Trois hommes dans un bateau

Part 12

Chapter 123,878 wordsPublic domain

Ami intime du figurant, les mains dans les poches, fumant une courte pipe.

Garçon fruitier, avec corbeille.

Moi, portant 3 chapeaux et 1 paire de bottines, et m’efforçant de prendre un air détaché.

6 petits garçons et 4 chiens de rencontre.

Quand nous arrivâmes à l’embarcadère, le gardien dit:

--Voyons, monsieur, est-ce pour la chaloupe à vapeur ou la bélandre de plaisance?

Il eut l’air étonné d’apprendre que nous venions pour un skiff en double.

Nous fûmes très persécutés par les chaloupes à vapeur, ce matin-là. C’était justement la semaine qui précédait les régates, et elles circulaient en grand nombre, les unes isolément, les autres remorquant des bélandres de plaisance. J’ai l’horreur des chaloupes à vapeur,--comme tout canotier, je suppose. Je n’en puis voir une sans être tenté de l’acculer dans un coin solitaire du fleuve, et là, dans le silence et le mystère, de l’étrangler.

Il y a dans la chaloupe à vapeur une présomptueuse vanité qui a le don de réveiller tous les mauvais instincts de mon être, et je regrette le bon vieux temps où vous pouviez dire aux gens ce que vous pensiez d’eux avec une hache d’armes et un arc et des flèches. L’expression du visage de l’homme qui, les mains dans ses poches, se tient à l’arrière en fumant un cigare, suffirait à elle seule pour excuser une déclaration de guerre; et le sifflet impérieux qui vous enjoint de vous garer assurerait, j’en suis sûr, un verdict d’«homicide justifié» devant tout jury de canotiers.

Ils se croyaient vraiment _obligés_ de siffler pour que nous nous écartions de leur route. Si je ne craignais de paraître trop ambitieux, j’oserais presque dire que notre petit canot, durant cette semaine-là, procura aux chaloupes à vapeur plus d’ennui et de retard que toute la flottille de la Tamise réunie.

--Une chaloupe à vapeur qui arrive! criait l’un de nous, en découvrant au loin l’ennemi. A la minute, tout était prêt pour la recevoir. Je prenais les tireveilles, Harris et George s’asseyaient à côté de moi, tous trois nous tournions le dos à la chaloupe, et le canot s’en allait tout tranquillement à la dérive.

Survenait la chaloupe, sifflante et nous dérivions toujours. A cent yards de nous, elle se mettait à siffler comme une petite folle, et les gens venaient se pencher par-dessus bord et nous héler de toutes leurs forces; mais nous n’entendions rien. Harris nous contait une anecdote au sujet de sa mère, et George et moi n’aurions pas voulu, pour des mondes, en perdre une syllabe.

La chaloupe alors poussait un sifflement suprême, à déchirer sa chaudière, et elle faisait machine en arrière, et lâchait sa vapeur, et elle se détournait et heurtait le fond; chacun à son bord s’élançait à l’avant pour nous héler, et les gens de la rive s’arrêtaient et joignaient leurs cris aux leurs, et tous les autres canots qui passaient s’arrêtaient et faisaient chorus, tant que toute la Tamise, sur des milles d’étendue en amont et en aval, se trouvait dans un état de combustion indicible. Et alors Harris s’interrompait dans l’endroit le plus palpitant de son récit, et levait les yeux avec une douce surprise, et disait à George:

--Tiens! George, on dirait que voici une chaloupe à vapeur!

Et George de répondre:

--Aussi, je me disais bien que j’entendais quelque chose!

Sur quoi l’inquiétude et le trouble s’emparaient de nous, et nous ne savions plus comment nous tirer de leur chemin, et les gens de la chaloupe, réunis en groupe, nous dirigeaient.

--Ramez de droite--vous, vous imbécile! Déramez de gauche. Non, pas _vous_! l’autre--laissez les tireveilles tranquilles, dites donc--à présent, tous les deux, allez-y. Pas par _là_! Oh! tas de...

Alors ils mettaient à l’eau une embarcation pour venir à notre secours; et après une demi-heure d’efforts, ils nous avaient tirés de leur chemin, suffisamment pour pouvoir continuer; et nous les remerciions beaucoup, et les priions de nous donner la remorque. Mais ils refusaient toujours.

