Trois hommes dans un bateau

Part 11

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Harris également dit qu’il aurait donné des mondes pour de la moutarde. L’affaire eût été bonne pour un marchand de moutarde qui se serait trouvé là avec son seau: il aurait été pourvu de mondes pour le restant de ses jours.

Mais voilà! je crains fort que Harris et moi aurions tenté de renier le marché une fois en possession de la moutarde. On fait de ces offres extravagantes en des heures d’enthousiasme, mais, comme de juste, lorsqu’on vient à y réfléchir, on s’aperçoit qu’elles sont disproportionnées à la valeur de l’article requis. J’ai, une fois, entendu un copain qui gravissait une montagne en Suisse, dire qu’il donnerait des mondes pour un verre de bière, et une fois arrivé à un petit débit qui en tenait, il fit un raffut de tous les diables parce qu’on lui comptait cinq francs une bouteille de stout. Il dit que l’abus était scandaleux et qu’il en écrirait au _Times_.

Cette absence de moutarde jeta un froid sur le canot. Nous mangeâmes notre bœuf sans mot dire. L’existence nous paraissait vaine et dépourvue d’intérêt. Nous songions, le cœur gros, aux jours heureux de notre enfance. La tarte aux pommes, toutefois, nous ranima un peu, et lorsque George eut tiré du panier une conserve d’ananas, qu’il fit rouler au milieu du canot, la vie nous parut de nouveau digne d’être vécue.

Nous aimions beaucoup l’ananas, tous les trois. Nous regardions l’image de l’étiquette; nous pensions au jus. Nous échangeâmes un sourire, et Harris apprêta sa cuiller.

On se mit à la recherche de l’ouvre-boîtes. On retourna tout dans le panier. On retourna les valises. On souleva les planches au fond du canot. On déposa tous les objets sur la rive un à un, et on les secoua. L’ouvre-boîtes demeura introuvable.

Harris alors tenta d’ouvrir la boîte avec son couteau de poche, mais la lame se cassa, et il se coupa profondément. George essaya d’une paire de ciseaux, mais les ciseaux lui échappèrent et faillirent l’éborgner. Cependant que l’un et l’autre pansaient leurs blessures, je m’efforçai de faire un trou dans l’objet avec le bout pointu de la gaffe, mais la gaffe en glissant me projeta entre le canot et la rive, dans deux pieds d’eau vaseuse, et la boîte de conserve alla rouler, intacte, sur une tasse à thé, qu’elle cassa.

Alors nous perdîmes la tête. Nous portâmes cette boîte sur la berge. Harris alla chercher une grosse pierre, je retournai au canot dont je rapportai le mât, et George tint la boîte et Harris posa sur le couvercle l’extrémité aiguë de sa pierre, et je pris le mât que je levai en l’air, et, rassemblant toutes mes forces, je l’abattis.

Ce fut le chapeau de paille de George qui lui sauva la vie, ce jour-là. Il l’a conservé (ce qui en reste) et, les soirs d’hiver, quand les pipes sont allumées et que les copains débitent des galéjades sur les dangers qu’ils ont courus, George le décroche du mur et le montre à la ronde, et l’effroyable histoire est contée de nouveau avec des exagérations inédites chaque fois.

Harris s’en tira avec une éraflure sans gravité.

Après cela, j’emportai la boîte, et la martelai à coups de mât jusqu’à n’en pouvoir plus, et Harris à son tour s’en empara.

Nous la battîmes à plat; nous la rebattîmes en cube; nous la battîmes selon toutes les formes de la géométrie--mais sans parvenir à y faire un trou. George alors l’attaqua, à grands coups, et en fit quelque chose d’un aspect si étrange, si biscornu, si repoussant dans sa monstrueuse hideur, que d’épouvante il laissa choir son mât. Alors, nous nous assîmes autour de la boîte, à la considérer.

Un grand renfoncement dans le haut offrait l’aspect d’un rictus dérisoire, et cela nous mit dans une rage telle que Harris s’élança sur l’objet, le brandit, et l’envoya voler au milieu du courant, où il sombra, sous une bordée de malédictions. Puis, remontés dans le canot, nous fîmes force de rames pour nous éloigner, et n’arrêtâmes plus avant d’être à Maidenhead.

