Trois femmes

Part 6

Chapter 63,861 wordsPublic domain

Le divorce fut prononcé au profit de Berthe Fauli, épouse Wildenberg, sans que son mari opposât d’autre défense que celle qu’exigeaient la procédure et le respect des formes légales nécessaires. L’avocat même de Jacques Wilden prit soin, dans sa courte plaidoirie, de rendre hommage aux vertus domestiques et à la pureté de mœurs de madame Wilden au cours du mariage, à la correction de son attitude depuis la rupture; et cela, en vérité, était imposé par les circonstances de la cause. M. Jacques Wilden, puisqu’il comptait convoler en secondes noces avec la même Berthe Fauli, ne pouvait l’épouser qu’irréprochable; et comme Berthe l’aimait toujours, pensait-il, comme elle le lui avait prouvé depuis la découverte des petites légèretés qu’il avait commises, peu lui importait qu’on mît, au contraire, quelque rigueur dans les appréciations portées contre lui devant le tribunal. Il fut cependant assez surpris par leur sévérité. Qu’on l’accusât d’avoir trompé sa femme, la chose était d’avance convenue; s’il ne l’eût trompée, il n’y aurait pas eu de divorce; mais on s’attacha à démontrer bien clairement qu’il manquait à un degré tout à fait exceptionnel, inusité, en vérité inquiétant, de délicatesse morale et de toutes les qualités de fonds qui rendent un homme digne de la confiance d’une femme.

«Voilà qui est de trop, songeait-il. Ce sont des impertinences! Cet avocat vraiment n’avait pas besoin de tout cela pour enlever une affaire qu’on ne lui dispute point; il oublie les règles du jeu. C’est un tour du père Fauli, j’en suis bien sûr. Mais qu’est-ce qu’il y gagne? Berthe n’assistait pas à l’audience!»

Berthe n’assistait pas à l’audience, il est vrai, et Jacques ne se trompait pas en supposant que M. Fauli avait fourni à l’avocat la plupart des traits dont celui-ci avait percé son adversaire. Mais il ignorait que ces imputations amères et justes, auxquelles la solennité d’un discours suivi n’avait prêté qu’une couleur à la fois naïve et pompeuse, sa femme les avait entendu répéter bien des fois avec une douceur pénétrante, une modération perfide, au cours de ses conversations avec son défenseur, et qu’elle en savait à cette heure bien plus encore que l’avocat. Jacques ne lui était pas encore indifférent, elle s’en était rendu compte; cependant, si elle lui demeurait encore attachée, ce n’était que par une sorte de perversité, ou si l’on veut, pour ne point lâcher de si grands mots, d’amusement sensuel, et aussi par un reste d’habitude: elle ne l’admirait plus, elle se sentait de jour en jour plus persuadée, parce qu’elle en avait conscience elle-même, et qu’on ne cessait de le lui répéter, qu’elle lui était supérieure. Il n’avait ni sa fermeté d’esprit, ni son inébranlable solidité de jugement, ni cette espèce de propreté morale à quoi les femmes tiennent comme à la propreté parfumée de leur linge ou de leur lit; mais elles peuvent, en voyage, et pour jouir d’un beau paysage, coucher dans des draps d’hôtel, ne pas s’en plaindre, y éprouver même une sorte de plaisir, en songeant qu’elles ont mieux. Berthe éprouvait maintenant, à l’égard de son mari, cette sorte de sympathie indulgente et délibérée; elle savourait l’orgueil d’être tout à fait sûre qu’il ne la valait pas, et elle le prenait, au lieu de se donner. C’était une grande volupté parmi beaucoup d’autres, telles que le secret des rencontres, la précipitation des confidences quand on ne s’était pas vu depuis quelques jours, la complicité d’un projet qui ne pouvait s’avouer, et celle enfin dont il est décent de ne rien dire,--mais aussi la plus dangereuse! Certains moralistes prétendent qu’elle est contraire au vœu de la nature; il est en tout cas certain qu’elle est un défi aux traditions, et c’est presque la même chose.

Berthe déjeunait chaque jour avec son père; mais, le lendemain du divorce, elle vit, en pénétrant dans la salle à manger, que les choses avaient un air de fête. Il avait semblé au vieux Fauli que sa fille, désormais, lui était toute reconquise; il la sentait davantage à lui. Il se pencha derrière elle pour l’embrasser.

