Part 7
Il a des prévenances, il a des attentions pour mademoiselle Mangin. Il s’ingénie à lui laisser supposer qu’elle ne lui est pas indifférente. Il exerce l’art flatteur de paraître se rappeler ce qu’elle lui a dit, la dernière fois. Rien n’est plus rare; presque jamais un homme ne se souvient des paroles d’une femme, à moins que ce ne soit de lui qu’elle ait parlé...
Quelque temps, Amanda demeure timide, nerveuse, d’une méfiance endurcie. A de certains moments, elle est la souris, la souris effarouchée qu’il a toujours vue. A d’autres, elle lui fait penser à un chat dépaysé, qui cherche la porte pour fuir et regagner les aîtres qu’il connaît. Alors, il sourit bizarrement, il constate que c’est déjà autre chose. Pour elle, dans son trouble et sa timidité, elle n’entend pas très bien le sens de ses paroles, n’en garde d’abord que l’impression caressante que cette voix est aimable. Peu à peu, Amanda s’enhardit à écouter; une curiosité inconsciente lui vient de savoir comment vit un jeune homme, et bientôt, plus particulièrement, ce jeune homme, le seul qu’elle ait jamais connu, qui ait jamais daigné lui parler; ce qu’il fait, où il va. La féminité rentre dans son âme par la voie de la curiosité. Elle s’intéresse, comme à des romans merveilleux et légendaires, aux récits d’un bal ou d’un spectacle. Elle voudrait bien voir madame Une Telle «qui est si jolie». Puis, elle réfléchit: «Il est charmant, il est bien intelligent, mais il ne fait rien.» Elle voudrait lui donner des conseils, mais n’oserait. Et comment dépense-t-il son argent? L’argent joue un rôle important, un rôle de tous les jours, dans la vie d’Amanda, parce qu’il est difficile à gagner; cette question lui vient donc aux lèvres. Elle ne se décidera point à la poser, mais elle a une préoccupation dans son existence, un souci heureux, en dehors d’elle-même; et ainsi elle a changé, sans même s’en apercevoir.
Elle revient; elle revient toutes les semaines. Ces visites, qui jadis lui apparaissaient une corvée, lui sont devenues très douces; elle y pense longtemps à l’avance. Maintenant elle parle. Ce qu’elle conte, ce sont les incidents de sa vie médiocre, qu’elle explique, allonge, dramatise. Mais surtout sa conversation retourne perpétuellement vers André Snyder. Elle a besoin de connaître l’emploi de ses heures, elle accomplit les travaux qu’il lui a confiés comme une petite fille qui fait une robe à sa poupée, avec une conviction charmée, heureuse tout le jour quand il a dit: «Merci, miss Anda!» Ce nom nouveau, qui abrège le sien, dont elle a toujours souffert, elle se le répète, elle en fait un chant qui l’accompagne à travers tout. Cependant André, pénétré des suggestions qui se sont installées dans son esprit, cherche et trouve un sens plus direct à tous ses actes, s’habitue à l’idée d’une expérience. Il s’ingénie à jeter mademoiselle Mangin en confidences, il veut découvrir en elle la trace d’une passion ancienne, une amourette au moins. N’apercevant rien, il la juge réticente ou dissimulée. Il ne peut s’imaginer que jusqu’à cet instant ce cœur est resté stérile comme un désert sans eau.
De son existence actuelle, de son séjour comme gouvernante en Angleterre, elle se souvient à peine. Elle n’a même pas gardé la mémoire de sa quotidienne misère; il est des pays où la pluie est plus fréquente qu’ailleurs, où le ciel est gris, où le vent souffle toute l’année du nord-ouest; ceux qui y sont nés n’en souffrent pas. La providence veut qu’ils se figurent qu’il en est ainsi partout; Amanda n’imaginait pas autre chose que ce qu’elle connaissait.
