Trois hommes dans un bateau

Part 14

Chapter 143,983 wordsPublic domain

Comment ils revinrent, George l’a toujours ignoré, mais l’opération leur demanda juste quarante minutes. Une foule dense, rassemblée sur le pont de Kew suivait les manœuvres avec le plus vif intérêt, et chacun leur criait des conseils différents. Par trois fois ils réussirent à ramener le canot au delà de l’arche, et par trois fois ils furent remportés dessous, et à chaque fois que le barreur regardait en l’air et voyait le pont au-dessus de lui, il éclatait en sanglots.

George avoue qu’il ne croyait guère, cet après-midi-là, devoir jamais refaire du canotage.

Harris est plus familier avec le canotage en mer, et dit qu’il le préfère, comme exercice, à celui de rivière. Moi pas. Je me rappelle avoir pris un petit canot à Eastbourne, l’été dernier: j’avais déjà ramé en mer quelques années auparavant, et je me figurais que tout irait bien, mais je m’aperçus que j’avais totalement oublié cet art. Tandis qu’un aviron était profondément engagé sous l’eau, l’autre s’agitait désespérément dans l’air. Pour prendre contact avec l’eau des deux à la fois, il me fallut me tenir debout. La digue était bourrée de gens chic, et je dus passer derrière eux en ramant de cette façon grotesque. J’atterris au milieu de la plage, et demandai l’aide d’un vieux batelier pour me ramener.

J’aime de voir ramer un vieux batelier, surtout celui qui est loué à l’heure. Il y a dans sa méthode quelque chose de si bellement calme et digne. Il est tellement dépourvu de cette hâte frénétique, de cet acharnement qui devient de plus en plus chaque jour le fléau de la vie du XIXe siècle. Il ne s’efforce nullement de dépasser les autres canots. Si un autre canot le rattrape et le dépasse, il ne s’en inquiète pas; en fait, tous le rattrapent et le dépassent,--tous ceux qui vont dans le même sens. Il y a des gens que cela dérangerait et irriterait; la sublime sérénité du batelier loué, à soutenir cette épreuve, nous offre une belle leçon contre l’ambition et la vanité.

Le vulgaire coup d’aviron suffisant à faire avancer le canot à la va-comme-je-te-pousse n’est pas un art d’acquisition difficile, mais il faut avoir beaucoup de pratique pour se sentir à l’aise quand on rame devant des jeunes filles. Le chiendent, au début, c’est d’aller en mesure. «C’est singulier, s’étonne le novice, alors que pour la douzième fois en cinq minutes il dépêtre ses avirons des vôtres,--dire que ça marche si bien quand je suis seul!»

Deux débutants qui s’exercent à ramer d’accord font un spectacle des plus joyeux. «Avant» déclare impossible de soutenir le rythme avec son collègue d’arrière, à cause que celui-ci rame d’une façon par trop excentrique. «Arrière» repousse bien haut l’imputation, et affirme que depuis cinq minutes il s’efforce d’adapter son coup d’aviron aux capacités restreintes d’«avant». «Avant», alors, prend la mouche, et prie «arrière» de ne plus tant s’inquiéter de lui (avant) mais de consacrer son attention à ramer convenablement.

--Ou bien voulez-vous que je prenne votre place? ajouta-t-il, évidemment persuadé qu’il remettra aussitôt les choses en ordre.

Ils pataugent encore cent yards, avec le même succès médiocre, et puis le secret de leurs déboires se révèle tout d’un coup à l’esprit «d’arrière», qui s’exclame:

--Savez-vous ce qu’il y a? vous avez pris mes avirons; passez-moi les vôtres.

--C’est juste, je me disais bien que je ne savais pas me servir de ceux-ci, répond «avant», qui se rassérène et fait aussitôt l’échange. Maintenant, ça va marcher.

Mais ça ne marche pas,--pas même alors. «Arrière» est obligé à présent de se démancher les bras pour manier ses avirons; et ceux d’«avant», à chaque retour, lui donnent un grand coup dans la poitrine. Ils changent de nouveau, et finissent par conclure que le loueur s’est trompé tout à fait d’avirons, et sur cette imputation calomnieuse, ils se réconcilient.