--Ma petite Simcha! répéta-t-il.

Ce nom secret s’harmonisait avec les choses: avec l’odeur légère de la carpe cuite à la juive, merveille gastronomique importée des profondeurs de la Russie jusqu’en Alsace, et dont la tradition à Paris s’est encore maintenue dans quelques familles; avec les hachis de mouton entourés de fritures délicates que d’autres exilés, chassés d’Espagne jusqu’en Orient, ont sans doute empruntés à la cuisine turque; avec les _würst_, soigneusement composés de la chair des bœufs abattus selon les rites; et de la cuisine Berthe sentait venir le parfum des _kougel_. Elle distingua la forme spéciale des raviers destinés à contenir le beurre: car ce serait une abomination sans exemple qu’un vase ayant contenu du beurre servît ensuite à un autre aliment, et seuls les infidèles osent mélanger le beurre avec la viande rôtie. Ces antiques prescriptions devenues inexplicables, le vieux Fauli continuait de les respecter, et c’était pourtant un des amers regrets de sa vie de se trouver toujours, malgré tous ses efforts, en état de péché, en état d’impureté: il y a tant de devoirs qui sont devenus incompatibles avec la vie en Occident! Comment concilier avec les prescriptions de la loi les obligations des affaires, qui vous imposent trop souvent la nécessité de se nourrir, au restaurant, de mets impurs dans des vases ayant servi à des infidèles? Fauli péchait en soupirant; mais il n’aimait pas qu’on fît allusion à ces manquements, qu’il essayait de réparer par des aumônes et des cérémonies expiatoires. Bien des exigences rituelles d’ailleurs paraissaient dures à ses goûts; il avait toujours souhaité connaître, comme les autres Alsaciens, la saveur de la crème mélangée au café noir à la fin du déjeuner; mais les injonctions traditionnelles sont rigoureuses: ce n’est que six heures après le principal repas que le lait peut être uni à un autre aliment. Fauli s’était résigné; il ne prenait pas de crème avec son café; de même que, le samedi, il attendait, pour fumer, comme avaient fait son père, son grand-père et tous ses ancêtres depuis deux siècles, qu’au ciel apparussent les trois premières étoiles.

Mais Fauli, cette fois, s’était trompé. Il espérait que Berthe, après avoir ri de ces minuties pieuses vers sa quinzième année, à cet âge où, parce qu’on commence à juger, on juge avec injustice, allait se retrouver attachée par mille liens, mille souvenirs, à une infinité d’êtres vivants ou disparus: tout ce qu’on nomme «les siens». Depuis ces quelques jours, depuis qu’elle traversait une crise si grave de son existence, n’éprouvait-elle pas une joie pacifiée à se réfugier dans son enfance, à se rappeler les jours où, toute petite, lors de la fête qui commémorait le passage du désert dans la terre de Chanaan, elle édifiait sur le balcon un abri de feuillage! Et le repas sacré où l’on prépare, pour le prophète Élisée, sa chaise, son couvert et son verre bien rempli, laissant la porte ouverte afin qu’il puisse entrer! Car le prophète Élisée n’est pas mort: il a été enlevé vivant au ciel; rien n’empêche, par conséquent, qu’il revienne quand il le veut sur la terre, avec sa forme humaine, sa science, et sa bonté.

Il n’en fut rien. A cette heure, après ces secousses, Berthe se sentait détachée de sa jeunesse autant que de son mariage. Elle était une autre, une autre! Et libre enfin, absolument libre, indépendante! La légende d’Élisée? Eh bien, c’était une très belle légende, mais si lointaine, si lointaine! Agréable, touchante, et indifférente. Un motif à émotion esthétique, un sujet pour un tableau, comme les _Pèlerins d’Emmaüs_ ou l’_Enlèvement d’Europe_. Elle pensait à autre chose. Le déjeuner fini, elle attendit à peine quelques instants pour «revoir» son chapeau devant la glace. Fauli la regarda, de son œil puissant et clair, mais aujourd’hui mélancolique.

--Tu sors aujourd’hui, petite, demanda-t-il. Reviens-tu dîner?

--Non, père, fit-elle. J’ai des amies à voir, des courses, et puis...

