Trois Églises Eaux-fortes originales de Ch. Jouas
Part 2
D’autre part, les astrologues qui désignent, de temps immémorial, ce portail sous le nom de porche de l’astrologie, ont toujours vu, dans les tableaux qu’il représente, une effigie de la Vierge astronomique et dans le Christ, accompagné de ses apôtres, l’image du soleil qui monte à l’horizon, entouré des signes du zodiaque. Que cette opinion soit fondée ou non, il faut avouer qu’elle a eu raison de se produire, car c’est à elle que nous devons d’avoir conservé une partie du porche. Et, en effet, en août 1793, la commune avait décrété la destruction de tous ces simulacres de la vieille superstition religieuse; et ce fut le citoyen Chaumette qui réclama en faveur de la science, déclarant que ce décor constituait un cours d’astronomie et avait servi à Dupuis pour établir son système planétaire--et le portail fut sauvé. Ce portail royal était et est donc encore revendiqué par les partisans de l’astrologie et les hermétistes.--La porte voisine, celle de Sainte-Anne et de Saint-Marcel, l’était et l’est encore par les alchimistes.
A les entendre, le récepte, le secret de la sublime pierre des sages est inscrit sous la statue qui se dresse sur le trumeau, tranchant en deux la baie. Cette statue,--qui n’est qu’une reproduction, car l’original est placé dans la salle des Thermes, au Musée de Cluny--portraiture un évêque, debout, mitré et crossé, bénissant d’une main ses visiteurs et foulant aux pieds un dragon sorti d’une sorte de chapelle funéraire où une femme morte est assise dans un linceul enveloppé de flammes.
La lecture de cette scène est très simple. Il suffit d’ouvrir les Bollandistes. La légende de saint Marcel, neuvième évêque de Paris, raconte, en effet, que ce saint délivra la ville d’un horrible dragon qui avait établi son gîte dans le cercueil d’une femme adultère, décédée, sans avoir eu le temps de se repentir et sans avoir reçu les sacrements; le saint frappa de sa crosse le monstre, lui entoura le cou de son étole, l’emmena à quelques lieues de Paris, dans un désert, et là, lui intima l’ordre, auquel d’ailleurs il obéit, de ne jamais plus retourner dans la ville.
Ajoutons ce détail, qu’aux processions des Rogations, le clergé de Notre-Dame faisait autrefois porter, en souvenir de ce miracle, un grand dragon d’osier dans la gueule ouverte duquel le peuple jetait des gâteaux et des fruits. Cette coutume, qui remontait au moyen âge, a pris fin en 1730.
Telle est la version de l’Eglise; autre est celle des alchimistes. Dans son cours de philosophie hermétique, Cambriel explique ainsi cette figure:
Sous les pieds de l’évêque, sur le socle même de sa statue, de chaque côté, deux ronds de pierre sont sculptés. Les ronds de droite seraient les simulacres de la nature métallique brute, telle qu’on l’extrait de la mine, les ronds de gauche, négligés comme les premiers par la symbolique chrétienne, seraient la même nature métallique mais purifiée; et celle-là se rapporterait à la figure humaine, assise, dans la chapelle sépulcrale, et qui a pris naissance dans le feu dont son linceul s’entoure. De cette fournaise tombale qui serait l’œuf philosophique, inséré dans l’athanor, le dragon, né à son tour de la figure humaine, serait, en s’élevant hors du fourneau, en plein air, sous les pieds du saint, le dragon babylonien dont parle Nicolas Flamel, autrement dit, le mercure philosophal, le lion vert, le lait de la vierge, la substance même qui change par une projection le plomb en or.
Dans cette interprétation, saint Marcel ne nous bénirait plus, mais il ferait un geste de circonspection, qui signifierait: taisez-vous, gardez le secret si vous l’avez compris.
Si bizarre qu’elle paraisse, cette glose se conçoit pourtant, car les préparateurs du grand œuvre peuvent se placer sous le patronage de ce saint qui a, en effet, opéré plusieurs transmutations.
Une fois, alors qu’il n’était encore que sous-diacre et qu’il servait la messe de l’évêque Prudence, il transmua en un vin qui manquait, l’eau qu’il venait de puiser à la Seine; une autre fois aussi, il changea cette même eau en une liqueur parfumée comme le saint chrême.