George nous raconta qu’il avait essayé de la «plate», pour changer. La «plate» n’est pas aussi facile qu’on le croit. Comme avec l’aviron, vous apprenez vite à faire avancer le bateau, mais il faut du temps pour s’en tirer avec dignité et ne pas attraper de l’eau plein les manches.

Il arriva un bien triste accident à un jeune homme de mes amis, la première fois qu’il mania la perche sur une plate. Ses rapides progrès lui avaient inspiré une confiance excessive et il manœuvrait avec une grâce détachée qui faisait plaisir à voir. Il remontait jusqu’à l’avant de sa plate, piquait sa perche, et puis revenait jusqu’à l’autre bout, tout comme un vieux marin. C’était superbe.

Et ç’aurait continué d’être superbe, s’il n’avait par malheur, en regardant autour de lui pour jouir du paysage, fait un pas de plus qu’il ne fallait, sortant ainsi de la plate. La perche était solidement fichée dans la vase, et il y resta accroché tandis que la plate s’en allait à la dérive. Sa situation était fort peu décorative. Un grossier gamin de la berge se mit aussitôt à héler un copain, lui disant de «se dépêcher pour voir un vrai singe sur son bâton».

Il me fut impossible de le secourir, car notre mauvais sort voulait que nous n’eussions pas pris la précaution d’emporter une perche de rechange. Tout ce que je pus faire fut de le contempler. Je n’oublierai jamais son expression, tandis que la perche cédait lentement sous son poids.

Je le vis s’enfoncer tout doucement dans l’eau, puis s’en tirer, piteux et ruisselant. Je ne pus m’empêcher de rire. Je ne cessai de me tordre que lorsque j’eus compris le peu de raison qu’il y avait de rire, en y réfléchissant. J’étais là, tout seul dans une plate, sans perche, à la dérive, au milieu du courant, qui m’entraînait peut-être vers un barrage.

Je fus pris d’indignation contre mon ami qui s’était avisé de passer par-dessus bord et de me lâcher de cette façon. Il aurait toujours pu me laisser la perche.

Après avoir dérivé un bon quart de mille, j’aperçus devant moi, amarré dans le fleuve, un bachot, où se trouvaient deux vieux pêcheurs. Ils me virent arriver sur eux, et me crièrent de m’écarter de leur chemin.

--Je ne peux pas, répondis-je.

--Mais vous n’essayez pas, répliquèrent-ils.

Je leur expliquai ma situation tout en approchant, et ils me saisirent au passage et me prêtèrent une perche. La chute se trouvait à cinquante yards plus bas. J’avais eu de la chance de les rencontrer là.

La première fois que j’allai en plate, ce fut en compagnie de trois camarades; ils voulaient me montrer ce que c’était. Quelque chose nous empêchait de partir tous ensemble, et j’offris donc d’y aller le premier et de sortir la plate, afin de m’exercer un peu en attendant leur arrivée.

Je ne pus trouver de plate cet après-midi-là, car toutes étaient prises; il ne me resta donc qu’à m’asseoir sur la berge à regarder le fleuve, en attendant mes amis.

J’étais là depuis peu de temps lorsque mon attention fut attirée par l’occupant d’une plate qui, je le constatai avec surprise, portait un veston et une casquette pareils exactement aux miens. C’était à coup sûr un débutant, et sa manœuvre était des plus curieuses. Impossible de deviner ce qui allait se passer lorsqu’il plongeait sa perche dans l’eau; lui-même l’ignorait certainement. Tantôt il se dirigeait vers l’aval, tantôt vers l’amont, ou bien il se bornait à virer sur place et à faire le tour de sa perche. Et chacun de ces résultats paraissait lui causer autant de surprise que de déplaisir.

Les gens de la rive furent bientôt absorbés dans sa contemplation, et engagèrent des paris sur le résultat du prochain coup de perche.

Entre temps mes amis apparurent sur l’autre rive et s’arrêtèrent comme tout le monde pour le regarder. Il leur tournait le dos, et eux ne voyaient que sa veste et sa casquette. Leur conclusion immédiate fut que c’était moi, leur très cher ami, qui me donnais en spectacle, et leur joie ne connut pas de bornes. Ils l’accablèrent de quolibets, impitoyablement.

