Trois hommes dans un bateau

Part 10

Chapter 103,974 wordsPublic domain

Dans notre ignorance de ce qu’étaient des œufs brouillés, nous nous figurâmes qu’il s’agissait d’un plat peau-rouge ou hawaiien, dont la cuisson exigeait des danses et incantations particulières. Montmorency s’aventura une fois à y mettre le nez, et la graisse l’éclaboussa et l’échauda, et lui aussi se mit à se démener et à hurler. En vérité, ce fut l’une des plus curieuses et intéressantes opérations auxquelles j’assistai jamais. George et moi regrettâmes beaucoup de la voir si vite terminée.

Le résultat ne fut toutefois pas le succès escompté par Harris. Il parut bien maigre pour tant de travail. Six œufs étaient entrés dans la poêle à frire, et tout ce qui en sortit fut une cuillerée à café d’un magma innommable, brûlé et peu appétissant.

Harris en rejeta la faute sur la poêle: la réussite eût été assurée, s’il avait disposé d’une turbotière et d’un fourneau à gaz, et l’on décida de ne plus tenter ce plat avant d’avoir sous la main ces accessoires de ménage.

Lorsque nous eûmes fini de déjeuner, le soleil était déjà brûlant, le vent était tombé, et c’était la plus exquise matinée que l’on pût rêver. Presque plus rien dans le paysage ne nous rappelait le XIXe siècle; en regardant le fleuve brasiller sous le ciel matinal, nous pouvions nous figurer que les siècles interposés entre nous et ce matin à jamais mémorable de juin 1215 avaient disparu, et que nous étions les fils des roturiers d’Angleterre, vêtus de drap rustique, le poignard à la ceinture, attendant de voir s’écrire devant nos yeux cette prodigieuse page d’histoire, dont le sens devait être traduit au vulgaire plus de 400 ans après par un nommé Olivier Cromwell, qui l’avait étudiée à fond.

C’est un beau matin d’été,--ensoleillé, calme et doux. Mais dans l’été passe un émoi précurseur. Le roi Jean a couché à Duncroft Hall, et toute la journée précédente la petite ville de Staines a retenti du cliquetis des armes, du piétinement des grands destriers de guerre et des commandements des chefs, et des jurons affreux et des plaisanteries grossières des archers barbus, des piquiers, des hallebardiers et des lanciers au langage étranger.

Il est arrivé des troupes de chevaliers et de seigneurs aux beaux habits souillés par la poussière du voyage. Et toute la soirée, les portes des timides citoyens ont dû s’ouvrir en hâte pour laisser pénétrer par groupes turbulents les soudards exigeant le vivre et le couvert, et du meilleur, ou gare à la maison et à ses occupants! car le glaive est juge et partie, plaignant et exécuteur, dans ces époques troublées, et paye ce qu’il prend en épargnant s’il le veut bien ceux qu’il dépossède.

Autour du brasier allumé sur la place du marché, les troupes des Barons s’assemblent, et mangent et boivent gloutonnement, et braillent à tue-tête des chansons à boire, et jouent et se querellent dans le soir qui tombe et s’épaissit en nuit. La lueur du feu projette des ombres saugrenues sur des monceaux d’armes aux profils bizarres. Les enfants de la ville se faufilent parmi eux, et les admirent, et aux abords des tavernes louches, de plantureuses paysannes batifolent avec les troupiers joviaux si différents des gros-jeans du village qui, à cette heure dédaignés, se tiennent à l’écart, une grimace sur leurs larges mines ébaubies. Et dans les campagnes environnantes brillent au loin d’autres feux, qui révèlent ici la suite nombreuse des lords, et là les mercenaires français du traître roi Jean, pareils à des loups menaçant la ville.

Et ainsi, avec une sentinelle au coin de chaque rue sombre, et des feux clignotants sur chaque hauteur, la nuit s’est passée, et sur cette belle vallée de la vieille Tamise s’est levé le matin du grand jour qui va si puissamment influencer le sort des âges à venir.

Dès la première aube, dans celle des deux îles qui est en aval, juste au-dessus de l’endroit où nous sommes, une vaste rumeur s’est élevée, avec le bruit que font de nombreux ouvriers. On dresse la grande estrade apportée hier soir, et les charpentiers s’affairent à clouer les banquettes, tandis que les apprentis de la ville de Londres disposent les étoffes de soie de toutes couleurs et le drap d’or et d’argent.

