Part 10
--... Non, maman, dit Thérèse à madame Dumesnil, on ne peut pas vivre avec cet homme-là!
Ce n’était pas la première fois que sa mère entendait ces paroles. Quand leurs filles sont heureuses les mères ne l’apprennent guère que par le silence, ou par l’impression grandissante qu’elles ont d’être négligées, par mille petites choses, des détails presque insignifiants, pourtant cruels un peu, qui révèlent que la chair de leur chair, et leur fille, c’est-à-dire l’être au monde qu’elles avaient cru rendre le plus semblable à elles-mêmes et modeler à leur image, a cessé de parler comme elles parlaient, de penser comme elles pensaient, pour penser et pour parler comme celui qu’elles aiment. C’est l’inévitable adaptation, la fusion de deux cœurs et de deux existences dans le bonheur conjugal; et cela ne va point sans souffrance pour celle qui donna son enfant au nouveau venu. Elle est forcée de se souvenir qu’elle l’a donnée, donnée à jamais, sans restrictions, sans conditions. C’est une des crises suprêmes de sa vie. Il en est qui ne peuvent accepter leur sort, et c’est ici la cause, sans doute, des innombrables plaisanteries, des récriminations injurieuses qui furent dirigées, à toutes les époques et dans toutes les littératures, contre les belles-mères. Il ne faudrait pas croire, en effet, que seuls les Français en aient le privilège. Une propriété, la plus chère, a changé de mains, une propriété fut ravie à son premier possesseur naturel: les anciens ne l’ont pas mieux supporté, les primitifs ne le supportent pas mieux que les modernes et les civilisés. Et c’est même une affaire de civilisation, d’éducation, d’empire sur soi assez difficile à conquérir, que d’apprendre à se résigner. Les mères qui se résignent savent qu’elles doivent s’estimer heureuses précisément quand on ne leur dit rien; que si l’on vient à elles, c’est précisément que cela va mal, et qu’alors elles ont pour devoir de n’avoir pas l’air d’écouter!
De n’avoir pas l’air d’écouter, car bien souvent la plaignante leur en voudrait plus tard d’avoir été entendue. Quelques jours à peine, même parfois quelques heures seulement s’écoulent, et si on lui rappelait sa plainte, la jeune femme ouvrirait des yeux étonnés: elle ne sait plus de quoi il est question. Il faut même éviter en général le périlleux écueil de la tentative de réconciliation: car presque toujours les choses s’arrangent toutes seules, et elles se fussent compliquées si on eût essayé de les arranger. La mère de Thérèse savait tout cela. Elle était d’une époque où les femmes se piquaient par-dessus tout d’avoir «du jugement», mot qui a presque entièrement perdu, pour nos contemporains, le sens qu’elles y attachaient, que d’antiques traditions leur enseignaient à y attacher. Nous l’avons remplacé par celui de «tact» qui n’a pas tout à fait la même signification. Avant tout le tact est chose mondaine: le «jugement» de nos grand’mères comportait le sens de la place qu’il convient de faire à l’autorité morale, dans toutes les affaires qui touchent à la direction de la famille, à l’honneur de la famille. C’était l’esprit de gouvernement: la notion ne s’en est pas affaiblie que dans les familles.
Seulement, cela peut aussi être sérieux. Telle est la grave question qui se pose au moment de ces petites crises conjugales: est-ce une comédie, est-ce vraiment un drame? Les chances de ce côté sont infiniment moindres, et cependant il est bien rare qu’une longue expérience y soit trompée. Il y a la répétition des plaintes et des griefs, il y a l’appréciation du caractère même du mari, il y a enfin cette intuition qui manque rarement à l’amour maternel.
--... Ma mère, on ne peut pas vivre avec cet homme-là!
Cet homme! Le mot que les femmes ne prononcent qu’aux instants où leur remontent au cœur la vieille peur, la vieille haine qui habitèrent de toute éternité entre les sexes. Et si laid, si triste, quand les femmes l’appliquent à leur mari! Cependant la mère de Thérèse l’avait déjà entendu, elle se souvenait peut-être, l’ayant proféré, d’avoir oublié qu’elle l’eût jamais proféré. Mais aujourd’hui elle sentait une rancune plus profonde, elle devinait plus d’amertumes accumulées. Madame Dumesnil ne voulait pas qu’un abîme se fût creusé, infranchissable, entre une fille telle que la sienne et le mari de cette fille. Il ne devait pas y avoir d’abîme infranchissable: il y avait _elle_, il y avait son influence, il y avait son autorité pour le combler. Pourtant ce furent sa tendresse, sa tristesse, son angoisse qui parlèrent d’abord, en dépit d’elle:
--Ma pauvre enfant, tu ne l’aimes plus?...
