Trois femmes

Part 8

Chapter 83,905 wordsPublic domain

Il réprime mal un geste de grande stupeur, s’exaspère silencieusement de l’imprudence qu’il a commise, et contre cette fille qu’il ne comprend plus, qui s’est refusée la veille et qui, maintenant, le tutoie! Que ce serait bête, que c’est déjà bête, tout cela! Ainsi, elle a pris au sérieux le rôle qu’il a joué, elle revient, elle se donne, non pas en curieuse, comme il avait cru d’abord, mais simplement, naïvement, avec son imagination et son âme. Et après? Qu’arriverait-il, après?

Et, comme elle le regarde, la figure déjà ravagée par son angoisse revenue et grandie, il songe: «Non, c’est absurde, c’est dangereux, ce n’est pas possible!» Elle n’a pas quitté ses yeux, elle y lit son sort. Pourtant, elle avance encore d’un pas. Il détourne la tête... Alors elle s’affaisse sur une chaise, et sanglote comme devant un mort.

Lui, est toujours debout devant elle. Il sent croître, avec une grande pitié, le remords du crime qu’il a commis. Si bizarre, si perfide que cela fût, il a pourtant désiré cette femme, ou plutôt il a voulu s’en amuser; il s’est trompé sur le motif qui l’amenait chez lui, sur la nature des sentiments qu’elle éprouvait, croyant perverse cette pauvre fille honnête et solitaire, où l’instinct d’aimer, le désir, eussent dû rester dans l’éternel sommeil. Alors? Quel sera le plus grand mal, à cette heure? Il ne sait plus, il hésite, il cherche des paroles.

Mais elle a peur de ce qu’il va dire, quoi que ce soit! Il ne faut pas qu’il parle, ce serait affreux, s’il parlait! Et elle lui jette un tel regard qu’il se tait. «Non, non, n’ouvre pas la bouche. A quoi bon? Que pouvons-nous faire dans ce malheur, à quoi serviraient les mots? Je croyais que je pourrais te servir, t’aimer. Tu m’as demandé: «Voulez-vous que je sois votre grand ami!» et je me suis sentie faible à mourir, presque morte. Et, après avoir failli céder à quelque chose que je ne comprenais pas, après t’avoir repoussé d’instinct... Ah! je suis une misérable folle... je revenais vers toi; je n’ai plus de pudeur, je n’ai plus de pudeur! Je suis la dernière des femmes.» Voilà ce qu’elle crie, intérieurement.

Elle pleure, toute pleine de honte parce qu’au milieu de ses remords se glisse un innommable regret et qu’elle se sent déshonorée. Ah! non! il ne faut pas qu’il lui fasse la charité de ça! Ce serait abominable, c’est impossible! Il aurait horreur de lui-même ensuite, bien plus qu’en ce moment, et il aurait bien plus horreur d’elle. Et elle! Elle est très ignorante de cette chose-là, mais elle sent qu’on ne saurait s’en laisser faire la charité sans s’avilir. Les femmes qui se vendent, les femmes qui ont l’honneur de pouvoir être achetées, seraient encore au-dessus d’elle!

Elle marche vers la glace, fixe son chapeau de ses deux mains tremblantes, contemple tristement, durant quelques secondes, ses yeux rougis, sa figure dévastée, fanée, vieillie de dix ans durant ce seul matin; et ce lui est encore une atroce douleur. Ils ne se sont pas dit un mot, cela vaut mieux ainsi... Elle s’en va. Elle s’en va, elle ne reviendra plus jamais, elle le sait bien... O mon Dieu, comment a-t-elle pu être si folle? Il n’est pas coupable. Elle a pris au sérieux des mots qui ne signifiaient rien, qui ne pouvaient rien signifier. Elle se juge et se condamne. Il n’a jamais songé à l’aimer: c’est elle qui a éprouvé un moment de lâcheté physique, elle ne sait comment; et lui, c’est un homme...