Cette ville est d’allures trop mondaines pour être agréable. C’est le rendez-vous des gommeux de la Tamise et de leurs compagnes trop bien harnachées. C’est la ville des hôtels à la mode, patronnés par des demoiselles du corps de ballet. C’est la marmite de sorcière d’où s’échappent ces démons du fleuve, les chaloupes à vapeur. Le duc du _London Journal_ ne manque jamais d’avoir son pied-à-terre à Maidenhead; et c’est toujours là que déjeune l’héroïne des romans en trois volumes, lors de ses escapades avec le mari d’une amie.

Nous traversâmes en hâte Maidenhead, puis ralentissant, fîmes à loisir ce long trajet qui sépare l’écluse Boulter de l’écluse Cookham. Les bois de Cleveden portaient leur délicate livrée de printemps, et s’élevaient dès le bord de l’eau, en une harmonie prolongée où se mêlaient les tons d’un vert féerique. Ce coin est peut-être, dans son intacte beauté, le plus aimable du fleuve, et c’est tout à loisir que nous ramions au sein de sa profonde paix.

Nous entrâmes dans le canal de dérivation, juste au-dessous de Cookham, pour prendre le thé; et en arrivant à l’écluse, il faisait nuit. Une jolie brise s’était levée,--nous favorisant, par miracle; car, immanquablement, sur la Tamise, vous avez toujours le vent debout, dans quelque direction que vous alliez. Il est contre vous le matin, lorsque vous partez pour la journée, et vous ramez longtemps, avec l’agréable perspective de revenir à la voile. Mais, après le thé, le vent vire cap pour cap, et il vous faut refaire contre lui à l’aviron tout le chemin du retour.

Si vous oubliez d’emporter la voile, le vent ne cesse de vous favoriser, dans les deux sens. Mais, hélas! cette vie n’est qu’une longue épreuve, et l’homme est né pour la peine comme l’étincelle pour jaillir et s’évanouir.

Ce soir-là, néanmoins, on avait à coup sûr fait erreur, en nous mettant le vent arrière au lieu de nous le mettre dans le nez. Nous ne fîmes semblant de rien, et nous dépêchâmes de hisser la voile avant que l’erreur ne fût reconnue; nous nous étendîmes dans le canot en des poses méditatives, et la voile se gonfla, tira, grinça contre le mât et le canot vola sur les ondes.

Je barrais.

Je ne connais pas de sensation plus passionnante que d’aller à la voile. On n’en peut éprouver--sauf en rêve--qui se rapproche davantage du vol. Le vent de la course vous emporte indiciblement sur ses ailes. Vous n’êtes plus désormais cet être aux pieds pesants, pétri d’argile, qui se traîne péniblement sur le sol: vous faites partie de la Nature! Votre cœur palpite avec le sien. Ses bras merveilleux vous soulèvent, et vous attirent sur son cœur! Votre âme communie avec la sienne; vos membres s’allègent! Les voix de l’air chantent autour de vous. La terre vous paraît se rapetisser et s’éloigner; et les nuages si proches de votre front, ce sont des frères auxquels vous tendez les bras.

Nous avions tout le fleuve pour nous, si ce n’est que dans le lointain nous apercevions à l’ancre, au milieu du courant, un bachot de pêche dans lequel étaient assis trois pêcheurs. Notre canot volait sur l’eau, les rives boisées se déroulaient, nous nous taisions.

Je barrais.

En approchant de ces trois hommes qui pêchaient, nous découvrîmes qu’ils étaient vieux et d’allures graves. Ils étaient assis dans le bachot, sur trois chaises et surveillaient leurs lignes avec attention. Et le rouge couchant projetait sur les eaux sa gloire mystique et faisait un nimbe d’or aux nuages amoncelés. L’heure était d’extase profonde, d’espoirs et d’aspirations sans limites. Notre petite voile se détachait sur le ciel de pourpre, la brume autour de nous estompait de ses ombres le paysage, et derrière nous montait la nuit.

Pareils aux chevaliers de quelque vieille légende, nous voguions sur un lac de mystère, vers l’inouï royaume du crépuscule, sous le pays vaste du couchant.

