Part 9
»Je vous envoie, avec cette lettre, une petite boîte qui contient une bague. La bague est en or, avec trois petites perles. Elle n’a aucune valeur, mais c’est la seule que je possède. Garde-la dans un tiroir, ce n’est pas un bijou d’homme, et plus tard... tiens, pardonne-moi ma sentimentalité, j’ai une idée qui me plaît. Tu te marieras; j’aurais eu de la peine à aimer ta femme, mais tes enfants, je les adorerais. Eh bien! promets-moi de donner cette bague à ta fille aînée; et, si tu peux, fais encore autre chose. J’ai un nom ridicule, mais appelle ta fille Amy... on m’a quelquefois donné ce nom-là... Mais il me semble que je vais encore vous ennuyer, malgré ma promesse. Faites comme vous voudrez. Et pardonnez-moi de vous avoir quelquefois dit «tu», malgré ce que j’ai écrit tout à l’heure. Je ne l’ai pas fait exprès, et je n’ai plus la force de recommencer ma lettre.
»Il y a des enfants qui jouent dans la cour. Je ne sais pas si c’est du bien ou du mal que ça me fait: les deux. Du mal, parce qu’ils chantent, du bien parce que ce sont des enfants. Je n’ai jamais aimé les enfants comme maintenant. Je les aimerai tous, toute ma vie. Je crois que je sais pourquoi, mais ce serait trop long à expliquer.
«... Dites, ce matin, vous avez failli m’embrasser tout de même, et c’est moi qui n’ai pas voulu. J’avais raison. Mais quand vous recevrez cette lettre, faites-le par la pensée, comme je fais, voulez-vous?... Mon Dieu, comme je t’aime! Merci. Adieu.»
* * * * *
Ceci s’est passé environ dix ans avant la grande guerre. Amanda, dès le lendemain, était partie pour Cambridge où on lui avait offert, avant ces événements, une place de lectrice au _Ladies College_. Elle n’avait pas l’air triste. Ceux qui l’ont connue alors disent qu’elle s’habillait mieux qu’auparavant, de façon plus harmonieuse. Elle avait soin de sa personne, elle avait rajeuni, il sortait d’elle, on ne savait pour quelle cause, ni comment, un vaste et perpétuel rayonnement. Sans comprendre--on n’a pas le temps--on songeait: «Comme elle est bonne!» Amanda ne paraissait pas une vieille fille, mais quelque chose comme une religieuse, ardente et pourtant calme, concentrée dans sa foi qui lui suffit. Elle ne correspondait, en France, qu’avec sa famille, d’une façon égale et tendre.
Quand la guerre éclata, Amanda se remit à lire les journaux français. Un jour, elle apprit la fin d’André: il avait été tué en Champagne, devant la butte de Tahure. Son visage ne changea pas. Il lui sembla, au premier moment, qu’il s’agissait de quelqu’un mort depuis très longtemps, et pour qui elle avait gardé un culte. Depuis dix ans, André était déjà, pour elle, dans l’éternité. Mais c’est à ce moment qu’elle confia son secret à une amie, et c’est ainsi que je l’ai connu.
Seulement, elle s’informa: André n’était plus, elle était donc dégagée de sa promesse. Elle put apprendre qu’il était marié et laissait deux petites filles. Aucune ne s’appelait _Amy_. «C’est dommage!» dit-elle pensivement.
Cependant, elle réalisa toutes ses économies, et, durant six mois, les petites filles d’André reçurent d’étranges cadeaux puérils, de petits bijoux, et surtout des bonbons. Ni leur mère, ni elles, ne surent jamais qui les envoyait. L’amie de qui je tiens cette histoire, reprochait souvent à Amanda ces libéralités excessives qui la laisseraient dépourvue dans l’avenir. Elle souriait en disant: «Je n’ai besoin de rien.»
Elle mourut, en effet, très doucement, très naturellement, vers le milieu de l’automne 1917. Il n’y a rien à noter sur ses derniers jours. «C’est bien! C’est très bien ainsi!» disait-elle seulement. On ne comprenait pas. Mais l’émanation qui sortait d’elle était devenue plus radieuse encore, et plus poignante.
LE PORTRAIT
--Madame Lebeschard reçoit-elle? interrogea le peintre Marlis.
