Part 11
--Si vous vouliez... Vous feriez votre visite pas trop longue et vous me donneriez un peu du reste de votre après-midi: il y a de si beaux paysages, dans cette vallée de la Seine! Deux heures, deux heures seulement pour vous les montrer et pour me souvenir avec vous, me souvenir du temps où j’étais encore un peintre. Vous voulez? Dites que vous voulez bien.
Thérèse ne répondit pas.
--Je serai devant l’église de Poissy jeudi à deux heures, décida le restaurateur de tableaux comme si tout était convenu.
* * * * *
Ne pas aller à Poissy était pour Thérèse la chose la plus simple du monde, et la plus droite. Le fait est qu’elle y alla. Elle s’en était donné cent excuses: elle avait bien le temps d’écrire à sa parente pour l’avertir que sa visite était remise; il valait mieux la prévenir la veille seulement pour que celle-ci n’eût pas la possibilité d’insister... Et la veille, elle avait laissé passer l’heure du courrier.
--Que te voilà rose et fraîche, dit la cousine Brochard en regardant Thérèse, assise en face d’elle à table. Et Thérèse rougit de plaisir.
--C’est que je me trouve toujours mieux le matin, dit-elle. Il paraît que les neurasthéniques ne sont pas comme moi: je les plains, c’est le plus joli moment de la journée, on espère qu’il arrivera des choses. Le soir, on est déçue, ou fatiguée. Alors il faut être une grande dame, et s’arranger pour rester belle aux lumières; je ne suis pas une grande dame.
La cousine hocha la tête. Elle avait vieilli tout doucement; les nuits et les jours, les matins et les soirs lui étaient devenus indifférents, égaux. Toutes les heures alors conduisent à la mort...
--Tu es jeune, dit-elle tendrement. Il faut profiter de la jeunesse, mon enfant.
--Ah! fit Thérèse, profiter de sa jeunesse, ce n’est qu’un mot: le bonheur vient des autres, et ils ne vous le donnent pas. On n’a pas le droit de le chercher, on ne peut pas choisir!
Et en même temps elle se disait: «On ne doit pas chercher le bonheur: mais un instant d’oubli, de consolation sans péché?... Il est une heure, une heure un quart. S’il était venu?... Mais il n’est pas venu. C’est impossible, je ne lui ai rien dit. Pourtant, s’il était là, et s’il repartait?»
Alors elle avoua la vérité, une partie de la vérité, pour ne pas mentir, et tromper cependant.
Elle conta l’histoire du tableau, du tableau gâté qu’elle avait porté chez un restaurateur. Et elle devait écourter sa visite, reprendre le train pour savoir à Paris si le malheur était réparable.
Sa cousine la plaignit, en lui rendant sa liberté.
Et M. Charlet était là, devant l’église! Elle le reconnut à peine: il avait un feutre noir, une cravate bleue à pois blancs, nouée «à l’artiste», un complet gris, des souliers jaunes, sa figure animée semblait plus jeune, et quand il vit arriver Thérèse il eut un sourire à la fois rapide et soumis, un sourire d’enfant à qui on a promis quelque chose, et qui le reçoit.
Il lui tendit les mains, il voulut lui dire qu’elle était bonne, qu’elle était délicieuse...
--Je retournais à Paris, expliqua Thérèse, simplement.
Il l’accompagna jusqu’à la gare très proche.
--Deux heures, fit-il, je ne vous demande que deux heures: le temps de vous montrer ce beau point de vue d’Orgeval, et je vous ramène à Villennes pour le train de quatre heures et demie.
Thérèse hésitait encore.
Le chauffeur d’une vieille auto de louage, devant la station, reconnut le peintre:
--Bonjour, monsieur Charlet, vous voilà donc revenu dans nos pays?
Il ouvrait sa portière.
--Non, prononça Charlet, pas aujourd’hui. Nous prendrons l’autobus, madame et moi...
Et cette délicatesse acheva de conquérir Thérèse. Elle eût éprouvé quelque répugnance à partager avec lui une voiture particulière: la promiscuité même de l’autobus la rassurait.
En vingt minutes, la patache grinçante les conduisit au sommet de la butte d’Orgeval. Ils descendirent, et Charlet fit prendre à Thérèse un sentier à travers champs.
--Regardez! dit-il, tout à coup.
