Part 15
Les environs de Streatley et de Goring sont un grand centre de pêche. On y trouve d’excellent poisson. Le fleuve y abonde en brochets, gardons, dards, goujons et anguilles; et vous pouvez rester à en pêcher toute la journée.
Certaines gens le font. Ils ne prennent jamais rien. Je n’ai jamais vu personne prendre quelque chose sur la Haute-Tamise, excepté des chats crevés, ce qui n’a rien à voir, naturellement, avec la pêche. Le guide local du pêcheur ne parle nullement de prendre quelque chose. Il se contente d’affirmer que l’endroit est «bon pour la pêche», et, d’après ce que j’ai vu, je suis tout disposé à confirmer cette assertion.
Il n’est pas de lieu au monde où il y ait plus de pêcheurs, ni où l’on puisse pêcher plus longtemps. Certains pêcheurs viennent y pêcher tout un mois. Vous pouvez pêcher un an si vous voulez: ce sera pareil.
Le _Guide du Pêcheur à la ligne sur la Tamise_ dit qu’«il y a aussi du brochet et de la perche». Brochets et perches s’y trouvent en effet. On les _voit_ par bancs, lorsqu’on se promène sur les berges; ils viennent vous regarder, et sortent à moitié de l’eau, la gueule béante, attendant du biscuit. Et si vous vous baignez, ils grouillent autour de vous d’une façon agaçante. Mais quant à les _avoir_ grâce à un morceau de ver au bout de l’hameçon,--rien à faire.
Je ne suis pas un bon pêcheur. J’ai consacré jadis beaucoup de temps à cet exercice, et j’y faisais, je pense, de réels progrès, mais les anciens dans la partie jugèrent que je n’arriverais jamais à rien, et me conseillèrent d’abandonner. A leur dire, je jetais fort bien ma ligne, et paraissais avoir des dispositions, avec très suffisamment de paresse innée. Mais ils affirmaient que je ne serais jamais un bon pêcheur. Je manquais de l’imagination nécessaire.
Comme poète, ou feuilletonniste, ou reporter, ou n’importe quoi dans ce genre, j’en avais peut-être assez, mais pour devenir un bon pêcheur à la ligne, il fallait plus de fantaisie, plus de puissance inventive que je n’en possédais.
Certains sont persuadés qu’il suffit pour être un bon pêcheur de savoir dire des mensonges facilement et sans rougir. Ils se trompent. La simple fiction est inutile, le premier novice venu en est capable. C’est au détail circonstancié, à la note de vraisemblance, à l’air général de scrupuleuse,--voire pédantesque--véracité, que l’on reconnaît le pêcheur à la ligne expérimenté.
Tout le monde peut venir vous raconter: «Oh, j’ai attrapé quinze douzaines de perches hier après-midi»; ou «lundi dernier, j’ai ramené un goujon qui pesait dix-huit livres et mesurait trois pieds du museau à la queue».
Ce genre de propos n’exige ni art ni talent. Il prouve de l’aplomb, mais c’est tout.
Non: votre pêcheur à la ligne accompli aurait honte d’exposer un mensonge de cette façon-là. Sa méthode vaut d’être décrite.
Il entre tranquillement, le chapeau sur la tête, accapare le siège le plus commode, allume sa bouffarde, et commence à la téter sans mot dire. Il laisse les jeunes jeter leur feu, puis durant une accalmie passagère, il ôte de sa bouche sa pipe, dont il secoue les cendres contre la grille, et jette:
--Ma foi, j’ai fait mardi soir une prise qui ne vaut pas la peine d’en parler.
--Tiens, pourquoi ça? lui demande-t-on.
--Parce que personne ne me croirait si je la racontais, répond calmement notre homme; et, sans la moindre trace d’amertume dans la voix, il rebourre sa pipe et demande au patron de lui apporter un triple whisky écossais, sec.