--Mère, répondit Thérèse rudement, vous savez bien que je ne l’ai jamais aimé! Quand on me l’a fait épouser, j’ai cru que je pourrais l’aimer: c’était ce que vous m’aviez appris. J’avais dix-huit ans, je ne savais que ce que vous m’aviez fait croire: qu’on aime toujours son mari. Mais c’était impossible, mais tout nous séparait, et vous n’avez pu l’ignorer.
--On finit par aimer son devoir! dit sa mère.
--Non, répliqua Thérèse, on le fait, et ce n’est pas la même chose. Je l’ai fait tout entier, je l’ai fait comme je savais, d’après vous, que je devais le faire: sans paraître montrer que ce n’était que l’accomplissement d’un devoir. Si l’on m’en avait montré de la reconnaissance! Mais quel est le bien que j’en ai retiré? Qu’est-ce qui me reste de ces dix ans de jeunesse sacrifiée? Oh! maman, maman, il y a des femmes qui sont heureuses!
--Qu’est-ce que ça signifie? demanda la mère de sa voix la plus sèche.
Elle ne voulait pas s’attendrir.
--Il y a des femmes qui sont heureuses, répétait Thérèse, lamentablement. Je voudrais être heureuse! Ce n’est pas possible que je ne connaisse pas le bonheur. Je voudrais m’en aller, m’en aller...
--Où? Où sont tes ressources, où est ton avenir? Qu’est-ce que tu veux faire dans la vie, et de ta vie?
--Je veux être heureuse! dit encore Thérèse, comme un petit enfant douloureux.
Elle se sentit tout à coup attirée par deux bras tremblants, passionnés, desséchés, liée d’une caresse immense, ineffable, comme si ces bras l’eussent enlacée pour la dernière fois, à l’heure de la mort.
--Tu ne voudrais pas me causer ce chagrin-là, d’être heureuse?... Ma petite! Ma pauvre petite!
Les larmes maintenant coulaient sans se cacher des deux vieux yeux gris sur les deux vieilles joues. Thérèse embrassa ces joues en sanglotant.
--Maman! Oh! maman! pleurait-elle.
--Il faut prier, dit encore la mère.
--Prier? fit Thérèse, sans comprendre.
Et elle fut stupéfaite de ne pouvoir comprendre, stupéfaite et comme épouvantée. Elle était d’une piété naturelle et acquise, d’une piété d’enfance, et toutefois n’arrivait pas à concevoir que dans son cas il y eût une possibilité de consolation dans la prière. Elle ne pouvait pas demander par la prière d’aimer son mari puisqu’il lui semblait qu’elle fût incapable de l’aimer, que ce serait horrible de l’aimer, le plus grand malheur! Et elle ne pouvait pas demander autre chose. Autre chose: quoi? Toujours le bonheur. Ce qui est défendu.
--Il faut faire tout ce qui se doit, conclut madame Dumesnil, sans insister.
Tout ce qui se doit, c’était l’ensemble, le total de ce qu’elle avait appris à sa fille à respecter et à pratiquer. On impose plus aisément un ensemble qu’une règle plus ou moins définie, portant sur un seul point. Et l’ensemble forme un bloc solide, impénétrable. Il pèse de tout son poids, on ne discute plus. On ne saurait quelle chose discuter.
--Oui, maman! fit Thérèse avec soumission.