Et maintenant voici que là-bas sur la route de Staines qui longe les sinuosités du fleuve s’en viennent vers nous, riant et conversant à voix gutturales, une douzaine de rudes hommes d’armes--des gens des Barons, ceux-ci,--qui font halte à cent yards en amont de nous, sur l’autre rive, et attendent, l’arme au pied.

Et ainsi, d’heure en heure, s’avancent sur la route de nouvelles troupes et des bandes nouvelles d’hommes armés, dont les casques et les cuirasses renvoient les longs rais obliques du soleil matinal, tant que, à perte de vue, la route grouille d’aciers étincelants et de coursiers piaffants. Et des cavaliers criant des ordres galopent de groupe en groupe, et les petits oriflammes ondulent paresseusement à la brise tiède, et par instants une rumeur plus intense parcourt les rangs qui s’écartent pour laisser passer quelque grand baron sur son cheval de bataille, environné de sa garde de seigneurs, qui va prendre sa place à la tête de ses serfs et vassaux.

Et sur la route de Cooper’s Hill, juste en face, sont rassemblés les rustres béats et les curieux de la ville, accourus de Staines, et l’on ne sait trop le sujet de ce remue-ménage, mais chacun débite une version nouvelle de l’événement qui va s’accomplir: les uns disent que le plus grand bien va sortir de cette journée, pour tout le monde; mais les vieillards branlent la tête, car ils connaissent trop ce genre de discours.

Et tout le fleuve jusqu’à Staines est couvert de barques, de canots, de minuscules pirogues,--ces dernières commencent à passer de mode, et les plus pauvres seuls en usent. Sur les rapides, là où dans la suite des temps s’édifiera la plus belle écluse de Weir Bell, s’acharnent d’obstinés rameurs, qui s’approchent le plus possible des grandes barges pontées, prêtes à transporter le roi Jean au lieu où la charte fatale attend sa signature.

Il est midi, et avec tout le populaire nous avons attendu patiemment des heures et des heures, et le bruit court que le roi Jean vient d’échapper aux Barons, et s’est enfui de Duncroft Hall, escorté de ses mercenaires, et qu’il fera bientôt autre chose que de signer des chartes pour la liberté de son peuple.

Mais non! Cette fois, c’est une poigne de fer qui le tient, et il résiste et se débat en vain. Au loin sur la route, un petit nuage de poussière se lève et s’approche et grossit, et l’on aperçoit le bruit grandissant des sabots battant la terre et refoulant les groupes, et se fraie son chemin une brillante cavalcade de lords et de chevaliers magnifiques. Et devant elle comme derrière et sur chaque flanc, chevauchent les hommes des Barons, et au milieu se trouve le roi Jean.

Il s’approche des barges qui l’attendent, et les grands Barons s’avancent à sa rencontre. Il les accueille d’un sourire et de paroles mielleuses, comme s’il s’agissait d’une fête en son honneur où il aurait été invité. Mais avant de quitter sa monture, il jette à la dérobée un coup d’œil sur ses mercenaires français, puis les rangs serrés des Barons qui l’encadrent.

Est-il trop tard? Un coup hardi abattant le cavalier le plus proche, un appel à ses Français, une charge désespérée à l’improviste, contre ces lignes, et les rebelles Barons pourraient bien se repentir d’avoir un jour contre-carré ses volontés! Une poigne plus ferme eût peut-être fait tourner la chance, même alors. Si c’eût été Richard, à sa place! la coupe de la liberté se trouvait écartée des lèvres anglaises pour cent ans.

Mais le courage du roi Jean s’effondre à la vue des visages sévères qui l’entourent, sa main laisse retomber ses rênes, il descend de cheval, et prend place sur la barge la plus éloignée. Et les Barons le suivent, serrant leurs épées de mains gantées de mailles, et l’ordre est donné de démarrer.

Lentement les lourdes barges somptueusement drapées s’éloignent de la rive. Lentement elles remontent le rapide courant, et vont enfin accoster en grinçant contre la berge de la petite île qui portera désormais le nom d’île Magna Charta. Le roi Jean a débarqué; nous attendons, dans un silence de mort; puis une vaste acclamation s’élève et nous apprend que la pierre angulaire du temple de la liberté anglaise est enfin posée, inébranlablement.