* * * * *

Amanda s’étonne de souffrir aussi peu... Elle se dit: «Je suis perdue, perdue, et je ne sens rien, je ne souffre pas...» C’est qu’il y a des catastrophes de l’âme qui la broient aussi net, aussi vite qu’une roue de char, vous passant sur la tête, supprime la douleur physique en même temps que la vie; et tout seulement lui paraît vide: son crâne, la rue et le ciel. Elle a fui au hasard, sa course la mène jusqu’au Pont Royal; elle s’y arrête, simplement parce qu’elle est brisée et que le parapet lui offre un appui. La Seine roule, jaunie par les pluies printanières, d’un éclat paisible au-dessous d’un peu de brume; et, sur chaque rive, c’est le mouvement des hommes, leurs voitures, leur tapage de pieds, leur violente agitation, aussi perpétuelle que les remous de ce courant; et tandis que ce bruit, toujours le même, assourdit ses oreilles, l’écoulement égal et presque muet de cette onde à ses pieds a quelque chose de reposant, d’éternel. Alors, comme elle demeure inerte entre ces deux flux qui ne cessent pas, dans son cerveau foudroyé, dans son être anéanti où tout s’est effacé, sauf la conscience atroce d’un malheur sans rachat, elle sent s’abattre d’un seul coup l’irrésistible appétit de la mort.

Pas une minute, toutefois, elle ne songe à se précipiter dans le fleuve. Elle a pensé, en le contemplant, qu’il lui faut absolument mourir, sans se douter même que c’est l’élan de cette fluidité qui la conseille. Seulement, elle va mourir, c’est aussi sûr que si des juges l’avaient dit, l’ordre vient de plus haut qu’elle, qui ne s’occupe plus que d’obéir. Ce n’est pas pourtant un désir: c’est un besoin. Elle a peur, elle se demande: «Qu’est-ce que c’est que la mort?» Et voici qu’un démon lui souffle, derrière son épaule, cette formidable interrogation: «_Si c’était la suprême volupté?_»

Elle se rappelle, oui, elle se rappelle! Une confidence étrange, reçue il y a quelques années et à laquelle alors Amanda n’avait pas voulu croire. Elle revenait d’Angleterre en France, avec une compagne du _Ladies College_ de Liverpool, une Hongroise dont le nom était difficile à prononcer et qu’on avait rebaptisée _Charity_. Charity, parce qu’elle n’avait qu’un rêve, le seul sujet de sa conversation: devenir _nurse_, soigner des malades contagieux, très gravement atteints, condamnés. Elle avait passé des examens pour ça... Et maintenant, elle allait à Poulo-Condor, au bagne de Poulo-Condor, soigner les forçats, parce qu’il en meurt beaucoup dans cette île, des forçats, et très vite, et hideusement. Des Anglo-Indiens, sur le bateau, s’étonnaient qu’elle eût «déjà» le type des femmes de ces pays d’Extrême-Orient, où elle voulait aller; avec ses yeux bridés, son petit nez qui s’enfonçait entre ses sourcils pour saillir tout à coup, en boule ronde, au-dessus des lèvres minces, c’était une femme de race jaune qu’elle évoquait, cette Hongroise, une Chinoise de la montagne ou une Thibétaine. Elle ne le niait point, semblait s’en faire gloire:

--Ce sont mes sœurs, disait-elle, je suis une fille des Huns, et les Huns sont venus d’Asie!

Ce portrait suffit à faire comprendre qu’il y a sur la terre des femmes plus belles que Charity. Mais on avait peine alors à s’expliquer pour quelle cause elle n’avait qu’à se montrer pour faire régner autour d’elle une atmosphère de désirs à la fois languides et brûlants. C’était--ah! comme les mots ici sont trop minces, inexpressifs!--c’était comme un bloc d’acier chauffé à blanc et caché sous un tas de sable. Elle semblait dévorée de désirs et dévorante, cependant inaccessible. Pas même désireuse d’embellir son apparence: Amanda se souvenait qu’elle était presque aussi insoucieuse qu’elle-même de sa toilette. Charity avait visiblement le mépris de son corps. Mais Amanda, maintenant qu’elle commençait à croire à la réalité du secret formidable qui dévorait sa compagne, rapprochait son mépris de l’amour de celui des enfants pour le lait maternel quand on vient de les sevrer: ils connaissent mieux!

Ce secret, Charity l’avait livré ce jour-là, sur le bateau, avec simplicité, comme elle faisait toutes choses, à titre de renseignement, de simple avis qu’il lui paraissait indispensable de communiquer aux fous qui veulent continuer à vivre.