Elle se sentit une petite morsure au cœur parce qu’elle allait être obligée de mentir. Jacques l’avait invitée à dîner, lui aussi, pour célébrer la décision du tribunal.

--C’est bien, ma Simcha, c’est bien, dit Fauli, l’interrompant. Ne rentre pas trop tard; la femme de chambre t’attendra.

Elle lui fut reconnaissante de sa discrétion, reconnaissante comme s’il avait su. Et peut-être, en effet, savait-il: c’était un homme qui réfléchissait beaucoup, et, dans ses méditations, il approchait souvent de la vérité. Quelque chose lui disait qu’il était battu: mais il ne pouvait encore se douter à quel point.

Divorcés de la veille et craignant les regards publics, Berthe et Jacques allèrent dîner dans une île du Bois de Boulogne; car le souvenir de leurs lectures enfantines porte la plupart des civilisés à croire que les îles toujours sont désertes. Au penchant d’une route ombragée, où ne passaient que de rares automobiles et des cyclistes qui ne voient jamais rien que leur guidon, un sentier presque invisible descend jusqu’à un embarcadère de poupée, sur la rive d’un lac dessiné par un ingénieur sentimental pour que l’image en soit aimable comme une romance un peu vieillotte. Au son d’une clochette qui tinte pour rire, un nocher très moderne part d’une île mystérieuse, mais éclairée à la lumière électrique, et dont le Robinson a construit un chalet, sans doute pour convertir les cannibales à un autre genre de nourriture. Mais la nuit est magicienne, la nuit avait tout changé, elle avait tout grandi. Quatre pieds d’eau font une onde immense: on ne voit pas ce qu’il y a dessous, et elle reflète le ciel, et elle tremble, et elle vit. Il n’y a rien plus que l’eau qui soit pareil à l’amour: uniforme, diverse, agitée, et, sans jamais un événement, si puissante que les yeux ne peuvent s’en détourner. Plus loin, des canaux séparaient d’autres îles, pleines d’arbres noirs qui parfois semblaient avancer, parfois reculer au hasard des nuages qui voilaient la lune ou la dévoilaient; et sur la gauche les reflets d’un autre lieu de plaisir multipliés à l’infini dans les vaguelettes, semblaient l’éclat à la fois frémissant et figé d’un feu d’artifice perpétuel. Au clair de lune, dans l’île, sous de grands peupliers, un pensionnat de petites filles dansait; surveillées par des personnes austères, il le faut croire, bien que laïques, et qui venaient de les faire dîner sur l’herbe, ces vierges pauvres tournaient en rond; mais un orchestre de tziganes, à quelques pas, destiné à éveiller des sentiments peu chastes, les dispensait de chanter. Leurs yeux brillaient, on sentait dans leurs mouvements puérils de la curiosité, des presciences confuses, et presque du désir.

... Jacques avait retenu un des rares cabinets du premier étage. Des heures coulèrent. Jamais celle qu’il continuait à nommer sa femme ne lui avait paru plus désirable, jamais elle ne semblait s’être donnée plus pleinement. Il ouvrit la fenêtre, et la musique des tziganes se fit tout à coup plus bruyante, pareille à l’irruption d’un vent trop fort. Quand il se retourna, Berthe, devant la glace, remettait son chapeau.

--Tu pars, dit-il, tu pars... Mais nous n’avons encore rien dit de sérieux. Il faut que nous causions, mon enfant. Tu ne veux donc pas savoir quand seront les noces?

Berthe tourna vers lui des yeux devenus subitement clairs et froids.

--Les noces? dit-elle. Mon ami, vous n’êtes plus mon mari, vous ne le serez plus. Mais consolez-vous, pensez que vous avez été mon amant. Seulement... c’est une sottise que vous avez faite d’avoir été mon amant, voyez-vous, si vous vouliez me garder: un amant, cela se quitte. Adieu, Jacques!

--Berthe! cria Jacques Wilden.

--Non, je vous assure, comme amant, vous m’avez trop fait oublier que j’étais une honnête femme pour redevenir mon mari...

--Berthe, cria Jacques, tu ne me dis pas tout. Il y en a... il y en a un autre!

--Pourquoi pas? répondit-elle froidement. J’ai été à bonne école... Allons, soyez gentil, maintenant: laissez-moi partir seule.