Chapitre XII

Henry VIII et Anne Boleyn. Inconvénients d’habiter sous le même toit qu’un couple d’amoureux. Une époque pénible pour la nation anglaise. En quête nocturne de pittoresque. Sans foyer et sans toit. Harris attend la mort. Un ange survient. Effet sur Harris de la joie soudaine. Un léger souper. Déjeuner. De la moutarde à haut prix. Terrible combat. Maidenhead. A la voile. Trois pêcheurs. Nous sommes maudits.

J’étais assis sur la rive, à évoquer cette scène, lorsque George me fit observer que peut-être, une fois reposé, cela ne me dérangerait pas trop de l’aider à laver les ustensiles du repas. Ainsi rappelé du glorieux passé à l’actualité prosaïque, avec toutes ses misères, je rentrai dans le canot et nettoyai la poêle à frire avec un bout de bois et une poignée d’herbe, achevant de la récurer au moyen de la chemise mouillée de George.

Nous allâmes sur l’île Magna Charta jeter un coup d’œil à la plaque commémorative apposée sur la maison où la grande charte fut soi-disant signée; mais fut-elle vraiment signée là, ou bien, comme d’aucuns le veulent, sur l’autre bord, à Runningsmede, je n’affirme rien. A mon point de vue personnel, toutefois, j’adopterais volontiers l’hypothèse populaire de l’île. En tous cas, si j’avais été l’un des barons, j’aurais fait ressortir à mes compagnons la nécessité de garder un aussi glissant individu que le roi Jean, sur l’île, où il y avait moins de chances de surprises.

Tout près de Picnic Point, sur les terres de Ankerwyke House, se voient les ruines d’un vieux prieuré, aux environs duquel on prétend que Henry VIII donnait rendez-vous à Anne Boleyn. Il la retrouvait aussi à Hever Castle, dans le Kent, et aussi quelque part auprès de Saint-Albans. Il devait être difficile, en ce temps-là, pour le peuple d’Angleterre, de trouver un endroit où ces inconscients jeunes gens ne venaient _pas_ roucouler.

Vous êtes-vous jamais trouvé dans une maison où il y a un couple d’amoureux? C’est assommant. L’idée vous vient d’aller vous asseoir au salon, et vous vous y rendez. En ouvrant la porte, vous entendez ce bruit que l’on fait lorsqu’on se rappelle soudain quelque chose, et, une fois entré, vous voyez Emily accoudée là-bas à la fenêtre, pleine d’intérêt pour ce qui se passe dans la rue, et votre ami John Edward est à l’autre bout de la pièce, en extase sur des photographies de parents à lui inconnus.

--Oh! dites-vous, arrêté sur le seuil, je ne savais pas qu’il eût quelqu’un.

--Vraiment, dit Emily, glaciale, d’un ton à bien montrer qu’elle n’en croit rien.

Vous hésitez une minute avant de dire:

--Il fait bien sombre ici. Pourquoi n’allumez-vous pas le gaz?

John Edward fait: «Oh!» il ne s’en apercevait pas; et Emily ajoute que son père n’aime pas qu’on allume le gaz dans l’après-midi.

Vous leur contez deux ou trois nouvelles, exposez votre manière de voir sur la question irlandaise: mais ils n’ont pas l’air de s’y intéresser. Leurs répliques se bornent à des: «Oh!... vraiment?... Ah oui!... Pas possible!» Et, après dix minutes de ce genre de conversation, vous battez en retraite vers la porte, et à peine l’avez-vous franchie que vous avez la surprise de l’entendre claquer derrière vous, sans que vous l’ayez touchée.

Une demi-heure plus tard, vous allez fumer une pipe dans la serre. L’unique fauteuil qui s’y trouve est occupé par Emily; et John Edward, si l’on peut se fier au langage des habits, vient évidemment de s’asseoir par terre. Ils ne vous parlent pas, mais vous lancent un regard qui en dit aussi long qu’il est possible entre gens civilisés; et vous vous retirez aussitôt et fermez la porte avec précaution.

