Trois hommes dans un bateau

Part 13

Chapter 133,927 wordsPublic domain

Il veilla la nuit, et joua lorsque sa famille était couchée, mais cela ne réussit pas mieux, et valut à la maison une triste réputation. Des passants attardés s’arrêtaient au dehors pour écouter, et répandaient par toute la ville, le lendemain matin, le bruit qu’un affreux assassinat avait été commis la nuit précédente chez M. Jefferson; et ils racontaient avoir ouï les gémissements de la victime et les sinistres blasphèmes et les malédictions du meurtrier, que suivirent les vaines supplications et le suprême hoquet de la victime.

On le laissa donc s’exercer de jour, dans l’arrière-cuisine, toutes les portes fermées; mais nonobstant ces précautions, les plus beaux passages s’entendaient du salon, et tiraient presque les larmes à sa mère.

Elle affirmait que cela lui rappelait son pauvre père (il avait été avalé par un requin, le malheureux, en se baignant sur les côtes de la Nouvelle-Guinée), mais par suite de quel rapport, elle ne pouvait le dire.

Alors on fit élever pour lui un petit kiosque au fond du jardin, à un bon demi-mille de la maison; et on l’y envoyait avec sa mécanique lorsqu’il désirait s’en servir; et parfois il venait à la maison un visiteur qui n’était pas au courant, et on oubliait de le mettre en garde, et il allait faire un tour dans le jardin et arrivait tout à coup à portée d’ouïr cette cornemuse, sans y être préparé ni savoir ce que c’était. Si la personne avait une âme forte, elle se contentait de frémir; mais les gens d’intellect plus médiocre s’enfuyaient d’ordinaire, affolés.

Il faut bien l’avouer, il y a quelque chose de lugubre dans les efforts d’un amateur de cornemuse. Je l’ai moi-même éprouvé en écoutant mon jeune ami. C’est un instrument dont le jeu épuise. Il vous faut avant de commencer prendre assez de souffle pour tout le couplet--du moins c’est ce que je compris en observant Jefferson.

Il débutait superbement, sur une note large, franche, belliqueuse, tout à fait prenante. Mais il allait de plus en plus piano à mesure qu’il avançait, et la dernière mesure expirait en général au beau milieu, dans un sifflement étranglé.

On doit être bien portant pour jouer de la cornemuse.

Le jeune Jefferson n’apprit qu’un seul air: mais je n’ai jamais entendu personne regretter l’insuffisance de son répertoire,--absolument personne. Cet air était «Les Campbells arrivent, hourra! hourra!» affirmait-il, quoique son père soutînt régulièrement que c’était «Les cloches bleues d’Écosse». On n’était pas trop sûr de ce que c’était, mais on s’accordait à reconnaître que le morceau avait bien l’allure écossaise.

Harris fut de mauvaise humeur après le souper,--je suppose que l’irish stew l’avait dérangé: il n’a pas l’habitude de la grande vie--aussi George et moi le laissâmes-nous dans le canot pour aller flâner par les rues de Henley. Harris dit qu’il prendrait un verre de whisky et mettrait tout en place pour la nuit. A notre retour nous devrions le héler, et il viendrait à la rame nous chercher.

--Ne vous endormez pas, vieux, dîmes-nous en partant.

--Pas de danger, avec ce stew, grommela-t-il, et il se mit à ramer pour regagner l’île.

Henley s’apprêtait en vue des régates, et était plein d’animation. Nous rencontrâmes en ville bon nombre de connaissances, et le temps passa vite en leur agréable société. Il était près de onze heures quand nous nous mîmes en route pour refaire les quatre milles qui nous séparaient de notre home--comme nous appelions alors notre petite embarcation.

C’était une nuit déplaisante, presque froide, et il tombait une pluie fine. Tout en avançant dans l’obscurité de la campagne muette et nous demandant si nous étions sur le bon chemin, nous pensions à l’abri du canot, à la bonne lumière filtrant par les joints de la bâche; à Harris et à Montmorency, au whisky, et nous souhaitions être arrivés.