Elle avait retrouvé son obéissance de petite fille, et puis... et puis elle se sentait elle-même si peu capable d’aspirations trop vagues à une réalité. On venait de lui montrer les barrières, mais quoi? Elle avait toujours su que les barrières existent, et craignait qu’au delà tout soit terrible. Un enfant, dans une cour triste, à qui l’on dit: «C’est là que tu dois t’amuser.» Il s’ennuie: à travers les murs il entend les bruits du dehors, les pulsations de la vie dans les artères d’une grande cité, les chars qui passent allant il ne sait où, mais sans doute vers la joie, vers tout ce qu’il ignore et dont il rêve. Un jour quelqu’un laisse la porte ouverte: cela ne fait qu’accroître sa mélancolie, la doubler du regret que cette porte soit ouverte, car jamais il ne parviendra à trouver en lui-même l’audace de la franchir: il aurait trop peur! Si par hasard pourtant il avançait de quelques pas, le seul appel d’une voix connue, de la voix qui l’a mis là, là où il est, le ferait bien vite reculer... et il refermerait lui-même la porte. Pour qu’il osât se risquer, s’échapper pour quelques heures ou pour toujours, il faudrait un tentateur, quelqu’un qui murmurât à ses oreilles: «Viens donc, viens! Moi, je connais les routes, et c’est très beau.»
Les rêves de Thérèse ne lui désignaient pas d’objet; elle n’apercevait personne pour lui faire franchir la porte.
* * * * *
Ce fut très innocemment qu’elle envoya quelques jours plus tard un tout petit mot à Marlis: «Il est arrivé un accident au tableau, à notre tableau. Vous seriez si gentil de venir voir le malade!» C’était en toute sincérité une consultation qu’elle demandait, pas autre chose. L’absence du portrait faisait sur la muraille un trou dont elle ne pouvait se consoler, il lui semblait qu’elle était plus seule, toute abandonnée. Il y avait aussi ses instincts, ses habitudes de bonne ménagère. Un meuble brisé, elle l’eût fait porter le jour même chez le petit ébéniste du voisinage. Pour l’accident de l’aïeule, elle ne connaissait pas de médecin: il devait y avoir un médecin.
--Je vous adresserais bien au père Chappuis, lui dit Marlis. C’est le roi des rentoileurs, le magicien de la restauration: il ne donne un coup de pinceau _de lui_ qu’à la dernière extrémité. Mais il serait inabordable. Votre tableau n’est pas d’un maître et vous n’êtes pas un vieux client: je prévois une réception qui vous découragerait. Allez plutôt chez Charlet: il est adroit, il travaille assez vite. Il vous arrangera ça.
--Vous êtes sûr? demanda Thérèse.
--Mais oui, tout à fait sûr. Dire que la voilà inquiète comme pour un enfant!... Il vous arrangera ça, j’ai vu des toiles plus abîmées. C’est une toute petite opération--un traitement, pas même une opération. Pauvre petite ancêtre! Elle a été blessée bien près du cœur... Comment est-ce donc arrivé?
Son intérêt était sincère: la vue d’une toile mutilée le faisait souffrir. Thérèse expliqua. Elle ne dit pour commencer que ce qu’elle avait décidé qu’elle dirait. C’était elle qui avait tiré maladroitement sur le clou de suspension... Et à mesure qu’elle parlait sa rancune lui revenait plus amère, presque aussi neuve. Oui, c’était elle, mais ce n’était pas sa faute!
--C’est monsieur Lebeschard... C’est monsieur Lebeschard.
Elle avoua tout le reste, et ses yeux brillaient de colère, avec une larme aux cils.
--Pauvre petite fille! dit tout à coup Marlis, pauvre petite fille!
Thérèse éprouva un petit choc de surprise, pas davantage. Elle était un peu choquée que le peintre l’appelât «pauvre petite fille». Cette familiarité lui sembla inattendue et singulière, elle n’y était point accoutumée. Mais Marlis était lancé, il continua. Enfin il avait la confidence des rancœurs, de la misère intime qui troublaient l’existence de cette jeune femme si simple--si simple et si charmante! Enfin ils mettaient ensemble le pied sur le même sentier, ce sentier que tant de femmes distinguent tout de suite, ne perdent jamais de vue, et dont celle-ci avait toujours paru ignorer même l’existence. Il dit qu’il était là, lui, pour l’écouter, pour la plaindre, pour la consoler.
--Oui, oui! faisait vaguement Thérèse.
Marlis n’est pas un homme indélicat, il est aussi très prudent. Comment se fit-il que soudain Thérèse comprit? Elle comprit et tomba des nues. Marlis! M. Marlis! Elle ne s’abandonna point à de grandes gestes ni à de solennelles protestations: elle reparla du portrait, tout bonnement.