Après cela vous n’osez plus fourrer le nez dans aucune pièce de la maison; et après avoir monté et descendu plusieurs fois l’escalier, vous vous réfugiez dans votre chambre à coucher. Mais l’intérêt s’en épuise vite, et vous mettez votre chapeau pour aller faire un tour dans le jardin. Vous descendez l’allée, et en passant devant la serre chaude, vous y jetez un coup d’œil qui vous montre ces deux jeunes niais, blottis dans un coin. Ils vous aperçoivent, et ne manquent pas de croire que, dans une intention perfide, vous les suivez partout.

--On devrait avoir une pièce spéciale pour cette catégorie d’individus, et les obliger à s’y tenir, grognez-vous; et vous courez au vestibule chercher votre parapluie pour sortir.

Il dut se passer des choses analogues lorsque ce pauvre mignon Henri VIII courtisait sa petite Anne. Les gens du Buckinghamshire devaient les rencontrer à l’improviste se faisant des mamours aux environs de Windsor et de Wraysbury, et s’écrier: «Tiens! vous êtes là!» et sans doute Henry disait en rougissant: «Mais oui, je suis venu voir quelqu’un», et Anne disait sans doute: «Oh! charmée de vous voir! Comme c’est drôle: je viens justement de rencontrer dans l’allée Mr. Henry VIII qui se promenait dans la même direction que moi.»

Alors ces gens s’éloignaient en se disant: «Bah! mieux vaut partir d’ici tant que dureront ces roucoulades. Allons dans le pays de Kent.»

Et ils allaient dans le pays de Kent, et la première chose qu’ils voyaient en y arrivant c’étaient Henry et Anne folâtrant autour de Hover Castle.

--Ah! du diable! disaient-ils. Allons plus loin. C’est intolérable. Gagnons Saint-Albans,--un bien joli petit coin, Saint-Albans.»

Et en arrivant à Saint-Albans, voilà que ces satanés tourtereaux étaient à se bécoter sous les murs de l’abbaye! Alors ces gens partaient se faire écumeurs de mer jusqu’à la consommation du mariage.

De Picnic Point à l’écluse de Old Windsor, c’est une exquise région du fleuve. Une route ombragée, avec çà et là de jolis petits cottages, longe la rive jusqu’à l’auberge pittoresque (comme la plupart des auberges de la Haute-Tamise) des «Cloches de Ousley»,--où l’on boit d’excellente ale, au dire de Harris: et, en cette matière, on peut s’en rapporter à lui. Old Windsor est illustre dans son genre. Édouard le Confesseur y avait un palais, et le fameux comte Godwin y fut condamné par la justice du temps pour avoir voulu faire mourir le frère du roi. Le comte Godwin rompit un morceau de pain, qu’il leva entre ses doigts.

--Si je suis coupable, dit-il, que cette bouchée de pain m’étouffe.

Puis il porta le pain à sa bouche et l’avala, et le pain l’étouffa, et il mourut.

Après avoir dépassé Old Windsor, le fleuve manque un peu d’intérêt, et ne redevient lui-même qu’aux approches de Boveney. George et moi halâmes, au long du Home Park, qui s’étend sur la rive droite, du pont Albert au pont Victoria. En passant à Datchet, George me demanda si je me rappelais notre première excursion sur la Tamise, cette fois où, débarquant à Datchet à dix heures du soir, nous voulions aller nous coucher.

Je lui répondis que je m’en souvenais. Il faudra du temps pour que je l’oublie.

C’était le samedi qui précède les grandes vacances. Nous étions tous trois (les mêmes que cette fois-ci) las et affamés, et arrivés à Datchet nous emportâmes le panier, les deux valises, avec les pardessus et manteaux, etc., pour nous mettre en quête d’un logement. Nous passâmes devant un joli petit hôtel, au portail orné de clématite et de vigne vierge; mais il n’y avait pas de chèvrefeuille, et pour une raison ou pour une autre, il me fallait du chèvrefeuille. Je déclarai:

--Oh! je n’entre pas là! Allons un peu plus loin, et voyons s’il n’y en a pas un autre avec du chèvrefeuille.

Poursuivant notre chemin, nous rencontrâmes un second hôtel. Celui-ci était également très bien, et il avait du chèvrefeuille; mais la mine d’un individu accoté au chambranle de la porte ne revenait pas à Harris. Celui-ci trouva l’homme par trop laid, et ses bottines hideuses; et nous allâmes plus loin. Nous marchâmes longtemps sans plus trouver d’hôtel, et puis nous rencontrâmes un passant que nous priâmes de nous en indiquer un.