Une autre bonne façon que nous découvrîmes d’irriter la chaloupe à vapeur du type aristocratique consistait à prendre les gens pour une société en goguette, et à leur demander s’ils étaient bien la section de Messieurs Cubit’s ou les Francs-Templiers de Bermondsey, et s’ils pouvaient nous prêter une casserole.

Les vieilles dames peu familiarisées avec le canot sont toujours excessivement émues par les chaloupes à vapeur. Je me rappelle une fois où je remontais de Staines à Windsor--trajet particulièrement riche en ces monstres mécaniques--avec une société comprenant trois dames de cette espèce. Ce fut très curieux. Du plus loin qu’elles voyaient apparaître une chaloupe à vapeur, elles insistaient pour débarquer et s’asseoir sur l’herbe en attendant qu’elle fût passée. Elles regrettaient beaucoup, disaient-elles, mais on n’était pas téméraire, dans leur famille.

A l’écluse de Hambledon, nous nous trouvâmes à court d’eau. Nous prîmes notre dame-jeanne et allâmes jusqu’à la maison de l’éclusier, lui en demander.

Notre porte-parole fut George. Avec un sourire persuasif, il prononça:

--Dites, pourriez-vous nous laisser prendre un peu d’eau?

--Certainement, répliqua le vieux gentleman: prenez tout ce qu’il vous faut, et laissez le reste.

--Merci beaucoup, murmura George en regardant autour de lui. Mais où... où est-elle?

--Toujours à la même place, mon garçon, fut la cynique réponse; juste derrière vous.

--Je ne vois pas, dit George en se retournant.

--Miséricorde, où sont vos yeux? fut la réflexion de l’homme, qui prit George par le bras, et le fit pirouetter en lui désignant le fleuve de long en large. Il y en a assez pour la voir, tout de même!

--Oh! s’écria George, comprenant enfin; mais nous ne pouvons pas boire la Tamise.

--Non; mais vous pouvez en boire _une partie_, répliqua le vieux birbe. Voilà quinze ans que je m’en abreuve.

George lui dit que sa mine après un tel régime ne semblait pas une recommandation suffisante pour la marque; et il préférait la tirer d’une pompe.

Nous en obtînmes à un cottage situé un peu plus loin. Je suppose que c’était simplement de l’eau du fleuve. Mais nous ne le savions pas, tout allait bien. L’estomac ne se révolte pas contre ce que l’œil ne voit pas.

Nous goûtâmes à l’eau de la Tamise une autre fois, mais cela ne nous réussit guère. Nous descendions le fleuve, et nous nous étions engagés dans un bras de dérivation, près de Windsor, pour prendre le thé. Notre dame-jeanne était vide, et nous avions le choix entre nous passer de thé ou puiser de l’eau à la rivière. Harris était d’avis d’essayer. Il affirma qu’il n’y avait rien à craindre en faisant bouillir l’eau. Nous remplîmes donc notre bouilloire de dérivation de la Tamise, et la fîmes bouillir; et nous surveillâmes consciencieusement l’ébullition.

Nous avions fait du thé, et nous installions confortablement pour le boire, quand George, la tasse à mi-chemin de ses lèvres, s’arrêta, et s’écria:

--Qu’est-ce que c’est que ça?

--Qu’est-ce que c’est que quoi? demandâmes-nous, Harris et moi.

--Eh bien, ça! dit George, en regardant vers l’est.

Nous suivîmes son regard, et vîmes, descendant vers nous sur les ondes paresseuses, un chien. C’était le plus tranquille et pacifique chien que j’aie jamais vu. Je n’ai jamais rencontré un chien qui eût l’air plus satisfait, plus libre de soucis. Il flottait rêveusement sur le dos, les quatre pattes en l’air, toutes droites. Il était, on peut le dire, plein d’embonpoint, avec un thorax bien développé. Il s’en venait, serein, digne et calme, et arrivé à notre hauteur, il s’arrêta parmi les roseaux, et s’installa confortablement pour la nuit.

George déclara qu’il ne voulait plus de thé, et vida sa tasse par-dessus bord. Harris non plus n’avait pas soif, et suivit son exemple. J’avais bu la moitié de la mienne, mais j’aurais préféré m’être abstenu.