* * * * *

Il se peut que, durant les dix-huit mois qui suivirent, Berthe Fauli ne soit point demeurée insensible à la passion d’Uriel Élisée Baër. En tout cas, depuis qu’ils ne se voient plus, la musique de ce compositeur a pris quelquefois des accents pessimistes et déchirants. Mais elle est aujourd’hui madame de Fresquienne-Austreberte, et préfète de la Basse-Vendée. La carrière de son mari continue de s’annoncer brillante.

LA PASSION D’AMANDA MANGIN

«... Et leurs baisers s’égrenaient, calmes, limpides, solitaires, et leurs baisers s’égrenaient comme un beau chant de rossignol, comme un murmure de source. Et dans les massifs les anthères des fleurs se gorgeaient d’amour, éclataient et jetaient un vol innombrable, nuageux, de grains de pollen verts et roses. La lune les habillait de son blanc manteau de rayons. Et la nuit les agréait, en une triomphale glose qu’illustrait l’aile d’argent de silencieux papillons...»

Ces vers, d’un poète anglais contemporain, mademoiselle Mangin les transporte en français, sans autre souci que d’en rendre fidèlement la signification, et sans s’y intéresser pourtant. C’est de l’amour, une musicale et délicieuse effusion d’amour: et qu’y a-t-il de commun entre elle et ce sentiment, ou cet instinct? Elle reproduirait aussi froidement, avec une indifférence égale, un texte de Rawlinson sur la civilisation assyrienne. Cela lui paraîtrait aussi lointain, aussi nul. Depuis treize ans que, dans cette grande salle de travail de la Bibliothèque de la rue de Richelieu, elle traduit, copie, résume, accomplit sa modeste besogne d’obscure servante de l’érudition, à tant la page, elle n’a éprouvé ni une révolte, ni un enthousiasme: elle gagne sa vie; il lui suffit de gagner sa vie. Ce n’est pas si facile.

Patiente, ce matin-là comme la veille, elle court à travers sa tâche, la tête cachée entre les deux murailles de livres qu’elle élève chaque jour contre ses voisins, par une habitude de réserve épeurée prise jadis, quand elle était plus jeune, qu’elle avait honte encore de sa robe trop pauvre, de sa pauvre mine, de sa gorge trop maigre sous sa blouse modeste. Aujourd’hui, elle s’ignore. Elle s’ignore à tel point qu’elle ne regarde pas les autres femmes, qu’elle a pris l’habitude de les considérer comme d’une autre race, d’une autre essence. Elle a d’assez beaux cheveux blonds, mais tordus sans art sous un chapeau disgracieux, des traits qui ne déplairaient point s’ils étaient les traits d’une autre qui penserait à soi, et à ce qu’on pense d’elle. Il y a la beauté, qui est infiniment rare, et il y a l’agrément, dont la plupart des femmes savent s’orner, et qui n’est autre chose que l’expression de leur immense, de leur perpétuel désir de profiter de tout ce qui peut être à leur avantage, de faire de leur mieux pour être bien. C’est ce qu’on nomme la coquetterie, presque une vertu.

Mademoiselle Mangin n’a pas cette vertu: détestable victoire de l’éducation sur la nature! Fille pauvre, passée du couvent, où on lui enseigna le mépris de son corps--et son âme ductile crut à cet enseignement--à des fonctions d’institutrice où cette négligence et cette austérité sont devenues une affreuse qualité professionnelle, car c’est une qualité qu’on apprécie, pour une institutrice, dans certaines familles, une qualité dont on se félicite et qu’on paie,--Amanda s’est accoutumée à vivre de ce qui, pour presque toutes ses sœurs, serait un motif à ne plus vouloir vivre.

Et la voici, maintenant: on ne la regarde pas, et c’est tout ce qu’elle demande. Elle n’a pas de coquetterie, pas plus que de désirs, pas plus que de regrets. Elle a gardé intacte la plus chaste ignorance d’enfant; il est seulement des jours où elle se sent plus triste. La tristesse, la vraie tristesse, c’est le sentiment du vide. C’est la nuit quand on ne dort pas. C’est la vie, quand on n’aime pas.