Le choix que les alchimistes firent de cet Elu pour lui attribuer la possession du fameux secret pourrait donc jusqu’à un certain point se justifier; cependant, il convient d’observer que le patron officiel des spagyriques au moyen âge, ne fut pas saint Marcel, mais bien saint Jean l’Evangéliste, soit parce qu’une très ancienne légende nous le montre savant dans l’art de traiter les minerais de fer; soit parce que deux vers, pris en un sens éperdument littéral[1], de la séquence tissée en son honneur par Adam de Saint-Victor, nous le représentent fabriquant avec du bois de l’or et avec des cailloux des gemmes.
[1]
Qui de virgis fecit aurum, Gemmas de lapidibus.
Que ces explications puissent sembler erronées, c’est bien possible, mais qu’importe! Que plus fabuleuse encore nous apparaisse cette autre légende relatant qu’un scrupule de la pierre des sages a été caché par l’évêque Guillaume de Paris dans l’un des piliers du chœur que l’on reconnaîtra si l’on suit la direction de l’œil d’un corbeau qui le regarde, sculpté sur l’un des porches, il ne nous en chaut pas davantage; ce qu’il sied simplement de retenir, c’est que, plus que ses congénères, Notre-Dame de Paris est mystérieuse, plus experte peut-être mais moins pure, car elle est à la fois catholique et occulte et elle greffe sur la symbolique chrétienne les réceptes de la Kabbale.
En tous cas, ces discussions ne prouvent-elles pas que, sauf de nos jours, cette basilique fut toujours envisagée telle qu’un traité de symbolisme, s’exprimant à mots couverts, parlant, à l’exemple du Christ, en paraboles? Les archéologues, les architectes l’ont disséquée, ainsi que l’on disséquerait un cadavre; c’est très bien, l’anatomie de son corps est désormais connue; les romanciers, comme Victor Hugo, ont créé d’après elle un décor plus ou moins véridique pour y loger des personnages imaginés de toutes pièces, et cependant le poète a été le seul, alors, qui ait eu une vague intuition de la symbolique du moyen âge, lorsqu’il a écrit sa comparaison fantaisiste de la façade royale, trouée d’une grande fenêtre flanquée de deux petites, ainsi que le prêtre est flanqué, pendant la messe, du diacre et du sous-diacre, à l’autel. Il reste désormais à décrire, autrement qu’en un rapide abrégé, ses aîtres spirituels, sa vie intérieure, son âme, en un mot. La vraie monographie de notre cathédrale serait celle-là; mais le positivisme architectural ne fait que s’accroître, et, malheureusement, le clergé s’éloigne de plus en plus de questions qu’il aurait pourtant intérêt à ne pas dédaigner.
Saint-Germain-l’Auxerrois
Elle fut ronde comme le temple du Saint-Sépulcre à Jérusalem et ceinte de fossés que remplirent de leurs cadavres les Normands qui l’assiégèrent, l’église que fonda, au sixième siècle, à Paris, saint Landry, sous le vocable de saint Germain d’Auxerre. Celle-là fut l’aïeule. Cent ans après sa naissance, elle tombait de vétusté; le roi Robert la jeta bas et en reconstruisit une autre à sa place; celle-là fut la mère. Elle devint, à son tour, caduque et, au treizième siècle, sur ses ruines, naquit l’église de Saint-Germain-l’Auxerrois. Celle-là, c’est la fille; elle vit encore.
Son enfance fut troublée; elle grandit rapidement d’abord, puis, sa croissance s’arrêta pendant une centaine d’années et ne reprit qu’après. Le portail et le chœur étaient achevés à la fin du treizième siècle. Le quinzième érigea le porche, la nef, les collatéraux du chœur et le transept; le seizième réédifia les chapelles, changea les dispositions du chevet, dressa le portail qui s’ouvre à gauche de l’abside sur la rue de l’Arbre-Sec, déroula devant l’autel un magnifique jubé, bâti par Pierre Lescot et sculpté par Jean Goujon; et l’église, parvenue à sa pleine maturité, s’atteste, grâce au voisinage de la Cour, la plus fastueuse et la plus fréquentée de Paris.
Vint le dix-septième siècle qui, méprisant son allure gothique, omit de la dénaturer; mais, moins dédaigneux, le dix-huitième siècle, qui la jugeait de forme désuète, résolut de la rajeunir.
En 1754, le curé et les marguilliers commencèrent par faire démolir le jubé, mais cette destruction ne modifiait pas la mine restée, pour eux, barbare, de la nef, et ils recoururent à un nommé Bacarit, architecte des écuries du Roi, en le priant de la civiliser. Il apprêta un plan, et le soumit à l’Académie des Beaux-Arts qui, dans un élan d’enthousiasme, s’écria que cet habile homme «savait marier, de la manière la plus heureuse, le genre moderne avec le gothique de l’église qu’il avait à décorer».
Et l’effrayante ganache se mit à l’œuvre. Ne pouvant, à son grand regret, faute d’argent, tout saccager, il dut se borner à canneler les colonnes du chœur, à remplacer la flore symbolique des chapiteaux par d’insignifiantes guirlandes de feuillages et de fleurs, enfin à altérer les contours des croisées qu’il débarrassa de leurs magnifiques vitraux pour les habiller d’une claire vitraille qui fit se pâmer tous les chanoines d’aise.
Et Saint-Germain n’en continua pas moins d’être gothique. Bacarit ne parvint pas à transmuer la douce orante du moyen âge en une Manon plus ou moins pieuse; les traits reparaissaient sous le grimage; ne pouvant obtenir mieux il songea à esquinter l’extérieur et il abattit la flèche et ses quatre clochetons et installa sur le tronçon demeuré du fût, une balustrade de pierre qui donna au sommet de la tour l’engageant aspect d’un balcon; puis, après un tel labeur, il se reposa et s’éteignit sans doute, chargé d’ans et de gloire, dans la paix du Seigneur, qu’il avait, avec des travaux de ce genre, si fidèlement servi.
Débarrassé de son bourreau, Saint-Germain-l’Auxerrois vivait placidement quand la Révolution surgit. Alors ce fut autre chose. On ne l’affubla plus de travestis plus ou moins disparates, mais on la dénuda. Ce fut le pillage; ce après quoi le sanctuaire fut fermé; l’on installa dans ses dépendances une mairie et l’on usa de sa nef comme d’un hangar pour y gonfler des ballons. Il semblait que la série des déprédations fût close lorsque s’effondra le régime des Jacobins; mais Napoléon, qui se mêlait de tout, s’occupa de ce malchanceux édifice et projeta tout simplement de le raser. Heureusement qu’il n’eut pas le temps d’exécuter ce dessein et, en 1837, l’église, réouverte, fut réconciliée par Monseigneur de Quélen, archevêque de Paris, et l’on s’efforça dès lors, sous prétexte de panser ses blessures, de les ranimer.
On la para, en effet, de flasques peintures et de redoutables vitres; mais si déformée, si réparée qu’elle puisse être, elle est encore charmante; son intérieur est un des plus intimes, des plus vraiment religieux qui soient à Paris et son extérieur demeure un régal d’art.
Le portail du treizième siècle est encore debout, avec sa baie médiane datée de ce temps et les deux autres du quinzième siècle; quant aux sculptures représentant, ainsi que sur presque toutes les façades des cathédrales, le Jugement dernier, le pèsement des âmes, le sein d’Abraham, l’enfer des démons, avec l’épisode habituel des vierges sages et des vierges folles, elles ont disparu ou ne subsistent plus qu’à l’état d’épaves et de rudiments; mais six grandes statues, rangées dans les ébrasures de la porte du milieu, ont été refaites et repeintes; à gauche, en entrant, saint Vincent, diacre et martyr, un livre à la main; puis un roi barbu portant un sceptre, et une reine que de Guilhermy croit être Childebert et Ultrogothe, sa femme; à droite, saint Germain crossé et mitré; sainte Geneviève tenant un cierge qu’un petit diable placé au-dessus d’elle s’efforce de souffler; enfin un ange souriant, un flambeau au poing, prêt à rallumer, s’il s’éteint, le cierge de la sainte.
La voussure, au-dessus des vantaux, détient encore trois cordons de personnages, anges, démons, ribaudes et vierges; le portail a, en somme, gardé quelques mots d’une phrase effacée par le temps et qu’il est facile de reconstituer, car elle est écrite au complet sur la façade des autres églises, mais le trumeau pilier récemment rétabli au-dessous d’elle est inexact, car il supporte, au lieu du Christ d’antan, une vierge neuve.
Si l’on ajoute que des fresques modernes d’un nommé Mottez ont rempli les espaces demeurés vides, mais que l’on ne discerne plus de cette inutile peinture que des écailles craquelées de badigeon, l’on aura ainsi une idée précise du portail, tel qu’il existe à l’heure actuelle.
Il est précédé d’un porche à cinq baies ogivales couronnées de balustres et de combles fleuronnés, construit, en 1425, par Jean Gaussel. De toutes les statues qui le peuplent, deux seulement sont authentiques, toutes les autres ont été fabriquées de nos jours. Ces deux statues représentent, l’une, située à la fin du porche et faisant face à la place du Louvre, près de la rue des Prêtres-Saint-Germain-l’Auxerrois, un saint François d’Assise énasé et manchot, à la figure mâchurée par l’âge; l’autre, sise du côté opposé et regardant la grande porte, une Marie l’Egyptienne enveloppée de ses cheveux qui ont conservé des traces d’or; elle tient les trois pains qui doivent l’alimenter dans le désert et penche mélancoliquement une petite tête oisive dont les yeux sont clos.
Au-dessus de ce porche, se dresse, entre deux élégantes tourelles carrées, la façade trouée d’une rose flamboyante, terminée par un pignon triangulaire, planté sur sa pointe, d’un simulacre d’ange. Derrière, le vaisseau s’étend, flanqué de contreforts, hérissé de gargouilles, habité par une amusante ménagerie qui exhibe depuis des siècles, entre ciel et terre, les êtres les plus hétéroclites et les bêtes les plus cocasses. Il y a de tout dans cette kermesse de la pierre, des mendiants et des fous, un hippopotame qui rend par la gueule un sauvage; des singes et des griffons, des ours à muselières, des truies allaitant des ribambelles de gorets; des rats sortant, ainsi que d’un fromage de Hollande, de la boule du monde et guettés par un chat, ce qui signifie sans doute que les brigands qui dévastent la terre seront dévorés par le Démon.
L’intérieur vaut, lui aussi, que longuement on le visite; tous les styles s’y coudoient. Il a été tellement défait et refait qu’il paraît un peu incohérent, mais ce côté hagard est délicieux quand on le compare à la monotone régularité des églises neuves!
La nef gothique de quatre travées est coupée d’un transept percé d’une porte à chaque bout; celle de gauche est condamnée, celle de droite accède à la rue des Prêtres-Saint-Germain-l’Auxerrois, en face du bureau du Journal des Débats. L’on a installé, au milieu de son allée un bénitier exécuté par Jouffroy sur les dessins de Mademoiselle de Lamartine, des mioches paradant autour d’une croix; c’est de l’art pour la rue Saint-Sulpice, mais il ne dépare pas la misère ornementale des murs chargés, par un sieur Guichard, d’encombrantes fresques.
Le long de la nef et du chœur, à partir de l’entrée, de nombreuses chapelles s’enfoncent entre les contreforts des murs, huit à gauche et quatre à droite.
A gauche, d’abord, la chapelle des fonts baptismaux, dite de Saint-Michel, puis celles de Saint-Jean-Baptiste, de Sainte-Magdeleine, de Notre-Dame de Compassion--celle-ci touche au transept, après lequel se trouvent la chapelle de Saint-Louis, où réside le Saint-Sacrement et où l’on a placé sur l’autel une statue de la Vierge qualifiée de Notre-Dame de Bonne-Garde--celles de Saint-Vincent-de-Paul, de Saint-Charles-Borromée, où un hideux vitrail assigne à cet élu la tête d’un moricaud; enfin celle de Saint-Denys, Saint-Rustique et Saint-Eleuthère--et nous atteignons la petite porte de la rue de l’Arbre-Sec donnant sur l’abside et au-dessus de laquelle s’ouvre, derrière un vitrage à losanges de couleur, une tribune dite «Tribune de la Reine», parce que, prétend-on, la famille royale s’y serait quelquefois tenue pendant la messe.
Parmi ces minuscules chapelles, une seule est intéressante, celle de la Compassion, qui fut, pendant plus d’un siècle, la chapelle du Conseil d’Etat, car elle détient un superbe retable flamand en bois, de la fin du quinzième siècle, provenant de la collection dispersée de M. de Bruges-Duménil; divers épisodes de la vie de la Vierge et de la Passion y sont sculptés; malheureusement, on ne le voit guère, la croisée qui devrait l’éclairer étant obscurcie par des carreaux modernes à la fois sombres et violents, qui ne laissent filtrer aucune lueur.
A droite, maintenant, en partant de l’autre côté de l’abside dont nous parlerons tout à l’heure, la sacristie occupe la place de plusieurs chapelles, et les petits oratoires qui la suivent, en descendant avec le chœur, sont dédiés aux saints Apôtres, à saint Pierre, aux Pères et aux Docteurs de l’Eglise dont deux, saint Léon et saint Grégoire le Grand, sont, en leur qualité de premiers rôles, en vedette sur l’affiche des vitres; puis apparaît, succédant à ces réduits si exigus que le confessionnal les emplit, avec un autel, tout entiers, une très élégante porte du quinzième siècle surmontée d’une exquise Vierge en bois peint de la même époque, une Vierge dolente et frileuse, mais perchée si haut que, dans l’ombre des voûtes, on la remarque à peine; et vient le transept de la rue des Prêtres; cette allée franchie, toute la place des quatre chapelles situées en vis-à-vis, de l’autre côté de la nef, est ici prise par une seule, par la chapelle de la Sainte-Vierge, entourée d’une boiserie qui la cache aux yeux et munie d’une porte close, afin d’empêcher tous ceux qui voudraient venir la prier d’y pénétrer.
Une église où la chapelle de la Vierge n’est pas accessible aux fidèles, c’est un comble! Que penser des curés qui mettent ainsi dans leur église la Madone au rancart? La raison invoquée de ce monstrueux interdit est que ce lieu sert parfois de chapelle pour les catéchismes. Eh! qu’ils le fassent, leur catéchisme, dans les greniers, dans les caves, chez eux, où ils voudront, mais qu’ils démolissent ce rempart de menuiserie, qu’ils laissent en tous les cas la porte ouverte, lorsque leurs quatre pelées et leurs trois tondus n’y sont pas!
D’autant qu’elle est délicieuse cette chapelle! Intime et recueillie, elle se pare d’un autel contenant des reliques de saint Denys, de saint Célestin et de saint Benoît, au-dessus duquel est incrusté un antique retable de pierre, figurant l’arbre de Jessé dont les fleurons et les branches serpentent autour d’une belle statue de Vierge du quatorzième siècle qui appartint jadis au presbytère de Radonvilliers, en Champagne, le tout se détachant sur des fresques peintes par Amaury Duval; mais une bienfaisante obscurité permet de les distinguer mal.
Pour être complet, citons, dans la nef, en face de la chaire, une énorme machine en bois monté, pourvue de colonnes et coiffée d’un baldaquin, exécutée par Mercier sur les dessins de l’emphatique Lebrun et qui servait de siège au roi quand il assistait officiellement à la messe; et une grille en fer forgé du dix-huitième siècle qui fut très réparée et privée de ses fleurs de lys; et revenons à l’abside qui est, selon moi, la partie la plus savoureuse de Saint-Germain-l’Auxerrois, car l’on peut s’y croire en même temps dans un oratoire de la fin du quinzième siècle et dans une église de campagne de nos jours.
L’on dirait que l’odeur particulière de tout l’édifice s’y concentre. Et en effet, lorsqu’on entre dans Saint-Germain, on y hume une senteur spéciale qui n’existe, semblable à Paris, que dans un autre sanctuaire, celui de l’Abbaye-au-Bois de la rue de Sèvres, certains jours,--une odeur de salpêtre relevée par une très fine pointe de cire consumée et d’encens. Là, dans l’abside, cet arome d’églisette de village, le dimanche après le salut, persiste surtout par les temps de pluie et vous aide à vous transporter bien loin de Paris et de cette place du Louvre, devenue l’un des plus bruyants lieux de rendez-vous des voitures à vapeur et des tramways.
Parfois, lorsque l’heure sonne à la tour voisine, le carillon qui l’accompagne de son cliquetis de verre brisé, vous suggère l’idée que l’on prie dans une église des Flandres. Et ces avatars successifs d’alentours--de temple Renaissance, de chapelle de bourgade et d’église flamande--font vraiment de cet obscur refuge un tremplin unique à Paris, de rêves.
Pour rester dans la réalité, l’on peut dater du seizième siècle cette abside; elle est biscornue, de forme divagante; la vérité est que ses chapelles sont refoulées, d’une part, par l’alignement de la rue qui les cerne; de l’autre, elles sont entamées par le presbytère et la sacristie, si bien qu’elles vont de guingois, plus larges ou plus longues les unes que les autres.
Celles des deux bouts sont de vagues réduits, des carrés irréguliers dont les lignes verticales s’évasent; les autres suscitent la pensée, là où sont percées les fenêtres, d’un triptyque ouvert, aux deux volets revenus en avant, pas repliés par conséquent le long du mur, avec une niche romane au-dessous de chacun d’eux. Il y a, en effet, sous les deux croisées des coins, deux petites cavernes plafonnées de voûtes en arc, creusées dans le bas des murailles et que l’on a remplies tant bien que mal, avec des pieuses statues de la rue Bonaparte, dont l’obscurité et la poussière effacent, Dieu merci, les traits.
Ces chapelles sont au nombre de cinq; leur réunion dessine un demi-cercle à la ligne cabossée du haut; elles sont placées sous le vocable de sainte Geneviève, des saints patrons du lieu: saint Vincent et saint Germain, du Tombeau, de la Bonne-Mort et de saint Landry.
Les deux branches finales du demi-cercle s’appuient, la première sur la porte de sortie de la rue de l’Arbre-Sec, la seconde sur la porte de la sacristie, ornée de fresques dont une, un saint Martin à cheval tranchant son manteau pour en donner la moitié à un pauvre, est due à ce Mottez qui décora le grand portail de ses badigeons qu’abolirent, pour l’allégresse des artistes, de secourables soleils et de propices pluies.
De la chapelle Sainte-Geneviève, absolument sombre, tendue de toiles gondolées, teintes au cirage par Gigoux, rien à dire; de la chapelle des Saints-Patrons où s’érige dans une niche le tombeau de la famille des marquis de Rostaing, agrémenté de deux seigneurs qui vous regardent à genoux et l’air béat, et, près de la rampe de communion, de deux statuettes neuves de sainte Anne et de saint Antoine de Padoue, tout se pourrait également omettre si ces fenêtres ne détenaient peut-être, avec celles de la chapelle voisine de la Bonne-Mort, les seuls vitraux qui, par leur sens de la symbolique, par leur science des tons, par leur étampe vraiment personnelle d’art, méritent qu’on s’arrête devant eux et valent qu’on les loue.
Dans ce Saint-Germain-l’Auxerrois qui n’a gardé, en fait de verrières anciennes, que quelques panneaux du quinzième et du seizième siècle, insérés dans les baies gothiques ou renaissance du transept et dans les roses, des panneaux dont les chairs des personnages sont le fond blanc même de la vitre et les vêtements de grandes taches de gomme-gutte de rouge lourd, de vert rude et de bleu dur--des carreaux fabriqués sous la monarchie de juillet bouchent toutes les ouvertures pratiquées dans les bas-côtés de la nef.
Et toutes les monographies exaltent un affreux vitrail, exécuté par Lusson dans la chapelle des Apôtres sur les dessins de Viollet-le-Duc; toutes citent à l’envi les œuvres de Maréchal de Metz, amusantes par leur vert pistache et leur rose turc, peu usités dans les arts du feu, mais peintes comme de la peinture ordinaire, avec des couleurs si peu adhérentes, si mal cuites qu’ils s’éraillent à fleur de vitre et laissent pénétrer, ainsi que de vulgaires carreaux, le jour. Ce sont des aquarelles diaphanes, des peintures vitrifiées, c’est tout ce que l’on voudra, sauf des vitraux.