Si, pourtant! A mesure que son cœur commence de battre dans cette atmosphère nouvelle, voici qu’elle sent accourir, dans le champ de sa mémoire et de sa sensibilité, des souvenirs évanouis qui ressuscitent, la baignent toute dans leur tiédeur heureuse! Son enfance, toute son enfance qui jaillit et refleurit. Une vieille maison campagnarde, et l’allégresse des grandes familles. Dans un grand jardin qu’habitent de vieux arbres, une rocaille romantique d’où, perpétuellement, s’épanche un filet d’eau; et la nuit, en été, Amanda l’entendait jaser, comme si cette cascatelle avait eu des histoires à conter aux étoiles. Et, dans cette rocaille, des grottes, des anfractuosités mystérieuses. Il en est une qui abritait, croyait-on, un vieux crapaud. On ne le voyait point, on savait toutefois qu’il était là; le soir, dans une ombre émouvante, au fond de ce trou, on distinguait ses yeux: deux points d’or dardés sur des yeux d’enfants qui savouraient leur terreur; et on l’entendait flûter sa plainte longue et triste, sur deux notes, toujours les mêmes. Alors, le frère aîné disait: «Il appelle sa femelle.» Amanda ne comprenait pas, alors, qu’il fût si mélancolique et délicieux à la fois d’appeler ce qui n’est pas venu, et qui viendra. Et il y avait aussi, dans une de ces anfractuosités, un grand arum, poussé là tout seul. Il penchait vers l’eau ses larges feuilles d’un vert lisse, égal, profond; en juillet jetait vers l’ombre sourde des arbres, au-dessus de sa tête, une seule fleur, une vaste corolle élargie en cornet, avec un pistil d’or, hérissé de pollen, qui avait l’air vivant... Amanda croit en respirer l’odeur voluptueuse. Et c’est à cette heure seulement qu’elle sait que cette odeur était voluptueuse. Or, il lui semble qu’elle est revenue dans ce jardin, avec quelqu’un qui lui en a ouvert la porte--nul de ses frères ou de ses sœurs--quelqu’un dont elle ne voit pas encore le visage mais qu’elle connaît depuis une éternité, qu’elle a toujours connu, et à qui elle dit: «Viens! Je vais tout te montrer; mais tu sais déjà...»
Ces choses, comme elle a envie de les dire! Elle croit les dire et ne les dit pas. Elle ignore que les paroles qui jaillissent de ses lèvres ne rendent pas sa joie, son émotion à retrouver cette joie. Ce ne sont que de très pauvres paroles, où nul ne peut découvrir le trésor qu’elles contiennent. Enfin, un jour, il lui échappe presque une coquetterie. Le miracle s’est fait, la coquetterie se montre humblement, comme une perce-neige! Quand elle avait quinze ans, à Valenciennes, la ville qui était près de cette grande maison-là, un marchand à qui elle reportait une paire de gants mal faite--c’étaient les pouces qui étaient trop courts--lui a soutenu qu’ils allaient parfaitement. Alors, Amanda lui a dit: «Mais j’ai des yeux, pourtant!»--«Oh! oui, mademoiselle, et de bien beaux!»
Ses yeux! Elle est humiliée, terrifiée, d’en avoir parlé! Comment sont-ils à cette heure? Elle se les rappelle secs et ternis, brûlés par les longues veilles sous la lampe. Elle ignore qu’ils sont redevenus humides, lumineux, qu’ils ont rajeuni, qu’ils sont, en ce moment, des yeux de jeune femme. Snyder, qui n’a jamais perdu son sang-froid, qui continue de jouer légèrement un jeu léger, ne pense qu’à profiter de l’occasion qui se présente. Il murmure gentiment, à demi par politesse, à demi convaincu:
--Ils sont toujours les mêmes!
Elle attendait si peu le compliment, elle pense si peu le mériter, qu’elle en est choquée comme d’un coup dans la poitrine. Elle ne s’en fâche pas, pauvre créature inoffensive et soumise, on a aussi bien le droit de lui adresser des compliments blessants que de lui dire des choses pénibles. Et puis, voilà qu’elle a envie de croire à ce compliment, qu’elle y croit. Elle est épouvantée et bien heureuse; elle rougit, elle prononce des mots qui n’ont pas de suite, et s’échappe.
--Si Gautrey avait eu raison! réfléchit Snyder après son départ.
Il sourit. Et puis il pense à autre chose.
* * * * *
«Il faut que j’aille ce matin chez monsieur André,» songe mademoiselle Mangin, en s’éveillant quelques jours plus tard.