Suit une pause, car nul ne se sent assez sûr de lui-même pour contredire le vieux gentleman. Celui-ci reprend donc sans y être invité:
--Non, je ne le croirais pas moi-même si on me le racontait, et cependant, le fait est là. J’étais resté à la même place tout l’après-midi, sans prendre littéralement rien,--à part quelques douzaines de dards et quelques petits brochets, et j’étais sur le point d’y renoncer lorsque soudain ma ligne tire. Je crus qu’il s’agissait encore d’un petit et j’allai pour le relever. Mais du diable si je pouvais remuer ma canne! Il me fallut une demi-heure,--une demi-heure, monsieur!--pour ramener ce poisson; et à chaque instant je craignais de voir ma ligne se rompre! Je le tirai à la fin, et que croyez-vous que c’était? Un esturgeon! Un esturgeon de quarante livres! pris à la ligne, monsieur! Oui, il y a de quoi être estomaqué... Vous me donnerez encore un whisky triple, patron, s’il vous plaît.
Et il continue en rapportant la stupéfaction de tous ceux qui l’ont vu, et ce que sa femme en a dit, en rentrant à la maison, et ce que Joe Buggles en pensait.
Je demandai une fois au patron d’une auberge de la Tamise si cela ne lui faisait pas trop de mal, quelquefois, d’écouter les histoires que les pêcheurs là présents lui racontaient. Il me répondit:
--Oh! non, plus maintenant, monsieur. Au début, cela me dérangeait un peu; mais que voulez-vous, avec l’habitude, ma femme et moi en écoutons toute la journée. Il suffit de s’y habituer, voilà tout.
J’ai connu un jeune homme qui était fort consciencieux, et quand il se mit à pêcher, il prit la résolution de ne jamais exagérer ses prises de plus de vingt-cinq pour cent.
--Si je prends quarante poissons, disait-il, je raconterai que j’en ai pris cinquante, et ainsi de suite. Mais je ne veux pas mentir davantage, car mentir est un péché.
Mais le système du vingt-cinq pour cent ne lui réussit pas. Il n’eut pas l’occasion d’en user. Le plus grand nombre de poissons qu’il prit en un jour fut de trois, et on ne peut ajouter vingt-cinq pour cent à trois, du moins quand il s’agit de poissons.
Il porta donc son pourcentage à trente-trois pour cent, mais cela ne marchait pas non plus quand il n’en prenait qu’un ou deux; aussi, pour simplifier, il se décida à doubler le nombre.
Il s’en tint à ce procédé une couple de mois, puis il en fut mécontent. Personne ne le croyait quand il avouait qu’il se contentait de doubler et lui, de son côté, ne gagnait rien à cet aveu, car sa modération le désavantageait vis-à-vis des autres pêcheurs. Quand il avait pris en réalité trois petits poissons, et qu’il disait en avoir pris six, il avait la mortification d’entendre un individu qu’il savait n’en avoir pris qu’un, aller raconter aux gens qu’il en avait ramené deux douzaines.
Il finit donc par convenir en son for intérieur (et il ne s’en est plus départi) de compter pour dix chaque poisson qu’il prenait, et de poser dix pour commencer. Exemple: s’il ne prenait rien du tout, il disait avoir pris dix poissons,--on n’en pouvait jamais prendre moins de dix, avec son système; ce nombre était fondamental. Puis, si par hasard, il prenait réellement un poisson, il l’appelait vingt; au delà, deux poissons valaient trente; trois, quarante, etc.
Le moyen est simple et d’usage commode, et le bruit a couru dernièrement qu’il était adopté par toute la confrérie des pêcheurs à la ligne. En fait, le Comité de l’_Association des Pêcheurs à la Ligne de la Tamise_ a prôné son adoption, il y a deux ans, mais quelques-uns de ses plus vieux membres s’y opposèrent, disant que la chose n’aurait d’intérêt que si les nombres étaient doubles, et chaque poisson compté pour vingt.
Quand vous aurez une soirée de trop, sur la Tamise, je vous conseille d’entrer dans une petite auberge de village, et de vous asseoir dans le débit. Vous êtes presque sûr d’y rencontrer un ou deux sectateurs de la ligne en train de siroter leur grog, et qui vous raconteront en une heure et demie assez d’histoires de pêche pour vous donner une indigestion d’un mois.
Le deuxième jour, George et moi--je ne sais ce qu’était devenu Harris; il était allé se faire raser, au début de l’après-midi, puis il était revenu et avait passé quarante minutes à frotter ses souliers au blanc d’Espagne, et nous ne l’avions plus revu depuis--George et moi, dis-je, plus le chien, laissés à nous-mêmes, partîmes faire un tour à Wallingford, et avisant au retour une petite auberge au bord de l’eau, nous y entrâmes sous prétexte de nous reposer.