Il avait des yeux très vifs, câlins, comme habitués à boire amoureusement les paysages, et ses cheveux drus grisonnaient plus que sa barbe, qu’il portait courte, taillée en pointe, à la manière de quelques artistes et de certains Anglais intellectuels.
Le ménage Lebeschard ne possédait qu’une servante. Elle répondit:
--Madame Lebeschard sera bien contente de voir Monsieur.
C’était aussi l’opinion de Marlis. Il avait beaucoup d’affection pour madame Lebeschard, et ne demandait même qu’à en montrer davantage. Mais il en attendait le moment sans impatience, étant de ces hommes qui aiment vraiment les femmes: ayant d’elles le goût sinon profond, du moins naturel et enraciné, ils sont à leur égard capables de désintéressement. Ils éprouvent un plaisir sincère à se trouver à leurs côtés, à les faire parler, à jouir par les yeux de tout ce qu’elles peuvent donner d’honnête plaisir, par l’esprit de tout ce qui, dans leur esprit, est différent de la logique virile. Enfin ils les aiment comme d’autres aiment les enfants: pour une impression de rajeunissement, de rafraîchissement, d’allégresse: ne leur donneraient-elles que cela, ils continuent de cultiver fidèlement leur amitié. Il se peut toutefois qu’il arrive ensuite autre chose. Alors ils ont à leurs yeux l’excuse--si par hasard leur conscience assez large se soucie d’une excuse, ce qui est rare--de n’y avoir été pour rien, ou presque rien. On peut croire que ce sont ceux-là qui remportent dans leur existence les succès les plus difficiles: aux coquettes il suffit de faire sentir qu’elles sont désirables; parfaitement droites ou plus modestes, les femmes ont besoin de croire qu’il s’agit d’une confiante estime.
Mais de plus, et surtout, peut-être, il y avait une autre chose encore que Marlis savait bien, qu’il savait avec un peu de vanité, et qui s’était traduite dans la façon même dont la servante l’avait accueilli. Pour ce ménage de petits fonctionnaires il était le grand homme, il était l’artiste, celui qui d’ordinaire habite un autre monde et en apporte les nouvelles. Il se sentait supérieur; cela lui donnait de l’assurance en le disposant à des trahisons éventuelles. M. Lebeschard, rencontré quelques années auparavant, ne l’intéressait pas, n’avait rien pour l’intéresser, et Marlis, s’il n’eût été qu’un homme du monde, n’eût point persisté à fréquenter sa maison. Mais il n’était pas un snob, il était un collectionneur. Ayant découvert un bijou, il revenait assidûment contempler le bijou. Et peu importe que dans un magasin on ne puisse tout acheter, ou même on ne puisse pour l’instant rien acheter: il arrive qu’un jour l’objet désiré soit offert, ou bien qu’on soit plus riche. En tout cas le bijou est là: c’est déjà une joie d’entrer dans la boutique, et de l’avoir sous les yeux.
... Le bijou vint à lui, les mains tendues. Cela le fit sourire, de penser que son bijou avait des mains, et des pieds pour courir à sa rencontre, et des yeux clairs, des yeux humides et clairs pour le regarder tandis qu’il l’admirait. Il trouva des mots pour le dire: c’était un homme qui avait l’habitude. Et puis il croyait ce qu’il disait. Marlis ne s’imaginait point être amoureux, au fait il ne l’était point: mais il songeait: «Je le deviendrai quand on voudra.»
Toutefois quelque chose dans ces regards-là lui annonçait: «Non, ce n’est pas pour aujourd’hui.» Il se résigna fort aisément. Une paresse toute spéciale, une appréhension que ce qui pourrait être fût moins doux ou plus fatigant à porter que ce qu’il possédait--la seule forme de vertu chez ceux qui n’en ont pas--l’empêchaient de s’affliger.
«Et pourtant elle ne peut pas être heureuse», lui soufflait la tentation.
Pour s’affirmer dans cette conviction, à défaut du mari absent, que d’ailleurs il connaissait bien, il considérait les entours de Thérèse Lebeschard. Beaucoup, hélas! beaucoup de jolies femmes peuvent vivre dans la laideur et la vulgarité: il suffit que leur sensibilité à l’égard des choses extérieures s’arrête à leur propre apparence, c’est-à-dire à leur toilette. Ce n’était pas le cas pour Thérèse, trop d’indices l’en faisaient certain.
