Trois Églises Eaux-fortes originales de Ch. Jouas
Part 3
Plus réelles, seraient les imitations de la sainte Chapelle œuvrées par Didron dans la chapelle du Tombeau; celles-là on les adule aussi, mais personne ne parle de ce Thévenot qui a décoré les fenêtres des Chapelles des Saints-Patrons et de la Bonne-Mort.
Dans la première, le tableau du milieu qui a je l’ai dit, la forme d’un triptyque ouvert, les volets poussés sur leurs gonds en avant, comprend une Vierge couronnée et le Christ entre deux anges; le volet de gauche, un saint Vincent, celui de droite un saint Germain. Ce sont de hautes figures très hiératiques, et pourtant d’un modernisme un tantinet campagnard, car elles ont dans la tournure, dans la mine, d’abord presque déplaisantes, quelque chose d’agreste et de très simple. Les couleurs sont profondes, d’une ardeur tempérée, quasi sombre. Le rouge est rouge cerise; les violets et les verts, très nourris de bleu discret, sont graves; les ors sont saurés; mais la plus belle teinte, en dehors d’un chamois clair, est celle du manteau de saint Germain, une teinte qui tient du brun violi de la robe du carme et de ce brun rougeâtre connu dans la céramique sous le nom de foie de mulet; il est à la fois somptueux et austère; les grands verriers du moyen âge n’ont pas fait mieux.
Ces mêmes couleurs, nous les retrouvons dans la chapelle de la Bonne-Mort, mais là, en plus de la personnalité singulière de ses figures, Thévenot se décèle comme un homme très au courant de cette vieille science de la symbolique chrétienne, si parfaitement omise par les vitriers et les architectes de nos jours. Il s’agissait d’historier les lueurs qui doivent éclairer une chapelle funéraire et il disposait, sur le panneau de face, de quatre places et sur chacun des panneaux de côté, d’une; il a ordonnancé l’ensemble de la sorte: au milieu, il a peint dans les quatre compartiments sur un fond de gris perle strié, dans une bordure de chardons emblèmes de la pénitence, saint Joseph avec un lys, la Vierge couronnée d’étoiles, le Christ bénissant le monde, saint Michel arborant un étendard et une balance, le pied sur le démon.
Dans le volet de gauche, un être barbu, étrange, coiffé d’une espèce de turban déroulé, nimbé d’une auréole orange, fastueusement vêtu d’une robe grenat brodée de ramages d’or, chaussé de violet, tient d’une main un vase de parfums et s’appuie de l’autre sur une bêche.
Dans le volet de droite, un saint Pierre, pieds nus, la tête cerclée d’un halo, croise sur sa poitrine ses deux clefs.
Et la phrase figurée sur ce triptyque de vitraux est facile à lire. Cet être à l’allure bizarrement héraldique, qui porte, tel que Magdeleine dans les tableaux des primitifs flamands, un pot d’aromates et est muni d’une bêche, c’est saint Tobie, tout à fait inconnu de nos jours, mais célèbre au moyen âge, car il était alors le saint des sépultures, le patron des fossoyeurs qui l’avaient choisi à cause des paroles que, dans la Bible, l’ange Raphaël lui adresse: «... Lorsqu’à minuit tu enterrais les morts... c’est moi qui présentais tes prières au Seigneur...»
Il est préposé aux soins de la dernière heure; il s’occupe du corps, tandis que, de l’autre côté du Christ, saint Michel pèse dans sa balance le poids des vertus et des fautes et présente la pauvre âme désincarnée au Seigneur, auprès duquel intercèdent saint Joseph et la Vierge, alors que, plus loin, saint Pierre attend, pour ouvrir les portes du ciel, que le sort de la pécheresse soit résolu.
Tous les célestes acteurs du drame qui commence à la descente de la dépouille mortelle dans la terre, pour finir à l’entrée de l’âme dans le paradis, sont réunis en ce lieu et font, en quelque sorte, le récit du jugement, après la mort.
Parmi ces personnages, en sus du Tobie si curieux, il en est deux remarquables par leur aspect rigide et familier, la Vierge et le Christ. Ils ont dans les mouvements, dans les traits surtout, quelque chose de juste et de net qui fait songer aux types de certaines de ces admirables illustrations des «Misérables» d’Hugo que dessina Brion. C’est un peu le même art, sobre et éloquent dans sa simplesse même.
Qu’est ce Thévenot, si délibérément oublié par la critique de notre époque? O. Merson, dans son livre sur les vitraux, le représente comme ayant vécu à Clermont-Ferrand et ayant restauré les verrières de Bourges. Ottin, dans son «Histoire du Vitrail», lui consacre juste trois mots: «Thévenot--Clermont--1834». J’ai trouvé, d’autre part, une brochure signée de son nom suivi de ce titre: «chef d’escadron», un essai historique sur le vitrail paru, en 1837, à Clermont. Il s’y révèle tel qu’un homme épris de son art et plein d’enthousiasme pour les verriers des grands siècles.
Et c’est tout ce que j’ai pu recueillir sur son compte.
De ces deux chapelles ainsi parées de vitres intelligentes, la plus quiète, la plus douce, est, selon moi, celle de la Bonne-Mort. De vagues peintures et des inscriptions gothiques tracées en lettres d’un or qui s’efface, s’aperçoivent confusément dans l’obscurité lorsqu’on allume un petit cierge; l’autel est surmonté d’un intéressant bas-relief de pierre, racontant la scène d’une mise en tombeau, mais ce qui évoque la senteur d’une chapelle de village dans ce petit coin, c’est le délabrement de la pierre rongée par l’humidité, la tristesse du tapis qui se décolore, la poussière amoncelée dans les deux niches de côté, sur une Pieta de Bonnardel et une moderne statue de saint Joseph; c’est la misère même des vieux prie-dieu de paille accumulés devant la rampe.
Les types rustiques adoptés par Thévenot sont vraiment en accord avec les alentours.
Ah! s’il est un endroit propice pour s’écheniller la conscience, c’est bien celui-là! Aucun bruit dans les ténèbres qui vous entourent, c’est à peine si, de temps à autre, une ombre de vieille femme vient s’abattre sur une chaise ou s’accouder contre un pilier. Il y a si peu de visiteurs!
Moins intéressante est la dernière chapelle de l’abside, celle qui confine à la porte de la sacristie et qui est dédiée à saint Landry; elle a été récemment nettoyée; on y a planté les monuments funéraires du chancelier Etienne d’Aligre et de son fils, et sorti de la nuit où elles dormaient des fresques du sieur Guichard, dont le réveil ne suscite aucun réconfort: celles brossées par le même peinturlureur sur les murs du transept suffisaient.
Et le tour de l’église est accompli.
Il reste pourtant une très ancienne salle dans laquelle le Chapitre déposait naguère ses archives. On y monte par un escalier en colimaçon, situé près de la chapelle de la Vierge, à l’entrée du grand portail et l’on débouche, après avoir tourné dans la spirale qui s’éclaire par des fentes de jour, sur le seuil d’une grande pièce carrée, demeurée, depuis des siècles, intacte, avec son pavé aux losanges rouges, vernissés, formant, en trompe-l’œil, un carrelage de dés, son plafond aux caissons sculptés d’où pend un lustre à becs de cuivre, ses vieilles crédences, ses armoires dont les pentures de fer s’ajourent en des lettres gothiques inscrivant les noms de saint Vincent et de saint Germain sur les panneaux de chêne.
Mais la partie vraiment séduisante de ce logis, c’est le mur du fond qui fait face à la croisée géminée, ouverte sur la place. Il est occupé tout entier par un retable sculpté du seizième siècle, un triptyque représentant les scènes de la vie de la Vierge et de sainte Anne. On y retrouve la légende des Apocryphes, la rencontre d’Anne et de Joachim, à la porte Dorée; on y voit un amusant escalier du Temple, gravi par une figurine, toute une série de personnages autrefois teints et dont le bois, maintenant décoloré, pèle; des personnages aux gestes exacts à la fois et élargis, semblables à ceux que taillèrent presque tous les imagiers, si savoureusement réalistes, de ce temps. Les volets qui forment ce retable furent autrefois des tableaux peints à la détrempe, mais ils sont tellement écaillés que l’on ne discerne plus que de fantomatiques apparences de bouts de visages et de vagues fragments de corps.
Ce local poudreux est infiniment doux. L’on s’imagine très bien l’un des treize chanoines qui composèrent le Chapitre desservant jadis la paroisse de Saint-Germain, assis devant la table placée au milieu de la pièce, dépouillant les archives, relevant les dates des obits, extrayant des manuscrits les miracles des saints fondateurs de son église.
Et l’on se prend, à ce dégoût d’un début de siècle, à envier ce bon prêtre qui s’interrompt de son travail, pour essuyer ses besicles de corne, dans le grand silence de ces murs de pierres sourdes, seulement rompu par les soupirs fatigués du bois.
Comme tout cela nous met loin!
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Ce pauvre Saint-Germain-l’Auxerrois, quand on songe qu’il fut un des sanctuaires les plus opulents et les plus renommés de Paris! Paroisse des rois de France, logés en face de lui, au Louvre, il prêta, le 24 août 1572, ses cloches pour sonner l’hallali de la partie de chasse de la Saint-Barthélemy et, le dimanche de l’an 1594, Henri IV y donna le pain bénit et suivit, une palme au poing, la procession qui se déroulait dans les bas-côtés de la nef et du chœur.
C’est dans cette même église, devant ce même roi, assis, cette fois, au banc d’œuvre, que le grotesque P. Valladier, dont les sermons sur l’avent, prêchés à Saint-Germain-l’Auxerrois, furent publiés sous le titre de la «Sainte philosophie de l’âme», osa prononcer l’indécent panégyrique des appas de Marie de Médicis.
Il les divise en trois étages. Après avoir parlé du premier, c’est-à-dire du visage qu’il compare à toutes les fleurs et à toutes les gemmes, il passe au second, à la gorge de la reine qu’il traite de deux fontaines cristallines de lait, deux magasins de mannes, deux sources d’ambroisie, deux fontaines de nectar, deux cannes de sucre, deux cruches de miel, deux plantes de baume, deux montres de l’horloge intérieure, deux bastions et remparts du cœur, puis il descend...
Encore qu’il fût épris des gaudrioles, l’on se demande vraiment ce que le Vert-Galant dut penser de ce genre de prêche...
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Après ces deux dates de 1572 et 1594, glorieuses si l’on veut, d’autres se succèdent moins carillonnées par la bienveillance de l’Histoire.
1617, année pendant laquelle une populace furieuse déterre le cadavre du maréchal d’Ancre inhumé dans un caveau de l’église sous la tribune de l’orgue et le coupe en petits morceaux. Le cœur fut rôti sur des charbons et mangé publiquement par un homme; les entrailles furent jetées dans la Seine et les restes brûlés sur le pont-neuf devant la statue d’Henri IV. Le lendemain, l’on vendit les cendres un quart d’écu, l’once; et les oreilles, que l’on avait mises à part furent payées fort cher par un amateur.
1665, année où eut lieu l’ostension des reliques de sainte Reine sur le maître-autel de Saint-Germain-l’Auxerrois.
Anne d’Autriche avait commandé à un orfèvre de Paris un reliquaire d’argent pour y déposer l’os du métacarpe de cette sainte, dont elle désirait faire présent à l’hôpital d’Alise. Quand le travail fut terminé, la reine voulut que son église paroissiale profitât, la première, des grâces dévolues à ces glorieux détriments et elle en ordonna l’exhibition pendant la durée de trois neuvaines.
«Une infinité de personnes de toutes conditions», disent les textes, se rendit à Saint-Germain, pour prier devant ce reliquaire.
Or, la spécialité de sainte Reine,--qui fut celle aussi de saint Job--était la guérison des maladies secrètes. Comment et pourquoi? Un vieil auteur, au nom prédestiné de Méat, tente de nous l’expliquer dans un livre intitulé «La fille héroïque».
«Deux contraires, raconte-t-il, ne sauraient souffrir dans un mesme sujet et ils sont tellement opposez qu’ils se persécutent continuellement et ne cessent jamais leur combat, qu’après que l’un d’eux a obtenu la victoire sur son ennemy. C’est pourquoy je cesse mon étonnement quand je considère l’opposition qu’il y a entre la chasteté et ce vilain vice. Sainte Reine, qui avait eu très grand soin de conserver sa pureté pendant sa vie, n’a pas voulu après sa mort, que les impurs s’approchassent de sa fontaine sans estre nestoyez de leurs ordures. De là vient que, quand ils boivent de cette eau, avec confiance, ils s’en retournent avec joye de ce qu’ils sont délivrés de ces maux estranges qui, sans ce divin remède, dureraient aussi longtemps que leur vie.»
L’Histoire ne nous narre pas si les malades qui vinrent implorer la sainte à Saint-Germain-l’Auxerrois, guérirent. La fontaine, il est vrai, dont parle Méat et qui servait et qui sert encore, dans le village d’Alise, d’excipient aux cures, n’y coulait point, mais à défaut de l’eau miraculeuse, les Parisiens avaient la ressource d’invoquer, en sus de la bonne Déicole de la Bourgogne, le grand thaumaturge, Bourguignon, lui aussi, guérisseur de tous les maux, le patron du sanctuaire où ils priaient, saint Germain d’Auxerre.
1831. L’église fut, le 14 février, envahie par le peuple, sous le prétexte que l’on y célébrait une messe anniversaire pour le repos de l’âme du duc de Berry.
Ce fut une très ridicule aventure. Le service funèbre s’était terminé vers midi et demi. Après l’absoute, le curé s’était retiré, lorsque quelques royalistes échauffés s’avisèrent d’attacher sur le catafalque une lithographie du duc de Bordeaux, une croix de Saint-Louis et une couronne d’immortelles jaunes et noires.
Le bruit se répandit aussitôt au dehors que les Henriquinquistes préparaient un coup d’état, promenaient dans l’église un buste du prince et y déployaient des drapeaux blancs; et sans en demander plus, la plèbe se rua dans le sanctuaire et y saccagea tous les objets du culte.
Cette équipée finit devant les tribunaux où tous les accusés furent acquittés. Une brochure parue, en 1831, chez Dentu, nous relate ces hauts faits et nous fournit ce spécimen de proclamation royaliste dont le comique me paraît sûr.
Elle est adressée à MM. les Charbonniers de Paris.
«Messieurs, l’attachement que vous avez toujours montré pour la branche aînée des Bourbons, la douleur que vous avez témoignée à la mort du duc de Berry, ce prince bienfaisant qui vous a été ravi par un horrible crime qui vous prive du digne père de notre Henri V, et l’horreur que les Auvergnats ont ressentie de cet affreux assassinat, nous donnent lieu de croire que vous vous ferez un devoir d’assister au service anniversaire qui sera célébré à Saint-Germain-l’Auxerrois. D’après les vrais sentiments qui vous ont toujours dirigés, nous avons l’espoir de vous y trouver réunis en corps.»
Ni en corps, ni en personne, les ingrats auverpins, si respectueusement traités pourtant, ne vinrent.
Si nous sautons maintenant de l’année 1831 à l’an 1871, nous voyons encore l’église pleine; seulement, cette fois, ce ne sont plus des partisans de la royauté mais bien les membres d’un club de libres-penseurs qui s’entassent dans son vaisseau, sous la présidence d’un sieur Pierre et d’une certaine Lodoïska, accoutrée d’une veste de hussard, culottée d’un pantalon de turco, coiffée d’une toque à cocarde rouge, et chaussée de bottines à glands d’or.
Et tandis que, du haut de la chaire, un pochard pérore, un autre troue d’un coup de baïonnette la bouche de la statue de la Vierge et y plante une pipe; puis il arrache l’Enfant-Jésus et de toute l’église qui trépigne de joie, des lazzis, exactement notés, s’échangent:
--Passe le gosse par ici, pour qu’on l’embrasse!
--Ouvrez-y la gueule pour voir s’il a fait ses dents!
Et l’on promène l’Enfant que l’on finit par jeter, brisé, dans un coin. Mais, pour dire vrai, les fédérés se bornèrent à ces aménités sacrilèges et à ces farces impies et, moins féroces que d’autres ivrognes qui, après avoir maltraité les prêtres, pillèrent les églises, ceux-ci se contentèrent de voler quelques vêtements d’enfants de chœur et d’emporter deux pianos qui, l’on ne sait trop pourquoi, stationnaient là.
Les temps sont changés; si Saint-Germain a vu les pieuses affluences et les cohues irritées ou gouailleuses, s’il a même aussi connu, pendant la Convention, les hilares assemblées de légères muscadines et de pesantes commères, réunies, devant sa porte, pour applaudir aux audacieuses et aux piètres chansons d’Ange Pitou, il ne connaît plus de foule d’aucune sorte maintenant. Ses abords sont rapidement longés par des gens en rut d’affaires et quant à son intérieur il est un des plus délaissés qui soient à Paris; sa nef ne peut même, le dimanche, à la grand’messe, malgré tous les enfants des écoles qu’on y parque, se remplir.
La paroisse des rois est devenue la paroisse de la Mode; l’église est enserrée par les magasins de la Belle-Jardinière, du Pont-Neuf et de la Samaritaine. Ce dernier la touche presque, car la livrée bleue de ses devantures s’étend dans la rue de l’Arbre-Sec et un ignoble bâtiment de fer qu’il vient d’ériger, se dresse, surmonté, en guise de clocher, d’un chapeau chinois, devant l’abside, là où le brave bourgeois qui alloua des fonds pour la faire rebâtir, messire Jehan Tronson, drapier de Paris, fit apposer sa signature, dans une frise, sous le toit, en adoptant la forme d’un rébus figuré par des tronçons de carpes.
Même au temps où les rois habitaient le Palais du Louvre, le commerce des draps aidait à embellir l’église; il venait en aide aux bourses des souverains, souvent sèches; cette affection des drapiers pour leur sanctuaire explique la présence, sous le narthex, de la statue de sainte Marie l’Egyptienne, leur sainte de prédilection et leur patronne, sans doute parce que saint Zozime qui la rencontra dans le désert, vêtue seulement de ses longs cheveux, donna son manteau pour la couvrir.
Maintenant, il n’y a plus de monarques, mais je crois bien que les grands industriels des draperies s’occupent moins que leur ancêtre Tronson des besoins du culte; cette observation n’est pas un reproche, car il est certainement très heureux qu’il en soit ainsi. S’ils désiraient, en effet, faire réparer ou orner leurs chapelles, ils seraient bien forcés de s’adresser, comme l’Etat dont ils prendraient la place, à de dangereux architectes et à de nuisibles peintres, et que resterait-il du charme dolent et désuet de cette très douce église?
Saint-Merry
Saint Médéric ou saint Merry n’est pas un saint sur le compte duquel les renseignements abondent. Ce que l’on connaît de sa vie peut se résumer en quelques lignes. Entré à l’âge de treize ans, au monastère bénédictin de Saint-Martin situé près de la ville d’Autun où il naquit, il devint abbé de ce cloître, prit la fuite pour se retirer dans un désert et y mener l’existence des ermites, et fut ramené de force par l’évêque d’Autun, au milieu de ses moines. Il s’évada de nouveau avec saint Frodulphe, l’un de ses disciples et parvint près de Paris. Là, il découvrit, dans un petit bois, une chapelle dédiée à saint Pierre, bâtit une cellule dans son voisinage, et après y avoir demeuré pendant deux ans et neuf mois, il y mourut, le 29 août de l’année 700 et fut inhumé dans ladite chapelle.
Et un point, c’est tout.
Vers la fin du neuvième siècle, un capitaine qui avait combattu, sous les ordres du comte Eudes, les Normands dont l’armée assiégeait Paris, Odo falconarius, Odon le fauconnier, fit construire sur la place de la chapelle, tombée en ruines, une église romane; elle fut érigée en collégiale, baptisée sous le double vocable de Saint-Pierre et de Saint-Merry, puis ce dernier, peu à peu, à cause des miracles qu’il opéra, évinça l’autre et resta seul titulaire de cette église que l’on détruisit au seizième siècle.
Celle qu’on lui substitua et qui existe encore fut commencée en 1525 et achevée en 1612.
«En faisant les fondements de la neuve église», raconte le bon Gilles Corrozet dans ses «antiquités chroniques et singularités de Paris», on trouva sous le grand autel, dans un tombeau de pierre, le corps de son fondateur, ayant des bottines de cuir doré aux jambes, lequel, sitôt qu’il fut touché de l’air, tourna en poudre. Son épitaphe était auprès, la date duquel pour la vieillesse, ne put être reconnue. Cet épitaphe fut engravé en une autre pierre qui est au milieu du chœur et contient ainsi:
«Hic jacet vir boniæ memoriæ, Odo falconarius, fundator hujus ecclesiæ.»
Et Corrozet ajoute: «Anciennement n’était qu’une petite chapelle en laquelle, dit Vincent historial, au cinquième livre, chap. iiijxxij, saint Merry trépassa. Son corps y fut enterré et y reposa deux ans et depuis, en l’an 1304, il fut levé de terre et mis en une capse d’argent en la même chapelle.»
D’autre part, le Calendrier historique et chronologique de l’église de Paris, pour l’année 1747, nous fait savoir que le compagnon du saint, saint Frodulphe que le vulgaire appelle saint Frou, décéda, lui aussi, à Paris et que son corps fut enseveli près de celui de son maître, dans l’intérieur de Saint-Merry.
En édifiant le nouveau sanctuaire, on eut soin de bâtir, au lieu même du caveau où gisait la dépouille mortelle des deux saints, une crypte qui subsiste encore; mais elle n’a jamais détenu leurs restes qui furent exposés au-dessus du maître-autel, dans le chœur et enfermés dans un reliquaire dont les chanoines de Notre-Dame vérifièrent le contenu, en 1625. Ils y remarquèrent, en sus des ossements, un flacon auquel était jointe une cédule sur laquelle étaient écrits ces mots: «C’est une fiole de baume creu et la donna Messire Etienne Maupas, l’an 1339, le vingt-cinquième jour de may.»
La châsse fut encore ouverte en 1793, mais, cette fois, par les sans-culottes qui s’empressèrent de jeter à la voirie et les pieux détriments et la fiole.
Il n’existe donc plus de reliques de saint Merry. En fait d’objets lui ayant appartenu, l’on peut voir, dit l’abbé Salmon, dans ses «Pèlerinages de Paris», le fragment d’une de ses chasubles ornée de dessins bizarres. Il est possédé par le trésor de l’église de Longpont.
Sauf la tour ogivale dans le bas mais dont les derniers étages arborent les pilastres et les cintres du dix-septième siècle, l’église actuelle est du gothique de la dernière période; le portail principal s’étend sur la rue Saint-Martin. Il est difficile à saisir, en son ensemble, à cause du peu de recul que permet l’étroitesse de la rue; percé de trois portes ogivales surmontées de crossettes et de fleurons, il n’a gardé de son ornementation primitive que des bribes mais d’aucunes, celles surtout de la porte de droite, méritent qu’on les loue.
Il y a là, en haut, tapis dans une torsade de feuillages, un chien et un lièvre qui se livrent à une éternelle partie de cache-cache et, plus bas, un joueur de cornemuse coiffé d’une sorte de lampion de déménageur, et qui regarde, accroupi, depuis bien des siècles, déambuler les petits-fils de ces Parisiens réunis pour le fêter, aussitôt qu’il naquit et qu’on le déposa dans le berceau préparé de sa porte.
Aujourd’hui tous passent et nul ne s’arrête devant lui. Il vit, dépaysé, survivant à de naïves sympathies qu’ont oubliées les âges.
L’on discerne également sur les chambranles des autres porches, des dragons qui descendent, en rampant, vers le sol, des bouts de marmousets destinés à servir de consoles, des arcades trilobées, des lierres et des vignes qui serpentent dans le creux des archivoltes.
Tout cela est demeuré plus ou moins intact, mais le reste est du toc et toutes les statues sont des faux.