Nous allâmes nous asseoir dans le salon. Il y avait là, fumant une longue pipe de terre, un vieil individu avec lequel nous entrâmes bientôt en conversation.
Il nous dit que la journée avait été belle, et nous lui répondîmes qu’il avait fait beau hier, et puis nous déclarâmes ensemble qu’il ferait sans doute beau demain; et George ajouta que la moisson s’annonçait bonne.
Après quoi, de façon ou d’autre, il nous échappa de dire que nous étions étrangers au pays, et que nous partions le lendemain matin.
La conversation subit ensuite un temps d’arrêt, dont nous profitâmes pour jeter un coup d’œil autour de nous. Nos yeux se fixèrent sur une vieille vitrine poussiéreuse accrochée bien au-dessus de la cheminée, et renfermant une truite. Cette truite me fascinait, tant elle était gigantesque. Même, au premier abord, je la pris pour une morue.
--Ah! dit le vieux gentleman, en suivant la direction de mon regard, c’est une belle bête, hein?
--Tout à fait hors ligne, répliquai-je; et George demanda au vieillard combien elle pouvait peser.
--Dix-huit livres six onces, dit notre ami, se levant pour ôter sa redingote. Oui, poursuivit-il, il y aura seize ans, le trois du mois prochain, que je l’ai pêchée. Je l’ai attrapée juste sous le pont. Sa présence dans la rivière m’avait été signalée, et je m’étais dit que je l’aurais. On n’en voit plus beaucoup de cette taille, à présent, je crois. Bonsoir, messieurs, bonsoir.
Et il sortit, nous laissant seuls.
Nous ne pouvions plus détacher nos regards de ce poisson. C’était vraiment un poisson magnifique. Nous n’avions pas cessé de le regarder, lorsque le voiturier local qui venait de s’arrêter à l’auberge, apparut sur le seuil de la pièce, sa pinte de bière au poing, et lui aussi regarda le poisson.
--Elle est d’une jolie taille, cette truite, dit George, en se tournant vers lui.
--Oh, vous pouvez bien le dire, messieurs, répliqua l’homme; et, après avoir bu un coup, il reprit: Vous n’étiez sans doute pas ici, messieurs, quand ce poisson a été pris?
Nous répondîmes que non, et que nous n’étions pas du pays.
--Ah! dit le voiturier, dans ce cas-là, c’était impossible. Voilà près de cinq ans que j’ai pris cette truite.
--Tiens! c’est donc vous qui l’avez prise? dis-je.
--Oui, monsieur, répliqua le sympathique vieillard. Je l’ai prise juste au-dessous de l’écluse, un vendredi après-midi; et le plus curieux est que je l’ai prise à la mouche artificielle. J’étais parti à la pêche au brochet, sauf votre respect, et je ne m’attendais pas à une truite, et quand le bouchon s’enfonça, au bout de ma ligne, ce fut tout juste s’il ne m’entraîna pas. Songez donc, elle pesait vingt-six livres! Bonsoir, messieurs, bonsoir.
Cinq minutes plus tard, un troisième individu entra, et nous raconta comment il l’avait prise, un matin de bonne heure, et lorsqu’il fut parti, un grave personnage d’une cinquantaine d’années entra et alla s’asseoir près de la fenêtre.
Personne ne dit mot, tout d’abord; mais à la fin George se tourna vers le nouveau venu et lui dit:
--Je vous demande pardon, j’espère que vous excuserez la liberté que nous--tout à fait étrangers au pays--allons prendre, mais nous vous serions obligés, mes amis ici présents et moi, de nous dire comment vous avez pris cette truite.
--Tiens! qui donc vous a dit que je l’avais prise? s’écria-t-il, étonné.
Nous lui répondîmes que personne ne nous l’avait dit, mais que nous devinions qu’il devait l’avoir prise.
--Ma foi, c’est très curieux... très curieux, répliqua-t-il en riant; mais, au fait, vous avez raison: c’est bien moi qui l’ai prise. Je ne vois pas comment vous l’avez deviné. Parole, c’est réellement très curieux.