Nous n’arrivâmes pas au royaume du crépuscule; nous allâmes donner en plein dans le bachot, où ces trois vieux étaient à pêcher. Nous ne comprîmes pas tout d’abord ce qui se passait, car la voile nous bouchait la vue, mais d’après le genre de paroles qui s’élevaient dans l’air du soir, nous comprîmes que nous étions à proximité d’êtres humains, lesquels étaient furieux. Harris amena la voile, et nous pûmes voir ce qui s’était passé. Le choc avait envoyé à bas de leurs chaises ces trois vieux gentlemen qui formaient un amas confus au fond du bachot, et ils s’efforçaient avec peine et lenteur de se dégager du tas et de retirer le poisson de leurs personnes; et tout en agissant, ils nous maudissaient,--leurs malédictions étaient non pas banales et de tout le monde, mais compliquées, réfléchies, longuement pourpensées et fort significatives, et elles embrassaient toute la durée de notre existence, et s’appliquaient à l’avenir le plus éloigné et comprenaient toute notre famille, sans excepter la moindre de nos connaissances,--de fortes et substantifiques malédictions.

Harris leur fit observer qu’ils devaient plutôt nous remercier de leur avoir donné un peu de distraction, au cours de leur longue journée de pêche, et il ajouta qu’il était peiné d’entendre des hommes de leur âge se laisser aller à un tel courroux.

Mais il n’eut aucun succès.

Après cela, George me remplaça à la barre. Un esprit de ma trempe, dit-il, ne pouvait s’abaisser à gouverner des canots,--il valait mieux qu’un humain plus vulgaire veillât à la direction et nous empêchât de nous noyer. Il prit donc les tireveilles, et nous fit remonter jusqu’à Marlow.

Et à Marlow, nous sortîmes du canot par le pont, et nous allâmes passer la nuit à la «Couronne».

Chapitre XIII

Marlow. L’Abbaye de Bisham. Les moines de Medmenham. Montmorency pense trucider un vieux matou. Mais, tout compte fait, il le laisse vivre. Scandaleuse conduite d’un fox-terrier aux Magasins du Service civil. Notre départ de Marlow. Un majestueux cortège. La chaloupe à vapeur: recette pratique pour lui causer du désagrément. Nous refusons de boire la Tamise. Un chien pacifique. Étrange disparition de Harris et d’un pâté.

Marlow est un des endroits les plus agréables que je sache sur la Tamise. C’est une petite ville vivante et animée; pas très pittoresque, il est vrai, mais on y trouve cependant quelques coins curieux--arches subsistantes du pont brisé du Temps, par lequel notre imagination remonte vers les âges où le manoir de Marlow avait pour seigneur le saxon Algar, avant que Guillaume le Conquérant le lui eût pris pour le donner à la reine Mathilde, avant qu’il passât aux comtes de Warwick ou au sage lord Paget, le conseiller de quatre souverains successifs.

Il y a également de jolis environs, si vous aimez faire un tour après le canotage. Le fleuve, d’ailleurs, est ici dans toute sa beauté. En aval, le trajet est charmant jusqu’à Cookham, le long des prairies et des bois de la Carrière. Chers vieux bois de la Carrière! avec vos étroits sentiers qui grimpent, vos allées sinueuses, vos parfums embaumant les souvenirs des jours ensoleillés d’été! Les fantômes de visages rieurs hantent pour moi vos ombreuses perspectives; et de vos ramures chuchotantes pleuvent doucement les voix de jadis!

Le trajet de Marlow à Sonning est encore plus beau. L’antique abbaye de Bisham, dont les murailles de pierres ont répercuté les rudes voix des Templiers, et qui, en d’autres temps, fut la demeure d’Anne de Clèves, puis de la reine Elisabeth, se voit sur la rive droite juste à un demi-mille en amont de Marlow Bridge. L’abbaye de Bisham est riche en souvenirs mélodramatiques. Elle renferme une chambre à coucher de tapisserie et un cabinet secret se cache dans l’épaisseur de ses murs. Le fantôme de la Dame Sainte, qui tua son petit enfant, s’y promène encore la nuit, et s’efforce de laver ses ombres de mains dans une ombre de bassin.