Je ne compris pas tout d’abord leur méprise, et je me dis: «Comme ils sont grossiers de s’en prendre ainsi à un étranger!» Mais avant que je pusse les héler et les réprimander, l’explication jaillit en moi, et je me dissimulai derrière un arbre.

Quel plaisir ils avaient, à tourner en ridicule ce jeune homme! Pendant cinq bonnes minutes, ils restèrent à lui lancer des grossièretés, des railleries et des injures. Ils le mitraillaient de plaisanteries courantes, ils en créaient même de nouvelles pour les lui envoyer. Ils projetaient sur lui toutes les plaisanteries familières à notre bande, et qui devaient lui être profondément inintelligibles. Et alors, incapable de soutenir plus longtemps leurs brutales facéties, il se retourna vers eux, et ils aperçurent son visage.

J’eus le plaisir de voir qu’il leur restait suffisamment de pudeur pour avoir l’air très sots. Ils s’excusèrent, lui disant qu’ils avaient cru le reconnaître. Ils espéraient bien, ajoutèrent-ils, qu’il ne les croyait pas capables d’insulter de la sorte quelqu’un d’autre qu’un de leurs amis personnels.

Évidemment, le fait qu’ils l’avaient pris pour un ami excusait tout. Cela me rappelle l’aventure que Harris me raconta lui être arrivée une fois à Boulogne. Il était en train de nager à quelque distance de la plage, lorsqu’il se sentit brusquement saisir au collet par derrière, et plonger de force la tête sous l’eau. Il se débattit vigoureusement, mais celui qui l’avait empoigné devait être un véritable Hercule, et toutes ses tentatives pour lui échapper furent vaines. Il avait cessé de ruer, et s’efforçait de réfléchir à des considérations solennelles, quand son bourreau le lâcha.

Il reprit pied, et chercha autour de lui son prétendu assassin. L’assassin était à côté de lui, riant de tout cœur, mais à la seconde même où il vit émerger la figure de Harris, il fit un bond en arrière, et prit un air navré.

--Oh! je vous demande bien pardon, balbutia-t-il, mais je vous prenais pour un de mes amis.

Harris s’estima fort heureux que l’individu ne l’eût pas pris pour un parent, car en ce cas il l’aurait noyé tout à fait.

Aller à la voile exige de la science, non moins que de la pratique,--encore que, durant ma jeunesse, je refusais de le croire. Je me figurais que cela vous venait tout naturellement. Je connaissais un autre garçon qui était de mon avis, d’où il résulta qu’un jour de vent, l’idée nous vint d’essayer ce sport. Nous étions en villégiature à Yarmouth, et nous décidâmes d’aller faire un tour sur la Yare. Nous louâmes un canot à voile au garage voisin du pont, et partîmes.

--Le temps n’est pas fameux, nous dit l’homme en nous poussant au large, vous ferez bien de prendre un ris et de lofer court en doublant la pointe.

Nous lui répondîmes que nous n’y manquerions pas, et lui lançâmes un joyeux «au revoir»,--tout en nous demandant ce que c’était que «lofer», et où nous pourrions bien prendre un «ris», et ce qu’il nous faudrait en faire.

Nous ramâmes jusque hors de vue de la ville, puis, avec cette vaste étendue d’eau devant nous, et le vent qui soufflait en véritable tempête, nous jugeâmes que l’instant était venu de commencer les opérations.

Hector--il devait s’appeler ainsi--continua de ramer tandis que je déroulais la voile. Bien que la tâche me parût compliquée, j’en vins à bout, mais alors se posa la question: dans quel sens fallait-il la placer?

Par une sorte d’instinct naturel, nous décrétâmes, bien entendu, que le bas était le haut, et nous mîmes à l’œuvre pour assujettir la voile sens dessus dessous. Mais il nous fallut beaucoup de temps pour l’ajuster, d’une façon ou de l’autre. La voile semblait persuadée que nous jouions à l’enterrement, et que je faisais le cadavre, et elle le linceul.

Quand elle eut compris qu’il s’agissait d’autre chose, elle me donna un bon coup de vergue sur le crâne, et ne voulut plus rien savoir.

--Mouillez-la, dit Hector, trempez-la dans l’eau, pour la mouiller.

