Part 8
Comme preuve du total oubli de leur besogne où tombent parfois deux haleurs, George nous rapporta, au cours de la soirée, alors que nous devisions sur ce sujet après souper, un bien curieux exemple. Un soir, raconta-t-il, trois de ses copains étaient partis de Maidenhead avec un canot très lourdement chargé qu’ils ramaient contre le courant. Un peu au-dessus de l’écluse de Cookham, ils avisèrent cheminant sur le chemin de halage, un jeune homme et une jeune fille, apparemment plongés dans un entretien captivant. Ils portaient à eux deux une gaffe de bateau, et il y avait, accrochée à la gaffe, une cordelle qui traînait derrière eux, le bout dans l’eau. Nul canot à proximité, nul canot en vue. A un moment donné, la chose était certaine, il avait dû y avoir, attaché à cette cordelle, un canot; mais qu’en était-il devenu, quelle sombre fatalité l’avait ravi, lui et ses occupants, mystère!
L’accident, du reste, quel qu’il fût, n’avait en aucune façon troublé les deux jeunes gens qui halaient. Il leur restait la gaffe, ainsi que la cordelle et c’était sans doute à leur avis tout ce que nécessitaient leurs fonctions.
George allait les tirer de leur illusion, lorsqu’une idée lumineuse lui traversa l’esprit et le fit s’abstenir. A l’aide d’une gaffe, il accrocha et ramena le bout de l’amarre: on boucla celle-ci autour du mât, puis rentrant les avirons, les équipiers allèrent s’asseoir à l’arrière, et allumèrent leurs pipes.
Et ainsi le jeune homme et la jeune fille halèrent ces quatre gros fainéants et leur lourd canot, à contre-courant, jusqu’à Marlow.
George nous dit que jamais il n’avait vu autant de désolation muette concentrée en un seul regard, qu’au moment où le jeune couple, arrivé à l’écluse, se rendit compte que depuis deux milles le canot halé par eux n’était pas le bon. George estimant que, n’eût été la présence de la jeune fille, le jeune homme se serait livré à des violences de langage.
La demoiselle fut la première à revenir de sa stupéfaction. Elle joignit les mains et s’écria, désespérément:
--Oh, Henry, mais où donc est ma tante?
--Ont-ils jamais retrouvé la vieille dame? interrogea Harris.
George répondit qu’il l’ignorait.
Un autre témoignage de ce fâcheux manque de sympathie entre haleurs et halés se produisit un jour sous nos yeux, à George et à moi, un peu au-dessus de Walton. C’était à l’endroit où le chemin de halage s’enfonce en pente douce jusque sous l’eau, et comme nous étions campés sur l’autre rive, nous ne perdîmes rien du spectacle. A un moment donné arrive un petit canot qui fendait l’eau à toute vitesse, halé par un puissant cheval de bélandre sur lequel était juché un tout petit gamin. Épars dans le canot en des poses nonchalantes et rêveuses, il y avait cinq collègues; le barreur surtout avait un air particulièrement béat.
--Je voudrais le voir se tromper de direction, murmura George, comme ils passaient. Et à cet instant même, voilà le barreur qui se trompe, et le canot qui s’élance sur le plan incliné, le remontant avec un bruit comme si on déchirait quarante mille chemises de toile. Deux hommes, une bourriche et trois avirons quittèrent à la fois le canot par tribord, et s’affalèrent sur la berge, et une seconde et demie plus tard, deux autres hommes se déversaient de bâbord, au milieu de grappins, voiles, sacs de tapisserie et bouteilles. Le dernier occupant débarqua 20 yards plus loin, sur la tête.
Soulagé par ce délestage, le canot fila de plus belle et le petit gamin, criant à tue-tête, mit son coursier au galop. Les collègues, sur leur séant, se regardaient d’un air abasourdi. Il leur fallut plusieurs secondes pour comprendre ce qui était arrivé, et alors, de toutes leurs forces, ils crièrent au petit gamin d’arrêter. Mais celui-ci était trop occupé de son cheval pour les entendre; nous les vîmes s’élancer à sa poursuite, et ils se perdirent dans l’éloignement.