Warwick, le faiseur de rois, y repose, insoucieux désormais de ces vanités: les rois et les royaumes de la terre; Salisbury également, qui fit de bonne besogne à Poitiers. Juste avant d’arriver à l’abbaye, et tout au bord du fleuve, se trouve l’église de Bisham, et s’il est des tombeaux dignes d’être contemplés, ce sont ceux de cette église. Ce fut en se laissant bercer dans son canot sous les hêtres de Bisham que Shelley, qui habitait alors à Marlow (on y voit encore sa maison, dans West Street), composa sa _Révolte de l’Islam_.

Proche de Hurley Weir, un peu en amont, j’ai souvent imaginé que je pourrais passer un mois dans ce paysage sans épuiser toutes ses beautés. Le village de Hurley, à cinq minutes de marche de l’écluse, est un des plus vieux petits coins de la Tamise, car il remonte, pour employer la curieuse phraséologie de ces âges reculés, «aux jours du roi Sebert et du roi Offa». Juste après l’écluse (en amont) est le champ des Danois, où les envahisseurs danois campèrent, durant leur marche sur le Gloucestershire; et un peu au delà encore, nichés dans un délicieux recoin du fleuve, sont les restes de l’abbaye de Medmenham.

Les fameux moines de Medmenham, ou la «Société du feu de l’Enfer», comme on les appelait habituellement, et dont faisait partie le célèbre Wilkes, formaient une confrérie ayant pour devise: «Fais ce que veux», et cette exhortation s’inscrit toujours sur le porche branlant de l’abbaye. Bien avant la fondation de cette abbaye dérisoire, il y avait au même endroit un monastère plus sérieux, dont les moines différaient grandement des libertins destinés à leur succéder cinq cents ans plus tard.

Les religieux cisterciens, dont c’était ici l’abbaye au douzième siècle, avaient pour seuls vêtements un froc grossier muni d’une coule, et ne mangeaient ni viande, ni poisson, ni œufs. Ils couchaient sur la paille, et se relevaient à minuit pour l’office. Ils consacraient leurs journées au travail manuel, à la lecture, à la prière, et leur vie s’écoulait dans un silence de mort, car nul n’avait le droit de parler.

Quelle funèbre communauté, quelle existence funèbre, en ce doux asile que Dieu créa si joyeux! Combien étrange que les voix de la Nature les entourant--le murmure des eaux, les bruissements des herbes riveraines, l’harmonie du vent dans les ramures,--n’aient pu leur donner une compréhension meilleure de la vie! Ils restaient là, aux écoutes, tout le long du jour, attendant une voix du ciel; et tout le long des jours et des nuits solennelles, cette voix leur parlait de mille et mille façons, et ils ne l’entendaient pas.

De Medmenham à la coquette écluse de Hambledon, le fleuve abonde en paisibles beautés, mais après avoir dépassé Greenlands, la propriété de médiocre apparence de mon éditeur,--un paisible vieux gentleman sans prétention, que l’on rencontre fréquemment par là, en été, pagayant à lui seul avec une souple vigueur, ou arrêtant au passage un vieil éclusier pour tailler une bavette,--jusque bien au delà de Henley, le paysage est nu et morne.

Le lundi matin, nous fûmes d’assez bonne heure à Marlow et allâmes prendre un bain avant le petit déjeuner. Au retour, Montmorency se conduisit en parfait imbécile. L’unique divergence d’opinion qu’il y ait entre Montmorency et moi concerne les chats. J’aime les chats; Montmorency, non.

Lorsque je rencontre un chat, je lui dis: «Joli Minet!» et me baisse pour lui gratter le crâne; et le chat de dresser sa queue roidie et comme moulée en fonte, de faire le gros dos, de frotter son nez contre mon pantalon: tout se passe gentiment et paisiblement. Lorsque Montmorency rencontre un chat, toute la rue doit le savoir; et il se gaspille en dix secondes plus de gros mots que n’en dépense, sa vie durant, un homme qui se respecte, s’il les emploie convenablement.

Je ne blâme pas le chien (et je me contente à l’ordinaire de lui taper sur la tête ou de lui jeter des pierres), parce qu’il se conduit, je suppose, selon sa nature. Les fox-terriers sont nés avec une dose de péché originel au moins quatre fois plus grande que celle des autres chiens, et il faudra maintes années de patients efforts de notre part, à nous, chrétiens, pour amener une réforme appréciable dans l’humeur batailleuse des fox-terriers.

Cela me rappelle un jour où j’étais dans la salle d’attente des Grands Magasins de Haymarket. Tout autour de moi se trouvaient des chiens attendant le retour de leurs maîtres, qui étaient à faire des achats à l’intérieur. Il y avait un mâtin, un ou deux lévriers d’Écosse, un Saint-Bernard, plusieurs épagneuls et terre-neuves, un chien pour chasser le sanglier, un caniche français, avec un poil abondant autour de la tête, mais le derrière tout ras; un bouledogue, quelques-unes de ces bêtes du Passage Lowther, grosses à peu près comme des rats, et un couple de chiens du Yorkshire.

Ils restaient là bien tranquilles et méditatifs. Une paix solennelle régnait dans cette salle d’attente. Une atmosphère de calme et de résignation,--de douce mélancolie, flottait dans la pièce.

Alors entra une jolie petite madame, conduisant un mignon fox-terrier d’aspect débonnaire, qu’elle laissa là, attaché entre le bouledogue et le caniche. Il resta pendant une minute à regarder tout autour de lui. Puis il leva les yeux au plafond, et parut, à en croire son expression, songer à sa mère. Puis il bâilla. Puis il regarda les autres chiens, tous silencieux, graves et dignes.

Il regarda le bouledogue, qui dormait à sa droite un sommeil sans rêves. Il regarda le caniche, hautainement dressé, à sa gauche. Puis, sans crier gare, et sans avoir été provoqué le moins du monde, il mordit la patte de devant du caniche, et un hurlement de douleur retentit dans la quiète pénombre de la salle d’attente.

Le résultat de sa première expérience parut le satisfaire beaucoup, et il résolut de continuer à mettre un peu d’animation autour de lui. Il bondit sur le caniche, attaqua vigoureusement un lévrier, lequel s’éveilla et entama aussitôt une bataille en règle avec le caniche. Alors petit fox reprit sa place, saisit le bouledogue par l’oreille et s’efforça de le jeter à bas; et le bouledogue, bête curieusement impartiale, s’élança sur tout ce qui se trouvait à sa portée, y compris le gardien du vestibule, ce qui procura au cher petit terrier l’occasion de se livrer à une lutte soutenue avec un chien du Yorkshire d’égale bonne volonté.

A quiconque connaît la nature canine, il est superflu de dire que sur ces entrefaites tous les autres chiens là présents s’étaient mis à combattre comme si leurs foyers et leurs toits dépendaient de l’issue de la bataille. Les gros chiens luttaient entre eux indistinctement, et les petits chiens luttaient aussi entre eux et profitaient de leurs instants de loisir pour mordre les pattes des gros.

La salle d’attente fut bientôt un parfait pandémonium, et le tapage était horrifique. Un rassemblement se forma au dehors dans Haymarket: on se demandait s’il y avait réunion paroissiale; ou, sinon, qui on assassinait, et comment. Des hommes entrèrent avec des perches et des cordes, s’efforçant de séparer les chiens, et on envoya quérir la police.

Et au plus fort de la bagarre, la jolie petite madame revint, et saisit son joli mignon chéri (il avait mis sur le flanc pour un mois le yorkshire, et revêtait à présent l’expression d’un agneau nouveau-né) dans ses bras, et le baisa, et lui demanda s’il n’était pas mort, et si ces grandes vilaines bêtes lui avaient fait beaucoup de mal, et lui la regardait au visage d’un air qui signifiait: «Oh! quel bonheur que vous soyez venue m’arracher à cette scène odieuse!»

Elle dit que les gens des Magasins n’avaient pas le droit de mettre de grosses brutes sauvages comme ces autres chiens avec les chiens de gens comme il faut, et qu’elle avait bonne envie de leur intenter un procès.

Telle est la nature des fox-terriers; aussi, je ne reproche pas à Montmorency sa tendance à se battre avec les chats; mais il n’eut pas à se louer, ce matin-là, de s’y être livré.

Nous revenions du bain, comme je l’ai dit, et nous traversions la grand’rue, quand un chat s’élança d’une maison en avant de nous, et se mit à trotter sur la chaussée. Montmorency poussa un cri de triomphe--le cri du brave guerrier qui voit son ennemi se livrer entre ses mains--le cri même que dut pousser Cromwell quand les Écossais descendirent la colline--et il s’élança sur sa proie.

Sa victime était un gros matou noir. Jamais je n’ai vu chat plus gros, ni d’apparence moins recommandable. Il avait perdu la moitié de sa queue, une oreille, et une très appréciable portion de son nez. C’était un animal solide et râblé.

Il avait un air calme et satisfait.

Montmorency courut sur ce pauvre chat à l’allure de vingt milles à l’heure, mais le chat ne se pressa pas;--l’idée ne parut pas lui venir que sa vie était en danger. Il continua de trotter paisiblement jusqu’à ce que son assassin prétendu ne fût plus qu’à un yard de lui. Alors il se retourna et s’assit au beau milieu de la chaussée, et regarda Montmorency avec un air de douce interrogation qui disait:

--Tiens, tiens! C’est à moi que vous en avez?

Montmorency ne manque pas de culot; mais l’expression de ce chat avait quelque chose qui eût glacé le cœur du chien le plus brave. Il s’arrêta court et considéra Minet.

Ni l’un ni l’autre ne parlaient; mais la conversation que l’on peut imaginer fut évidemment celle-ci:

LE CHAT.--Puis-je quelque chose pour vous?

MONTMORENCY.--Non... merci, non.

LE CHAT.--Vous savez, il ne faut pas avoir peur de le dire, si vous avez réellement besoin de quelque chose?

MONTMORENCY, _reculant peu à peu_.--Oh non... pas du tout... certainement... ne vous dérangez pas, je... je crains d’avoir fait erreur. J’avais cru vous reconnaître. Mille regrets de vous avoir dérangé.

LE CHAT.--Pas du tout... avec le plus grand plaisir. Vrai, vous n’avez besoin de rien?

MONTMORENCY, _reculant toujours_.--D’absolument rien, merci... absolument... trop aimable. Au revoir.

LE CHAT.--Au revoir.

Puis le chat se leva et se remit au trot; et Montmorency, la queue entre les pattes, s’en revint vers nous, et prit modestement place à l’arrière-garde.

Depuis lors, il suffit de prononcer: «Au chat!» pour que Montmorency frissonne et vous regarde piteusement, l’air de dire:

--Oh non, pas ça, de grâce!

Après déjeuner, nous fîmes notre marché, ravitaillant le canot pour trois jours. George nous engagea fort à prendre des légumes--car il était malsain de n’en pas manger. Ils étaient faciles à cuire, ajouta-t-il, et il s’en chargerait. Nous prîmes donc dix livres de pommes de terre, un boisseau de pois et quelques choux. En outre, un rosbif en pâté, une couple de tartes aux groseilles vertes, et un gigot de mouton; plus des fruits, gâteaux, pain et beurre, jambon, lard et œufs, et autres victuailles qui nous firent courir la ville en tous sens.

Notre départ de Marlow fut, à mon sens, un de nos meilleurs succès, digne et impressionnant, quoique dépourvu d’ostentation. Nous avions insisté dans les boutiques pour que le porteur nous accompagnât. Nous ne voulions pas de ces: «Oui, monsieur, je vais vous l’envoyer tout de suite; le garçon sera là avant vous, monsieur!» et puis faire le pied de grue sur l’embarcadère, et retourner deux ou trois fois à la boutique pour les activer. Nous attendions que la corbeille fût chargée, et emmenions le garçon avec nous.

Nous visitâmes bon nombre de boutiques, adoptant ce principe à chacune; si bien que, pour finir, nous avions comme escorte la plus belle collection de garçons qu’on pût souhaiter; et notre descente finale de High Street jusqu’à la Tamise dut être un des plus imposants spectacles que Marlow ait connus depuis longtemps.

L’ordre du cortège était le suivant:

Montmorency portant une baguette.

2 roquets de mine peu recommandable, amis de Montmorency.

George portant pardessus et couvertures, et fumant une courte pipe.

Harris, s’efforçant de marcher avec désinvolture, tout en portant d’une main une valise Gladstone surbondée et de l’autre une bouteille de citronnade.

Garçon verdurier et garçon boulanger, avec corbeilles.

Garçon de l’hôtel, portant un panier.

Garçon confiseur, avec corbeille.

Garçon de la fromagerie, avec corbeille.

Un figurant, chargé d’une valise.