Et alors il nous raconta comme quoi il lui avait fallu une demi-heure pour la tirer à terre, et qu’elle avait cassé sa canne à pêche. Il ajouta qu’en rentrant chez lui, il l’avait pesée avec soin, et que la balance avait accusé trente-quatre livres.
Il sortit à son tour, et quand il fut parti, le patron survint. Nous lui contâmes les diverses histoires que nous avions ouïes au sujet de sa truite, et il s’en amusa fort, et nous rîmes avec lui de tout cœur.
--Ils sont impayables, ce Jim Pates et ce Joe Muggles et ce Mr Jones et ce vieux Billy Maunders, d’aller vous raconter qu’ils l’ont prise! Ha! ha! ha! elle est bien bonne, s’écria l’honnête personnage, en se tenant les côtes. Allez me faire ce coup-là à _moi_, dans _mon_ salon! eux l’avoir prise! Ha! ha! ha!
Et alors, il nous raconta l’histoire authentique du poisson. C’était lui-même qui l’avait pris, tout jeune garçon, des années auparavant, et pas du tout par habileté, mais par cette chance incroyable qui paraît toujours réservée à un gamin qui fait l’école buissonnière, et s’en va pêcher un après-midi de beau temps, avec un bout de grosse ficelle et une branche d’arbre.
Il dit que de rapporter chez lui cette truite l’avait sauvé d’une râclée, et que son maître d’école lui-même avait dit qu’elle valait la règle de trois et la dictée réunies.
Il fut alors appelé hors du salon, et George et moi nous tournâmes encore une fois nos regards vers le poisson.
C’était réellement une truite bien extraordinaire. Plus nous la regardions, plus nous l’admirions.
Elle passionna tellement George qu’il grimpa sur le dossier d’une chaise pour la voir de plus près.
Mais la chaise bascula; et George se rattrapa d’instinct à la vitrine, qui dégringola avec fracas, George et la chaise par-dessus.
--Vous n’avez pas abîmé le poisson, hein! m’écriai-je tout inquiet, en m’élançant.
--J’espère que non, dit George, se relevant avec précaution et regardant sous lui.
Hélas! la truite gisait en mille pièces, je dis mille, mais elles n’étaient peut-être que neuf cents. Je ne les ai pas comptées.
Nous trouvâmes singulier et inexplicable qu’une truite empaillée eût pu se casser en tant de petits morceaux.
Et en effet, c’eût été singulier et inexplicable, si la truite avait été empaillée, mais elle ne l’était pas.
La truite était en plâtre de Paris.
Chapitre XVIII
Écluses. George et moi nous sommes photographiés. Wallingford. Dorchester. Abingdon. Un bon endroit pour se noyer. Un trajet difficile. Effet démoralisant de l’air de la Tamise.
Nous quittâmes Streatley le lendemain matin de bonne heure, et remontâmes à l’aviron jusqu’à Culham, et nous couchâmes sous la bâche, dans le bras de dérivation.
Entre Streatley et Wallingford, la Tamise n’a rien de bien intéressant. Au delà de Cleve, on rencontre un bief de six milles et demi sans une écluse. C’est là, je pense, le plus long trajet ininterrompu qu’il y ait en amont de Teddington, et le club d’Oxford l’utilise pour ses essais de «huit».
Mais si cette absence d’écluses est agréable au canotier, le simple dilettante la regrette.
Pour ma part, je raffole des écluses. Elles rompent favorablement la monotonie de l’aviron. J’adore être assis dans le canot et m’élever lentement des humides profondeurs du sas vers un nouveau bief et de nouveaux paysages; ou m’enfoncer hors du monde pour ainsi dire, et puis attendre que les sombres portes grincent et que l’étroite bande de jour s’élargisse entre elles jusqu’à découvrir devant vous tout le beau fleuve riant, après quoi vous poussez votre petit canot hors de sa brève prison, une fois de plus sur les eaux familières.
Elles sont pleines de pittoresque, ces écluses. Le bon éclusier, ou son avenante épouse, ou sa fille au minois éveillé, font d’agréables interlocuteurs pour un bout de causette. On y retrouve d’autres canots, et on échange les nouvelles de la rivière. La Tamise ne serait pas ce pays de rêve, sans ses écluses fleuries.
A propos d’écluses, je me rappelle un accident qui faillit arriver à George et moi, un matin de juillet, à Hampton-Court.