La grande houle de la Manche, tordue et renvoyée par les rudes anfractuosités de la côte, revenait par le travers du navire en longues lames qui s’enroulaient autour de lui, tels des dragons. Les golfes de la grande île, que la vapeur laissait au nord dans sa course, outraient sous le soleil couchant des lignes rigoureuses: altières falaises calcaires, effondrées dans le détroit, où de trop rares verdures éclataient parmi des teintes de rouille et de craie. Mais c’était un rivage, c’était la terre, et tous à bord--car, même pour une courte traversée, les hommes ne sont jamais, sur les flots mal domptés, que des exilés craintifs--regardaient cette barrière de rochers, rigide et géante, avec une sorte d’intérêt passionné. La fraîcheur salutaire d’un soir d’été tombait sur les épaules. Dans l’ombre survenue, il semblait qu’on sentît davantage la ruée dans les eaux de la tranchante carène de métal, qu’on eût plus clairement conscience de sa vélocité. La force trépidante des machines pénétrait les chairs; et, sous son irrésistible emprise, même les hommes s’efféminaient. Ils eurent, au même instant, l’impression solennelle et désolante que la vie coule, coule de plus en plus rapide, qu’on est à elle, mais qu’elle n’est pas à nous. Comme il arrive toujours, ce sentiment si poignant ne s’exprima guère que par des phrases banales, des choses qu’on a entendues, qu’on a toujours dites, qu’on répète: «Que les jours, les mois, les ans, paraissaient plus longs, au cours de nos jeunes années! Comme, à mesure qu’on vieillit, les heures, les mois, les décades se précipitent! Et que tout devient plus bref à mesure que, hélas! on a moins de temps à vivre.»

Or, c’est à cet instant que la petite Charity cria, d’une voix désespérée:

--On dit ça, on dit ça, et pourtant, ça dure!

La sonorité farouche de ces paroles avait été telle que personne ne s’y trompa: Ça dure la vie, ça dure! Et c’était ça qui lui faisait horreur. Elle voulait la mort, elle était l’amante de la mort, l’amante de la seule mort. Et pour... Oh! c’était évident, _pour le plaisir!_

On n’osait pas l’interroger, on pensait seulement: «C’est une femme qui a eu un chagrin. Alors elle veut mourir, elle est folle... C’est un malheur qui arrive... Elle est folle!» Mais elle reprit:

--C’est une chose que vous ne pouvez pas savoir. Moi, je sais! Je suis déjà morte une fois!

Oui, décidément, elle était folle. Son assurance même confirma cette conviction. Elle continua, de la voix la plus naturelle:

--Je suis morte, il y a six ans, à l’hôpital San-José, dans l’île du Cap-Vert, pas loin de Dakar. Vous savez bien? De la fièvre jaune. Six ans déjà... O mon Dieu, mon Dieu! Combien de temps encore avant de retrouver cette heure-là?...

»S’il y a de la douleur? Oui, un peu, au commencement. Les maux de tête. Et surtout, pour une femme, la honte, la vilenie des vomissements noirs. Mais on a déjà si fort la fièvre, à ce moment-là, qu’on ne sent plus rien, et les hémorragies finissent par vous plonger dans un demi-néant... Et puis, brusquement, la conscience, la plus claire conscience m’est revenue à l’instant même où j’entendais le médecin dire: «Voilà les accidents nerveux et le hoquet; elle est perdue!» Il y avait deux sœurs de charité au chevet de mon lit; une vieille Espagnole, longue et pâle, mais dont la figure semblait toute illuminée par l’intérieur, comme un globe de lampe, et une jeune négresse qui paraissait à la fois plus curieuse et plus épouvantée de voir mourir, parce qu’elle n’avait pas l’habitude. Et tout à coup, ces deux femmes, oui, les deux, même la vieille, celle qui avait tant de triste expérience, joignirent les mains en criant: «Ah! la pauvre enfant, la pauvre enfant! Comme elle souffre!» C’étaient de grandes ondes qui traversaient mon corps, le tordaient, semblaient lui infliger les plus cruelles tortures, des contractions qui avaient changé mon visage ruisselant de sueur en une chose affreuse. Elles mirent la main devant leurs yeux... Et moi, qui avais perdu la parole, j’aurais voulu leur crier: «Joie! Joie! Volupté! Volupté! Bonheur! Bonheur!» C’était une sensation ineffable, incommensurable, des délices sans fin, des délices de tout, de tout mon corps, de tous mes sens. C’était comme si, avec mon odorat, mon goût, mon toucher, ma vue, mon ouïe et mon sexe, j’éprouvais un spasme comme nulle femme n’en éprouva jamais dans les bras d’aucun homme. Et cela durait, et cela se renouvelait, plus fort, toujours plus fort, tandis que ces frissons, en apparence effroyables, s’acharnaient à me broyer les membres et que la béguine espagnole retenait, d’une main appuyée sur son épaule, sa sœur noire en lui disant: «Priez pour elle! Mais priez donc pour elle! Pour que le bon Dieu l’aide à passer!» Et elles récitèrent les prières des agonisants.