Il m’affirma que sur les navires on mouillait toujours les voiles avant de les installer. Je la mouillai donc, mais les choses n’en allèrent que plus mal. Une voile sèche qui vous claque dans les jambes et s’entortille autour de votre tête n’a rien de récréatif, mais quand la voile est ruisselante d’eau, cela devient des plus désagréable.

Pour finir, en nous y mettant à deux, la voile fut en place. Nous l’assujettîmes, non tout à fait sens dessus dessous, plutôt de côté,--et nous l’attachâmes au mât, avec l’amarre du canot, que nous coupâmes à cet effet.

Que le canot ne chavira pas, je me borne à constater le fait. Pourquoi il ne chavira pas, je suis incapable d’en fournir une raison. J’ai souvent réfléchi, depuis, à ce phénomène, mais sans jamais en découvrir aucune explication satisfaisante.

Peut-être ce résultat fut-il dû à l’esprit de contradiction inhérent à toutes choses de ce monde. Qui sait si le canot ne s’était pas persuadé, à en juger d’après notre conduite en général, que nous voulions courir au suicide, et s’il n’avait pas, en conséquence, résolu de nous en empêcher. Telle est l’unique supposition que je peux raisonnablement former.

En nous cramponnant désespérément au bordage, nous réussissions à nous maintenir à l’intérieur du canot, mais c’était là un travail épuisant. Hector me rappela que les pirates et autres gens de mer avaient l’habitude de lier quelqu’un au gouvernail, et amenaient la grand’vergue, au cours des grosses tempêtes, et il fut d’avis d’essayer quelque chose de ce genre, mais je préférai laisser le canot faire tête au vent.

Comme mon idée était de loin la plus facile à suivre, elle fut adoptée, et nous tenant toujours des deux mains au plat-bord, nous lâchâmes la bride au canot.

Celui-ci remonta le fleuve pendant un bon mille à une allure où je n’ai jamais plus vogué depuis, et que je ne souhaite pas réitérer. Puis, à un tournant, il s’inclina tant que la moitié de la voile plongea sous l’eau. Puis il se redressa par miracle et s’élança sur un long banc de vase molle.

Ce banc de vase nous sauva. Après l’avoir labouré jusqu’au milieu, le canot ne bougea plus. Voyant qu’il nous était de nouveau possible de nous mouvoir comme nous l’entendions au lieu d’être ballottés et lancés de côté et d’autre, comme des pois dans un sac, nous allâmes jusqu’à l’avant, pour amener la voile, d’un coup de couteau.

Nous avions assez de naviguer à la voile. Nous ne voulions pas en attraper une indigestion. Ce temps de voile avait été excellent, mais l’heure était venue de ramer un peu pour changer.

Nous prîmes les avirons, nous efforçant de dégager le canot de la vase, et ce faisant un des avirons cassa net. Nous procédâmes ensuite avec les plus grandes précautions, mais tous deux étaient vieux et en mauvais état, et le second se rompit presque aussi facilement que le premier, et nous laissa sans ressources.

La vase s’étendait devant nous sur une centaine de yards; derrière nous, il y avait l’eau. La seule chose à faire était de nous asseoir et d’attendre que quelqu’un passât.

Le temps n’était guère fait pour attirer les gens sur la rivière, et nous passâmes deux heures sans voir une âme. A la fin, arriva un vieux pêcheur qui, avec des difficultés inouïes, nous dégagea, et nous remorqua d’une façon ignominieuse jusqu’au garage des canots.

Tant pour récompenser l’homme qui nous avait ramenés que pour payer les avirons cassés, et pour avoir gardé le canot quatre heures et demie, cette sortie à la voile nous coûta un nombre considérable de semaines d’argent de poche. Nous avions acquis de l’expérience, et on dit qu’elle n’est jamais trop cher payée.

Chapitre XVI

Reading. Nous sommes remorqués par une chaloupe à vapeur. Conduite exaspérante des petits canots. Comment ils se mettent dans le chemin des chaloupes à vapeur. George et Harris renâclent de nouveau à la besogne. Une histoire un peu usée. Streatley et Goring.