C’était une journée admirable, et l’écluse était bondée; et, comme il est d’usage, un photographe spéculateur prenait une vue de tous les canots flottant sur les eaux en cours d’ascension.
Je ne m’en étais pas rendu compte tout d’abord, et je fus très étonné de voir George étirer bien vite son pantalon, relever ses cheveux et camper crânement sa casquette en arrière, puis revêtant une expression à la fois d’affabilité et de mélancolie, s’asseoir dans une pose gracieuse, et s’efforcer de dissimuler ses pieds.
Ma première idée fut qu’il avait tout à coup aperçu quelque demoiselle de ses connaissances, et je regardai autour de moi pour voir qui c’était. Tous les gens qui se trouvaient dans la chambre d’écluse semblaient avoir été soudain pétrifiés. Ils étaient assis ou debout dans les attitudes les plus bizarrement forcées que j’aie jamais vues sur un éventail japonais. Toutes les filles souriaient. Oh! qu’elles avaient l’air gracieux! Et tous les garçons fronçaient les sourcils, et paraissaient graves et dignes.
Mais à la fin, la vérité m’illumina, et je craignis de n’être pas prêt. Notre canot était tout au premier plan, et il serait mal, pensai-je, de déshonorer le groupe du bonhomme.
Je fis face vivement, et pris position à la proue appuyé sur la gaffe en une gracieuse attitude évocatrice de force et d’agilité. Je fis retomber mes cheveux en mèche sur le front, et répandis sur mes traits un air--qui me sied, dit-on,--de douce bienveillance, relevée d’un grain de cynisme.
On ne bougeait plus, dans l’attente du moment psychologique. Mais alors quelqu’un s’écria derrière moi:
--Hélà! attention à votre nez![7]
[7] Nose se dit aussi pour l’avant d’un canot.
Je ne pouvais me retourner pour voir de quoi il s’agissait et qui devait faire attention à son nez. Je jetai un coup d’œil furtif sur celui de George. Il était normal,--ou du moins il n’offrait pas de défauts susceptibles de modification. Je louchai vers le mien, qui me parut aussi en bon état.
--Faites attention à votre nez, espèce de gourde! lança la même voix, plus fort.
Et une autre ajouta:
--Garez donc votre nez, sacrebleu, vous là-bas, les deux avec le chien!
Ni George ni moi n’osâmes nous retourner. L’homme avait la main sur l’obturateur et la photo allait être prise d’un instant à l’autre. Était-ce à nous qu’on en avait? Qu’est-ce qui se passait avec nos nez? Pourquoi fallait-il les garer?
Mais alors toute l’écluse se mit à pousser des cris, et une voix de stentor nous hurla dans le dos:
--Faites attention à votre canot, monsieur; vous deux en casquettes rouge et noire. C’est sous forme de deux cadavres que vous serez pris en photo, si vous ne vous dépêchez pas.
Nous regardâmes le nez de notre canot et vîmes qu’il était engagé dans un étrésillon de l’écluse, alors que l’eau en pénétrant s’élevait tout autour et le faisait pencher. Un instant de plus et nous étions perdus. Prompts comme la pensée, nous attrapâmes chacun un aviron, et un vigoureux coup de poignée contre la porte délivra le canot et nous envoya rouler sur le dos.
Nous ne fîmes pas trop bonne figure sur ce groupe, George et moi. Naturellement, comme il fallait s’y attendre, notre sort voulut que l’homme déclenchât la satanée mécanique à l’instant précis où nous étions tous les deux sur le dos, avec l’air égaré du «Où suis-je? que deviens-je?» tandis que nos quatre pieds s’agitaient en désespérés.
Nos pieds firent indéniablement presque tous les frais de cette photographie. A peine si l’on y voyait autre chose. Ils occupaient tout le premier plan. Derrière eux on entrevoyait les autres canots, et des fractions de paysage; mais tout ce qu’il y avait d’autre dans le sas paraissait d’une insignifiance si dérisoire, comparativement à nos pieds, que tous les autres figurants du groupe rougirent d’eux-mêmes et refusèrent de souscrire.
Le propriétaire d’une chaloupe à vapeur qui avait retenu six épreuves annula sa commande à la vue du négatif. Il les prendrait, dit-il, si quelqu’un pouvait lui faire voir son bateau, mais personne n’en fut capable. Il était quelque part derrière le pied droit de George.