Je ne fus pas fâché, je l’avoue, de cette mésaventure. Loin de là: je voudrais voir pareil malheur arriver à tous les jeunes godelureaux--ils sont nombreux--qui se font haler de la sorte. Indépendamment de leurs risques personnels, ils sont une gêne et un danger pour les canots qu’ils rencontrent. A l’allure où ils vont, il leur est impossible de se garer des autres, et aux autres de se garer d’eux. Leur amarre se prend dans votre mât et vous chavire, ou bien elle attrape quelqu’un à bord, et l’envoie à l’eau, ou lui entaille la figure. Le seul procédé à employer est de ne pas broncher, et de se tenir prêts à les repousser avec le talon d’un mât.
De toutes les expériences ayant trait au halage, la plus curieuse est d’être halé par des demoiselles. C’est là une sensation qu’il faut avoir connue. Trois demoiselles sont toujours indispensables pour haler: deux tiennent la corde, et l’autre court de côté et d’autre, avec de petits rires. Elles débutent en général par s’empêtrer dans la corde. Celle-ci s’entortille autour de leurs jambes, et elles doivent s’asseoir au bord du chemin pour se délivrer l’une l’autre; puis c’est autour de leur cou, et elles manquent d’étrangler. La corde en place, pour finir, elles démarrent bride abattue, entraînant le canot à une allure positivement folle. Au bout de cent yards, elles sont, bien entendu, hors d’haleine et s’arrêtent soudain, et toutes s’asseyent sur l’herbe en riant et votre canot dérive en plein courant et se met à tournoyer, avant que vous ayez eu le loisir de vous reconnaître ou d’attraper un aviron. Alors elles se relèvent toutes surprises.
--Oh, voyez donc! disent-elles, le canot qui est parti là-bas au milieu.
Durant quelques minutes, elles halent convenablement; mais bientôt l’une d’elles s’avise d’épingler sa jupe; elles font halte à cette intention, et voilà le canot échoué.
Vous le poussez au large, et leur criez de ne pas s’arrêter.
--Hein? Qu’est-ce qu’il y a? vous renvoient-elles.
--Ne plus vous arrêter, hurlez-vous.
--Ne plus quoi?
--Ne plus vous arrêter... avancez... avancez!
--Retournez donc, Emily, voir ce qu’ils veulent, dit l’une. Et Emily revient demander ce qu’il y a.
--Que désirez-vous? dit-elle; il est arrivé quelque chose?
--Non, répondez-vous; tout va bien; avancez seulement: il ne faut plus vous arrêter.
--Pourquoi?
--Parce que nous ne gouvernons plus, si vous vous arrêtez. Il faut que le canot garde toujours un peu de route.
--Garde un peu de quoi?
--De route... il vous faut maintenir le canot en marche.
--Ah, bon! je le leur répéterai. Est-ce que nous nous en tirons bien?
--Oui, oui, tout à fait bien, seulement n’arrêtez plus.
--Ce n’est pas difficile du tout. Je croyais que c’était bien plus dur.
--C’est assez simple en effet. Vous n’avez qu’à continuer, voilà tout.
--Je comprends. Passez-moi mon châle rouge, qui est sous le coussin.
Vous dénichez le châle, et le lui tendez; mais alors c’en est une autre qui arrive et qui a besoin également du sien, et elles prennent aussi à tout hasard celui de Mary. Mais Mary n’en a pas besoin, et elles le rapportent et demandent un peigne de poche en échange. Il se passe vingt minutes avant qu’elles se remettent en route, et, au premier tournant, elles voient une vache, et il vous faut quitter le canot pour chasser la vache.
On n’a pas le temps de s’ennuyer dans un canot halé par des jeunes filles.
George cependant vint à bout de sa cordelle, et nous hala consciencieusement jusqu’à Penton Hook. Là fut examinée l’importante question de l’étape. Nous avions décidé de coucher à bord cette nuit-là, et il nous fallait ou bien rester où nous étions, ou bien continuer jusqu’au delà de Staines. Mais il était bien tôt pour songer à s’arrêter déjà, sous ce soleil encore haut, et nous décidâmes de gagner, à trois milles et demi, Runnymead, où le fleuve, bordé de bois paisibles, offre de bons abris.