Il était de ces hommes que ne choque point une chaise de paille ou même le bouquet de fleurs d’oranger gardé sous verre qu’on trouve sur la cheminée dans quelques logis des humbles: ces choses sont à leur place, elles parlent un langage éloquent, elles impliquent de la beauté, c’est matière à peinture. Il supportait que les murailles fussent nues, il ne pouvait souffrir qu’elles fussent déshonorées par la contrefaçon industrielle de ce qu’il respectait: et M. Lebeschard avait des tableaux! Il y avait même, sur un guéridon en faux Boule, une statuette polychrome! Marlis arrêta sa vue sur le seul objet qu’il aimât, le portrait de l’ancêtre.
C’était une dame décolletée, arrière-grand’mère de madame Lebeschard. Le corps de sa robe, très long à la mode du temps, était tissé d’un satin gris perle, un de ces satins immortels, d’une teinture si consciencieuse, d’une matière si solide qu’on les retrouve parfois encore, au fond de quelques armoires de province, aussi somptueux que voici deux siècles. Des papillons nacrés de blanc translucide, d’émeraude et d’amarante y planaient comme dans un ciel gris, les ailes tendues; un liseré de dentelle voilait un peu la gorge assez franchement découverte, davantage encore que de nos jours. L’ancêtre n’était plus tout à fait jeune alors qu’elle avait posé pour son portrait: cela se pouvait voir aux coins un peu durs de sa bouche, à l’imperceptible empâtement du cou, que cachait un nœud léger, aérien, en forme de libellule; et l’on distinguait dans toute sa personne quelque chose de tranquille, de sûr et d’aimable qui faisait penser à madame Lebeschard elle-même: une bourgeoise, non pas une grande dame, une bourgeoise des temps où Chardin, qui ne se croyait qu’un artisan, ne peignait que des bourgeoises: des femmes qui, dans leurs demeures modestes, portaient leurs vertus comme les arbres leurs fruits dans un humble verger; qui pourtant n’étaient entourées que de choses dignes d’elles, et dont elles n’avaient hérité que pour les transmettre, enrichies de quelques autres, à leur postérité; jeunes filles allaient à la messe les yeux baissés; jeunes femmes regardaient toutes choses honnêtement, mais sans rougir et sans fausse pudeur, élevaient des enfants, faisaient leurs confitures; et vers le moment qu’elles allaient devenir des aïeules, appelaient le peintre pour qu’il commémorât leur maturité dans leur dernière grande toilette, avant le noir et le blanc éternels que la coutume de leur classe imposerait à leur vieillesse: non par fierté d’elles-mêmes, mais pour l’honneur de leur race.
--Elle vous ressemble, fit Marlis à demi-voix, elle vous ressemble.
--Vous me l’avez déjà dit, répliqua Thérèse.
Et elle ajouta ingénument:
--Est-ce que c’est de la bonne peinture? Je ne m’y connais pas.
--Pourquoi vous en inquiétez-vous? Pourquoi vous inquiétez-vous d’une chose dont vous ne pouvez juger par vous-même? Vous aimez ce portrait comme je l’aime, parce qu’il vous ressemble. Cela doit vous suffire... Non, non, ce n’est pas un Chardin, ce n’est même pas d’un bon artiste: tant mieux pour vous, on n’aura jamais ici l’envie de s’en défaire. Seulement... seulement on ne saurait le regarder sans une espèce d’intérêt sentimental, parce qu’il fut fait honnêtement. Honnêtement, comprenez-vous, avec le souci de montrer le modèle comme il était, et pourtant dans ses grands jours, dans sa petite, mais réelle majesté; avec la volonté aussi de faire agréable et de faire clair, mais de ne point pécher contre les lois du dessin et de la vérité. Ailleurs il serait un tableau quelconque, chez un marchand d’antiquités quelconque; je m’en soucierais à peine. Ici, il est bien à sa place, parce qu’il est à vous, parce qu’il rappelle que la petite femme nette et douce qui en hérita descend d’une famille où, depuis quatre générations, on a su vivre avec décence.
--J’ai souvent pensé, fit Thérèse avec lenteur, j’ai souvent pensé de la même manière. Mais ce n’était pas pour avoir de l’orgueil, au contraire... Monsieur Lebeschard n’aime pas que j’aime ce portrait, il lui fait des plaisanteries.