Sous leurs yeux un champ de blés mûrs, entouré de pommiers, s’effondra, d’une coulée si abrupte qu’on le perdait de vue après les premiers épis, qu’on ne pouvait rien distinguer de ce côté du vallon, tandis que l’autre se redressait en pente un peu plus douce, mais surplombé par d’autres collines plus hautes, boisées d’arbres sombres. Toute cette étroite couture de la terre chantait une gloire végétale. Sous le soleil d’été, qui traversait un air humide et scintillant, le vert gorgé d’eau d’une prairie, un vert lumineux, excessif, était une émeraude enchâssée dans le bronze de grands bosquets plus ternes. Mais dans ces bosquets mêmes des centaines de nuances se dégradaient, depuis des bleus profonds, qui creusaient des cavernes d’ombre, jusqu’à des sommets où s’exaltait la joie claire et toute fraîche de leurs jeunes rameaux. Dans cette avalanche de frondaisons un antique village dormait, tellement silencieux que cette œuvre des hommes semblait morte, tandis que la nature insensible frissonnait d’une activité perpétuelle.
--Voilà, dit Charlet à voix presque basse, voilà! Ça c’est un paysage pour peintres.
--Un paysage pour peintres? demanda Thérèse, sans comprendre.
--Oui, parce que tout s’y ramasse, tout s’y compose. C’est assez petit, pourtant très grand, divers et varié. C’est un tableau. Un tableau pour nous, comme nous peignons maintenant.
--C’est beau! fit Thérèse, sérieusement.
--C’est beau... Mais pourtant!... Venez voir encore.
Par d’autres sentiers, ils gagnèrent les crêtes qui dominent la vallée de la Seine.
Une petite chapelle, dont les tuiles ont pris la teinte du vieil or, accuse les premiers plans; et tout de suite, dans un abîme où la contemplation éperdue s’égare, s’épand une plaine presque sans bornes. Elle est immense, mais on la devine peuplée d’hommes; des cités, des clochers, des bourgades sèment son pelage diapré de taches blanches et d’éclats cuivreux. Le grand fleuve qui la traverse, paisible, assoupi, d’un gris bleu, semble l’œil de cette large terre majestueuse, où les céréales, mises en gerbes, s’alignent en quinconces réguliers. Mais à l’extrême horizon d’autres collines montent dans un brouillard cendré, d’un bleu intense, avec quelque chose d’apaisé, de féminin, de passionné, comme un autre regard qui serait venu de l’infini et de l’illimité.
--Et ça, dit Charlet, c’est infaisable, parce que c’est encore plus beau, parce que c’est sublime, et parce que c’est... c’est littéraire! Tout ce qui est trop grand, maintenant, pour nous autres peintres, nous disons que c’est de la littérature! Et c’est pourtant ce que les vieux peintres mettaient dans leurs fonds: des clochers, des villages, des navires, des ponts et des fleuves... Il y a eu un peintre, cependant, de nos jours, Ségantini, qui a peint l’immensité: mais peut-être que, lui aussi, c’était un littérateur! Je l’aime avec inquiétude, jalousie et timidité.
* * * * *
C’est ainsi que s’écoulèrent les minutes, puis les heures, Charlet, fidèle au pacte, ne parlant que de son art et de ses souvenirs. Thérèse ne comprenait pas toujours, et s’intéressait parce que cela l’intéressait. Au fond, rien ne l’intéressait qu’elle, Thérèse, sa propre vie, et la vie de l’homme qui marchait à ses côtés; mais elle était flattée qu’il la prît pour confidente.
La pente rapide d’un chemin ombragé les conduisit à Villennes. Charlet proposa qu’avant de partir on allât goûter à l’Auberge du _Sophora_.
La guinguette champêtre, adossée à une église romane dont la pierre prenait au soleil couchant une couleur rose pâle, s’abrite sous un vieux cèdre qui lui a donné son nom botanique, bizarre et un peu ridicule. Mais l’arbre géant demeurait sublime au-dessus des têtes; on dirait qu’il est fait de bronze vivant; des ramiers sauvages roucoulaient tendrement dans son obscure gravité. Une servante blonde, dont les yeux étaient hardis, apporta la théière, le lait, un chanteau de pain bis, du beurre. Charlet s’occupait des moindres désirs de Thérèse.