Par la suite, néanmoins, nous regrettâmes de n’avoir pas fait halte à Penton Hook. Trois ou quatre milles à contre-courant, ce n’est rien, tôt dans la matinée, mais c’est un coup d’aviron plutôt pénible, à la fin d’une longue journée. Durant ces quelques milles, vous ne prenez plus aucun intérêt au paysage. Fini des gais propos et des rires. Chaque demi-mille que vous parcourez vous semble long comme deux tout entiers; vous refusez de croire que vous en êtes seulement là, et vous êtes persuadé que la carte se trompe; et quand vous avez trimé sur un trajet qui vous paraît d’au moins dix milles, et que l’écluse n’est toujours pas en vue, vous commencez à craindre sérieusement que quelqu’un ne l’ait chipée et ne se soit encouru avec.
Je me rappelle une fois sur la Tamise où j’ai été terriblement chaviré (au sens métaphorique, s’entend). J’étais en canot avec une jeune dame--ma cousine du côté maternel--et nous descendions à l’aviron vers Goring. Il était déjà tard, et nous avions hâte d’être arrivés,--elle, du moins avait hâte. Il était six heures et demie quand nous passâmes l’écluse Benson, et le soir venait, et elle s’inquiétait. Elle dit qu’elle tenait à être rentrée pour souper. Je dis que j’en avais également bonne envie; et je tirai de ma poche une carte pour voir à quelle distance exactement nous étions. Je vis que nous avions juste un mille et demi pour la prochaine écluse--Wallingford--puis de là à Crewe, cinq.
--Oh, tout va bien, dis-je. Nous aurons passé la prochaine écluse avant sept heures, et c’est la suivante. Et je me mis à ramer vigoureusement.
Peu après avoir dépassé le pont, je demandai à ma compagne si elle voyait l’écluse. Non, elle ne voyait pas l’écluse. Je me contentai de faire: Oh! oh! et poussai de l’avant. Au bout de cinq nouvelles minutes, je la priai encore une fois de regarder.
--Non, dit-elle, je ne vois pas trace d’écluse.
--Vous... êtes-vous sûre de reconnaître une écluse, à première vue? lui demandai-je non sans hésitation, car je craignais de l’offenser.
Mais ma question ne l’offensait pas, et elle me proposa de regarder moi-même. Je lâchai donc mes avirons et jetai un coup d’œil. Dans le crépuscule, le fleuve s’allongeait droit devant nous sur l’espace d’un mille: on n’apercevait pas l’ombre d’une écluse.
--Ne croyez-vous pas que vous avez pu vous perdre? interrogea ma compagne.
Je n’en voyais pas la possibilité; néanmoins j’insinuai que peut-être bien, d’une façon ou d’autre, nous nous étions engagés dans le bras de dérivation, ce qui nous menait droit aux chutes.
Cette perspective ne la rassura guère, et elle se mit à pleurer. Elle dit que nous allions être noyés tous les deux, et que ce serait là son châtiment d’être venue avec moi.
Le châtiment me parut excessif; mais ma cousine n’était pas de cet avis, et elle souhaitait que notre fin fût prompte.
Je m’efforçai de la rassurer, et de voir un peu clair dans cette histoire. Le fait, dis-je, paraissait évident que je ne ramais pas aussi vite que je le croyais, mais nous ne pouvions manquer d’atteindre bientôt l’écluse. Et je ramai encore un mille.
Alors je devins inquiet, moi aussi. Je consultai la carte une fois de plus. L’écluse Wallingford s’y trouvait nettement indiquée, à un mille et demi en aval de Benson. Ma carte était bonne, on pouvait s’y fier; d’ailleurs je me rappelais bien cette écluse. Je l’avais passée deux fois. Je commençai à croire que tout cela devait être un songe, et qu’en réalité je me trouvais endormi dans mon lit et que j’allais me réveiller dans une minute, et m’entendre dire qu’il était dix heures.
Je demandai à ma cousine si elle croyait que ce fût un songe, et elle me répondit qu’elle allait justement me poser la même question. Et alors cette perplexité nous envahit l’un et l’autre: étions-nous endormis, et si oui, lequel de nous deux était le vrai et rêvait, et lequel n’était rien qu’un songe. Cela devenait tout à fait suggestif.