Quelle que soit son affection pour le jeune homme, elle se sent envahie d’une immense lâcheté. C’est que le réveil est pour elle un supplice quotidien; elle se sent prise d’une fatigue affreuse, les reins broyés, les pieds lourds, comme si toute la nuit, au lieu de reposer, elle eût fait sur des pierres dures une étape écrasante. L’acte le plus simple lui paraît alors impossible, elle s’efforce de dormir encore, sans besoin de sommeil, pour échapper au cauchemar de la tâche du jour. Cette fatigue ne l’inquiète pas, tant elle y est habituée, bien que les plus petits incidents de sa vie lui soient d’ordinaire une cause d’anxiété qui se transforme en une idée fixe. Un jour qu’elle s’est piqué le doigt avec une aiguille, elle a été hantée, durant un mois, par l’idée qu’elle allait avoir le tétanos; elle n’oserait rester debout sur un balcon, persuadée qu’il s’écroulera _certainement_ si elle y met le pied. Sa mince petite âme s’est recroquevillée dans son humble corps, elle vit pour elle, rien que pour elle, dans un besoin naissant d’avarice, entassant un petit trésor de pièces de vingt francs, avec le sentiment vague que ces parcelles de métal jaune représentent une possibilité d’élargissement de sa propre personne, une partie de sa personne même, la plus brillante et la plus belle. Elle les soigne, elle les polit. Puis, à de certaines époques, elle dilapide ce pécule, s’adressant les plus cruels reproches, incapable pourtant de résister à son vice: les parfums. Deux ou trois fois par an, la solitaire s’enivre d’odeurs, en imprégnant son corps, son lit, sa chambre. Alors, elle ne sort plus, passe quelques jours dans une torpeur insouciante et alanguie...
Enfin, mademoiselle Mangin se lève, lasse et triste. Elle s’habille, selon sa coutume, d’une façon à la fois minutieuse et désordonnée. Les différentes parties de sa toilette n’ont pas pour objet, dans son esprit, d’aller ensemble. Elle les a choisies séparément parce que la couleur lui en a paru séduisante ou la forme agréable, mais sans se préoccuper jamais de l’effet produit: erreur presque fatale chez une femme qui a perdu le courage et jusqu’à l’instinct de se regarder dans un miroir, et se détourne même des glaces qu’elle rencontre dans la rue.
Il n’y a pas loin, de la rue Sainte-Anne, où elle habite, à la rue Taitbout. Elle arrive pourtant accablée. Chaque pas lui a coûté un effort, elle a dû «réfléchir» pour le faire, une chaleur pesante engourdit ses genoux; il lui semble qu’elle va crouler. C’est le milieu d’avril, un joli printemps, un peu frais, et pourtant la sueur perle sur son front. Quand elle a gravi l’escalier, elle se laisse tomber dans un fauteuil.
Elle a l’impression qu’il fait très chaud, trop chaud. Un feu de bois brûle dans la cheminée, et tandis que ses regards errent sur les braises qui crépitent, une grande langueur lui vient.
--Je suis fatiguée, dit-elle. Je vous demande pardon... Ah! comme je suis fatiguée.
Snyder n’a pas l’air d’avoir entendu sa plainte.
--Vous êtes partie bien vite, l’autre jour, dit-il. Pourquoi? Dites un peu pourquoi vous vous en êtes allée comme on s’enfuit?
--Je ne sais pas... je ne me rappelle pas. Mon Dieu, que le temps est lourd... Voilà vos papiers, monsieur André, dans ce rouleau.
--Est-ce que vous allez être malade, petite miss Anda, demande Snyder gentiment, un peu malade, pour vous faire soigner par vos amis?
Des amis? Ce mot la frappe doucement dans sa torpeur. C’est la première fois qu’elle l’entend. Qu’il est singulier, et comme la sonorité en retentit à ses oreilles. Pourtant, elle répond:
--Est-ce que j’ai des amis?... Oh! comme il fait chaud ici!... Pouvez-vous ouvrir la fenêtre, un instant?
André se dirige vers la fenêtre, hésite, l’ouvre enfin, mais baisse le store. C’est à cause du soleil, sans doute.
--Et moi, dit-il, je ne suis donc pas votre ami? Pourquoi faites-vous semblant d’en douter? Tenez, vous n’êtes pas franche, vous êtes une grande menteuse; vous savez beaucoup de choses et vous faites comme si vous ne le saviez pas!