«Comme il est doux! songeait Thérèse émue. Comme il a l’air heureux que je sois un peu gourmande. Il ne pense qu’à moi, non à lui.»
Elle se trompait légèrement. Il avait seulement les câlines manières des enfants fragiles qu’on a toujours entourés de soins méticuleux. Deviennent-ils un instant attentifs à ce qui n’est pas eux, ils témoignent des mêmes soins, par souvenir et par imitation: le froid, le chaud, une jaquette mise ou enlevée, un breuvage trop glacé, un fruit pas assez mûr, ils pensent à tout parce qu’on les accoutuma d’y penser pour leur propre personne. Thérèse en profitait, et ce qui n’était qu’habitude lui paraissait délicatesse. Nul jusqu’ici n’avait eu pour elle ces attentions... Soudainement un rire sonore, un peu voulu, un peu malsonnant, partit de la table voisine. Une belle fille rose et naturellement fraîche, pourtant fardée, à laquelle son voisin parlait dans le cou, levait la tête en arrière pour rire plus fort, montrant deux rangées de dents lumineuses.
--Elle est jolie, dit Thérèse indulgemment.
Et elle avoua:
--Voulez-vous que je vous dise? C’est une chose pour laquelle nous, les femmes à vertu, les femmes à préjugés, nous envierons toujours les hommes: ces compagnes passagères, qui ne laissent pas de regrets, à qui l’on ne demande pas plus que ce qu’elles donnent.
Charlet secoua la tête.
--Comme vous vous trompez, madame et mon amie, fit-il gentiment. Ces personnes disent tout dans un mot, dans un rire. Il n’y a pas de mystère en elles, donc pas de rêve. Ce sont les coquelicots du bord de la route. Il faut les regarder, non pas les cueillir. Ils se faneraient dans la main.
«Il n’a pas dit un mot de moi, pensa Thérèse, et c’est à moi qu’il compare tout le reste. Mon Dieu! que la vie pourrait être bonne! Et pourquoi ne le serait-elle pas, ainsi, rien qu’ainsi?»
Au retour, dans le train, elle garda un silence dont Charlet ne songea guère à la tirer. Ils savouraient de la douceur. A la gare Saint-Lazare le peintre proposa seulement:
--Je ne vous reconduis pas. C’est vous qui allez me reconduire... N’avez-vous pas dit à votre parente que vous aviez rendez-vous pour voir votre tableau, votre pauvre tableau? Il ne faut pas mentir.
Ni l’un ni l’autre, en effet, ne pouvaient se résoudre à se quitter. Toutefois, quand ils furent dans l’atelier, un embarras les prit de se retrouver là, justement parce qu’à cette heure ils s’y sentaient plus intimes.
--Voulez-vous que je vous montre encore quelque chose? demanda-t-il, comme on offre un jouet pour tenter et pour retenir.
Ce fut, parmi les cadres retournés, une peinture assez vaste, dont les couleurs avaient quelque chose de triomphal et de bondissant. Vers des noces voluptueuses, Thétis, couronnée de corail, traînée dans un grand coquillage de nacre par des sirènes, des tritons, des hommes qui finissaient en poissons, aux épaules nues tannées par le soleil et la mer, s’en allait sur des flots d’écume. Elle était nue, et la rondeur grasse de ses genoux, les pointes roses qui fleurissaient sa gorge, étaient comme un aveu de désir, l’offre de toutes les joies surhumaines que peut offrir le corps d’une déesse.
--Ce n’était pas un péché, dans ce temps-là, l’amour?--murmura Thérèse. Une joie parmi les autres joies?
--Un péché? interrogea le peintre sans comprendre.
Il n’avait jamais envisagé l’amour de ce point de vue: c’était pour lui un fait terrible, exceptionnel, d’un autre monde; non pas un péché.
Il se rapprocha de Thérèse qui sentit dans ses cheveux, sur sa nuque, un petit souffle oppressé. Il lui avait pris les mains, la contemplait profondément, s’emparait d’elle par les yeux, avec plus d’angoisse encore que de désir. L’émotion fut trop forte, il sentit--hélas! qu’il connaissait bien cette souffrance!--une aiguille cruelle qui lui traversait le cœur. Puis la couleur revint à ses joues, il fut un homme éperdu de désirs. Mais Thérèse déjà s’était arrachée de ses mains.
--Restez! supplia-t-il.