Cependant je ramais toujours, et l’écluse persistait à ne pas se montrer, et le fleuve se faisait de plus en plus sombre et mystérieux sous la tombée des ombres de la nuit, et les choses prenaient un aspect étrange et surnaturel. Je songeai aux farfadets, aux fées, aux feux follets, et à ces méchantes filles qui passent la nuit sur les rocs, à guetter les voyageurs pour les précipiter dans les tourbillons; et je regrettai de n’avoir pas mieux vécu, et de ne savoir pas davantage de prières. Au milieu de mes réflexions, j’entendis le refrain béni: «Il les a bien attrapés», joué, et mal, sur l’accordéon,--et je compris que nous étions sauvés.
Je n’admire pas, règle générale, les accents de l’accordéon; mais, oh! combien belle sa musique nous parut alors à tous deux!--beaucoup, infiniment plus belle que la voix d’Orphée ou le luth d’Apollon ou tout autre instrument de ce genre. Une mélodie céleste, dans notre état d’esprit, ne nous eût que plus affolés encore. Une harmonie émouvante, exécutée comme il faut, nous l’aurions crue venir d’outre-monde, et tout espoir nous eût abandonnés. Mais dans les mesures «Il les a bien attrapés», poussées à contretemps avec des variations involontaires, par un accordéon poussif, il y avait quelque chose de tout à fait humain et rassurant.
Les doux sons se rapprochèrent, et le canot d’où ils émanaient fut bientôt le long de notre bord.
Il contenait une société de joyeux provinciaux en route pour une partie au clair de lune. (Il n’y avait pas de lune, mais ce n’était pas leur faute.) Je n’ai vu de ma vie gens plus aimables et sympathiques. Je les hélai, et les priai de m’indiquer le chemin de l’écluse Wallingford, que je cherchais en vain depuis deux heures.
--L’écluse Wallingford! répondirent-ils. Dieu vous bénisse, monsieur; il y a plus d’un an qu’elle est supprimée. Il n’y a plus d’écluse Wallingford, monsieur. Vous voici presque arrivé à Crewe. C’est à crever de rire. Bill: voilà un gentleman qui cherche l’écluse Wallingford!
Je n’y avais pas songé. Volontiers je leur aurais sauté au cou, de joie; mais le courant était trop fort à cet endroit pour me le permettre, et je dus me contenter de simples paroles de reconnaissance.
Nous les remerciâmes à plusieurs reprises, ajoutant que la nuit était admirable, et leur souhaitant bonne excursion, et je crois même que je les invitai tous à venir passer une semaine chez moi, et que ma cousine leur dit que sa mère serait très heureuse de les recevoir. Et nous chantâmes le «Chœur des Soldats» de Faust, et bref nous fûmes à la maison à temps pour souper.
Chapitre X
Notre première nuit. Sous la bâche. Un appel au secours. L’esprit de contradiction des bouilloires à thé: moyen de le vaincre. Souper. Pour se sentir vertueux. On demande une île déserte convenablement fournie, bien drainée, abords de l’Océan Pacifique sud de préférence. Singulière aventure arrivée au père de Harris. Une nuit d’insomnie.
Je commençais à croire avec Harris que l’écluse de Bellweir avait disparu de la même façon. George nous avait halés jusqu’à Staines; nous l’avions ensuite relayé, et il nous semblait tirer derrière nous cinquante tonnes et marcher depuis quarante milles. A sept heures et demie seulement nous fûmes dans le bief supérieur, et, marchant à l’aviron, nous longeâmes la rive gauche, en quête d’un endroit favorable où atterrir.
Notre intention primitive était de débarquer sur l’île Magna-Charta, dans ce coin délicieux où le fleuve sinue à travers une vallée verdoyante, et de camper dans l’une des multiples anses pittoresques découpant cette terre minuscule. Mais tout compte fait, nous n’aspirions plus au pittoresque. Le peu d’eau compris entre un chaland et une usine à gaz nous eût amplement satisfaits pour ce soir. Le paysage nous indifférait. Nous ne désirions plus que souper et nous coucher. Néanmoins nous fîmes halte au promontoire appelé «Picnic Point» et accostâmes dans un joli recoin, sous un grand orme aux racines duquel fut amarré le canot.
