voiture de maraîcher pleine de choux, et un cab tout démantibulé. George tira sa montre et la consulta: neuf heures moins cinq! Il s’arrêta pour compter ses pulsations. Il se pencha pour se tâter les jambes. Puis, sa montre à la main, il s’avança vers le policeman et lui demanda s’il savait quelle heure il était.

--Quelle heure il est? dit l’homme, en regardant soupçonneusement George du haut en bas; vous n’avez qu’à écouter, vous l’entendrez sonner.

George écouta, et une horloge du voisinage le renseigna aussitôt.

--Mais elle n’a sonné que trois coups! dit George avec stupeur, quand elle eut cessé.

--Eh mais, combien voudriez-vous qu’elle en sonnât? répondit le gardien.

--Parbleu, neuf, dit George, lui présentant sa montre.

--Voudriez-vous me dire où vous habitez? fit sévèrement le gardien de l’ordre public.

George réfléchit un instant, et donna son adresse.

--Oh, vraiment, c’est là, dites-vous? répondit l’homme; eh bien, si vous voulez m’en croire, retournez-y tranquillement, et remettez cette montre dans votre gousset, et tâchez de ne plus nous la faire.

George regagna sa demeure, tout pensif, et rentra chez lui.

Une fois rentré, il voulut tout d’abord se déshabiller et se recoucher; mais la perspective de refaire sa toilette et de reprendre une nouvelle douche, l’y fit renoncer, et il résolut de s’étendre sur la chaise-longue pour y dormir.

Mais il ne put s’endormir: jamais il ne s’était senti aussi éveillé. Il alluma donc la lampe et, tirant le jeu d’échecs, il se mit à jouer une partie contre lui-même. Mais cela ne l’amusait pas: c’était par trop lent. Il laissa donc les échecs, et s’efforça de lire. Il lui fut impossible de prendre aucun intérêt à la lecture. Il remit donc son pardessus et sortit faire un tour.

Les rues étaient affreusement désertes et lugubres, et tous les policemen qu’il rencontrait le dévisageaient avec une méfiance non dissimulée, et dirigeaient sur lui leurs lanternes, et le suivaient. Ce manège finit par lui produire un tel effet qu’il avait presque la sensation d’avoir commis un mauvais coup, et qu’il se glissa par les petites rues, se dissimulant contre les portes quand il entendait s’approcher les pas réguliers d’un agent.

Il va de soi que cette conduite ne fit que rendre plus soupçonneuse la force publique, dont les représentants venaient à lui et le délogeaient et lui demandaient ce qu’il faisait là; et lorsqu’il répondait: «Rien», qu’il était simplement sorti faire un tour (il était quatre heures du matin), ils prenaient un air incrédule, et deux policiers en civil l’accompagnèrent jusque chez lui pour s’assurer qu’il habitait réellement où il disait. Ils le regardèrent entrer avec sa clef, puis se postèrent sur le trottoir d’en face et surveillèrent la maison.

Il comptait en rentrant allumer du feu et se faire à déjeuner, pour passer le temps; mais il lui était impossible de toucher à quoi que ce fût, depuis une pelle à charbon jusqu’à une cuiller à thé, sans laisser tomber l’objet ou trébucher dessus et faire un tel tintamarre qu’il en concevait une crainte affreuse d’éveiller Mme Gippings, laquelle, se figurant que c’étaient les voleurs, ouvrirait la fenêtre pour appeler: «La police!» et alors ces deux agents de la sûreté entreraient et lui mettraient les menottes pour le conduire au dépôt.

Il en arriva à un degré de nervosité folle: il se voyait devant le jury, s’efforçant d’expliquer son cas, et personne ne le croyait et il était condamné à vingt ans de travaux forcés, et sa mère mourait de chagrin. Il renonça donc à se faire à déjeuner, et, s’enveloppant de son pardessus, il resta sur la chaise-longue jusqu’à sept heures et demie, heure où Mme Gippings, descendit.

Il ajouta que jamais plus il ne s’était levé trop tôt depuis l’aventure de ce matin-là: elle lui avait donné un trop bon avertissement.

Pendant le récit de George, nous étions restés emmitouflés dans nos couvertures; quand il eut fini, je me mis en devoir de réveiller Harris au moyen d’un aviron. Le troisième coup opéra; il se retourna sur l’autre flanc, et dit qu’il se levait à la minute, et qu’il mettrait ses souliers à lacets. Nous lui rendîmes ses esprits, d’ailleurs, à l’aide de la gaffe, et il se dressa soudain, envoyant Montmorency, qui dormait au beau milieu de sa poitrine le sommeil du juste, rouler dans le fond du canot.

Soulevant alors la toile nous passâmes tous les quatre nos têtes par dessus le bordage, et considérâmes l’eau, avec un frisson. Notre projet, la veille au soir, était de nous lever de bonne heure, de nous débarrasser de châles et couvertures, pour nous livrer aux délices d’une natation prolongée. Mais à cette heure matinale, la perspective nous tentait beaucoup moins. L’eau avait l’air bien mouillée et bien froide, et le vent était glacial.