Il lui a pris les deux mains, il les serre, il en caresse doucement les paumes. Cependant, la chaleur paraît à Amanda croître encore. Elle étouffe. «Je vais me trouver mal, pense-t-elle: il faut que je me lève, je vais me trouver mal!» Et elle sent qu’il lui est impossible même de vouloir se lever. Mais Snyder, parce qu’il sait, lui, qu’il joue un rôle, ne peut croire à sa sincérité. Il n’est pas ému, il a tout son sang-froid, il est simplement curieux; il s’amuse des naïves adresses qu’il croit deviner.
--Vous savez bien maintenant que nous sommes intimes, que nous n’avons plus rien à nous cacher. Dites, vous voulez bien que je sois votre ami?
--Oui, oui, dit-elle, sans bien comprendre les mots qu’elle prononce... O mon Dieu, crie-t-elle tout à coup, il faut que je m’en aille. Laissez-moi partir, laissez-moi...
Elle a distingué les yeux du jeune homme près des siens et cache inconsciemment sa figure dans ses mains. Une longue douceur l’envahit, elle ne sent plus la terre sous ses pieds, elle plane dans les nues. Et à ce moment, comme elle attend vraiment la révélation d’un mystère, qu’elle est hors d’elle-même, qui dira pourquoi elle se sent tout à coup pénétrée d’épouvante? Dans sa profonde et lamentable innocence, elle a peur et jette un grand cri de révolte instinctive, si vrai, si étonné, si virginal, qu’André en est un instant bouleversé.
Elle court au store, elle le lève, les larmes aux yeux, choquée, blessée, et voici qu’aussitôt, sa frayeur s’évanouit; elle ne connaît plus la cause de son trouble, elle est sans forces. Qu’il la baise seulement au front et elle tombera à ses pieds. Elle a compris son cœur, et son désir...
Or, le store dressé, la lumière est venue, une saine et salutaire lumière de matin printanier, qui rit dans la pièce, mais pâlit ce pâle visage; et le jeune homme, éclairé par le cri qu’il vient d’entendre, par cette lumière, par toute la vérité des choses, a honte de lui-même et de son jeu. Il sait; il est sûr, à présent, que depuis des semaines, cette femme est restée ignorante, pudique, sincère; tandis que lui a menti, pour voir. Dans ce seul instant son âme aussi a changé, mais en sens inverse.
--Je vous en prie, dit-il, pardonnez-moi.
Elle jette sur lui un regard à la fois farouche et suppliant, dont il refuse de saisir la signification et répète: «Laissez-moi... Laissez-moi!» Pourquoi prononce-t-elle cette phrase? Le dessus seul de son être a parlé, par habitude, mais au-dessous son cœur a fondu. Elle voudrait être à ses pieds, à ses pieds! Il s’incline, simplement. Elle ramasse son rouleau de cuir et s’enfuit.
* * * * *
Lui pardonner! Est-ce qu’elle sait avoir quelque chose à lui pardonner? O mon Dieu, il l’aime! Il voulait bien d’elle! C’est tout ce qu’elle a retenu, l’innocente, et c’est si imprévu, magnifique, extraordinaire, qu’elle en demeure d’abord éblouie. Puis, tout à coup elle étend les bras, les referme sur sa gorge, pour étreindre l’ineffable. C’est donc qu’elle est une femme, une femme! Il y a quelqu’un qui l’a désirée. Elle est une femme, l’égale des autres qui passent, là, dans la rue! Que le monde est beau! Ce ciel bleu pâle, c’est comme une caresse. Il est amoureux de la terre, il la frôle, il la baigne, il la baise de lumière. Ah! quelle immatérialité spirituelle, joyeuse, caressante, prennent les choses pour ceux qui ont du bonheur! Sûrement, il y a quelque chose de changé, depuis une heure, ou plutôt tout est changé. L’air adorable... le ciel adorable... Même ses fatigues, sa faiblesse, sa rouillure, sont parties. Elle se sent légère, légère! Et, subitement, une ivresse: «Peut-être que je suis jolie!» Justement elle passe devant une glace, elle se dévisage, elle veut se dévisager comme si c’était «une autre». «Mais oui, je suis jolie! Pas régulièrement, mais j’ai quelque chose. Puisqu’il veut de moi, il le faut bien!» Et le fait est qu’elle est transfigurée. Pourtant, elle éprouve un petit doute, elle crie en elle-même: «Mon Dieu, faites que ce soit vrai!» et, après cet acte de foi, demeure convaincue. Elle veut se ressaisir, s’irriter, avoir du remords, et ne s’en trouve aucun. Elle est heureuse, elle n’est plus seule; elle vit.