»A la fin, l’Espagnole, qui continuait de me regarder attentivement, s’interrompit pour dire: «C’est fini, elle est morte. Tant mieux pour elle, la pauvre enfant, elle ne souffre plus!»

«La vérité est que ces délices surhumaines venaient de cesser, après un dernier paroxysme. J’eus un instant l’idée que j’étais comme au-dessus de moi, à me regarder. Puis, je n’eus plus connaissance de rien. Mon cœur était arrêté, mon souffle éteint. Le médecin constata le décès, paraît-il, et les deux religieuses m’ensevelirent. Je suis restée morte vingt heures.

»Vous me considérez sans comprendre. Je vous dis que j’ai été morte, et que suis ressuscitée. Et voilà encore ce que j’ai à vous dire: lors de ma résurrection, il m’a paru que je m’écroulais dans un abîme. Toutes les voluptés sans nom que j’avais ressenties, je les ai payées par autant de supplices sans nom, dans tous mes viscères, mes veines, mes muscles, mon crâne. Et je voyais, j’entendais les religieuses pleurer de joie et crier: «La voilà qui revient! _Santa Virgine_, le grand miracle! Soyez bénie!» Si elles avaient su, les malheureuses! Plus tard, j’ai essayé de leur dire, mais elles n’ont rien voulu croire.»

* * * * *

Voilà pourquoi Charity s’en était allée aux lieux où l’on meurt: pour retrouver sa volupté. Elle vivait dans l’espoir de mourir. Qu’est-elle devenue? A-t-elle obtenu cette grâce? Amanda l’ignore, mais ce souvenir la hante. Si c’était vrai?... Si c’était vrai? Elle n’éprouve plus cette épouvante de la mort qui assombrit les hommes, à l’heure même de leurs plus grandes joies, et demeure éternellement à leurs côtés. Son âme est apaisée, tranquille: _elle sait ce qu’elle a à faire_.

Pas une minute, toutefois, elle ne songe à se précipiter dans le fleuve. Elle a pensé, en le contemplant, qu’il serait doux, qu’il serait définitif et consolant de mourir, sans se douter même que cette fluidité la conseille. Ce n’est pourtant pas un désir, c’est un besoin. Elle a peur, sa chair tressaille. Elle se dit pourtant: «Il le faut! Il le faut!» C’est comme pour se faire arracher une dent: il faut du courage, du raisonnement, pour remplacer une douleur qui dure par un déchirement brutal, mais après lequel on ne sent plus rien. Mais elle ne se jettera pas dans le fleuve. C’est peut-être parce qu’elle le voit: alors elle en a peur. Et elle a peur aussi d’_être vue_. C’est une pudeur encore: toute sa vie, elle s’est efforcée de passer inaperçue. Et on la verrait, pour ça, pour l’acte le plus grand, le plus terrible de son existence, et on ramasserait très loin, là-bas, au delà de l’horizon, son cadavre affreux et souillé de fange. Non, ce n’est pas possible! Elle s’empoisonnera, parce qu’il est inutile de faire du bruit, du scandale, et que, dans sa pensée, cela fait moins souffrir. Rien de plus simple, à Paris, que de se procurer n’importe quel poison, mais elle l’ignore. Elle a gardé l’ordonnance d’une mixture de chloroforme et de laudanum. Elle fait renouveler la potion chez un pharmacien, puis chez un autre, et un autre encore. Et la voici maintenant en possession d’un horrible trésor: elle a ce qu’il lui faut pour mourir.