--Allons, qui est-ce qui y va le premier? dit enfin Harris.

Personne ne se mit en avant. George résolut la question à son point de vue personnel, en rentrant dans le canot pour mettre ses chaussettes, Montmorency poussa un involontaire hurlement, comme épouvanté à la seule idée du bain et Harris, prétextant qu’il serait trop difficile de remonter dans le canot, se mit à la recherche de son pantalon.

Je n’aimais pas trop de caner, malgré mon peu d’enthousiasme pour le plongeon. Il y avait peut-être des branches submergées, ou des herbes. Je m’en tins au compromis de descendre sur la berge et de me jeter un peu d’eau sur le corps. Je pris donc une serviette et débarquant sur la rive je me frayai un chemin jusqu’à une branche d’arbre qui trempait dans l’eau.

Celle-ci était bigrement froide. Le vent coupait comme un couteau. Je perdis toute envie de me jeter de l’eau sur le corps. Décidément je regagnerais le canot et m’habillerais; à cet effet je me retournai; et en me retournant, cette stupide branche céda, et la serviette et moi dégringolâmes avec un plouc! formidable, et je me trouvai au beau milieu du fleuve, avec un gallon de Tamise dans l’estomac, avant de savoir ce qui s’était passé.

--Sacrédié! le vieux J... s’est décidé! entendis-je prononcer par Harris, alors que je revenais tout soufflant à la surface. Je ne croyais pas qu’il aurait ce courage-là. Et vous?

--Est-elle bonne? héla George.

--Exquise, m’ébrouai-je. Vous êtes des capons de ne pas venir. Pour rien au monde je n’aurais voulu manquer ce plongeon. Essayez donc! Il ne faut qu’un peu de décision.

Mais je ne pus arriver à les convaincre.

Un incident plutôt risible arriva ce matin-là pendant que nous nous habillions. J’avais très froid en regagnant le canot, et dans la précipitation à passer ma chemise, elle m’échappa et tomba à l’eau. J’enrageai d’autant plus que George éclata de rire. Je ne voyais aucune raison de rire et le signifiai à George, qui n’en rit que plus fort. Jamais je n’ai vu personne rire autant. A la fin je perdis patience et le traitai selon ses mérites de stupide imbécile en délire; mais il se tordait toujours. Et alors, juste comme je rattrapais la chemise, je m’aperçus que ce n’était pas du tout la mienne, mais celle de George, que j’avais prise par erreur; là-dessus la drôlerie de la chose m’apparut enfin, et je me mis aussi à rire. Et plus je regardais alternativement la chemise trempée de George et George qui se tordait de rire, plus j’avais de plaisir. A force de rire, je laissai retomber la chemise à l’eau.

--N’allez-vous... pas... la repêcher? fit George entre deux éclats.

Je ne pus lui répondre tout de suite, tant je riais, mais à la longue, entre deux hoquets, je parvins à lancer:

--Ce n’est pas ma chemise, c’est _la vôtre_!

Je n’ai jamais vu un visage passer plus brusquement du plaisant au sévère.

--Hein! hurla-t-il, en se dressant d’un bond. Espèce d’andouille! Ne pouvez-vous donc faire attention? Que diantre n’allez-vous sur la rive pour vous habiller? Votre place n’est pas dans le canot! Passez-moi la gaffe.

Je tentai de lui faire voir le grotesque de la chose, mais il ne comprit pas. George est parfois très opaque en matière de plaisanterie.

Harris proposa de faire des œufs brouillés pour le petit déjeuner. Il offrit de les cuisiner lui-même. Il était à son dire, très fort sur les œufs brouillés. Il les faisait souvent aux pique-niques et sur les yachts. Il était renommé pour ce plat. Ceux qui avaient une fois goûté de ses œufs brouillés, affirmait-il, refusaient désormais toute autre nourriture, et se laissaient mourir de faim, s’il leur était impossible d’en avoir.

L’eau nous venait à la bouche, de l’entendre. On lui passa le réchaud et la poêle à frire avec tous les œufs qui ne s’étaient pas écrasés et répandus dans le panier, et on le pria de s’y mettre.

Il eut quelque difficulté à casser les œufs,--ou plus exactement à les mettre dans la poêle à frire une fois cassés, et à en préserver son pantalon, et à les empêcher de couler dans sa manche; mais pour en finir il en situa une bonne demi-douzaine dans la poêle, après quoi il s’accroupit devant le réchaud et les brassa au moyen d’une fourchette.

La besogne semblait exténuante, à ce que George et moi pouvions voir. Chaque fois qu’il s’approchait de la poêle, il se brûlait, et alors il lâchait tout et se démenait à l’entour du réchaud, en claquant des doigts et sacrant contre les ustensiles. En fait, chaque fois que George et moi le regardions, il ne manquait pas de se livrer à ce manège. Nous crûmes à la fin que cela faisait partie intégrante de ses rites culinaires.