Son grand ennui, d’ordinaire, quand Amanda rentrait chez elle, était qu’il lui fallait passer devant le bureau du notaire, Maître Delangle, dont on voit briller les panonceaux au-dessus de la porte cochère. L’étude occupe le premier étage des bâtiments qui ferment la cour, et quand elle doit regagner sa petite chambre du cinquième, le frisson lui vient rien qu’à mettre le pied sur l’escalier. Des clients du notaire, des clercs qui montent ou qui descendent, la regardent sans sympathie, lui donnent le sentiment qu’elle est encombrante et ridicule. Cette fois, Amanda gravit l’escalier d’un pas vif et hardi, souriant intérieurement de ses anciennes chimères. Elle pousse gaiement la porte de sa chambre, regarde et ne se reconnaît plus.
Comment a-t-elle pu vivre là? Comme tout est petit, mesquin, mal tenu! Les rideaux, aux fenêtres, ont jauni sur place sans qu’elle songe à les faire laver; les meubles, qui lui viennent de sa mère, ne sont pas encore trop laids, de vieux meubles en bois de citronnier, à la mode sous Louis XVIII. Mais le tapis a des taches qui se nourrissent de poussière, l’air n’a pas été renouvelé depuis sa toilette du matin. Vraiment, elle a donc perdu le respect d’elle-même pour avoir vécu, sans rougir, dans cette incurie?
Et une idée lui vient, tout à coup: «Il doit croire que je suis fâchée, que je ne retournerai plus chez lui. Il viendra ici demain, sans doute, il a mon adresse! Et il verrait _cela_!» Elle pousse une chaise près de la fenêtre, décroche les rideaux, lave les vitres, fouille dans une commode, y trouve d’autres rideaux, qu’elle examine soigneusement, avant de les accrocher. La chambre a déjà l’air plus gai, plus propre. Quel dommage qu’on ne puisse changer le papier avant le lendemain! Du moins, elle promène un plumeau sur les murailles, sur les meubles, en rêvant d’autres réformes, d’un luxe futur à rendre la pièce belle comme une chapelle au mois de Marie. Elle balaye, s’amuse de la poussière soulevée et qui la fait tousser--et plus elle tousse, plus elle rit, en disant tout haut: «Il m’aime! Il m’aime!» Elle déplace la commode d’une seule poussée, fait rouler le lit, halette de fatigue et d’enthousiasme.
Puis elle songe: «Il faut que j’aille travailler!» Mais cette idée lui apparaît dépourvue de sens, vide de son contenu. Il y a l’amour, cela suffit. Qu’est-ce que l’amour? Elle ne le conçoit que confusément. Elle est sûre seulement que c’est immense, infini, total. «Il m’emmènera... Quand on s’aime, on part ensemble. Un train... Je serai en face de lui et je le regarderai!»
Amanda contemple encore la pièce, médite, et sort pour acheter des fleurs: «Il m’en donnera plus tard: l’autre jour, il m’en a déjà donné, je n’ai pas compris... Mais moi, je lui offrirai celles-ci!» Ce sont des roses. Avant de les mettre dans un pot de grès, elle les baise. On dirait que les fleurs _aussi_ ont des lèvres! Un sentiment nouveau lui vient: l’impatience. L’impatience exquise d’attendre, qui rend les heures longues, mais pleines.
Elle revoit alors la haute salle de la Bibliothèque, circulaire, avec ses tables rayonnantes, sa lumière grise et pacifique. Et une autre image s’associe à celle-là: André! Il est assis à une de ces tables, il écrit. Et c’est surtout sa main qui lui apparaît nettement, fine et vive, si brillante qu’elle semble éclairer le reste des choses. Il doit être à la Bibliothèque! Elle met vivement son chapeau et court jusqu’à la rue de Richelieu.