--Vous ne m’avez donc pas entendu? insista le peintre. Vous ne sentez donc pas que je suis votre ami, votre grand ami?
--Mais oui, répondit-elle, je le sais bien, monsieur Marlis, que vous êtes mon ami, depuis longtemps!
Comme le sens du mot changeait, d’elle à lui! Il en fut décontenancé. Pour Thérèse, elle n’éprouvait nul trouble, aucune émotion, mais au contraire une grande envie de rire, son premier accès de gaîté depuis des semaines. Marlis? Voyons, elle le connaissait: il était M. Marlis qui venait, depuis tant d’années, s’asseoir dans ce petit salon et causer agréablement. Et il lui faisait pressentir qu’il souhaitait devenir son amant! Même les plus honnêtes femmes ont pensé à l’amant, Thérèse y avait pensé: mais précisément comme à l’inconnu, comme à la magie de l’inconnu, à un rêve, à un idéal qui tomberait du ciel et ne ressemblerait à rien de ce qu’elle avait connu jusqu’ici sur la terre: Marlis, qu’elle connaissait, ce vieux Marlis!
Marlis n’était ni vieux, ni jeune: il se trouvait même à l’âge où les hommes sont le plus dangereux; mais il était «de la maison». Elle s’était trop habituée à lui. Il n’avait pas prévu cet écueil.
--Allez voir Charlet, dit-il, dépité, allez voir Charlet! Vous avez bien noté son adresse?
«Monsieur Marlis, songeait encore Thérèse après son départ. Mon Dieu, que c’est drôle!»
* * * * *
Un matin, prenant la toile avec elle, elle se fit conduire en fiacre rue de Vaugirard.
Franchissant une porte cochère, elle découvrit un lieu qui lui sembla d’une douceur inattendue.
C’était comme un grand jardin dans lequel, par hasard, il aurait poussé des maisons: légers ateliers de brique et de verre qui tous avaient conservé leurs tonnelles de verdure, avec des glycines, des chèvrefeuilles, des lierres qui retombaient sur une petite porte à claire-voie, peinte en vert, resserrée encore par l’envahissement de ces plantes grimpantes, et portant un numéro. Une ruche de peintres et de sculpteurs? Un couvent n’aurait pas été plus paisible. On n’entendait rien, sinon tout au bout, à la hauteur des premières feuilles dans les grands arbres, le chant d’un piano qui jouait un air de Grieg, mélancolique, intime comme une mélodie légendaire; et ce vieux piano même, soigneusement visité par l’accordeur, mais si faible, exténué, n’avait pas plus de sonorité qu’un clavecin. L’existence de Thérèse s’était tout entière écoulée en province quand elle était jeune fille, et, depuis son mariage, dans un de ces milieux parisiens qui sont le plus désespérément dépourvus de couleur et d’harmonie. Elle n’avait aucune idée de ces demeures de la rive gauche, abris d’artistes, à qui la fortune ne sourit pas encore, ou ne sourira plus, mais où le travail patient, l’obligation de ne pas troubler le voisin dans l’exercice d’une profession considérée comme noble, entretiennent une paix singulière, car elle n’est pas celle de la vertu, et nulle règle, nul maître ne l’imposent. Thérèse eut quelque hésitation avant de frapper à la porte qu’on lui avait désignée; elle était presque émue. Un jeune homme vint ouvrir.
--Monsieur Charlet? demanda-t-elle.
--C’est moi, madame.
Le restaurateur de tableaux montrait une figure étrangement pâle et très maigre, deux yeux ardents dont les prunelles semblaient avoir emprunté leur couleur à un vieux cadre de chêne où des parcelles d’or resteraient attachées. Il leva un peu, en saluant, une main longue et frêle que la lumière du dehors rendit translucide.
--J’ai apporté ce tableau qui a eu un malheur, un grand malheur! fit Thérèse. C’est le portrait d’une aïeule. Il est perdu, n’est-ce pas? On ne peut le réparer?
--Si, madame, répondit le restaurateur, il n’y a qu’à coller du papier fort du côté de la peinture, en ayant soin de bien rejoindre les morceaux déchirés. Ensuite, du côté de la vieille toile, il faut quelquefois gratter longtemps, arracher le chanvre fil à fil. Après ça, il n’y a plus qu’à remettre une toile neuve... Par bonheur celle-ci est du dix-huitième siècle, elle est préparée avec un enduit minéral rouge: je crois que je pourrai l’enlever d’un coup, et il n’y aura plus qu’à reporter la peinture sur le châssis neuf, en faisant des raccords au pinceau sur les déchirures.