Je demandai à George si, à son idée, j’allais avoir la typhoïde.

--Oh! non, répondit-il; j’avais quelque chance d’y échapper. En tout cas, je saurais dans une quinzaine de jours si je l’avais ou non.

Nous remontâmes le bras de dérivation jusqu’à Wargrave. Ce bras est un raccourci, qui prend sur la rive droite, un demi-mille environ au-dessus de l’écluse Marsh, et qui mérite d’être suivi, car, outre qu’il gagne près d’un demi-mille, c’est un joli petit bout de rivière ombragée.

Comme de juste, son entrée est obstruée de pilotis et de chaînes, et environnée d’écriteaux, menaçant de toutes sortes de tortures, emprisonnement et mort, quiconque oserait plonger un aviron dans ses eaux--et je m’étonne que certains de ses propriétaires riverains ne revendiquent pas l’air de la rivière, édictant quarante shillings d’amende contre quiconque le respire--mais pilotis et chaînes s’évitent, grâce à un peu d’habileté; et quant aux écriteaux, on peut, si l’on dispose de cinq minutes, et s’il n’y a personne, en arracher un ou deux et les jeter à l’eau.

A mi-chemin du bras de dérivation, nous débarquâmes pour déjeuner; et ce fut au cours de ce repas que George et moi éprouvâmes une secousse fort pénible.

Harris aussi éprouva une secousse; mais je doute que la sienne ait été de loin aussi pénible que la nôtre.

Voici comment la chose se passa: nous étions assis dans une prairie, à dix yards de la berge, et nous venions de nous installer commodément pour nous sustenter. Harris tenait entre ses genoux le rosbif en pâté, et le découpait, tandis que George et moi apprêtions nos assiettes.

--Avez-vous une cuiller? dit Harris; il me faut une cuiller pour prendre la gelée.

Le panier était juste derrière nous, et George et moi nous nous retournâmes tous les deux pour y puiser. Nous ne mîmes pas cinq secondes à trouver la cuiller. Quand nous reprîmes notre position primitive, George et le rosbif avaient disparu!

La prairie était vide et découverte. Pas un arbre ou une haie à moins de plusieurs centaines de yards. Il n’avait pu tomber à l’eau, car nous étions entre l’eau et lui, et il lui aurait fallu nous enjamber.

George et moi contemplâmes les alentours. Puis nous nous contemplâmes l’un l’autre.

--A-t-il été enlevé au ciel? demandai-je.

--On n’aurait pas pris le rosbif avec, dit George.

L’argument était sérieux, et l’hypothèse céleste fut écartée.

--La seule explication me paraît être, dit George, qu’il y a eu un tremblement de terre.

Et il ajouta, d’un ton de regret:

--Malheur qu’il fût en train de découper ce rosbif!

Avec un soupir, nous regardâmes une fois encore la place où Harris et le rosbif avaient été pour la dernière fois visibles sur terre; et soudain notre sang se figea dans nos veines et nos cheveux se hérissèrent, d’apercevoir la tête de Harris--rien que sa tête--dépassant de l’herbe haute, le visage très rouge, et exprimant une grande indignation.

George fut le premier à se ressaisir.

--Parlez! s’écria-t-il, et dites-nous si vous êtes mort ou vivant,--et où est le reste de votre personne.

--Oh! ne faites pas l’imbécile, dit la tête de Harris. Je crois bien que vous l’avez fait exprès.

--Fait quoi? nous écriâmes-nous.

--Eh bien, me faire asseoir ici--une blague vraiment stupide. Allons, attrapez le rosbif!

Et des profondeurs de la terre, nous sembla-t-il, s’éleva le rosbif,--très endommagé; et à sa suite, se hissa Harris,--tout défait, terreux et mouillé.

Il s’était assis, sans le savoir, juste au bord d’un petit fossé, que l’herbe longue dissimulait; et en se penchant un peu en arrière, il s’y était engouffré, rosbif et tout.

Il nous dit n’avoir jamais ressenti pire surprise qu’au moment où il se sentit partir, sans pouvoir deviner en rien ce qui se passait. Il crut d’abord que c’était la fin du monde.

Harris est aujourd’hui encore persuadé que George et moi avions prémédité le coup. C’est ainsi que les plus injustes soupçons poursuivent les plus innocents; et, comme dit le poète: «Qui échappe à la calomnie?»