Il était onze heures quand nous arrivâmes en vue de Reading. La Tamise est triste et laide par ici, on ne s’attarde guère dans le voisinage de Reading. La ville est en elle-même une vieille cité célèbre, datant des jours lointains du roi Ethelred, alors que les Danois mouillaient leurs vaisseaux de guerre dans le Kennet, et partaient de Reading pour ravager le pays de Wessex. Ce fut ici qu’Ethelred et son frère Alfred les combattirent et les mirent en déroute.

Par la suite, Reading semble avoir été considéré comme un endroit commode pour s’y réfugier, quand les affaires allaient mal dans Londres. Le Parlement se réfugiait toujours à Reading lorsque la peste éclatait à Westminster; et en 1625, la Loi suivit son exemple, et toutes les cours siégèrent à Reading. En vérité, cela valait la peine d’avoir de temps à autre une bonne petite peste dans Londres puisqu’elle vous débarrassait des légistes et du Parlement.

Durant la guerre parlementaire, Reading fut assiégée par le comte d’Essex, et, un quart de siècle plus tard, le prince d’Orange y défit les troupes du roi Jacques.

Henri Ier est entré à Reading, dans l’abbaye de bénédictins qu’il y avait fondée, et dont les ruines existent encore. Ce fut dans la même abbaye que le fameux Jean de Gand épousa la Dame Blanche.

A l’écluse de Reading, nous rencontrâmes une chaloupe à vapeur qui appartenait à des amis à moi, et ils nous remorquèrent jusqu’à environ un mille de Streatley. C’est délicieux d’être remorqué par une chaloupe à vapeur. J’aime encore mieux cela que ramer. Toutefois, le trajet eût été plus agréable sans un tas de sales petits canots qui se mettaient sans cesse à la traverse, car pour éviter de les couler, nous ne faisions que ralentir et stopper. Cette manie qu’ont les canots à rames de gêner les chaloupes à vapeur sur la Tamise est en vérité fort désagréable; on devrait prendre des mesures pour le leur interdire.

Et par-dessus le marché, ils sont d’une impertinence sans égale. Vous pouvez siffler à faire éclater la chaudière, sans qu’ils se mettent en peine d’aller plus vite. J’en coulerais un ou deux de temps en temps, si on me laissait faire, ça leur apprendrait.

Un peu au-dessus de Reading, la Tamise devient très jolie. Le chemin de fer l’abîme bien un peu du côté de Tilehurst, mais depuis Mapledurham jusqu’à Streatley, le paysage est splendide. Un peu au delà de Mapledurham Lock, on passe devant le château de Hardwick, où Charles Ier jouait aux boules. Le voisinage de Pangbourne, où je vous recommande la petite auberge du Cygne, doit être aussi familier aux habitués des expositions d’art qu’aux habitants eux-mêmes.

La chaloupe de mes amis nous lâcha juste devant la grotte, et Harris ne manqua pas de prétendre que c’était mon tour de ramer. Cela me parut entièrement déraisonnable. Il avait été convenu le matin que j’amènerais le canot jusqu’à trois milles au-dessus de Reading. Or, nous en étions à dix milles, de Reading! A coup sûr, c’était à présent le tour des autres.

Il me fut impossible de faire partager ce point de vue à Harris, non plus qu’à George; aussi, pour ne pas envenimer les choses, je pris les avirons. Je ramais depuis une minute à peine que George vit flotter sur l’eau quelque chose de noir. Nous nous dirigeâmes dessus, George se pencha, et alla pour saisir l’objet. Mais il se rejeta en arrière avec un cri, tout pâle.

C’était le cadavre d’une femme. Elle flottait légèrement à la surface, et son visage était calme et serein. Ce visage n’était pas beau; il était trop prématurément vieilli pour cela, mais il était néanmoins aimable, en dépit des stigmates du chagrin et de la misère, et il offrait cet aspect de tranquillité que revêtent parfois les visages des malades alors qu’ils ont cessé de souffrir.

Heureusement pour nous,--car nous ne tenions nullement à perdre notre temps chez le juge d’instruction,--des gens du rivage avaient aussi aperçu le cadavre et ils s’en chargèrent.

Nous apprîmes par la suite l’histoire de cette femme. Naturellement, c’était le vieux drame. Elle avait aimé et on l’avait trompée, ou bien c’était elle qui avait trompé. En tout cas, elle avait péché,--cela peut arriver à tout le monde,--et ses parents et amis, comme de juste scandalisés et indignés, lui avaient fermé leur porte.