A travers les rayons concentriques des sièges, deux hommes qui se sont levés depuis quelques instants et se préparent à sortir, viennent à elle, sans bruit. La Bibliothèque nationale est le seul lieu de Paris où les Parisiens savent observer la règle du silence presque absolu; et l’on dirait que la lumière même, unie et grise, se tait dans les nuances assoupies des reliures.

--Eh bien, mademoiselle, mes traductions de poètes anglais, demande le plus jeune, à voix basse, quand me les donnerez-vous?

--C’est presque fini, monsieur Snyder. Vous aurez le tout après-demain.

Elle répond d’une voix un peu plus vive que de coutume, bien qu’à bouche presque complètement fermée pour assourdir ses paroles, et avec une sorte de hardiesse inusitée, de confiance, saisie du plaisir involontaire, instinctif, qu’on éprouve en présence d’un être vigoureux, quel qu’il soit, animal ou homme, à se rapprocher de lui, comme si l’on pouvait absorber un peu de la force intime qui roule dans ses veines. Celui-là, voici quatre mois qu’elle travaille pour lui; un jeune homme très convenable, assez riche, qui fait des recherches de critique littéraire étrangère, d’une façon intermittente; la moitié d’un amateur et la moitié d’un artiste.

--C’est bien, dit-il. Vous m’apporterez cela chez moi, un matin, comme à l’ordinaire.

Il a la voix sûre, paisible et pleine, des gens dont la santé est solide, l’avenir assuré. Et vraiment, n’est-ce pas amusant de vivre, seulement de vivre, de faire ce qu’on veut, de jouer avec les choses, de les prendre, de les palper pour jouir de leur forme, de leurs couleurs, de leur agitation, et voir si les autres hommes qui passent sont en vie comme vous, de la même façon, ce qui serait si extraordinaire! Snyder n’a point de perversité, mais il s’en croit: c’est qu’il est jeune. Olive Schreiner a écrit: «Les choses ont un côté extérieur qui est joyeux, et une face intérieure qui est solennelle». De longues années peuvent se passer avant qu’on pénètre jusqu’à cette face intérieure; il ne l’apercevait pas encore. Peut-être ne la distinguerait-il jamais.

* * * * *

--Je vous félicite, lui dit son compagnon, au moment où ils franchissent les portes de la salle, vous avez fait une conquête.

Le jeune homme se prend à rire. Il est très sincère en protestant qu’il n’en croit rien. D’ailleurs, il n’y aurait pas de quoi se vanter.

--Pouvez-vous me dire, réplique froidement Gautrey, ce que c’est qu’une conquête dont on peut se vanter? Je serais curieux de vous entendre. Mais faites attention; vous allez répondre une sottise ou des banalités.

Il est sec, il est ironique, il est méchant. Il exerce une influence singulière sur ceux qui l’approchent. Ce n’est pas un raté, c’est un indifférent à l’action ou à l’œuvre, s’il s’agit de son œuvre. Il aime savoir. Une fois qu’il sait, il se désintéresse. C’est fini, il passe à autre chose. Gautrey n’est pas pauvre, puisqu’il est sobre. Il n’est même pas nihiliste, au sens où on l’entend d’ordinaire, puisqu’il conclut toujours à l’inutilité de rien changer. Il dit: «Je suis catholique, monsieur, et je pratique! Toutefois, je ne crois pas en Dieu.» C’est un type littéraire appartenant à une littérature périmée. Il paraît, à le décrire, ridiculement désuet. Dans la vie réelle, il continue d’exister. Gautrey connaît son empire sur les jeunes gens, il en jouit.

--Je ne vous comprends pas très bien, fait Snyder, éludant la discussion. Ou plutôt je sais que vous vous trompez. Mademoiselle Mangin fait pour moi des traductions que je lui paie, elle m’apporte toutes les semaines son travail à jour fixe, je lui offre une tasse de thé; elle n’est plus bien jeune, elle a l’air très doux, très timide, effarouché, ne dit pas grand’chose et se sauve comme une souris. Et encore... c’est joli, une souris!