C’est ainsi qu’il expliquait, lent et méticuleux, les procédés de son art fait de minuties précieuses, et tout son atelier, sa personne même, reflétaient des habitudes de scrupule excessif, une propreté passionnée, comme dans un béguinage flamand. Il vivait dans cette lumière du nord, claire et froide, au milieu des tableaux revernis; et ses traits, ses paroles nettes et mesurées, ressemblaient à ces tableaux.
--Que c’est joli! que c’est joli, chez vous! fit Thérèse presque inconsciemment.
C’est parfois une bénédiction qu’un peu d’inexpérience. Quelques-unes de ces toiles eussent fait sourire Marlis; mais Thérèse jouissait avec ingénuité de ces images qui contaient des histoires.
Placés sur des chevalets épars, les tableaux restaurés illuminaient la pièce.
Il y avait une Nativité d’un primitif italien. Dans une grange assez vaste, qui servait d’étable, on voyait le bœuf et l’âne. Derrière eux un paysage fuyait à perte de vue, avec une rivière, des rochers, des forteresses, des bêtes qui paissaient. La Vierge avait une figure longue, un peu pâle, le nez bien droit; saint Joseph était un bon vieux, le menton en galoche. Tous deux adoraient l’enfant Jésus, qui suçait son pouce, et le calme était si grand que deux lézards, cramponnés au mur, ne bougeaient pas.
Plus loin, c’était un portrait de l’école de M. Ingres. Une demoiselle, la taille sous les bras, portait du bout de ses doigts, couverts de mitaines trop larges, une toute petite toque, chargée d’une plume d’autruche immense. Ses cheveux s’aplatissaient en bandeaux, elle avait des yeux trop grands, des sourcils qui continuaient l’attache de son nez si hardiment qu’ils évoquaient l’idée de deux arches de pont; sa pâleur était distinguée; et l’on demeurait certain, rien qu’à la regarder, que son éducation était accomplie, et qu’elle savait par cœur son catéchisme et ses sous-préfectures.
Il y en avait, il y en avait sur les quatre cimaises. Un mamelouk, debout sur son cheval au galop, brandissait une tête coupée. Une dame en deuil recevait une lettre et mettait la main sur son cœur. Une bergère, des roses dans les cheveux, s’asseyait par terre pieds nus, mais dans une robe de satin de cinquante louis, tandis qu’un bel adolescent, en cravate à la Colin, lui montrait un étourneau. Et toutes ces effigies, lavées, nettoyées, frottées d’un enduit plus transparent que le verre, éclataient, beaucoup plus neuves que le jour où l’artiste avait mis sa signature au bas du tableau.
--Que c’est beau! fit Thérèse ardemment. Est-ce que c’est de vous?
Le pauvre restaurateur sourit faiblement. Il aurait bien voulu, lui aussi, écrire son nom sur une toile, mais il était né avec une maladie de cœur qui ne pardonne pas. Il n’avait vécu jusqu à ce jour qu’en prenant soin de lui comme d’un objet fragile, avait pris ce métier parce qu’il n’exige point d’effort ni de vigueur physiques, seulement de la délicatesse, et lui permettait de rester à l’abri dans cet atelier comme une pauvre bête blessée qui se cache et que les dangers de l’extérieur achèveraient. Il avouait tout cela, infiniment timide, et pourtant si confiant. Confiant comme un enfant qui se rapproche instinctivement des femmes, par faiblesse et par besoin de protection.
--Ainsi, dit-elle, vous êtes peintre, et vous ne pouvez plus peindre! Ils sont si gais les peintres, surtout ceux qui font du paysage: l’un de ceux-là, un ami, me disait...
--Vous avez un ami peintre? demanda vivement le restaurateur de tableaux.
--Mais oui, fit-elle d’une voix très calme et de ce ton glacé que prennent les femmes pour bien marquer «qu’il n’y a rien»: Marlis: le connaissez-vous? Il me parle souvent de ses courses à travers champs, du plaisir de saisir un effet de lumière, de la joie qu’il éprouve à trouver la mise en place d’un motif.