Qui, en effet!

Chapitre XIV

Wargrave. Têtes de cire. Sonning. Notre «irish stew». Montmorency est sarcastique. Combat entre Montmorency et la bouilloire. George étudie le banjo. On le décourage. Difficultés que rencontre le musicien amateur en apprenant à jouer de la cornemuse. Tristesse de Harris après le souper. George et moi allons faire une promenade. Retour affamés et trempés. Harris a un air bizarre. Harris et les cygnes, histoire extraordinaire. Harris passe une mauvaise nuit.

Après le déjeuner survint une brise qui nous emporta doucement jusque passé Wargrave et Shiplake. Recuit dans le lourd soleil d’un après-midi d’été, Wargrave, niché au fond d’une boucle de la Tamise, s’inscrit tel un tableau ancien sur la rétine de la mémoire.

Le «George et le Dragon» de Wargrave possède une enseigne peinte d’un côté par Leslie, de l’Académie Royale, et de l’autre par Hodgson, de la même boîte. Leslie a figuré la lutte; Hodgson a imaginé la scène «après le combat»:

--George, la besogne faite, buvant sa pinte de bière.

Day, l’auteur de _Sandford et Merton_, a vécu et--ce qui fait plus d’honneur encore à la localité--fut assassiné à Wargrave. Dans l’église se trouve le monument de Mme Sarah Hill, qui légua une livre sterling annuelle, à répartir, le jour de Pâques, entre deux garçons et deux filles qui «n’ont jamais désobéi à leurs parents; qu’on n’a jamais surpris à jurer ni à dire de mensonge, à voler ni à casser de carreaux». Pensez donc, le tout pour cinq shillings par an! Ce n’est pas payé.

Le bruit court dans cette ville qu’une fois, il y a bien des années, un garçon se rencontra qui n’avait en effet jamais commis ces crimes--ou du moins, et c’était tout ce qui était exigé et qu’on pouvait attendre--n’avait jamais été surpris à les commettre--et qui mérita ainsi la couronne de gloire. On l’exhiba durant trois semaines à l’Hôtel de Ville, sous globe.

Ce qui advint de l’argent, par la suite, on l’ignore. Il est, dit-on, régulièrement distribué au plus proche musée de têtes de cire.

Shiplake est un joli village, mais invisible de la Tamise, à cause de sa situation sur la hauteur. Tennyson se maria dans l’église de Shiplake.

Le fleuve, d’ici à Sonnings, renferme de nombreuses îles, et coule placide et solitaire. Presque personne, sauf au crépuscule un ou deux couples de rustiques amoureux, ne fréquente ses rives. C’est un lieu bien fait pour rêver aux jours passés, aux formes et aux visages disparus, à tout ce qui aurait pu être et n’a, hélas! jamais été.

A Sonnings, on débarqua pour faire un tour dans le village. C’est le plus féérique petit trou de la rivière. On dirait un village de théâtre plutôt qu’un vrai, bâti de brique et de mortier. Chaque maison est ensevelie sous les roses, et à cette époque, au début de juin, elles foisonnaient en nuées de délicate splendeur. Si vous vous arrêtez à Sonnings, descendez au «Taureau», derrière l’église. C’est la classique auberge de village, précédée d’une cour où, sur des bancs, à l’ombre des arbres, les vieux se réunissent le soir pour déguster leur ale et bavarder politique locale; l’auberge aux chambres basses et biscornues, aux fenêtres à petits carreaux, aux escaliers de guingois et aux corridors en labyrinthe.

Nous flânâmes dans Sonnings pendant une heure, puis, comme il était trop tard pour aller plus loin que Reading, nous décidâmes de retourner sur l’une des îles de Shiplake, et d’y passer la nuit. Il était encore de bonne heure quand nous fûmes installés, et George déclara que c’était l’occasion ou jamais, puisque nous avions le temps, d’essayer un bon dîner dans toutes les règles. Il ajouta qu’il voulait nous montrer ce qu’on pouvait obtenir sur la Tamise en fait de cuisine, et nous proposa de confectionner un «irish stew» avec les légumes et les restes du bœuf froid.