Nous comptions alors nous mettre à souper (n’ayant pas pris le thé, pour gagner du temps) mais George nous persuada qu’il valait mieux tendre la toile d’abord, avant l’obscurité complète, afin de voir ce que nous faisions. La besogne terminée, ajouta-t-il, nous pourrions nous asseoir et manger, l’esprit en repos.
Le montage de cette toile exigea plus de temps qu’on le prévoyait. En théorie, c’est tout simple. Vous prenez cinq arceaux de fer, comme ceux du jeu de croquet, en beaucoup plus grand, vous les ajustez par-dessus le canot, puis les recouvrez de la toile, assujettie ensuite par le bas:--l’affaire de dix minutes au plus, croyions-nous.
Nous étions loin du compte.
Nous prîmes les arceaux, pour les emboîter dans les mortaises _ad hoc_. Vous imaginez que c’est là un travail inoffensif; mais lorsque j’y repense, je trouve miraculeux que l’un de nous soit encore vivant pour faire ce récit. C’étaient de vrais démons--ces arceaux. D’abord ils refusèrent de s’emboîter dans leurs mortaises, et il nous fallut les y contraindre à coups de talon, et les marteler au moyen de la gaffe. Puis, une fois ajustés, on découvrit que ce n’étaient pas les arceaux destinés à ces mortaises-là, et il fallut les retirer.
Mais ils refusèrent de sortir; et quand deux d’entre nous eurent bataillé avec eux pendant cinq minutes, ils jaillirent brusquement, dans l’intention de nous faire tomber à l’eau et de nous noyer. Ils étaient articulés par le milieu, et lorsqu’on ne les regardait pas, ces articulations vous pinçaient aux endroits sensibles du corps; et, tandis que nous luttions avec un côté de l’arceau, et nous efforcions de lui persuader de faire son devoir, l’autre moitié vous arrivait par derrière, en traître, et vous tapait sur le crâne.
On réussit enfin à les fixer, et il ne resta plus qu’à les recouvrir de la bâche. George la déroula, et assujettit l’une de ses extrémités à la proue du canot. Harris se tint au milieu pour la prendre à George et la dérouler vers moi, et je restai à l’arrière pour la recevoir. Elle mit longtemps à m’arriver. George remplissait son rôle correctement, mais Harris était neuf à cette besogne, et il la sabotait.
Comment il s’y prit, je l’ignore, et lui-même est incapable de le dire, mais par quelque procédé mystérieux, il réussit, après dix minutes d’efforts surhumains, à s’emberlificoter complètement dedans. Il était entortillé si serré dans les plis de la toile qu’il ne pouvait se dégager. Il fit, bien entendu, des pieds et des mains pour recouvrer sa liberté,--le droit imprescriptible de tout Anglais,--et, par la même occasion (je l’ai su plus tard) il bourrait George de coups; et alors George, tout en injuriant Harris, se mit également à faire des pieds et des mains, et lui aussi fut emberlificoté et garrotté dans la toile.
Je ne m’en rendis pas compte tout de suite. Je ne comprenais rien à ce qui se passait. On m’avait dit de rester à ma place et d’attendre que la toile me parvînt, et je restais, Montmorency à mon côté, solide au poste. Nous voyions bien que la toile avait des soubresauts et des remous violents; mais nous crûmes que cela faisait partie du système, et ne nous mêlâmes de rien.
Beaucoup de gros mots étouffés nous arrivaient aussi, mais, nous figurant que les copains trouvaient simplement l’ouvrage ennuyeux, nous résolûmes d’attendre pour intervenir que les choses eussent pris une allure plus normale.
Nous attendîmes assez longtemps, et l’embrouillamini ne faisait que croître; à la fin, la tête de George jaillit au-dessus du bordage, et parla.
Elle dit:
--Donnez donc un coup de main, sacré fainéant; vous restez là comme une momie empaillée, alors que nous sommes en train d’étouffer, vous le voyez bien, tête de bois!
Je n’ai jamais su résister à un appel au secours; j’allai donc les dégager. Et il n’était que temps, car Harris avait déjà la figure bleue.
Il nous fallut une demi-heure de travail acharné ensuite, pour mettre le tout en ordre. Après quoi on passa au souper. La bouilloire mise à chauffer à l’avant du canot, nous nous retirâmes à l’arrière et fîmes semblant de ne pas la regarder, et de nous occuper à sortir les autres accessoires.