--Des plaisanteries?
--Oh! rien, dit-elle en rougissant.
Un secret instinct suggérait à Marlis qu’il avait trouvé la fissure. Il insista:
--Pourquoi ne me dites-vous pas... ne me dites-vous pas tout ce qui vous intéresse vraiment? Pourquoi ne me traitez-vous pas comme un ami, comme l’ami?
--Mais je vous dis tout! répliqua-t-elle sans baisser les cils. Tout ce qui en vaut la peine.
Tout ce qui, au contraire, n’en valait pas la peine. C’est ainsi qu’en jugea Marlis. Non, décidément, ce n’était pas encore pour aujourd’hui.
* * * * *
A quelque temps de là, au moment de quitter son bureau, M. Alfred Lebeschard, passant devant la table d’un collègue, aperçut dans une sébile administrative des pains à cacheter. Il y en avait de blancs, il y en avait de rouges, il y en avait de verts, de roses, de violets; et tout mêlés ensemble, si divers et gais de couleur, si pareils de taille dans leur exiguïté circulaire, ils semblaient de minuscules fleurs coupées touffant dans une corbeille. M. Lebeschard, avec la mine sournoise d’un enfant qui prépare un tour, en choisit un seul, un rose, puis à l’aide d’une paire de ciseaux le sépara en deux moitiés demi-lunaires qu’il enferma soigneusement dans son porte-monnaie.
«Voilà bien longtemps, songeait-il en rentrant chez lui, que je n’ai complété la toilette de l’ancêtre.»
Ce portrait l’embêtait, l’avait toujours embêté depuis les premiers jours de leur mariage. Il ne venait pas de lui, il n’était pas «de son côté». Dans son cadre d’or terni M. Lebeschard croyait discerner non pas seulement les traits de l’aïeule, mais tous les aïeux de Thérèse Lebeschard née Dumesnil, tout ce qui la faisait différente de lui, tout ce qui l’agaçait dans sa tenue, dans sa manière de concevoir les choses; il y voyait tous les Dumesnil du passé, et madame Dumesnil sa belle-mère.
Mais voilà justement pourquoi Thérèse Lebeschard tenait à ce portrait; c’était elle comme elle aurait voulu être, et comme elle ne serait jamais, n’étant qu’une petite bourgeoise dans un siècle où la petite bourgeoise non seulement commence à n’avoir plus sa place, mais ne sait plus bien tenir celle qu’elle garde encore. Car il y fallait de l’abnégation, et l’espèce de générosité, d’élan, d’allégresse, qui naissent des familles nombreuses, comme chez les bateliers de la Volga leurs chants sublimes de l’effort en commun: l’esprit d’abnégation s’est dégradé en esprit de médiocrité; la générosité, l’élan, l’allégresse ne sont plus. On eût bien étonné M. Lebeschard si on lui eût dit que c’était un malheur, un grand malheur, même pour lui, de n’avoir point d’enfants; il était bien sûr du contraire: ainsi, venant de loin, venant de haut par comparaison avec son point d’arrivée, Thérèse savait qu’après elle ce serait fini, que de son vivant c’était déjà fini.
Dans ce petit salon où venait d’entrer son mari, cette toile était la seule chose qui parlât de dignité. Tout le reste, c’était ce qu’on trouve dans les ménages d’employés qui n’ont point de passé. Elle s’en apercevait par le sentiment plus que par la raison, d’une façon très vague, et non pas comme il est écrit ici; tandis que M. Lebeschard ne s’en doutait point, parce qu’il était l’homme de sa situation, et se trouvait bien comme il était, où il était. M. Lebeschard ne méprisait pas sa femme, il ne l’estimait ni ne l’aimait non plus: il ne faisait guère de différence entre elle et une autre. C’était un gros homme que sa profession, son origine et ses entours n’avaient point entraîné du côté de la délicatesse, qui jamais n’avait même songé qu’il pût y avoir du plaisir dans la délicatesse: fort et gai, mais de cette gaîté des adolescents qui volontiers sur les motifs ne sont pas difficiles; et les adolescents, au surplus, qu’il avait fréquentés l’étaient peut-être encore moins que d’autres.