* * * * *

Alors elle revient à cette petite chambre où son intelligence et son cœur ont sommeillé si longtemps avant ces quelques heures d’enthousiasme et d’illusion. Les clercs sont partis, la maison est paisible. Dans la cour, des enfants jouent avec la fille du concierge, tournant en cercle, se tenant par leurs tabliers, chantant sans se lasser le couplet, toujours le même, d’une ronde dont les notes montent jusqu’à elle, telles d’une clochette fêlée:

Il fait beau, il fait chaud, On entend les p’tits oiseaux...

Cependant, son cœur se serre. L’approche matérielle de l’irrévocable donne un frisson à sa chair. Elle débouche les trois flacons. Ce n’est pas trop mauvais, elle s’en souvient, à cause d’un peu de benjoin qui dissimule l’amertume du laudanum. Le crépuscule tombe. La lampe allumée lutte mal contre le jour mourant et ne donne qu’une fausse lumière. Puisqu’elle a décidé que ce jour, pour elle, serait le dernier, elle ne doit pas dépasser minuit; et il y a encore des choses à faire; on ne meurt pas ainsi! Elle s’exprime à elle-même sa pensée par un mot de femme, un mot qui résumera toujours l’éternelle préoccupation des femmes, qui sont nées pour être mères et ménagères: «Je ne puis pas laisser les choses en désordre!»

Elle se lève donc, et elle range. Elle range son linge, ses toilettes; elle déchire des papiers; elle dispose ses livres, son écritoire, comme si elle devait travailler encore. Et voici qu’elle retrouve ainsi un pauvre album de photographies, les photographies de sa vieille maison de jeunesse, de sa famille. Les voici tous là: sa mère, son père, ses frères, ses sœurs et les amis d’alors, dont quelques-uns sont encore de ce monde. Elle ouvre l’album, elle regarde et, subitement, elle crie tout haut: «Oh! mon Dieu!» Des larmes coulent. Ses premières larmes depuis la chose affreuse. Qu’est-ce qu’ils diront, _eux_? La vie continuera pour le monde entier et pour eux, quand elle ne sera plus; elle n’avait pas songé à ça. C’est horrible. On leur annoncera: «Amanda s’est suicidée.» Ce sera dans les journaux. Suicidée! Pourquoi? Quel souvenir laissera-t-elle? Qu’est-ce qu’on croira qu’elle a fait? Son père et sa mère sont morts, mais les autres? Ils seront un peu déshonorés de son déshonneur. Et même ceux qui sont morts et qu’elle a tant aimés!... Brusquement, par eux, c’est l’idée de l’autre vie, de ce qu’elle avait appelé «le ciel» dans les prières de son enfance et de sa jeunesse. Est-ce que c’est vrai, qu’il y a cela: le ciel, l’autre vie, la récompense ou la damnation? Elle l’avait cru et puis elle a douté. Et maintenant, elle y croit de nouveau, elle est sûre que cela doit exister, parce qu’elle est en face de la mort. Alors, elle sera damnée? Puisque abandonner volontairement la vie, c’est le plus grand péché, le seul qui ne puisse être pardonné; c’est désespérer de la miséricorde divine. L’enfer n’est rien, elle le connaît, elle croit l’avoir connu depuis ce jour; il est déjà sur cette terre, celui d’en bas n’a rien à lui apprendre. Mais ne pas les revoir?

«Et aussi, lui souffle une voix, ne pas revoir André! Es-tu certaine de le retrouver là où tu iras? Tu ne dois même pas le souhaiter, tu n’en as pas le droit!»

Et pourtant, vivre? Comment vivre encore, vivre toute la vie qui lui reste à vivre? Est-ce que c’est possible? Elle ne comprend pas d’abord que de se poser cette seule question la résout. Une fois qu’on la pose, on ne peut plus mourir. André? Un sourire étrange, surhumain, traverse ses larmes. Elle souffre de lui, par lui, plus cruellement que jamais, et il y a malgré tout elle ne sait quel affreux délice dans cette souffrance. «C’est cela, oui, c’est cela, pense-t-elle, il faut que je vive, à cause de lui. Comment n’avais-je pas compris!»

Elle détache une bague de son doigt, sa seule bague, la place dans une petite boîte sur laquelle elle met un nom, et commence d’écrire. Elle aime trop André, il faut qu’elle lui parle encore une fois.