Il dit:

--Mais vous en venez. Retournez sur vos pas, et vous arriverez au «Cerf».

Nous répondîmes:

--Oh, nous y avons été, et il ne nous plaît pas: il n’y a pas de chèvrefeuille dessus.

--Eh bien alors, dit-il, reste le «Manoir», juste en face. L’avez-vous essayé?

Harris répliqua que nous n’y voulions pas aller,--la mine d’un individu qui s’y trouvait nous déplaisait--Harris n’aimait pas la teinte de ses cheveux, ni ses bottines.

--Ma foi, je ne vois pas ce que vous pourriez faire, dit notre quidam, car ce sont les deux seules auberges de l’endroit.

--Pas d’autres auberges! s’écria Harris.

--Pas une.

--Qu’allons-nous devenir? dit Harris.

George prit alors la parole. Il nous dit que nous pouvions, Harris et moi, nous faire construire un hôtel si nous le désirions, et faire faire des gens exprès pour les y mettre. Quant à lui, il retournait au Cerf.

Les grands esprits ne réalisent pas toujours leur idéal. Harris et moi nous suivîmes George, en soupirant sur la vanité de tout désir terrestre.

Nous portâmes nos ballots jusqu’au Cerf et les déposâmes dans le vestibule.

Le patron arriva et dit:

--Bonsoir, messieurs.

--Oh, bonsoir, dit George. Nous voudrions trois lits, s’il vous plaît.

--Je regrette beaucoup, messieurs, dit le patron, mais je crains fort que ce soit impossible.

--Oh, vous savez, nous ne sommes pas difficiles, dit George, deux feront l’affaire. Deux de nous peuvent bien dormir dans le même lit, n’est-ce pas? continua-t-il, en se tournant vers Harris et moi.

--Certainement, dit Harris, estimant que George et moi pourrions sans inconvénient dormir dans le même lit.

--Je regrette beaucoup, messieurs, répéta le patron; mais nous n’avons plus un seul lit vacant dans la maison. Nous avons déjà mis deux et voire trois gentlemen dans un lit... ainsi!

Cela nous déconcerta un peu.

Mais Harris, en vieux routier, s’éleva à la hauteur de la circonstance, et avec un rire aimable, concéda:

--Oh, dans ce cas, il n’y a plus rien à dire. Tant pis. Vous nous arrangerez un lit de fortune dans la salle de billard.

--Je regrette beaucoup, messieurs. Il y a déjà trois gentlemen couchés sur le billard, et deux dans la salle de café. Impossible de vous loger ce soir.

Reprenant nos effets, nous allâmes au Manoir. C’était un joli petit hôtel. Pour ma part, je le préférais à l’autre; et Harris fut de mon avis: ici, tout marcherait bien, nous n’aurions qu’à ne pas regarder l’homme aux cheveux rouges; d’ailleurs, ce m’était pas sa faute, au pauvre bougre, s’il avait les cheveux rouges.

Harris en parlait d’une façon toute bienveillante et sensée.

Les gens du Manoir ne nous laissèrent pas le temps d’ouvrir la bouche. La patronne nous reçut à la porte en nous disant que nous étions la quatorzième compagnie qu’elle refusait depuis une heure et demie. Nos modestes suggestions d’écuries, salle de billard, cave à charbon excitèrent sa dédaigneuse hilarité: tous ces coins étaient pris depuis longtemps.

Connaîtrait-elle une maison dans le village où elle ne le recommandait pas, remarquez bien... on nous recevrait pour la nuit?

--Eh bien, ce n’est pas pour lui faire du tort... mais il y avait un petit bistrot à un demi-mille plus loin sur la route d’Eton...

Sans en écouter plus, nous empoignâmes panier, sacs, pardessus et paquets, et nous nous élançâmes. La distance était plus voisine d’un mille que d’un demi, mais enfin nous arrivâmes, et nous précipitâmes, tout hors d’haleine, dans le bar.

Les gens du bistrot étaient grossiers. Ils nous rirent au nez. La maison ne contenait que trois lits, et ils avaient déjà sept gentlemen seuls et trois couples mariés qui y dormaient. Mais un complaisant batelier qui par bonheur se trouvait dans la salle, nous conseilla d’aller voir chez l’épicier, la maison attenante au Cerf. Nous retournâmes sur nos pas.