* * * * *
... Ayant constaté que sa femme n’était pas encore rentrée, M. Lebeschard se frotta les mains, mit une chaise contre le mur, au-dessous du tableau, grimpa sur cette chaise, et, tirant de son porte-monnaie les deux moitiés de pain à cacheter roses, les colla sur la dentelle de la dame, juste à l’endroit où celle-ci dissimulait ce qu’il fallut dissimuler. Ce fut une chose très pitoyable, très choquante et laide à voir, mais qui réjouit M. Lebeschard. D’abord il était enclin, comme certains hommes, à éprouver du plaisir dans la brutalité, et nulle influence n’était venue lui enseigner, quand il en était temps encore, que ce plaisir est bas; mais surtout cette plaisanterie était la seule qui pût faire sortir Thérèse de son égalité d’humeur, dont il souffrait comme d’un mets toujours le même; et alors la colère de la femme donnait au mari, durant quelques minutes, un motif à l’espèce d’agacement sourd que lui inspirait parfois l’idée qu’elle existait, et qu’elle était sa femme.
Comme il se faisait tard il alluma l’électricité; et, pour que l’éclairage tombât mieux contre les meubles, enleva les abat-jour, dès qu’il entendit dans le vestibule les pas de madame Lebeschard. Elle entra:
--Que de lumière! dit-elle gaîment. Tu es devenu gardien de phare?
Puis elle distingua, sur la paroi, dans un cadre d’or, l’ancêtre avec son bon sourire, ses yeux clairs, et sa gorge outragée.
--Tu as recommencé! dit-elle, les larmes subitement aux cils. Tu as recommencé: c’était bon une fois... Non, ce n’était pas bon, même la première fois: c’est stupide, c’est grossier, c’est sale. Mais dix fois! Et si je ne l’avais pas vu, s’il était venu du monde? Tu _sais_ que cela me fait de la peine.
Elle ajouta:
--C’est parce que tu sais que j’aurais de la peine, que tu l’as fait!
Cette accusation n’était point tout à fait injuste; cependant elle surprit M. Lebeschard. Il était de ces gens qu’amusent les petits chagrins d’autrui, parce qu’ils ne s’imaginent pas que ces chagrins soient tout à fait véritables, ne parvenant que difficilement à se figurer que les animaux, les enfants et les femmes ont des sentiments qui comptent. Jamais il ne leur viendrait à l’esprit d’accueillir ces êtres inférieurs sur le même plan que leur propre personne, et de la sorte ils se persuadent que rien de ce qu’éprouvent ceux-ci ne peut être absolument sérieux. Sans doute aussi, n’ayant qu’une sensibilité médiocre, ils n’estiment le prochain qu’à leur propre mesure. M. Lebeschard avait fait une farce, une farce qu’il avait déjà faite, et qui lui plaisait par sa répétition même. Il ne pouvait croire que sa femme fût tout à fait fâchée, tout à fait blessée, et qu’il y eût de quoi. Cependant il savait bien aussi qu’elle avait raison, et que dans le traitement dont il jouissait d’avoir outragé «l’ancêtre» il y avait de sa part quelque rancune, parce que Thérèse savait bien avoir fait un mariage au-dessous de ses origines, et parfois le laissait voir.
Mais il buta contre l’obstacle, volontairement.
--Moi, dit-il, je trouve qu’elle est beaucoup mieux comme ça, la vieille!
Thérèse regardait toujours les deux moitiés de pain à cacheter... Elle se sentait le cœur gros, comme une petite fille dont un gamin méchant a fait exprès de tacher la belle robe. Et c’était cela aussi, par-dessus tout le reste: il se mêlait à son amertume indignée l’horreur de femme et de ménagère qu’elle éprouvait pour les choses abîmées ou en désordre.
--Enlève-les, dit-elle, je t’en prie!
C’est ici que M. Lebeschard aurait dû céder. Il y avait dans cette requête les éléments d’un traité. En faisant lui-même disparaître ces deux souillures malséantes il ne reconnaissait pas ouvertement qu’il avait eu tort, et on ne le lui demandait point. Mais d’autre part, il accomplissait d’un bon cœur apparent la seule chose dont il fut prié, et pouvait signer une paix honorable. Thérèse, qui n’y avait peut-être pas songé, lui offrait en tout cas l’occasion de battre en retraite. Par malheur, manquant d’à-propos, il s’obstina:
--Pourquoi faire? répondit-il. Puisque je te dis que je trouve que c’est mieux comme ça.