--Amanda doit avoir dans les trente-cinq ans, dit Gautrey. Moins, peut-être; au contraire des autres qui se rajeunissent, elle se vieillit... Et quel âge prêtez-vous aux personnes que vous rencontrez dans le monde, dans ce que vous appelez votre monde, et qui vous honorent de leurs faveurs, ô adolescent! Soyez donc franc vis-à-vis de vous-même, une fois par hasard! Vous vous trouverez flatté qu’une femme de quarante ans, ou davantage, tombe dans vos bras si elle a un mari ou un amant; à celle-ci, vous ne daignerez pas dire un mot parce qu’elle est étiquetée vieille fille. Préjugé. Elle n’est pas jolie? Autre préjugé. Savez-vous ce qu’elle peut donner, vous êtes-vous demandé jamais de quelle nature peut bien être le lien indissoluble et mystérieux qui unit certains hommes à des femmes qui ne valent pas celle-ci? Faut-il vous répéter ce mot qui traîne partout, qu’on peut quitter une jolie femme, jamais une laide? Savez-vous seulement ce que c’est que la laideur, sinon une maladie comme la tuberculose, qu’on peut guérir avec des soins, du soleil et du jus de viande. Laide, laide, laide! Quel mot creux, et vide, et stupide! De tout ce qui existe au monde, il n’y a que lui qui soit laid... Tenez, ce n’est pas quand il brille à la lumière comme un banal petit morceau de glace que j’admire un diamant. C’est au laboratoire, quand un courant électrique l’enflamme et que cette parcelle de matière luit comme un soleil, brûle à des températures d’enfer et vous laisse aveuglé. Eh bien! que le diamant soit blanc, pur, transparent, taillé à facettes, ou noir et informe--un diamant de vitrier--peu importe: il brûle! Pour les femmes, c’est la même chose. Il n’en est pas une, croyez-le bien, pas une, pourvu qu’elle ait la tête, le cœur, et l’âge de son sexe, quel que soit son visage, quel que soit son corps, quelle que soit son apparente damnation terrestre, qui ne puisse brûler d’un incendie total, aveuglant et sublime, si un homme vient à elle, lui prend la main et dit: «Cette femme n’est pas laide, elle n’est qu’endormie!»

--Vous êtes éloquent, fait Snyder, et je m’imaginerais volontiers que vous croyez ce que vous dites, si je savais que vous pouvez croire à quelque chose. Mais pourquoi n’appliquez-vous pas vos théories vous-même!

Gautrey passe la main sur sa face rude et mal rasée.

--Est-ce que j’ai la tête d’un éveilleur de féminités? Est-ce que c’est à mon approche que la chrysalide en question frémit, s’émeut, montre qu’elle ne s’est pas entièrement desséchée dans notre tas commun de paperasses? Vous êtes un brave garçon, mais rudement myope, si vous n’avez pas vu ce qui crève les yeux!

Les deux hommes se sont arrêtés sous le platane géant qui couvre de son ombre le square Louvois tout entier. Quelques minutes encore, sur ce ton romantique et pédant, criant très fort au milieu du meuglement des autos, Gautrey continue, reconstituant à sa manière le caractère de la pauvre fille qui poursuit près d’eux, derrière ces murailles sans fenêtres, son labeur d’animal assujetti; la montrant honnête, oui, honnête peut-être, extérieurement, mais instruite, mais curieuse; noyant ses calomnies particulières dans une discussion générale; violent, cynique. Et puis:

--Vous savez, je vous dis ça comme je vous dirais autre chose.

Et il finit par s’en retourner vers Montmartre, la tête basse, le dos rond, heurtant les gens sans s’excuser, avec un sourire ailleurs, malin et distrait.

--Après tout, c’est bien possible, songe Snyder en s’en allant de son côté; mais qu’est-ce que cela me fait?

Cependant l’idée l’amuse.

* * * * *

Chaque semaine, mademoiselle Mangin vient chez lui, apportant son travail, emportant de nouveaux ordres. Il croit et il ne croit pas. Il est vaniteux de lui-même, comme tous les jeunes gens. Mais mademoiselle Mangin existe maintenant à ses yeux, parce qu’on lui en a parlé. En tout cas n’est-ce pas une occasion de se faire la main? Il n’en est jamais trop. Il se rappelle les jours de sa timide adolescence, où il offrait le bras aux vieilles dames, parce qu’il en avait moins peur que des autres, et qui le trouvaient gentil. La vérité est qu’il a toujours eu de la câlinerie. On le croit bon: il est cajoleur. Les femmes confondent aisément.