Restée seule pour lutter contre le monde, portant au cou, telle une meule de moulin, sa honte, elle était tombée toujours plus bas. Au début elle avait subsisté, elle et l’enfant, avec les douze shillings par semaine que lui valait un esclavage quotidien de douze heures, en payant six shillings pour l’enfant, et vivant sur le reste.

On ne vit pas très bien avec six shillings par semaine. La vie ne demande qu’à s’échapper, en de pareilles conditions; et un jour, je suppose, le chagrin et la sinistre monotonie de cette existence lui apparurent plus clairement qu’à l’ordinaire, et le spectre grimaçant de la Camarde vint la hanter. Elle fit un dernier appel à ses amis, mais la voix de la malheureuse se buta au mur à pic de leur honorabilité. Alors, elle alla voir son enfant--elle le tint entre ses bras, le baisa tristement, et, sans laisser voir son trouble, elle le quitta, en lui donnant un chocolat d’un penny qu’elle avait acheté, après quoi elle employa ses derniers shillings à prendre un billet pour Goring.

Les plus amers souvenirs de son existence s’associaient sans doute aux pentes boisées et aux vertes prairies de ces environs, mais les femmes ont une affection étrange pour le poignard qui les tue, et qui sait si à sa détresse ne se mêlait pas la vision ensoleillée de plus douces heures, passées sur ces flots qu’ombragent les grands arbres des deux rives?

Elle erra tout le jour dans les bois voisins du fleuve, et puis, quand le soir tomba et que le crépuscule répandit son voile gris sur les eaux, elle tendit les bras vers la rivière muette, témoin de ses tristesses et de ses joies. Et la vieille rivière la reçut dans ses bras accueillants, et déposa sur son sein la pauvre tête dont elle apaisa la douleur.

Ainsi pécha-t-elle en toutes choses,--dans la vie et dans la mort. Que Dieu lui soit en aide! ainsi qu’à tous les autres pécheurs,--s’il en reste.

Goring sur la rive gauche et Streatley sur la droite, sont deux localités charmantes et bien faites pour y résider quelques jours. Nous avions l’intention de pousser ce jour-là jusqu’à Wallingford, mais l’aspect aimable que présente ici la rivière nous engagea à nous y attarder un peu. Laissant donc notre canot près du pont, nous allâmes déjeuner dans Streatley, à l’auberge du Taureau.

Il paraît qu’autrefois les hauteurs situées de chaque côté du fleuve se rejoignaient en cet endroit, barrant ce qui est aujourd’hui la Tamise, et que celle-ci finissait alors au-dessus de Goring, en un vaste lac. Je ne suis pas à même de combattre ou de soutenir cette affirmation. Je la rapporte simplement.

Streatley est fort ancien, et date, comme la plupart des villes et villages riverains, du temps des Bretons et des Saxons. A choisir entre les deux, Goring n’est pas à beaucoup près une résidence aussi agréable que Streatley, mais elle ne manque pas non plus de charme, et elle est plus près du chemin de fer, au cas où vous auriez l’intention de filer sans payer votre note à l’hôtel.

Chapitre XVII

Jour de blanchissage. Poisson et pêcheurs. De l’art d’amorcer. Un consciencieux pêcheur. Une histoire de pêche.

Nous passâmes deux jours à Streatley, et fîmes laver notre linge. Nous avions essayé de le laver nous-mêmes dans le fleuve, sous la direction de George, mais sans y réussir, car notre linge était plus sale après l’avoir lavé qu’avant.

Avant de le laver, il était très, très sale, c’est vrai; mais il était encore mettable, à la rigueur. Après... eh bien, la rivière entre Reading et Henley était beaucoup plus propre, une fois que nous eûmes lavé notre linge, qu’elle ne l’était auparavant. Toute la saleté contenue dans la rivière entre Reading et Henley, nous la recueillîmes durant notre blanchissage pour la faire entrer dans notre linge.

La blanchisseuse de Streatley nous dit qu’elle se devait à elle-même de nous faire payer trois fois le tarif ordinaire, car il ne s’agissait pas de lessive, mais de désincrustage.

Nous payâmes la note sans protester.