Ainsi, après le premier choc, ils continuaient de s’affronter. Avec la mémoire confuse de mille piqûres lancinantes qu’elle croyait avoir oubliées, qu’elle avait fait tous ses efforts pour oublier, remontait au cœur de Thérèse un flot de désespoir et de haine: «Ce sera toujours la même chose! Ce sera toujours la même chose! Je serai toujours malheureuse!»
--C’est bien! fit-elle, en serrant les lèvres.
Elle mit une chaise contre le mur et monta dessus, son mouchoir à la main. Mais elle n’atteignait que difficilement la place dont elle voulait arracher les souillures, eut peur de tomber, se raccrocha maladroitement à un coin du cadre. Le clou de suspension, mal fixé dans le plâtras du mur, s’ébranla sous les secousses, et tout s’écroula.
--Ah! fit-elle, d’un grand cri.
Elle s’était rattrapée à la paroi, et demeurait tremblante.
--Tu ne t’es pas fait de mal? demanda M. Lebeschard, sachant qu’elle n’en avait point.
Elle ne le regardait pas.
--Le portrait, cria-t-elle, le portrait est crevé!
La toile, rencontrant à faux le dossier de la chaise, s’était déchirée, juste au cou, à l’endroit ou brillait le bel insecte ailé, moiré; et l’ancêtre gisait, avec un grand trou noir dans sa gorge claire.
--Ce n’est pas moi, dit son mari. Tu me rendras cette justice que ce n’est pas moi!
--Je ne te pardonnerai jamais! répliqua Thérèse.
Elle sentait qu’elle avait le droit de ne point pardonner: il est dans la nature humaine de ne pas excuser les fautes dont il semble qu’on soit responsable, alors que c’est un autre qui vous les fit commettre.
* * * * *
La mésaventure du tableau ne laissa que de faibles souvenirs dans l’esprit de M. Lebeschard. Ce portrait lui était indifférent, plutôt hostile, et même il s’estimait en somme assez heureux de ne le plus voir, d’autant plus que, selon lui, il n’était nullement responsable de l’accident qui l’en débarrassait. Il le porta dans le vestibule, retourné contre la muraille ainsi qu’il convient pour les toiles qui ont éprouvé un malheur, et, n’y pensant plus, il ne lui entra pas dans la tête que sa femme y pût songer davantage.
Son impression, c’était que la vie conjugale avait repris, qu’elle était la même qu’auparavant, la même qu’elle avait toujours été. Par nature, en effet, il ne se montrait pas difficile sur ce qui peut s’appeler la vie conjugale: ayant des tendances à la confondre avec la vie de ménage. Pourvu que les choses fussent en place, pourvu qu’on respectât ses habitudes et qu’on le laissât parler quand il avait envie de parler, il n’en demandait pas davantage. Se suffisant à lui-même, il exigeait peu de lui: aussi croyait-il qu’il exigeait peu des autres, et devait être, au bout du compte, facile à vivre et bon diable. Si on lui eût affirmé qu’il vivait dans un drame et que, dans ce drame, c’était l’existence même de son ménage et son honneur d’époux qui se jouaient, M. Lebeschard fût tombé des nues: car la scène était muette, et il n’avait pas coutume d’interroger le silence, ni de s’en inquiéter.
Thérèse le détestait. Elle le détestait froidement, résolument, avec la même décision qu’elle avait mise, durant dix ans de mariage, à se dire qu’elle serait une épouse fidèle et qu’elle accepterait son sort comme on doit l’accepter, comme le temps qu’il fait, la fortune qu’on n’a pas et les enfants, si Dieu vous en envoie; comme le malheur aussi de n’en point avoir, ce qui lui paraissait beaucoup plus pénible. Elle n’avait jamais prononcé, en songeant à elle-même, le grand mot de pureté, ne mettant d’emphase ni dans ses pensées ni dans ses paroles. On lui avait enseigné que la pureté est la vertu des saintes, elle ne se croyait pas une sainte. Mais elle avait toujours gardé un idéal de propreté. Il y a les choses qui se font et les choses qui ne se font pas; et celles-ci, pour les femmes qui méritent ce nom, étant innombrables, avaient continué de lui paraître horribles.
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