Tel est le seul moyen sur la Tamise, d’obtenir qu’une bouilloire bouille. Si elle voit que vous attendez avec impatience, elle ne chantera même pas. Il vous faut vous éloigner et entamer votre repas, comme si vous ne deviez pas prendre de thé. Ne lui jetez même pas un coup d’œil à la dérobée. Alors vous l’entendrez bientôt cracher et déborder, folle d’envie de devenir thé.
La méthode est également bonne, si vous êtes très pressé, de vous dire les uns aux autres avec affectation, que vous n’avez pas besoin de thé, et que vous n’en ferez pas. Vous vous rapprochez de la bouilloire, afin qu’elle puisse vous entendre et vous lancez très haut: «Pas de thé pour moi; et vous, George?» A quoi George répond, de même: «Oh! non, je n’aime pas le thé. Prenons plutôt de la limonade... le thé est trop indigeste.» A la minute, la bouilloire déborde, éteignant le réchaud.
Grâce à cette innocente supercherie, la table était à peine dressée que le thé attendait. La lanterne fut allumée, et on s’assit, jambes croisées, pour souper.
Nous en avions besoin.
Trente-cinq minutes durant, dans toute l’étendue de notre canot, on n’entendit d’autre bruit qu’un cliquetis de couteaux et de vaisselle, et le broiement continu de quatre paires de mâchoires. Au bout de trente-cinq minutes, Harris fit: «Ah!» et retira sa jambe gauche de dessous lui, pour l’y remplacer par sa jambe droite.
Cinq minutes plus tard, George à son tour fit: «Ah!» et déposa son assiette sur le banc; et trois autres minutes après, Montmorency donna le premier signe de satisfaction qu’il eût encore montré depuis le départ: il se laissa rouler sur le flanc, les pattes étendues; et alors je fis: «Ah!» et rejetai en arrière ma tête, qui porta sur l’un des arceaux, mais peu m’importait: je ne jurai même pas.
Comme on se sent bien lorsqu’on est rempli!--en paix avec soi-même et le reste du monde! Les gens qui en ont essayé me disent qu’une conscience pure vous rend très heureux et satisfait; mais d’avoir l’estomac garni fait tout aussi bien l’affaire, à meilleur compte et plus facilement. On se sent d’une générosité à tout pardonner, après un repas substantiel et qui digère bien,--l’esprit noble, le cœur bienveillant.
Elle est fort singulière, cette domination de nos organes digestifs sur notre intellect. On ne travaille, on ne pense, qu’avec l’autorisation de l’estomac. Il nous dicte nos émotions, nos passions. Après des œufs au lard, il ordonne: «Travaille!» Après un bifteck et de la bière, il enjoint: «Dors!» Après une tasse de thé (deux petites cuillerées par tasse, et ne laissez pas plus de trois minutes) il dit au cerveau: «Allons, debout, et montre ta force. Sois éloquent, profond, ému; pénètre d’un œil clair la nature et la vie; déploie les blanches ailes de la pensée palpitante, et plane esprit divin, par-dessus le tourbillon du monde, parmi les longues avenues d’astres flamboyants qui mènent aux portes de l’éternité!»
Après des petits pains chauds: «Sois pesant et sans âme, comme le bétail des champs,--sois un animal sans cervelle, à l’œil indolent, que n’éclaire aucune lueur d’imagination, ni d’espoir, ni d’amour, ni de vie.» Et après du cognac, pris à la dose voulue, il dit: «Allons, va, fou, ricane et danse, fais rire tes frères humains,--divague et délire, répands-toi en sons insensés, et montre quelle pauvre chose est l’homme dont l’esprit et la volonté sont noyés, comme des chats nouveau-nés, côte à côte, dans un demi-pouce d’alcool.»
Nous sommes les très complets et très humbles esclaves de notre estomac. Ne vous efforcez pas vers la droiture et la moralité, mes amis: surveillez vigilamment votre estomac, et nourrissez-le avec soin et discernement. Alors la sérénité de la vertu règnera dans votre cœur, sans nul effort de votre part; et vous serez un bon citoyen, un mari aimant, un père affectueux,--un homme pieux et noble.