--Il est tard, très tard... Il faut que je m’en aille.
--Mais vous reviendrez?
--Il le faut bien: pour le tableau.
--Ah! le tableau... Dès demain, après-demain.
--Enfin, bientôt, dit Thérèse.
* * * * *
Elle avait pris la fuite, elle avait parfaitement conscience d’avoir pris la fuite: dernière ressource, et si lâche! Comment, en si peu de temps? Une telle emprise d’un homme dont elle ne connaissait rien? Mais c’était justement la cause de sa faiblesse: elle avait cru entrer dans un nouvel univers; on est sans force contre ce qu’on ne connaît pas: «Huit jours, se promit-elle seulement. J’attendrai huit jours; et je reviendrai pour le tableau: n’est-ce pas indispensable? Naturel et indispensable?»
Elle n’allait pas plus loin, ne voulait même pas envisager la possibilité d’aller plus loin; et pourtant voilà que tout à coup, pour la première fois, sa vie lui paraissait pleine, pleine comme son cœur qui éclatait! Il y aurait dans sa vie quelque chose--un secret, quel mot magique, un secret!--quelque chose tout à fait différent du reste, de mystérieux, de précieux: il y aurait _une amitié_. C’était cela, une amitié dans un monde tout neuf, hors de tout ce qui était son ménage, ses entours, son mari, de tout ce qui l’excédait, de tout ce qui lui semblait l’ennui, la fadeur, la brutalité, la médiocrité, le néant. Et personne jamais ne saurait, personne qu’elle et lui. Elle entrerait dans un féerique jardin de confidences et de délicatesses, dont elle seule connaîtrait la porte, dont elle seule aurait la clef. Ce serait délicieux: dans une autre existence, une autre Thérèse, la vraie, qui regarderait l’ancienne à toutes les heures du jour, à toutes les heures tristes, décourageantes ou vides, et lui dirait pour la consoler: «Tout cela n’existe pas, tout cela n’est rien. Encore un peu de temps et je t’emmènerai: tu verras!»
C’était une romance, rien qu’une romance: les femmes chastes ne se méfient pas des romances, et pourtant c’est par ce détour de sentiment qu’elles se trouvent subitement, sans armes, livrées au démon de la sensualité. L’instinct, le pur instinct, la petite bête sauvage qui dormait en elles s’éveille, bondit, et ne trouve plus d’obstacles: la romance, la naïve et innocente romance les a doucement abattues sans même qu’elles s’en doutent. Elles succombent sur un champ de lys.
Pour Thérèse, la semaine qui coula en épaissit la jonchée, l’odeur en devint plus voluptueuse et plus entêtante. Comment avait-elle trouvé le courage, l’autre jour, de s’arracher à la joie, à l’extase, à la vie? Elle ne se le demandait pas, elle ne l’avait pas fait exprès. Elle avait fui parce qu’elle était femme. Et maintenant elle ne voulait plus penser à ce qui arriverait plus tard, quoi que ce fût, parce qu’elle était femme. Thérèse ne voyait là nulle contradiction. Elle était heureuse, heureuse! Elle avait découvert le bonheur, le bonheur tel qu’elle le portait en elle, et ne désirait pas davantage--mais ne se doutait point que, pour garder ce bonheur, elle consentirait avec simplicité, peut-être même sans remords, à tous les sacrifices si _quelqu’un_ exigeait ces sacrifices. En attendant, elle marchait au rythme d’une mélodie sublime qu’elle seule entendait, et qui lui gonflait la poitrine, comme le vent du triomphe le sein des Victoires antiques.
M. Lebeschard fut le seul à ne point s’apercevoir qu’il y eût dans sa femme quelque chose de changé: car Thérèse ne le détestait plus. Elle considérait son mari, non pas avec la résignation contrainte ou l’amer dédain qu’elle avait éprouvés, suivant les moments, à le sentir différent d’elle, sur un plan plus bas, mais avec une sorte d’affection diffuse. Elle l’aimait à cette heure comme elle aimait le reste de l’humanité, les chiens, les chats, les mouches qui bourdonnaient contre la vitre: tout cela était beau et harmonieux. Non, M. Lebeschard ne s’en aperçut point: ce qu’il a d’esprit a toujours été ailleurs. Mais la servante elle-même, étonnée, murmurait: «Madame est bien gaie.» Pour la mère de Thérèse, elle ne dit rien, parce que Thérèse ne lui fit aucune confidence: mais ce fut justement ce qui l’inquiéta.