«André, pardonnez-moi de vous appeler encore de votre nom, du nom que j’ai déjà prononcé une fois, quand j’étais folle, hélas! Ce soir, je suis toujours folle. Mais demain, ce sera fini. Et vous n’entendrez plus parler de moi, jamais! Je le jure et je suis sûre de tenir parole.

»Ne croyez pas que je vais mourir. Vous n’aurez pas ma mort sur la conscience. Oh! j’ai bien failli mourir: ç’a été ma première idée. Avec du laudanum: j’avais un moyen, un pharmacien m’en avait donné. Et savez-vous une des raisons pour lesquelles je voulais mourir? C’est que ceux qui s’en vont de la vie ont des droits que n’ont pas ceux qui vivent, et que j’aurais pu vous dire _tu_, une dernière fois. C’est pour ça que j’ai eu du mal, beaucoup de mal à rester sur terre. Il faut que vous sachiez pourquoi je m’y suis décidée. J’ai pensé que, si je mourais volontairement, je donnerais de l’ennui à mes frères et à mes sœurs, parce qu’ils m’aiment, et que cela leur ferait du tort dans la province où ils vivent. A Paris, ces histoires-là ne font pas de bruit, ça arrive tous les jours, et il y a trop de monde, et le monde a trop d’affaires. Là-bas, dans notre Nord, on en parlerait longtemps. J’ai pensé aussi à l’autre vie, à eux, à mes parents, et à vous surtout, oh! oui! à vous; dans l’autre vie, il faut que je puisse vous retrouver, vous comprenez. Mais il y a autre chose: j’ai pensé que si je mourais et que si, par malheur, il n’y avait rien après, _je ne pourrais plus penser à toi!_ Réfléchis à cela: je ne pourrais plus penser à toi! Ce serait affreux. Je vais durer, je vais rester à cause de ça: pour penser à toi tous les jours, tous les jours. Ce sera douloureux, atrocement douloureux, d’abord, mais ce sera toi, encore: que faut-il davantage?

»Alors, je vais m’en aller très loin, tout simplement, et vous n’entendrez plus jamais parler de moi. Je vous dis que j’en ai fait serment. Comme ça, vous n’aurez pas de grands remords à avoir--et n’en ayez pas même de plus petits.--Ce qui a été, il n’y a pas eu de votre faute, c’est moi qui me suis jetée à votre tête, voilà. Je crois bien que je vous aime depuis je ne sais combien de temps, depuis toujours, avant de vous avoir jamais vu. Mais vous n’y êtes pour rien. Il faut donc que je me contente de moi, avec ce qui est à moi: et j’en ai le droit, à condition que je ne vous ennuie pas.

»Je ne regrette rien. Je souffre beaucoup, horriblement, et pourtant, je suis heureuse, ce n’est pas une phrase. Il y a de quoi faire rire: c’est tout à fait comme quand on m’a emmenée, à l’époque où j’étais petite fille, chez un opticien. Je n’avais jamais su que je n’y voyais pas clair, et quand le marchand m’a posé des verres sur les yeux, ç’a été pour moi une révélation: les figures, les meubles, les arbres n’étaient plus les mêmes, les feuilles étaient plus luisantes et l’air plus transparent. J’étais ravie, l’univers avait un autre sens. Il n’était pas plus joli, je voyais un tas de petites vilaines choses dont j’avais toujours ignoré l’existence, mais, malgré tout, j’étais ravie, parce que toutes ces apparences, belles ou laides, c’était la vérité. Eh bien! depuis hier, j’ai eu aussi une révélation; j’ai compris qu’on ne vivait que pour aimer, et tout a été changé pour moi. Mon bonheur a duré les quelques heures que j’ai cru en toi. Quelques heures: mais j’ai vécu! Aux jours d’été, à la campagne, par les lourdes chaleurs de midi, il y a parfois une sorte de brume dorée qui sort de la glèbe, une diffusion du soleil dans l’air. Les heures que j’ai passées avec toi ont mis ce voile de joie entre mon existence d’aujourd’hui et celle que j’ai vécue avant de te connaître. C’est une magie; elle me fait tout aimer de ce qui me paraissait si nul avant de te connaître.