Quant à nous, le photographe prétendait nous faire prendre une douzaine d’épreuves chacun, vu que nous formions à nous seuls les neuf dixièmes du groupe. Mais nous refusâmes, disant que nous préférions être pris par en haut.
Wallingford, à six milles au-dessus de Streatley, est une ville très ancienne et a joué un rôle très actif dans la genèse de l’histoire d’Angleterre. Ce fut à l’époque des Bretons un groupe de grossières huttes de boue. Puis vinrent les légions romaines, qui remplacèrent les murs d’argile par de puissantes fortifications, dont les siècles n’ont pu encore balayer la trace, car les maçons de l’antiquité savaient bâtir comme il faut.
Mais le temps, qui a respecté les murs romains, a eu vite réduit les Romains en poudre, et sur ce terrain, dans la suite des âges, les farouches Saxons luttèrent contre les géants Danois, jusqu’à l’arrivée des Normands.
Ce fut une ville murée et fortifiée jusqu’à la guerre parlementaire, époque où Fairfax l’assiégea longuement. Elle fut prise à la fin, et l’on rasa ses murailles.
De Wallingford à Dorchester, les abords du fleuve se font accidentés, variés et pittoresques. Dorchester se trouve à un demi-mille du fleuve. On peut y accéder en remontant la Tamise, si l’on a un petit canot; mais il est préférable de quitter la vallée à l’écluse de Day, et de couper à travers champs. Dorchester est une vieille localité d’une paix exquise, engourdie dans une torpeur muette et sereine.
Dorchester, comme Wallingford, fut une cité, au temps des Bretons; elle s’appelait Caer Doren, «la cité sur l’eau». En des âges plus récents, les Romains y établirent un vaste camp, dont les fortifications subsistent aujourd’hui sous la forme de longs tertres bas. Au temps des Saxons, elle fut la capitale du Wessex. A présent, elle reste en dehors des bruits du monde et songe mélancoliquement au passé.
Aux abords de Clifton Hampden, joli village à la vieille mode, paisible, égayé de fleurs, le coup d’œil sur la Tamise est superbe. Si vous passez la nuit à Clifton, vous ne pouvez pas mieux faire que de descendre à la «Meule d’Orge». C’est de toutes les auberges de la Haute-Tamise la plus curieuse et ancienne. Elle se trouve à gauche du pont, en dehors du village. Son toit de chaume et ses fenêtres à petits carreaux lui donnent un air très livre d’images, et son intérieur est encore plus désuet.
Elle n’est pas du tout faite pour loger une héroïne de roman moderne. Celle-ci est toujours «divinement grande», et toujours «elle se redresse de toute sa taille». A la «Meule d’Orge», elle se cognerait chaque fois la tête au plafond.
La maison ne conviendrait guère non plus aux ivrognes. Trop de surprises vous attendent au long des couloirs, en fait de marches à monter ou descendre; et arriver à leur chambre ou y trouver leur lit, ce serait pour eux deux opérations d’une impossibilité radicale.
Nous fûmes levés de bonne heure, le lendemain matin, car nous voulions être à Oxford pour l’après-dîner. C’est étonnant comme on _peut_ se lever de bonne heure, lorsqu’on fait du camping. Roulé dans une couverture, et couché sur les planches d’un canot avec une valise pour oreiller, il s’en faut qu’on tienne à rester «au lit encore cinq minutes seulement,» comme on fait quand on dort dans la plume. Dès huit heures et demie, nous avions fini de déjeûner et passions l’écluse de Clifton.
De Clifton à Culham, les berges du fleuve sont plates, monotones et inintéressantes, mais après avoir passé l’écluse de Culham,--la plus glaciale et profonde de la Tamise,--le paysage s’améliore.
A Abingdon, le fleuve coule au milieu des rues. Abingdon est la vraie petite ville de province,--tranquille, éminemment respectable, propre et désespérément morne. Elle se fait gloire de son antiquité, mais il me paraît douteux qu’on puisse la comparer sous ce rapport à Wallingford et Dorchester. Il y avait autrefois ici une abbaye fameuse, et dans ce qui reste de ses murs consacrés, on fabrique aujourd’hui de la bière.