--Cela va mieux avec ton mari, n’est-ce pas? demanda-t-elle, jetant la sonde.
--Oui, maman, répondit sa fille d’un air vague.
--Ces petites crises de ménage s’arrangent toutes seules, je te l’avais bien dit.
--N’est-ce pas, maman...
Et madame Dumesnil hochait la tête.
Le jour arriva, le jour qu’elle s’était fixé, et vers lequel allait son âme! Dès l’aube elle s’éveilla pour songer: «C’est le jour: c’est le jour!» puis retomba dans un demi-sommeil languide, plein de rêveries confuses, où elle se voyait sur un océan chimérique, à côté de Thétis, dans la conque de Thétis, conduite vers la joie par des tritons musculeux. M. Lebeschard, avant d’aller au bureau, prit comme tous les matins son café au lait dans la salle à manger. S’il eût été plus subtil ou moins indifférent, à voir sa femme en face de lui, muette, le buste allongé, les yeux ailleurs, le regardant sans le voir, l’ayant supprimé de sa pensée, ou veillant seulement pour savoir quand il serait parti, il eût pensé: «Il y a quelque chose!» Mais il était aussi loin de Thérèse que Thérèse de lui. Il plia soigneusement son journal pour le terminer dans la rue, et sortit sans prononcer un mot. C’était son habitude quand les choses allaient à sa guise: elles allaient, donc il n’avait rien à dire. C’était son habitude et ce fut son erreur. Peut-être, de sa part, eût-il suffi d’un mot pour rompre le charme, rappeler à sa femme les mille liens qu’avait créés à son insu la vie conjugale: «Cet homme est pourtant ton mari; entre vous il n’y a rien eu encore de grave, aucun mystère, nulle dissimulation.» Mais il partit...
Alors Thérèse s’habilla. Toute cette longue semaine elle avait médité bien des fois sur la toilette qu’elle ferait, ce matin d’entre les matins: dans de telles occasions la femme la plus simple ne saurait perdre de vue une chose si essentielle. Mais elle s’était juré: «Je lui apparaîtrai telle que la première fois. Il ne faut pas qu’il puisse croire que je me suis souciée de me montrer à lui autrement, et mieux, et dans d’autres intentions que le jour où le hasard m’a menée chez lui.» Elle se l’était juré, et tint parole. Mais il y a cent façons pour une femme de faire la même toilette, de soigner sa coiffure, même d’employer la poudre de riz; et il y a les gants, les souliers, la voilette, tout ce qui restitue, par sa fraîcheur, de la fraîcheur à l’ensemble. Un jour de bataille, le soldat endosse l’uniforme qu’il portait la veille, mais non pas de la même manière. Tout ce qu’il possède lui semble précieux sachant qu’il marche à la mort. Il en va de même pour une femme qui, pour la première fois, court à l’inconnu de l’amour.
... Tout était achevé; à son tour Thérèse quitta la maison. Enfin, enfin! Dans quelques minutes, dans une demi-heure... Elle se hâtait vers la rue de Vaugirard comme les oiseaux volent au nid, sans rien observer, croirait-on, mais par la ligne la plus droite et la plus courte, et ne voyant plus rien qu’un but lumineux. Le ciel lui sembla gai, léger, plus frais et pur qu’il n’avait jamais été depuis son enfance, ses premières années d’enfance, les seules heureuses. Le sol était sec et doux à la fois sous ses talons, elle n’y marchait point, il la portait comme une nuée. Dans la cour du Louvre des pigeons planaient. Avec eux toute son âme passionnée tournoya très haut, elle eût cru pouvoir les suivre, elle n’avait plus de poids. Le bonheur, le bonheur! C’était ça, le bonheur... Elle allait aimer, on allait l’aimer, elle en était sûre. Qu’est-ce que son cerveau, son cœur, tout son être allait sentir? Qu’est-ce que c’est qu’un amant?