C’était plein, chez l’épicier. Une vieille femme que nous rencontrâmes dans la boutique eut l’amabilité de nous emmener avec elle à un quart de mille, chez une dame de ses amies, qui louait à l’occasion des chambres pour gentlemen.

Cette vieille femme marchait très lentement, et nous mîmes vingt minutes à arriver chez la dame de ses amies. Elle charma les loisirs du trajet en nous décrivant les diverses douleurs qu’elle ressentait dans le dos.

Les chambres de la dame étaient louées. De là nous fûmes adressés au nº 27. Le nº 27 était plein, et nous envoya au nº 32. Et le nº 32 était plein aussi.

Alors nous nous retrouvâmes sur la grand’route, et Harris, s’asseyant sur le panier, déclara qu’il n’irait pas plus loin. L’endroit était, à son dire, tranquille, et il y mourrait volontiers. Il nous pria, George et moi, d’embrasser sa mère pour lui et de dire à tous ses amis qu’il leur pardonnait et qu’il mourait content.

Sur ces entrefaites arriva, déguisé en petit garçon, un ange (et je doute qu’un ange eût pu trouver déguisement plus congru), qui portait d’une main une cannette de bière, et de l’autre, au bout d’une ficelle, un objet qu’il déposait sur chaque pierre plate où il passait, et retirait ensuite, produisant par ce moyen un son particulièrement déplaisant, qui faisait mal aux nerfs.

Nous demandâmes à cet envoyé des cieux (nous eûmes vite découvert sa qualité), s’il connaissait par hasard une maison isolée, dont les occupants seraient peu nombreux et faibles (vieilles dames ou vieux messieurs paralysés, de préférence), et se laisseraient aisément persuader, par la crainte, de livrer leurs lits pour la nuit à trois gaillards résolus à tout; ou, sinon, pouvait-il nous enseigner une loge à cochons vide ou un four à chaux abandonné, ou quelque chose de ce genre. Il ne connaissait rien de tel,--du moins pas à portée; mais si nous voulions venir avec lui, sa mère avait une chambre vacante à nous donner pour la nuit.

Nous lui sautâmes au cou sur le champ, au clair de la lune, en le bénissant,--ce qui eût fait un tableau admirable, si le gamin, accablé sous le poids de notre émotion, ne s’était effondré sur la chaussée, tandis que nous nous abattions par dessus lui. Harris faillit s’évanouir de joie, et il dut s’emparer de la cannette de bière du gamin et en vider la moitié avant de revenir à lui, après quoi il prit ses jambes à son cou, et nous laissa, George et moi, transporter le bagage.

C’était une petite maison de quatre pièces où habitait le gamin, et sa mère,--la bonne âme!--nous donna pour souper du jambon chaud, que nous mangeâmes tout--cinq livres,--suivi d’une tarte aux confitures, avec deux pleines théières, après quoi nous allâmes nous coucher. Il y avait dans la chambre deux lits: l’un était un lit-cage de deux pieds et demi dans lequel je couchai avec George, et il fallut, pour ne pas tomber, nous attacher ensemble au moyen d’un drap. L’autre lit était celui du gamin: Harris l’eut à lui seul, et nous le trouvâmes, au matin, avec, dépassant du fond, un demi-yard de jambes nues, auxquelles George et moi suspendîmes commodément nos serviettes pour prendre la douche.

Nous ne fûmes plus si difficiles dans le choix de notre hôtel, lorsque par la suite nous retournâmes à Datchet.

Mais revenons à notre présent voyage: il n’arriva rien de digne d’intérêt, et nous nous halâmes tranquillement jusqu’à l’île des Singes, où nous accostâmes pour déjeuner. En attaquant le bœuf froid, nous découvrîmes que nous avions oublié la moutarde. Je ne crois pas avoir de mon existence ressenti, aussi cruellement que ce jour-là, le manque de moutarde. En général, je n’y tiens guère, et il est rare que j’en prenne, mais alors, j’aurais donné des mondes pour en avoir.

Je ne sais combien de mondes il peut exister dans l’univers, mais quiconque m’eût apporté, à cet instant précis, une cuillerée de moutarde, aurait bien pu les obtenir tous. Telle est ma prodigalité lorsque je désire une chose que je n’ai pas.