--Il a du talent, Marlis!
Et, dans la voix devenue sèche, passa un peu, un rien, de cette jalousie subite qu’éprouvent les hommes timides pour les hardis et les heureux qui savent intéresser et retenir celles qui leur plaisent, jalousie plus variée, plus nuancée, plus puérile aussi que chez la femme, qui comprend et sent plus profondément, d’ordinaire, la jalousie physique: qu’un homme, qui n’a pas de droit sur elle, désapprouve les simples amitiés, les plus innocentes conversations, lui paraît toujours étonnant.
Alors Thérèse fut à la fois surprise et flattée.
--Vous n’êtes pas marié? demanda-t-elle, sans savoir pourquoi.
Ou plutôt elle commençait à souhaiter des confidences, éprouvant comme une langueur compatissante, une sympathie très douce, et qui lui semblait si peu dangereuse!
--Marié, moi? Oh! non... Et je crois bien que vous êtes la première femme qui entre ici depuis que ma mère n’y vient plus, ajouta-t-il en rêvant. On a des clients, en général, mais pas de clientes...
--Votre mère ne vient plus?
--Depuis deux ans. Elle s’est tuée à me faire vivre. Il paraît que ma vie est un miracle. J’aurais dû mourir tout petit, tout petit: elle m’a sauvé cent fois, et elle y a gagné de mourir avant moi... Quand elle vivait, je sortais encore un peu. Par les beaux jours elle m’accompagnait, me surveillait; j’ai fait du paysage, j’ai vu des champs, des bois... j’ai mangé des omelettes à la campagne. Aujourd’hui ces omelettes m’apparaissent comme un bonheur impossible, quelque chose comme un voyage en Italie, du rêve, de la beauté. Maintenant que ma mère n’est plus là, j’ai comme peur. C’est elle qui me défendait. Vous ne vous moquez pas?
Il regardait la bouche un peu frémissante de Thérèse, ses yeux sincères, pleins de lueurs qui ne s’éteignaient que pour se rallumer, et qui parfois s’attendrissaient. Il le savait bien, qu’elle ne se moquait pas, il en était sûr.
--Vous voyez bien, dit-elle, comme répondant à une pensée, que je ne me moque pas. Je m’étonne seulement... Je m’étonne que seul, libre, indépendant, car c’est l’avantage des métiers comme le vôtre, l’indépendance, et ce qui les rend si enviables, vous n’ayez pas rencontré une amie, une petite jeune amie, ou une bonne vieille amie, qui vous rende un peu de ces joies sans scandale...
--Que vous en parlez à votre aise! C’est très compliqué, tout cela! Il y a le désir, qu’attendent toutes les femmes comme un hommage dont elles se contentent presque toutes; il y a l’amour, auquel rêvent peut-être les solitaires comme moi: et l’amitié, la divine amitié se trouve alors perdue dans les complications et les malentendus. Un homme qui a plus de cœur que de sens est un malheureux: les femmes le méprisent...
--Quelle erreur, quelle folie! protesta Thérèse avec une conviction, une véhémence subite. La plupart des femmes ne cherchent que cela, une amitié...
Ah! oui, oui, lui soufflait un démon secret, un ami, rien qu’un ami, sans la tromperie définitive et sans le mal: de quoi oublier sa solitude, l’affreuse solitude à deux de son mariage! Et d’ailleurs elle ne parlait toujours, n’est-ce pas, que généralement. Il n’était question ni d’elle ni de lui: de tout le monde. Mais le restaurateur eut bientôt un gentil sourire, un sourire d’enfant joyeux, un peu malin.
--Eh bien, dit-il, puisque vous êtes si convaincue, essayons... Oh! c’est une grande prétention, et je vous demande mille fois pardon si elle vous offense. Si je pouvais vous rencontrer, au grand air, devant de jolies choses: pourquoi pas? C’est vous qui l’avez dit, pourquoi pas?
--Jeudi, répliqua Thérèse sans y penser, je dois aller déjeuner chez une parente, à Poissy.
C’est ainsi qu’elle fut entraînée. Il lui sembla qu’elle n’avait fait qu’obéir à une innocente association d’idées: on lui parlait campagne, elle avait répondu «Poissy», involontairement. Le restaurateur de tableaux s’empara de l’aveu: