Trois Églises Eaux-fortes originales de Ch. Jouas
Part 4
Les douze grandes et les six petites qui remplissent les niches des trois portes, vidées par la Révolution, ont été fabriquées, en 1842, par Desprez et Brun; les dix-huit figurines, placées sous les dais historiés de la voussure, en recul, dans le haut de la baie médiane, sont des moulages pris à Notre-Dame de Paris, de statuettes du treizième siècle; mieux eût valu, à coup sûr, reproduire des images du seizième qui eussent été au moins en accord avec le style de l’église, mais il ne faut pas se plaindre, car l’on aurait pu imaginer pis, en commandant des sculptures neuves aux limousins médaillés de notre temps.
En tout cas, vieilles ou neuves, ces statues ont été si bien patinées par la crasse des poussières et par la boue des pluies, qu’à distance, avec un peu de bonne volonté, la confusion s’opère et que cette façade, noire et comme rongée, semble avenante pour tous ceux qu’exaspèrent ces basiliques modernes dont les murs ont la couleur des toiles écrues, aggravées parfois, par des couches multipliées de blanc.
L’église Saint-Merry longe d’un côté, au nord, la rue du Cloître, au-dessus de laquelle elle ouvre une fenêtre à meneaux flamboyants, que surplombe une meute de chiens de garde, veillant sur une ménagerie de chimères dont les bustes rigides qui avancent sur la chaussée versaient jadis de leurs gueules contournées des torrents de pluie.
Et ces douches que recevaient les passants étaient, je veux le croire, excellentes, sinon pour la santé des vêtements et le salut du corps, au moins pour le bien-être de l’âme. Ces aspersions étaient, en effet, un tonique contre la langueur du péché, un cordial interne, un réchauffant.
Nos pères connaissaient le langage symbolique des gargouilles. Ils les considéraient comme les images pétrifiées de ces princes de l’air dont parle saint Paul, comme des démons rejetés hors du sanctuaire et relégués le plus loin possible de son faîte, et tout en grelottant et en dansant sous la furie des averses dont ces monstres leur inondaient le crâne, ils faisaient sans doute un retour sur eux-mêmes, prenaient de saines résolutions, se promettaient d’échapper à l’emprise de ces Esprits de Malice, en s’épurant par la pénitence et la prière...
De l’autre côté, au sud, l’église a encore conservé quelques spécimens de son bestiaire infernal, mais c’est à peine si on les entrevoit, car le bras de son transept qui s’élève au-dessus de la rue de la Verrerie, est cerné par le presbytère et masqué par d’autres maisons. La grande fenêtre placée en face de celle qui se hausse sur la rue du cloître Saint-Merry est invisible; l’on peut, tout au plus, apercevoir au-dessus des toits une pointe de fronton et deux tourelles, aux balustres résillés, servant de cages à quelques chimères.
L’intérieur est cruciforme; la nef et le chœur sont entourés d’un bas-côté, bordé de chapelles qui communiquent entre elles par des portes en ogive, trouées dans des murs de refend. Des vitraux sur lesquels quatre des meilleurs verriers du seizième siècle, Héron, de Parvy, Chamu et Nogare peignirent les vies de saint Pierre, de saint Joseph, de saint Jean-Baptiste et de saint François d’Assise, certains fragments subsistent, dans la nef; et des morceaux dépareillés ont été insérés, un peu au hasard, dans les croisées aux carreaux blancs et verts, losangés de plomb, qui ajourent actuellement les chapelles des bas-côtés.
Ce fut ici, comme à Saint-Germain-l’Auxerrois, comme presque dans toutes les anciennes églises, les chanoines du dix-huitième siècle qui saccagèrent les vitraux, sous le prétexte qu’ils éclairaient mal.
Sauf le chœur qui a été remanié, par eux, au dix-huitième siècle et une grande chapelle de l’invention d’un nommé Richard qui, en 1754, défonça trois chapelles gothiques pour y caser la sienne, l’intérieur de Saint-Merry est de style ogival, avec piliers en arc pointu, dénués de chapiteaux, fenêtres à dentelures flamboyantes, réseaux de nervures et clefs de voûtes armoriées. Celle qui s’épanouit, au-dessus du transept, ressemble à une cordelière de saint François; elle court, se déroulant avec bouffettes, à plat sur la pierre, puis se laisse pendre, dans le vide, en un nœud ouvragé qui fut sans doute autrefois peint en azur rehaussé d’or.
La première impression, lorsqu’on pénètre dans la nef, est imposante. Le vaisseau jaillit d’un bond, avec ses murs, allégés par des vitres, dans les airs; on respire la senteur d’une bonne, d’une vieille église, si placide, si recueillie, alors que l’on vient de quitter le vacarme commerçant de la rue Saint-Martin; mais cette impression se fâche, si on lève les yeux et si l’on regarde, en haut, le fond de la nef et le maître-autel, car l’abside s’illumine de trois lames de verre dont l’aspect criard, dans cette atmosphère apaisée, détonne; celle du milieu contient au-dessous d’un Père Eternel pour romance, un Christ dont la robe en chair d’orange sanguine est un tourment; mais c’est surtout dans la lame de droite, que la scélératesse de couleur du verrier moderne qui les teignit, s’avère; il y a là un Jésus, habillé de rouge groseille et de bleu de Prusse, debout devant une femme agenouillée dans du jaune de jonquille et du bleu de paon, qui est pour l’œil ce que seraient pour l’oreille des coups de pistons soufflés par des pitres éperdus, sur des tréteaux de foire.
Et au-dessous de ce tintamarre de tons, une gloire énorme de bois doré, crache, ainsi qu’un soleil d’artifice, ses rayons dans tous les sens et simule, si l’on veut, l’auréole d’un gigantesque Christ de marbre blanc, campé, depuis l’an 1866, au-dessus de l’autel.
Quant au chœur même, il a été, je l’ai déjà dit, complètement remanié au dix-huitième siècle; les ogives ont été transformées en cintres, les parois des piliers revêtues de plaques de marbre, les unes grises, les autres du brun violacé des jujubes, toutes, vermicelées de blanc; mais cet acte de vandalisme une fois commis, il faut bien confesser que, moins malchanceux que Saint-Germain-l’Auxerrois et que Saint-Nicolas-des-Champs, son voisin, Saint-Merry n’a pas eu ses colonnes avariées par des cannelures et que le décor qui le déforme est d’un aloi plus franc et porte, sans trop de réticences au moins, l’étampe curieuse de cette époque dont l’esthétique n’accoucha pourtant que d’un idéal de bourdalou et de guéridon.
Elle créa, en effet, des pièces d’ameublement charmantes, mais aucun siècle n’eut moins que celui-là le sens mystique; et cependant, si l’on songe à la vulgarité de l’architecture et de l’ornementation contemporaines, l’on finit par s’estimer heureux de retrouver le sourire tourmenté de cet art de colifichets, dans une église.
Même d’un art réduit, comme ici, à l’état de bribes! Il est vrai qu’à Paris, si nous pouvons le voir plus complet, il n’en est pas moins médiocre; ce n’est toujours que du dix-huitième siècle de second ordre. Saint-Thomas-d’Aquin, par exemple, est une salle de théâtre, garnie de très réelles baignoires qui tournent autour de la scène, là où se dresse le grand autel; son décor hésite, ne se livre pas, tente presque de donner le change en établissant un vague compromis entre une salle pour ballets et un sanctuaire. C’est une œuvre hybride, un oratoire de danseuses. Si l’on veut contempler un ensemble surprenant d’église du temps demeurée intacte et conçue pour l’unique plaisir de confectionner du joli et du futile, c’est à Mayence qu’il faut aller. Il existe, en effet, dans cette ville, deux chapelles, l’une surtout, placée sous le vocable de Notre-Dame, et située Augustinarstrasse qui sont les authentiques bijoux du Rococo, les petits Dunkerques de la Vierge. Tout y est: murs blancs, comme poudrés d’une fleur de riz et treillis d’or, grand autel avec baldaquin et couronne, culbutis de menus anges relevant des tentures de marbre autour de colonnes à chapiteaux; grand orgue avec tribune, à ventre renflé, tel que celui d’une commode, orné d’amours joufflus et de cartouches parés d’instruments de musique, en relief, flûtes et tambourins, violons et basses; plafond peint dans le goût de Tiepolo, chaire surmontée d’une gloire d’or dans une envolée de séraphins bouffis. Ce ne sont partout que roses pompons, que chicorées, que volutes, que pots à feux, que rocailles; c’est le babil doré du bois, la minauderie des marbres, le tortillage des chandeliers, et les pimpantes afféteries des appliques; cela sent la bergamote et l’ambre; c’est pompeux et exquis, théâtral et léger; c’est anti-mystique, autant que possible, mais combien ce boudoir façonné pour une Estelle céleste est supérieur à ces casernes divines et à ces pieuses halles, que les Ginain, que les Baltard, que les Ballu, que les Abadie, que tous les rhéteurs de la jactance monumentale moderne nous fabriquent!
Le décor de Saint-Merry ne peut se comparer à celui de la Notre-Dame de Mayence; il est incomplet et grossier, il est mastoque; mais cependant son chœur avec ses têtes d’angelots dorés, ses astragales et ses marbres, ses bronzes tarabiscotés et ses coquilles de Saint-Jacques évidées, intéresse; l’on peut en dire autant de cette chapelle du Saint-Sacrement, creusée par le sieur Richard, à droite, près de l’entrée du grand portail. Elle est vaste et froide, éclairée en l’air par des toits en chapeaux de pierrot, par des toits blancs et pointus de verre; mais elle a des tableaux et des statues qui suggèrent la même réflexion que le décor de la Notre-Dame de Mayence.
Leur art est discutable, mais c’est tout de même de l’art.
Au fond de cette chapelle, à laquelle on accède par trois arcades, se dresse un autel, avec fronton grec et colonnes corinthiennes filetées d’or au-dessus du tabernacle, une grande toile représente les pèlerins d’Emmaüs. Quand on pense à ce qu’un homme comme Rembrandt, a tiré d’un tel sujet, l’on demeure confondu devant ce tableau de Coypel. Imaginez, peint en une sorte de trompe-l’œil, un Christ accoutré d’une robe bleuâtre, assis devant une table, et esquissant un geste d’escamoteur, tandis qu’à droite, un individu penche sa tête sur cette table et qu’à gauche, un autre, à barbe blanche, le regarde, en rapprochant ses mains. Au premier plan, gravissant les marches d’un escalier,--car la scène se passe dans le vestibule d’un palais--un domestique, en caleçon rouge, monte les plats du souper. Enfin, au-dessus de ce Christ, au chef cerné d’une lueur de veilleuse qui fignole, un tourbillon d’anges plane dans les nuées rousses d’un plafond.
Cette toile nous montre tout ce que l’on voudra, sauf la scène des Evangiles. Sans le titre connu de l’œuvre, il serait impossible de savoir ce que signifie le geste du Christ.
Et cependant ce panneau de Coypel vous retient. Il réduit au rôle d’une anecdote mal contée, un passage magnifique des Ecritures, mais, en revanche, il décèle sous l’apparence facile, presque frivole de sa couleur, une solidité de peinture que les artistes religieux de notre époque ignorent.
De même pour les anges sculptés par les frères Slodz, en haut relief, au-dessus de deux portes, l’un tenant, à gauche, les tables de l’ancienne Loi et, l’autre, à droite, le calice. Pas plus que ces petites têtes, à collerettes de plumes, des amours sans corps qui les entourent, ces anges ne sont de purs Esprits. Ils figurent tout bonnement de jeunes adolescents demi-nus et dont les élégantes draperies s’envolent; ce sont des païens accorts et distingués et ils triomphent dans cette chapelle où, pour leur servir sans doute de repoussoir, l’on a installé quelques statues modernes dont deux, un saint Pierre l’Ermite et un saint Antoine sculptés, en 1842, par Evrard, sont cependant viables.
Voilà l’apport du dix-huitième siècle, dans l’église bâtie au seizième en l’honneur de saint Merry.
Possédons-nous au moins tous les ornements dont cet âge dota l’église?
Non, car Germain Brice nous donne une description de l’intérieur du sanctuaire, tel qu’il était de son temps, et il nous dit:
«On expose, les jours de fêtes principales, des tapisseries assez belles qui représentent la vie de Notre-Seigneur exécutées sur les cartons de Henri Lerembart, peintre du roi, dont les ouvrages avaient quelque beauté.»
Ces tapisseries ont disparu.
Il y avait aussi, ajoute-t-il, «une mosaïque en tableau qui représente la Vierge et l’Enfant, accompagnés de quelques anges; ce morceau avait été rapporté d’Italie par Jean de Ganay, premier président du Parlement.»
Et il poursuit:
«A côté du chœur, près de la porte de la sacristie, on a construit un tombeau pour Simon Arnaud, marquis de Pomponne, mort ministre d’Etat; la chapelle où ce monument se trouve est fort serrée; et la quantité de figures et d’ornements qui y sont employés, ne produit pas tout l’effet que l’on pourrait désirer; cet ouvrage est de Barthélemy Rastrelli, un Italien.»
Et il cite encore, comme inhumés dans cette église, Simon Marion, avocat général au Parlement et Jean Chapelain, «poète et bel esprit de son temps à l’Académie française».
Les cendres de ces personnages ont été depuis longtemps dispersées et le monument du marquis de Pomponne est détruit; reste la mosaïque qui a été transportée au Musée de Cluny.
Le bon Germain Brice professait les idées de son siècle sur le style gothique qu’il jugeait inutile et barbare. Aussi n’admire-t-il guère Saint-Merry qu’il exécute à la cantonade, déclarant pour tout éloge «qu’il est assez régulièrement distribué, mais triste et obscur et très malpropre».
Venons-en maintenant à l’église même, telle qu’elle existe de nos jours. La description de la plupart de ses chapelles serait nulle; les fresques qui couvrent les murs disparaissent dans l’obscurité, se voient à peine; mais il ne faut pas regretter la prudence de cet éclairage, car il dissimule des œuvres qui ne nous apporteraient, au point de vue de la piété et de l’art, aucune aise. Les fresques de Chassériau qui parent l’oratoire de sainte Marie l’Egyptienne, sont molles et poussives; elles ont été exécutées ainsi qu’un devoir commandé, sans plaisir. Quant aux autres panneaux plus visibles, tels que la Vierge bleue de Van Loo et la grande bâche de Marie Belle, «le sacrifice de réparation pour la profanation des saintes Espèces volées dans l’Eglise», elles gagneraient à s’effacer dans une bienheureuse pénombre, car cette Vierge est tiède et pourléchée et l’ouvrage de Belle, trempé dans la sauce d’une blanquette de veau, est, avec ses figures efforcées de prêtres à genoux, tendant la main vers une hostie et un ciboire renversé sur le sol, d’un dramatique pompeux et facile; c’est du mélo de sacristie, de la sacerdotaille d’art.
En tout, trois objets, deux tableaux et un antique bénitier valent qu’on s’en occupe; ils sont les seules pièces qui arrêtent, dans ce musée.
Le premier de ces tableaux est un portrait de Madame Acarie, placé au-dessus de l’autel qui lui est dédié sous le nom de la bienheureuse Marie de l’Incarnation. Ce portrait daté du dix-huitième siècle et dont l’auteur est inconnu resplendit au milieu des fades peintures de Cornu qui l’entourent. Cette image d’une femme un peu soufflée, au teint rose, vêtue de bure et contemplant une minuscule sainte Thérèse, apparue dans l’ovale rayonnant d’une auréole, nous rappelle que la fondatrice des Carmélites en France fut baptisée dans cette église, le 2 février 1566. Elle fréquenta Saint-Merry pendant toute son enfance, mais après son mariage, elle n’y vint plus régulièrement, car elle habita rue des Juifs, et son biographe Boucher nous apprend «qu’elle ne connaissait guère d’autre chemin que celui qui conduisait de sa maison à l’église Saint-Gervais, sa paroisse».
Mais très supérieur au point de vue de l’art, à cette effigie que surtout la misère de ses alentours exalte, est un vieux panneau de bois peint, accroché à contre-jour, dans une chapelle voisine. Ce panneau, qui servait autrefois de devant d’autel, est un spécimen très curieux de la peinture française, italianisée, du seizième siècle.
Il exhibe, assise, une houlette à la main, sainte Geneviève, figurée par une petite princesse, aux cheveux blonds et ondés qui fait plus songer, à vrai dire, à une Diane de Poitiers qu’à une sainte entourée d’un troupeau de moutons parqués dans un champ cerclé de pierres plantées droites en terre, comme des dolmens bretons, et un chien noir, debout, les pattes sur ses genoux, quête une caresse, tandis qu’elle lit ses prières, dans un livre.
Au second plan, sur un fond de paysage dont les feuillages persillés et les donjons d’une ville s’enlèvent sur un ciel couleur de bistre, deux hommes courent après une femme, la sainte sans doute; mais sa biographie ne nous fournit pas l’explication bien claire de cette scène.
Toujours est-il que cette œuvre un peu frêle est avenante et qu’elle mériterait d’être exposée de telle sorte qu’on pût, sans être obligé d’allumer un cierge, la voir.
L’on pourrait faire la même réflexion à propos du bénitier, qui s’examine malaisément dans l’ombre. Ce bénitier, en pierre blanche, du temps de Louis XII, porte les armes de France et de Bretagne, alliées aux insignes de la Passion; les sculptures sont encore vivaces, dans leur relief cendré par la poudre des âges.
Reste enfin la crypte dans laquelle on descend par un escalier de quinze marches; une bouffée de cave vous saute au visage quand on y entre. On vacille dans l’obscurité et c’est à peine si le cierge qui vous guide vous laisse entrevoir une voûte basse à nervures retombant sur une colonne centrale; les clefs sont sculptées de rosaces et les chapiteaux sont fleuris de vigne. Malheureusement tout est retapé et les murs, entre les colonnes de pierre qui s’y engagent, sont en fonte peinte, imitant des plis de rideaux; pourquoi ce blindage de coffre-fort?
Cette cave, dans laquelle on processionne, le jour de la fête de Saint-Merry, contient des autels de rebut, une vieille châsse requinquée de cuivre, une statue de la Vierge de la fin du dix-huitième siècle posée, dans un coin, par terre. Le seul objet valable est une antique pierre tombale, plaquée, à l’entrée, dans la nuit, contre une cloison. On a l’impression, dans ce cellier, d’être en un lieu de débarras où l’on entasse les objets détériorés ou qui ont cessé de plaire.
Telle est présentement l’église Saint-Merry. Plus heureuse que la plupart de ses sœurs de Paris, elle n’est pas isolée dans un milieu moderne et elle demeure en accord avec les très anciennes rues qui l’avoisinent et qui n’ont pas encore subi la stupide emphase des constructions en fer et en plâtre de notre temps. Il y a, là, autour d’elle, des ruelles délicieuses et infâmes, entre autres une certaine rue Taillepain que l’on retrouve, avec le même nom et avec la même forme, sur le plan de Turgot. Elle ressemble à une pipe, couchée sur le sol et sur le flanc; le tuyau part de la rue du Cloître-Saint-Merry, en face de la grande fenêtre du transept, et le fourneau s’évase, en carrefour, dans la rue Brisemiche.
Cette rue Taillepain est un couloir bordé par des dos de maisons; presque toutes sont privées de portes et n’ont que des fenêtres, démesurément carrées ou qui montent, alors, trop allongées, de guingois, encadrant, dans leurs liserés de pierres sales, des paysages dessinés avec de la poussière, sur d’invisibles vitres; celles qui ont des entrées se contentent, en fait d’huis, de simples fentes, surmontées, à hauteur d’homme, de barreaux de fer; l’on dirait de meurtrières de défense et de poternes d’attaque; tout le quartier est misérable, mais il efflue un relent de vieille truandaille qui réjouit. Les sentes sont façonnées par des devants d’hôtel, noirs et gluants, qui arborent sur des écriteaux cette inscription: «On loge à la nuit»; les boutiques sont obscures et partout des réflecteurs dépassent l’alignement des façades et s’efforcent de projeter un peu de jour dans les ténèbres des pièces. La majeure partie est occupée par des marchands de vin de dernier ordre, des bistros pour souteneurs, surtout par des magasins de rapetasseurs de chaussures, par des échoppes de vieilles bottes; c’est le marché des ripatons usés!
La chaussée pue le marécage et des bords des trottoirs s’échappe une odeur qui tient et de l’eau de choux-fleurs et de la vase de marée; quelques-unes de ces ruelles dont ni le nom, ni l’aspect, n’ont, depuis des siècles, changé, paraissent pourtant s’être à la longue désinfectées; telle cette rue de Venise dont le bas jadis s’ouvrait en des boutiques qui étaient à la fois des taudis et des remises; l’on y apercevait, dans la pénombre, un lit avec un thomas dessous et une dame centenaire, assise sur une chaise de paille, qui déterminait, par l’effort d’un engageant sourire, de profondes crevasses dans le plâtre mollet de sa face. Maintenant ces bouges appartiennent à des négociants des halles qui les ont mués en des resserres de légumes et de fruits; en pleine rue, l’on y déballe des caisses et l’on y remplit des mannes.
Les étonnantes fenestrières qui habitèrent ces clapiers sont désormais éparses dans toutes les rues avoisinantes, ainsi que les juifs qui s’y livrent, eux aussi, au commerce des déchets. Ils pullulaient autrefois dans cette paroisse, dans cette rue des Juifs où demeura au seizième siècle Mme Acarie et ils avaient même, rue de la Tâcherie, une synagogue.
Ce fut dans l’une des rues de leur refuge, la rue des Billettes, qu’eut lieu, en 1290, le fameux miracle d’une hostie qui, après avoir été prise dans l’église de Saint-Merry, fut lardée de coups de couteau et ébouillantée par l’Israélite Jonathas; cette hostie qui voltigea, sanglante, dans la chambre, fut recueillie par une femme chrétienne qui l’apporta au Curé de l’église Saint-Jean-en-Grève, où elle fut l’objet de pèlerinages auxquels la Révolution mit fin.
A l’heure présente, on célèbre encore un triduum et un office de réparation de ce sacrilège dans l’église Saint-Jean-Saint-François, qui a remplacé Saint-Jean-en-Grève, démoli en 1800, et dont une chapelle, retapée de fond en comble, exista jusqu’aux incendies de 1871 sous le nom de salle Saint-Jean, dans les bâtiments de l’Hôtel de Ville.
Pour en revenir à Saint-Merry, son clergé, plus heureux maintenant que celui du moyen âge, n’a plus maille à partir avec les filles follieuses et les ruffians. Les rues de cette paroisse étaient de celles que nos pères appelaient des rues «chaudes et mal famées» et d’interminables procès furent soutenus par le chapitre de Saint-Merry contre les tenanciers de ses bouges. Dans son Histoire de Paris, Félibien note un arrêt du 24 janvier 1388 aux termes duquel le prévôt Jean de Folleville enjoignit aux femmes publiques de vider la rue de Baillehoé, voisine de l’église. Celles-ci s’y refusèrent et le magistrat dut dépêcher des archers pour les faire sortir de force, et des maçons pour murer les portes de leurs maisons. Mais les propriétaires intentèrent un procès devant le Parlement et assignèrent le chevecier, le curé de la paroisse et les chanoines, arguant que le clergé n’avait pas besoin, comme il le prétendait, de passer par cette rue, lorsqu’il avait à porter le Saint-Sacrement aux malades, le chemin le plus court pour se rendre de l’église dans le quartier étant la grande rue Saint-Merry et non la sente de Baillehoé.
En 1424, le Parlement finit par donner raison au curé, mais les filles n’en persistèrent pas moins à résider dans la rue. Fatigué de ces luttes, le curé se vengea d’un tenancier de «bouticle au péché», en le faisant condamner par l’officialité à effectuer une amende honorable, un dimanche, devant la porte de l’église, comme coupable d’avoir mangé de la viande, un vendredi; et le chapitre obtint, de son côté, que l’on débaptiserait la rue de son nom de Baillehoé auquel le peuple prêtait un sens obscène, et qu’on la réunirait à sa voisine la rue Brisemiche.