... Non, il n’est pas venu! Gautrey, qu’elle ne peut s’empêcher d’interroger timidement, comme si tout le monde pouvait deviner son secret, lui répond, en la regardant de côté avec ses méchants yeux, qu’il ne l’a pas vu de la journée. Alors, Amanda se sent faible à mourir, les membres de nouveau rompus. Mais elle se donne de bonnes raisons, recommence à penser au lendemain avec extase, avec des larmes qui lui rafraîchissent le cœur. Demain, il viendra chez elle, un bouquet, une bague dans la main, quelque chose d’insignifiant et de charmant. Car c’est ainsi qu’_ils_ font, elle le sait bien. Le grand coup de bonheur du matin la soutient, lui fait dédaigner le doute. Elle va au Louvre, fait l’acquisition de toute une toilette, presque un trousseau personnel; et, pour la première fois de sa vie, elle a du goût. Les commis lui ont souri comme à une très jeune femme, lui ont donné des conseils. «Que les gens sont bons et que le monde est beau!» songe-t-elle le soir en se couchant. Elle sent son corps avec joie, elle l’étreint de ses bras pour le sentir. Elle rêve: «Il ne m’aime pas comme je l’aime. Il en a connu d’autres... Qu’est-ce que ça me fait? Il faut toujours qu’il y en ait un qui aime plus que l’autre. C’est le plus heureux: celui qui donne le plus, celui qui sert à genoux... Et puis, il me quittera; je sais que les hommes quittent toujours les femmes. Que m’importe: _je saurai!..._ Mais il me quittera peut-être tout de suite? Que m’importe encore: je saurai, je saurai! Ma vie sera remplie pour toujours. Qu’a été toute ma vie, avant cette heure? Rien, rien, rien... Et maintenant! Alors, que sera-ce, demain? Demain!...
Par la fenêtre, elle aperçoit tout un carré de ciel noir velouté, et comme elle s’endort, il lui semble vaguement concevoir que tout ce grand univers, qu’elle avait cru si compliqué, impénétrable, avec ses bois, ses mers, ses monts, ses fleuves qui n’en finissent pas, ses astres qui roulent au plus lointain du ciel, n’est au fond qu’une chose très douce, très simple--immensément tendre--qui veut le bonheur des créatures.
* * * * *
Au matin, elle s’éveille joyeuse, fait la toilette de sa chambre, puis la sienne, s’agite encore, inquiète et heureuse. Mais les heures passent, et il ne vient pas... Son agitation se fait pleine d’angoisse. Elle n’ose sortir, de peur de le manquer. Les bruits de la cour et de l’escalier la font tressaillir, ouvrir lâchement sa porte, avec une peur d’être surprise. Mais toujours ces bruits s’arrêtent au premier, devant l’étude du notaire. Une fois seulement quelqu’un monte plus haut, les pas s’accusent, atteignent le second. La voilà toute pâle, le cœur lui fait mal. Au troisième ils s’arrêtent... Alors Amanda se prend à sangloter; et, tandis que ses larmes coulent, ses idées changent et se précisent, pour lui redonner de l’espoir. D’abord, il peut être à la Bibliothèque. Il se peut aussi qu’il n’ait pas osé s’y rendre, qu’il la croie encore fâchée, qu’il soit resté chez lui. Elle court à la rue de Richelieu. Endormie dans sa chaleur lourde et sèche, la salle est presque vide, à cette heure: il n’y est pas. Alors, c’est qu’il est chez lui. Elle prend le chemin de la rue Taitbout. Le soupçon l’étreint maintenant qu’elle a été raillée, trompée. Elle le repousse, et d’ailleurs sa tête perdue est incapable de rien fixer. Elle pense qu’elle va faire une scène, elle pense qu’elle pardonnera bien vite, et puis, tout à coup, l’inquiétude lui vient encore que tout ce qui s’est passé n’a été qu’un jeu atroce; son cœur se serre d’angoisse.
Devant la porte de Snyder, elle a un instant envie de fuir. Enfin elle sonne; il ouvre.
Et dès qu’elle le voit, ses craintes anciennes, ses projets, les attitudes qu’elle a décidé de prendre, elle oublie tout. Cet amour infini et chimérique, poussé en vingt-quatre heures dans l’âme et dans les sens de cette femme ignorante des choses les plus simples de la vie et des sexes, dans ce cœur absurde, puéril et chaste, où s’épanouit en même temps un irrésistible et brûlant besoin de caresser, de materniser, ce grand et fol amour ne trouve pour s’exprimer qu’un cri ridicule:
--André! Tu n’es pas malade?