L’idée nous parut lumineuse. George ramassa du bois et fit du feu, tandis que Harris et moi nous mettions en devoir de peler les pommes de terre. Je n’aurais jamais cru que c’était une telle besogne de peler des pommes de terre. Nous commençâmes gaîment, je dirai presque folâtrement, mais la première pomme de terre n’était pas achevée que notre insouciance disparut. Plus nous pelions, plus il semblait rester de pelure: une fois enlevée toute la pelure et les yeux ôtés, il resta si peu de chose de la pomme de terre que cela ne valait plus la peine d’en parler. George vint y jeter un coup d’œil, elle était grosse comme une pistache. Il dit:

--Non, ça ne peut pas marcher. Vous les sabotez. Il faut les râcler.

Nous les râclâmes donc, et le travail était pire que de les peler. Elles ont des formes si extravagantes, les pommes de terre,--toutes en bosses, en verrues et en creux. Nous travaillâmes avec activité pendant vingt-cinq minutes, pour faire quatre pommes de terre. Alors nous nous mîmes en grève.

George déclara qu’il était absurde de n’introduire que quatre pommes de terre dans un «irish stew», aussi en lavâmes-nous une demi-douzaine de plus que nous jetâmes dans la marmite sans les éplucher. Nous y mîmes également un chou et un demi-picotin de pois. George examina le tout, puis déclara qu’il y avait encore beaucoup de place. On recourut donc aux paniers, d’où l’on tira quelques restes variés, qui furent ajoutés à la fricassée. On retrouva un pâté de porc et un morceau de lard, qui entrèrent dans la marmite. Puis George découvrit une demi-boîte de saumon en conserve, qu’il y jeta également.

C’est l’avantage de l’«irish stew», qu’il vous débarrasse d’un tas de choses. Je dénichai deux œufs qui s’étaient cassés, et nous les ajoutâmes. George dit qu’ils épaissiraient la sauce.

J’ai oublié les autres ingrédients, mais je sais que rien ne fut perdu, et je me souviens que, vers la fin, Montmorency, qui avait suivi notre manège avec le plus vif intérêt, s’éloigna d’un air grave et réfléchi, et revint quelques minutes plus tard, portant dans sa gueule un rat d’eau crevé qu’il souhaitait évidemment nous offrir comme contribution au repas;--était-ce dans une intention sarcastique, ou par désir de bien faire, je l’ignore.

On discuta pour savoir si le rat serait ajouté ou non. Harris dit qu’à son avis cela ferait bien, mélangé au reste, et que tout pouvait servir; mais George invoqua les précédents. Jamais, dit-il, on n’avait entendu parler de mettre des rats d’eau dans l’irish stew, et il trouvait plus sûr de ne pas faire d’expériences.

Harris lui répliqua:

--Si on n’essaie jamais rien de nouveau, comment savoir si c’est bon ou non? Ce sont les gens comme vous qui entravent le progrès. Songez à celui qui goûta le premier de la saucisse de Francfort!

Cet «irish stew» fut un réel succès. Je ne crois pas avoir jamais fait de meilleur repas. Il avait un arome particulièrement frais et stimulant. Le palais se blase si vite avec les habituelles provisions des paniers: ce plat, au moins, offrait une saveur nouvelle, un goût ne ressemblant à rien de connu.

Et il était nourrissant, d’ailleurs. Comme dit George, il avait du bon. Les pois et les pommes de terre auraient pu être un rien plus tendres, mais nous avions tous les dents solides, et cela n’importait guère. Quant à la sauce, un vrai poème--un peu trop riche, peut-être, pour un estomac délicat, mais nutritive.

Nous finîmes par du thé et de la tarte aux cerises. Pendant le thé, Montmorency se battit avec la bouilloire, et fut lamentablement défait.

Depuis le début du voyage, il avait manifesté la plus vive curiosité au sujet de la bouilloire. Il restait à la contempler tandis qu’elle bouillait, d’un air intrigué, et s’efforçait de temps à autre de l’exciter par ses grognements. Lorsqu’elle se mettait à fumer et à crachotter, il y voyait un défi, et aurait voulu se mesurer avec elle; mais, à cet instant précis, quelqu’un intervenait et lui ravissait sa proie avant qu’il pût se jeter dessus.