Le mot apparut brusquement au fond de sa conscience, prononcé par la petite bête sauvage éveillée en elle. Et Thérèse ne s’arrêta pas, ne retourna point sur ses pas, n’eut même pas un frémissement, une hésitation: ce ne serait pas un amant comme ceux des autres femmes, cela ne ressemblait à rien de ce qui peut arriver aux autres femmes, puisqu’elle était _elle_ et non pas une autre. Ainsi la pudeur, la vertu, la crainte salutaire de l’inconnu, l’horreur du mensonge, le culte enraciné du devoir et de la propreté morale, rien de tout cela ne pouvait plus l’arrêter. Elle n’était pas coupable, non, elle n’était pas coupable. La faute, le crime, ce qui est défendu enfin, c’est le péché, et le péché, c’est le désir; le péché c’est la sensualité. Thérèse n’éprouvait aucun désir, Thérèse se croyait, à cette heure même encore, dépourvue de toute sensualité. Elle allait seulement, de toute son âme, vers un homme très bon, très doux, infiniment respectueux, plus faible qu’elle--et c’est ce qui la rassurait--un homme qui, différent des autres hommes, ne lui avait rien demandé, ne lui avait pas même pris un baiser, un homme qui était l’idéal justement parce que, le connaissant à peine, elle pouvait se le figurer exactement selon ses souhaits les plus intimes et en apparence les plus innocents. Elle ne se doutait pas qu’elle fût sans force, elle ne se doutait pas qu’il ne dépendait que de lui qu’elle tombât dans ses bras. Sans le savoir, en huit jours, elle s’était effrénée.
Thérèse franchit la porte cochère, pénétra dans cet ermitage paisible, en reconnut tous les traits, les petits toits vitrés, les arbres, les dalles de l’allée, l’odeur du jardin humide, la petite claire-voie peinte en vert, les glycines. Elle tira un verrou qui résista...
Alors, levant les yeux, elle aperçut un petit bout de carton fixé par quatre pointes de tapissier dans la palissade. Cinq mots y étaient écrits:
Fermé pour cause de décès.
Quoi? quoi? Quel décès? Qui donc était mort? Ce n’était pas? Non, c’est impossible, ces choses-là? Ça n’arrive pas comme ça! Puisqu’elle, Thérèse, vivait. Puisqu’elle avait rattaché toute sa vie à la vie de cet homme, de cet homme dont la porte fermée lui jetait brutalement cette menace absurde, ces mots invraisemblables. C’était un autre, qui était mort. Mais lui, voyons, ne pouvait pas mourir.
Elle courut chez le concierge, à l’entrée de cette rue d’ateliers, de cette villa d’artistes.
--Monsieur Charlet? dit-elle.
--Le restaurateur de tableaux? fit le concierge. Il est mort, le pauvre garçon. On l’a trouvé dans son lit, tout froid, l’autre matin.
--Il a souffert, il a appelé, il a crié? demanda Thérèse, éperdue.
Elle ajouta:
--Il a demandé... quelqu’un?
Il lui paraissait hors de toute possibilité qu’il ne l’eût pas appelée, _elle_. Elle qui avait vécu en lui, projeté en lui toutes ses pensées.
--Mais non, madame, mais non, fit l’homme tout étonné.--Puisque je vous dis qu’on l’a trouvé mort. C’est ma femme qui est venue le matin pour faire son ménage. On l’a enterré il y a trois jours. Il disait bien comme ça, souvent, qu’il était condamné. Il avait une maladie qui ne pardonne pas...
Thérèse revint chez elle assommée. Elle ne pleurait pas. Elle ne l’avait pas vu mourir, et l’abîme était trop grand entre ce qu’elle avait conçu, les images qu’elle avait de lui, et cet irréparable, cet _à jamais_ subit de destruction et d’anéantissement. Un rêve, un rêve horrible, et sans plus de réalité dans sa fin déchirante que dans ses commencements chimériques. Tout cela s’était passé dans sa tête, uniquement dans sa tête. Lui-même peut-être n’avait rien su, peut-être s’en était-il allé sans savoir qu’une femme aurait été heureuse, oui, bien heureuse, de recevoir son dernier souffle, d’essuyer sur son front sa dernière sueur. Car s’il y avait eu ça, seulement ça, pour elle ce moment aurait suffi à remplir toute son existence. Mais non, rien, rien! Et personne jamais ne saurait rien, personne jamais ne pourrait comprendre. C’était si peu de chose. Un inconnu, un petit peintre qu’elle n’avait vu que deux fois. Eh bien? Que lui était-il? De quel droit exprimer même un regret? Il meurt des gens tous les jours.
* * * * *