Nous imaginions notre arrivée, fatigués et en appétit; devant nous, le fleuve obscur et les ramures confuses, et au-dessous, tel un ver-luisant énorme, notre cher vieux canot, bien tiède et familier. Nous nous voyions en train de souper, piquant dans la viande froide, et nous passant les tranches de pain; nous entendions l’harmonieux cliquetis des couteaux, les rires emplissant l’étroit espace et débordant par l’ouverture jusque dans la nuit. Et nous pressâmes le pas afin de réaliser cette vision.

Nous rejoignîmes le chemin de halage, ce qui nous fit plaisir, car jusque-là nous n’étions pas assurés de marcher dans la direction du fleuve ou vers l’opposé, et quand on est fatigué et qu’on désire se coucher, pareille incertitude vous tue. Nous dépassâmes Shiplake comme minuit moins le quart sonnait à l’église et George dit, pensivement:

--Est-ce que vous vous rappelez où est notre île?

--Non, répondis-je, devenu soudain pensif comme lui. Y en a-t-il plusieurs?

--Rien que quatre, dit George. Tout ira bien, s’il est éveillé.

--Et sinon? demandai-je; mais nous écartâmes cette supposition.

Arrivés à hauteur de la première île, nous hélâmes, mais il n’y eut pas de réponse; nous avançâmes jusqu’à la seconde, et le résultat fut pareil.

--Oh! je me souviens à présent, dit George: c’était la troisième.

Nous courûmes pleins d’espoir à la troisième, et hélâmes.

Pas de réponse!

La situation devenait grave. Il était minuit passé. Les hôtels de Shiplake et de Henley étaient combles; et nous ne pouvions aller réveiller au milieu de la nuit les habitants des cottages pour savoir s’ils louaient des chambres. George proposa de retourner à Henley et d’attaquer un policeman, afin de nous faire loger au poste. Mais il y avait cette considération: «Et s’il se contente de nous rendre nos coups et refuse de nous enfermer?»

Nous ne pouvions passer notre nuit à lutter avec des policemen. En outre, il n’eût pas fallu aller trop loin, et attraper six mois.

Nous fîmes sur ce qui semblait dans l’obscurité être la quatrième île, une tentative peu convaincue, mais elle eut aussi peu de succès. La pluie tombait plus dru, et ne semblait pas prête à cesser. Nous nous demandions s’il n’y avait pas plus de quatre îles ou même si nous étions à hauteur des îles, ou à un demi-mille plus loin, ou dans un endroit tout différent de la Tamise, car on n’y reconnaissait plus rien dans l’obscurité. Nous comprenions la détresse du Petit Poucet égaré dans les bois.

Nous venions d’abandonner tout espoir--oui, je sais, que c’est toujours à ce moment que les choses arrivent dans les romans et les contes; mais ce n’est pas ma faute. J’ai décidé, en commençant d’écrire ce livre, d’être absolument véridique en tout, et je le serai, dussé-je user d’expression rebattues.

Nous venions juste d’abandonner tout espoir, et je ne puis dire autrement. Juste alors, donc, j’aperçus tout à coup, un peu en aval, une lueur étrange qui vacillait parmi les arbres de l’autre rive. Un instant, je crus à des revenants, car la lueur était vague et mystérieuse. L’instant d’après, il me vint à l’idée que c’était notre canot, et je lançai sur l’eau un cri tel que la nuit parut en sursauter sur sa couche.

Nous restâmes une minute sans oser respirer, et alors--oh! la divine musique des ténèbres!--arriva en guise de réponse l’aboiement de Montmorency. Nous poussâmes des appels à réveiller les Sept Dormants--je me suis toujours demandé pourquoi il fallait plus de bruit pour éveiller sept dormants plutôt qu’un seul--et, après ce qui nous parut être une heure, mais ne dut pas, en réalité, dépasser cinq minutes, nous vîmes le canot illuminé s’approcher lentement dans l’obscurité et entendîmes la voix endormie de Harris nous demander où nous étions.

Harris avait quelque chose de singulier. Quelque chose de plus que la simple fatigue ordinaire. Il poussa le canot contre un point de la berge où il nous était absolument impossible d’atteindre, et retomba aussitôt endormi. Il fallut une dépense énorme de cris et d’appels pour le réveiller et rappeler ses esprits; mais nous y réussîmes enfin, et passâmes sains et saufs dans le canot.

Une fois à bord, nous remarquâmes l’air mélancolique de Harris. Il donnait l’impression de quelqu’un qui vient d’avoir des ennuis. On lui demanda ce qui lui était arrivé, et il prononça:

--Les cygnes!

Il s’était amarré tout contre un nid de cygnes, et sitôt notre départ, la femelle était revenue et avait protesté. Harris l’avait effrayée, et elle était partie chercher son époux. C’est un véritable combat que Harris dit avoir eu à soutenir contre ces deux oiseaux; mais le courage et l’habileté l’emportèrent à la fin, et il les mit en déroute.

Au bout d’une demi-heure, ils s’en revinrent avec dix-huit autres cygnes! La bataille fut épique, à en croire le récit de Harris. Les cygnes avaient voulu l’arracher du canot avec Montmorency, et les noyer tous les deux; et il s’était défendu deux heures durant comme un héros, et les avait tués tous, et ils s’étaient traînés au loin pour mourir.

--Combien disiez-vous qu’ils étaient, ces cygnes? demanda George.

--Trente-deux, répondit Harris, dormant à moitié.

--Vous venez de dire dix-huit, reprit George.

--Pas du tout, murmura Harris. J’ai dit douze. Est-ce que je ne sais pas compter?

Nous ne sûmes jamais le fin mot de l’histoire. Harris, questionné le matin à leur sujet, répondit: «Quels cygnes?» l’air de croire que George et moi avions rêvé.

Oh! quel délice de se retrouver dans le canot, après nos épreuves et nos craintes! Nous mangeâmes avec appétit, George et moi, et nous cherchâmes ensuite le whisky, dans l’intention de faire un grog, mais impossible de le découvrir. Nous questionnâmes Harris; mais il paraissait ignorer la signification du mot «whisky». Montmorency avait l’air de savoir quelque chose, mais il ne dit rien.

Je dormis bien, cette nuit-là, et j’aurais dormi encore mieux, n’eût été Harris. J’ai un vague souvenir d’avoir été réveillé au moins douze fois au cours de la nuit par Harris, lequel, muni d’une lanterne, explorait le canot, en quête de ses vêtements. Je crois bien qu’il passa la nuit à les chercher.

Par deux fois il nous dérangea, George et moi, pour voir si nous n’étions pas couchés sur son pantalon. A la seconde fois, George se mit en courroux.

--Que diantre avez-vous besoin de votre pantalon au beau milieu de la nuit? demanda-t-il furieux. Allez plutôt vous coucher et dormir!

Lorsque je fus réveillé la fois suivante, il était à la recherche de ses pantoufles; et j’ai pour dernier souvenir d’avoir été roulé sur le flanc et d’avoir ouï Harris se demander d’une voix pâteuse où pouvait bien être passé son parapluie.

Chapitre XV

Travaux de ménage. Amour du travail. Le vieux canotier de la Tamise, ce qu’il fait et ce qu’il vous raconte avoir fait. Scepticisme de la nouvelle génération. Premiers souvenirs de canotage. En radeau. George s’en tire brillamment. Le vieux batelier, sa méthode. Son calme et sa sérénité. Le débutant. Un pénible accident. Plaisirs de l’amitié. A la voile, ma première expérience. Raison plausible pourquoi nous ne fûmes pas noyés.

On se leva tard le lendemain matin, et, suivant le désir de Harris, le déjeuner fut simple et «sans extras». Puis on nettoya, et on mit tout en ordre (un travail continuel, qui commençait à me faire voir clair dans une question que je m’étais souvent posée--savoir, à quoi peut bien passer son temps une femme n’ayant sur les bras que l’ouvrage d’une seule maison) et vers les dix heures, nous nous mîmes en route pour faire un bon trajet.

Nous décidâmes de ramer, ce matin-là, pour changer du halage; et Harris fut d’avis que la meilleure combinaison serait de nous mettre aux avirons, George et moi, tandis que lui-même barrerait. Je n’entrai pas dans cette façon de voir; je déclarai qu’à mon avis Harris eût montré plus de bon sens s’il avait offert de travailler avec George, pour me laisser reposer un peu. Il me semblait faire plus que ma part de la besogne, et je commençais à la trouver mauvaise.

Il me semble toujours que je fais plus de travail que je ne devais. Non pas que je renâcle au travail, notez-le bien; j’aime le travail, il m’enchante. Je resterais des heures à le contempler. J’adore l’avoir auprès de moi. La perspective d’en être séparé me brise le cœur.

On ne peut me donner trop de travail; accumuler le travail est devenu chez moi une passion; mon bureau en est rempli, à tel point qu’il n’y a plus de place pour davantage. Il me faudra bientôt faire ajouter une annexe.

Et je prends soin de mon travail, aussi. Je crois bien qu’une partie de celui que j’ai à présent chez moi est en ma possession depuis des années, et il n’y a pas dessus la moindre trace de doigt. Je suis fier de mon travail; je le descends de fois à autre pour l’épousseter. Personne que moi ne tient son travail en meilleur état de conservation.

Mais j’ai beau aspirer au travail, la justice m’est également chère. Je n’en veux pas plus que ma part.

Malheureusement on me le donne sans que je l’aie demandé--du moins je me le figure, et cela m’ennuie.

George affirme que je n’ai pas besoin de me tracasser à ce sujet. Il croit que c’est uniquement ma nature scrupuleuse qui me fait craindre d’en avoir plus que mon dû, et qu’en réalité je n’en ai pas la moitié de ce que je devrais. Mais je suppose qu’il le dit pour me consoler.

En canot, je l’ai toujours remarqué, c’est l’idée fixe de chaque membre de l’équipage qu’il est seul à tout faire. Selon Harris, il n’y avait que lui qui avait travaillé, et George et moi l’avions laissé tout faire. George, d’autre part, tournait en ridicule la supposition que Harris eût rien fait de plus que manger et dormir, et il était persuadé dur comme fer, que c’était lui,--lui, George,--qui avait fait toute la besogne digne de ce nom.

Il n’avait, à l’entendre, jamais excursionné avec deux pires fainéants que Harris et moi.

Harris se moqua de lui.

--Voyez donc ce vieux George qui parle de travail! ricana-t-il, mais au bout d’une demi-heure il en mourrait. Avez-vous jamais vu George faire quelque chose? ajouta-t-il, en s’adressant à moi.

Je convins que cela ne m’était jamais arrivé,--à ce voyage-ci, du moins.

--Ma foi, je ne crois pas que vous vous y connaissiez ni l’un ni l’autre, répliqua George à Harris; car du diantre si vous n’avez pas dormi la moitié du temps. Avez-vous jamais vu Harris pleinement éveillé, en dehors des repas? me demanda George.

La vérité me força de le confirmer. Harris ne s’était guère rendu utile, en matière de coopération, depuis le début.

--Allez donc vous faire pendre tous, j’en ai fait plus que le vieux J..., en tout cas, reprit Harris.

--C’est vrai, vous auriez eu de la peine à en faire moins, ajouta George.

--J... me fait tout l’effet de croire qu’il est le passager, continua Harris.

Telle était leur gratitude envers moi pour leur avoir fait faire, à eux et à leur maudit canot, tout le trajet depuis Kingston, et pour avoir tout dirigé et préparé pour eux, et avoir pris soin d’eux, et avoir été leur esclave. Ainsi va le monde.

Pour résoudre la présente difficulté, il fut convenu que Harris et George rameraient jusque passé Reading, et qu’à partir de là je halerais le canot.

Ramer un pesant esquif contre un fort courant a désormais peu d’attraits pour moi. Il fut un temps, jadis, où je réclamais toujours le plus dur travail; à présent, je me dis que c’est le tour des jeunes.

Je constate que pour la plupart, les vieux canotiers de la Tamise se retirent semblablement chaque fois qu’il est question de ramer dur. Vous pouvez reconnaître le vieux canotier de la Tamise à la façon dont il s’allonge sur les coussins au fond du bateau, et encourage les rameurs en leur contant des anecdotes sur les hauts faits qu’il a accomplis la saison précédente.

--Vous appelez ce que vous faites un travail dur! lâche-t-il avec mépris aux deux novices tout suants qui viennent de remonter laborieusement le courant depuis une heure et demie; eh bien, Jim Biffles et Jack et moi, la saison dernière, nous avons remonté à l’aviron de Marlow à Goring en un après-midi,--sans arrêter une seule fois. Vous en rappelez-vous, Jack?

Jack, qui s’est fait à l’avant un lit de toutes les couvertures et de tous les manteaux qu’il a pu trouver, et qui n’a cessé de dormir depuis deux heures, s’éveille à moitié à cet appel, et se remémore toute l’histoire, et se souvient en outre qu’ils avaient eu tout le temps contre eux un fort courant,--ainsi qu’une brise violente.

--Cela fait bien trente-quatre milles, n’est-ce pas? ajouta le premier interlocuteur, en glissant sous sa tête un nouveau coussin.

--Non, voyons, n’exagérez pas, Tom, reprend Jack, trente-trois au maximum.

Et Jack et Tom, épuisés par cet effort de conversation, retombent dans leur sommeil. Et les deux jeunes gens qui sont aux avirons s’estiment trop heureux de pouvoir ramer un canot où se trouvent deux avirons aussi merveilleux que Jack et Tom, et s’échinent avec plus d’ardeur que jamais.

Quand j’étais jeune, j’écoutais ces contes de mes aînés, je les buvais, je les avalais, je les digérais, jusqu’au dernier mot, et j’en redemandais; mais la nouvelle génération ne paraît pas avoir la foi simple du vieux temps. La saison dernière, nous--c’est-à-dire George, Harris et moi--prîmes une fois à notre bord, sur la Haute-Tamise, un blanc-bec que nous bourrâmes des carottes habituelles au sujet des exploits merveilleux que nous avions effectués en remontant le fleuve.

Nous lui servîmes toute la série classique,--ces vénérables bourdes qui ont servi depuis tant d’années à tous les canotiers de la Tamise,--et nous ajoutâmes sept histoires de notre cru, entièrement neuves, dont une vraiment très réussie, basée, jusqu’à un certain point, sur un épisode réel, qui était en effet arrivé jadis, avec quelques variantes, à l’un de nos amis,--une histoire qu’un enfant lui-même aurait pu gober sans se faire trop de mal.

Et voilà que le jeune homme se moqua de nous tous, et nous demanda de lui répéter la chose tout de suite et paria dix contre un que nous ne saurions pas.

Il nous arriva ce matin-là de parler de nos souvenirs de canotage, et de raconter quelques anecdotes sur nos premiers efforts dans l’art de l’aviron. Mon premier souvenir de canot nous revoit à cinq, contribuant de six pence chacun pour emmener sur le lac de Regent’s Park un radeau de construction bizarre, et nous séchant conséquemment chez le gardien du parc.

Après quoi, ayant acquis le goût de l’eau, je m’exerçai au radeau dans les terrains à brique inondés de la banlieue,--exercice offrant plus d’intérêt et d’émotion que l’on ne serait tenté de le croire, spécialement lorsque vous êtes au milieu de l’étang et que le propriétaire des matériaux avec lesquels est construit le radeau apparaît tout à coup sur la rive, avec un gros bâton à la main.

Votre première impression, à la vue de ce gentleman, est que, de façon ou d’autre, vous n’êtes pas à sa hauteur en fait de conversation, et que, si vous le pouvez sans avoir l’air trop grossier, mieux vaudra l’éviter. Votre but est donc de gagner la rive de l’étang opposée à la sienne, et de retourner chez vous au plus vite, en faisant semblant de ne pas le voir. Lui, au contraire, est désireux de vous serrer la main, et de causer avec vous.

On dirait qu’il connaît votre père, et que vous êtes de ses meilleures relations, mais cela ne vous attire pas vers lui. Il dit qu’il va vous apprendre à lui voler ses planches pour en faire un radeau; mais comme vous savez déjà très bien vous en tirer, l’offre, encore que faite dans un esprit sans doute bienveillant, vous paraît superfétatoire, et vous refusez de lui donner aucune peine en l’acceptant.

Son désir de vous rejoindre, cependant, contraste avec votre froideur, et la façon énergique dont il arpente la rive afin de se trouver à même de vous recevoir au débarqué, est vraiment des plus flatteuses.

S’il est un peu mastoc et court d’haleine vous éviterez facilement ses avances; mais s’il est du type jeune et à longues jambes, une rencontre est inévitable. L’entrevue est néanmoins des plus brèves, car il est seul à soutenir la conversation, vos remarques se bornent à quelques exclamations monosyllabiques, et sitôt que vous pouvez vous en tirer, vous n’y manquez pas.

Je consacrai environ trois mois au radeau, puis ayant acquis toute l’habileté nécessaire dans cette branche de l’art, je résolus de me mettre au vrai canotage, et me fis inscrire dans un club nautique de la Lea.

Naviguer en canot sur la rivière Lea, en particulier le samedi après-midi, vous rend bientôt très agile à manœuvrer un esquif, et fort prompt à éviter d’être coulé par les maladroits ou abordé par les bélandres; cette navigation vous offre d’ailleurs maintes occasions d’acquérir la plus gracieuse méthode de vous aplatir dans le fond du canot pour éviter d’être jeté à l’eau par les cordelles de halage qui passent.

Mais cela ne vous donne pas le style. Ce fut seulement sur la Tamise que j’acquis le style. Le style de mon coup d’aviron est très admiré aujourd’hui. Il est, dit-on, des plus élégants.

George attendit l’âge de seize ans pour aller sur l’eau. Alors, en compagnie de huit autres gentlemen à peu près du même âge, ils descendirent en corps à Kew, un samedi, afin d’y louer un canot, et de ramer jusqu’à Richmond et retour. L’un d’eux, jeune présomptueux du nom de Joskins, qui avait une fois ou deux pris un canot sur la Serpentine, leur affirmait que le canotage était si amusant!

La marée descendait rapidement lorsqu’ils arrivèrent à l’embarcadère, et une forte bise soufflait par le travers du fleuve. Mais ils ne s’embarrassèrent pas pour si peu, et se mirent en devoir de choisir leur bateau.

Il y avait, tirée à terre, une périssoire de course à huit avirons; ce fut celle-là qui les séduisit. Ils demandèrent à l’avoir. Le loueur de bateaux était absent, et son garçon était seul de service. Le garçon tenta de refroidir leur ardeur pour la périssoire et leur montra deux ou trois canots d’aspect très confortable, à l’usage des familles, mais ils les refusèrent: c’était la périssoire qu’il leur fallait.

Le garçon la mit donc à l’eau, et ils retirèrent leurs vestes et se mirent en devoir de prendre leurs places. Comme George était, même en ce temps-là, le poids-lourd de toute société, le garçon lui conseilla de se mettre nº 4. George fut enchanté de se mettre nº 4, et se mit bien vite au siège d’avant et s’assit le dos à l’arrière. On le plaça comme il faut, pour finir, et tous embarquèrent.

Un garçon, particulièrement nerveux, fut désigné comme barreur, et les principes de la direction lui furent exposés par Joskins. Joskins lui-même prit un aviron. Il affirma aux autres que c’était tout simple: ils n’avaient qu’à faire comme lui.

Tous dirent qu’ils étaient prêts, et le garçon de l’embarcadère prit une gaffe et les poussa au large.

Ce qui s’ensuivit, George est incapable de l’exposer en détail. Il a un souvenir confus d’avoir, dès le départ, attrapé sur la nuque un coup violent de la poignée de l’aviron nº 5, en même temps que son siège à coulisse se dérobait sous lui comme par enchantement, et le déposait sur les planches. Il remarqua aussi, comme un fait curieux, que le nº 2 s’était au même instant étalé sur le dos dans le fond du canot, les jambes en l’air, pris sans doute d’une attaque.

Ils passèrent sous le pont de Kew, en travers, à la vitesse de huit milles à l’heure. Joskins était seul à ramer. George, en se remettant sur son siège, s’efforça de l’aider, mais à peine eut-il plongé dans l’eau son aviron que celui-ci, à sa grande surprise, disparut instantanément sous le canot, et faillit l’entraîner avec lui.

Et le barreur rejeta par-dessus bord les deux tireveilles du gouvernail, et éclata en sanglots.