Cette fois, il résolut de nous devancer. Au premier bruit que fit la bouilloire, il se leva en grognant, et marcha sur elle dans une attitude menaçante. Ce n’était qu’une petite bouilloire, mais elle était pleine d’ardeur, et elle se rebiffa et se mit à cracher.

--Ah! vous en voulez! gronda Montmorency entre ses dents; je vais vous apprendre à narguer un chien de bonne famille; misérable long-nez, espèce de propre à rien. Garde à vous!

Et il s’élança sur cette pauvre petite bouilloire qu’il saisit par le bec.

Alors, dans la paix du soir, s’éleva un hurlement affreux, et Montmorency s’élança hors du canot et fit autour de l’île une promenade de digestion à l’allure de vingt-cinq milles à l’heure, s’arrêtant de fois à autre pour enfouir son nez dans une flaque de boue fraîche.

Dès lors, Montmorency regarda la bouilloire avec un mélange d’effroi, de soupçon et de haine. Du plus loin qu’il l’apercevait, il grondait et se reculait vivement, la queue entre les jambes, et lorsqu’on la mettait sur le réchaud, il sautait par-dessus bord et allait s’asseoir sur la rive, jusqu’à ce qu’il ne fût plus question de thé.

Après souper, George tira son banjo et voulut en jouer, mais Harris s’y opposa: il avait la migraine, dit-il, et ne se sentait pas de force à le supporter. George estimait que la musique lui ferait du bien,--la musique, prétendait-il, apaisait souvent les nerfs et délivrait de la migraine; et il pinça deux ou trois accords, juste pour montrer à Harris de quoi il s’agissait.

Harris dit qu’il préférait sa migraine.

Jusqu’à présent, George n’a pas encore pu apprendre à jouer du banjo. Il s’est heurté à trop de découragements. Il tenta bien, deux ou trois soirs, durant notre navigation, de s’exercer un peu, mais il n’y réussit guère. Harris usait d’un langage bien fait pour démoraliser n’importe qui; et par ailleurs Montmorency hurlait sans discontinuer durant toute la séance.

--Qu’a-t-il besoin de hurler comme ça lorsque je joue? s’écriait George indigné, tout en visant le chien à l’aide d’une bottine.

--Qu’avez-vous besoin de jouer comme ça lorsqu’il hurle, répliqua Harris en s’emparant de la bottine. Fichez-lui la paix. Il ne peut s’empêcher de hurler. Il a l’oreille musicale, et votre jeu le fait hurler.

George finit par ajourner à son retour chez lui l’étude du banjo. Mais même alors les circonstances ne le servirent point. Mme P. accourait aussitôt et disait qu’elle regrettait beaucoup--quant à elle, sa musique lui plaisait fort,--mais la dame du dessus était dans une position intéressante, et le docteur craignait que cela ne nuisît à l’enfant.

Après cela George voulut emporter au dehors son instrument, tard dans la nuit, et en jouer autour du square. Mais les voisins se plaignirent à la police, on établit une surveillance, et il fut pincé. Le flagrant délit était net, et il fut condamné à se tenir tranquille durant six mois.

Cette aventure le découragea. Les six mois écoulés, il fit bien encore une ou deux molles tentatives pour se remettre à la besogne, mais il avait toujours à combattre la même froideur,--le même universel défaut de sympathie; et au bout de quelque temps, il désespéra tout à fait, et fit passer une annonce offrant l’instrument à grosse perte--«son possesseur ayant cessé d’en faire usage»--et se mit en revanche à étudier les tours de cartes.

Ce doit être bien décourageant d’apprendre un instrument de musique. On croirait que la Société se doit à elle-même de faire tout le possible pour vous aider à acquérir l’art de jouer d’un instrument de musique.--Ah bien oui!

J’ai connu un jeune homme qui apprenait à jouer de la cornemuse. On n’imagine pas toute l’opposition qu’il eut à combattre. Même chez les membres de sa famille il ne reçut pas ce qui s’appelle un encouragement efficace. Son père fut dès le début tout à fait opposé à la chose, et il en parlait sans aménité.

Mon ami se levait de bonne heure pour étudier, mais il lui fallut bientôt changer de méthode, à cause de sa sœur. Elle était très bigote, et trouvait fort mauvais de lui voir commencer sa journée de cette façon.