Trois ans d'esclavage chez les Patagons

Part 8

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Cet horrible et répugnant état d'abrutissement volontaire fait leur bonheur; il est l'objet de toutes leurs respectueuses sympathies; ils n'auraient garde de troubler les fumeurs pendant leur ivresse et considèreraient comme une insulte de leur rire au nez ou même de leur adresser la parole. Ils s'empressent de leur apporter de l'eau dans une corne de bœuf--_motah_--qu'ils plantent silencieusement dans le sol à côté d'eux.

Dieu, selon l'habitude, participe à cette réjouissance, car il lui a été préalablement offert par chacun trois ou quatre petites bouffées accompagnées d'une prière mentale.

Après avoir vidé tout d'un trait l'eau contenue dans le--_motah_,--les fumeurs, encore sous l'impression de leur récent anéantissement, ne pouvant mouvoir leurs bras ni leurs jambes, font un demi-tour sur eux-mêmes et restent couchés sur le dos pendant quelques moments pour se livrer aux douceurs du sommeil.

Les femmes, les enfants mêmes, prennent part à ce plaisir sans que nul ne songe à s'y opposer.

Parmi les fumeurs que comptent les nations Européennes, beaucoup contractent l'habitude d'absorber la majeure partie de leur fumée et ne comprendraient pas sans doute comment il se fait que les Indiens puissent ressentir les effets décrits ci-dessus, c'est pourquoi je leur dirai en passant que la cause doit en être attribuée au mélange du tabac avec des herbes odoriférantes, qui, bien que réduites à l'état de fiente, n'en conservent pas moins toute leur force.

CHAPITRE V

La Médecine chez les Indiens

On ne trouve point parmi les Indiens d'individus pratiquant spécialement la médecine parce d'abord ils ne sauraient avoir suffisamment de confiance dans leurs semblables, quels que puissent être leurs liens d'amitié ou de parenté; ensuite parce que la prévoyante nature les a doués d'une intelligence et d'un instinct assez grands pour faire eux-mêmes et avec succès l'application des différents remèdes qu'elle a mis à leur portée.

Il n'est pas rare de voir chez eux des enfants à la recherche de quelques simples nécessaires à leur propre guérison. Ils sont donc, ainsi qu'on peut en juger, médecins d'eux-mêmes. Je les ai souvent vus faire preuve de certaines connaissances anatomiques, soit dans la manière d'opérer les animaux ou dans celle de panser de graves blessures, telles que ruptures de bras ou de jambes. Ils sont tellement durs à la souffrance, qu'à peine dans ces cas si graves font-ils entendre quelques plaintes. Ils se pansent eux-mêmes avec le plus grand sang-froid. S'ils ont la jambe cassée, ils s'étendent à plat sur le sol de manière que la fracture ait un point d'appui. Ils replacent les os, puis se font à l'aide de quelques pierres tranchantes, dont ils ont soin de raviver les arêtes anguleuses, un certain nombre d'incisions longues et profondes autour et à l'endroit même de la rupture; ils y appliquent ensuite une sorte de cataplasme composé d'herbes fraîches écrasées entre deux pierres et arrosées d'urine putréfiée qui ne leur manque jamais et remplit chez eux l'office d'alcali: enfin ils s'éclissent avec des joncs d'eau, et restent de quinze jours à trois semaines seulement immobiles. Au bout de ce temps, ils commencent à marcher, quelquefois même ils montent déjà à cheval. Les propriétés des herbes qu'ils emploient sont telles que même dans les plus fortes chaleurs aucun cas de gangrêne ne se déclare, et que si la rupture n'a pas été franche et nette, les petits éclats sortent d'eux-mêmes au dehors par les incisions, sans occasionner plus de souffrances au patient dont la complète guérison ne se trouve guère retardée que de quelques jours. Pendant tout le temps nécessaire à son rétablissement, le blessé mange avec autant d'appétit et aussi fréquemment que s'il était dans son état normal.

Les Indiens sont ainsi que leurs enfants forts sujets aux douleurs dans la moëlle, mais ils se traitent plus durement. Ils se font avec un _cataouet_--os d'autruche en forme de poinçon--quelques piqûres d'où ils tirent le plus de sang possible, ou bien ils y apposent des petits cônes faits avec la matière cotonneuse que fournit le palmier, et les brûlent sur place. Ces sortes de moxas leur servent souvent aussi à se faire sur les deux avant-bras, des marques dont la grandeur et le nombre variables servent à distinguer entre elles les différentes tribus.

Les Indiens sont souvent sujets à de violents maux de tête; mais ils ont le talent de les faire cesser presqu'aussitôt qu'ils leur viennent, par l'application immédiate d'une macération d'herbe dont l'odeur rappelle celle de la feuille de cassis; l'effet en est presque instantané. Lorsque ce remède ne suffit pas, (cas très-rare), ils se poinçonnent, c'est le mot, la partie affectée, et selon la nature du sang qui sort de ces piqûres, ils se livrent à une foule de conjectures sur leur santé, qui, à les entendre, est toujours fort compromise.

Lorsqu'ils sont enrhumés ou lorsqu'ils sont pris d'étouffements, les Indiens font usage d'une racine fort commune dans leurs parages, et qui par ses nombreuses propriétés mérite quelque intérêt. Ils la nomment _Gnimegnime_ ou traîtresse chatouilleuse. Sa forme est approchant celle du chiendent, mais beaucoup plus longue et plus régulière, ne présentant pas, comme celle-ci l'aspect d'une infinité de petites lignes brisées. Son enveloppe est d'un brun clair, l'intérieur blanc; en séchant elle ne conserve aucune élasticité; elle est au contraire fort cassante. La plante qui ne présente aucun intérêt, et dont les Indiens ne font point usage, car ils ne lui reconnaissent aucune propriété, a généralement de quinze à vingt centimètres de hauteur; ses feuilles étroites et longues sont d'un vert foncé; le sommet de la tige est surmonté d'une petite fleur jaune. Un seul bout de cette racine de la longueur d'une épingle, écrasé entre les dents et mêlé à la salive, surexcite la fonction des organes respiratoires et mûrit le rhume à l'instant, en laissant au palais un goût acidulé qui agace les gencives, la langue et le gosier d'une démangeaison insupportable et produit une douleur dans les glandes salivaires dont elle active les fonctions outre mesure. Dès que la partie acidulée est complètement absorbée, on éprouve un véritable bien-être par tout le corps et une agréable fraîcheur dans la gorge, il semble que les poumons soient dégagés et l'on respire avec beaucoup de facilité. Cependant ce remède, ainsi que tant d'autres, devient dangereux lorsqu'il est employé sans calcul. Les Indiens m'ont affirmé qu'une petite pincée suffit pour faire mourir dans les plus atroces souffrances. Je le crois en effet, car voulant en faire moi-même l'épreuve, j'avalai le jus d'un petit bout de cette racine, qui me causa dans la bouche et dans la gorge une démangeaison insipide; ma respiration devint tellement haletante et précipitée que, ne pouvant aspirer l'air dont la présence me mettait au supplice, je faillis être suffoqué. Je puis affirmer qu'on serait douloureusement asphyxié en surpassant la dose voulue. Ce ne fut qu'en me gardant bien de boire, et en retenant ma respiration, ainsi que le font les Indiens eux-mêmes, que je parvins à neutraliser les effets de ce remède violent.

Les Indiens emploient cette racine de différentes manières et dans différents cas; tant pour eux-mêmes que pour les animaux. Pour les maux d'yeux ils n'emploient que le jus. Ils s'en servent également pour détruire la vermine qui envahit les plaies de leurs chevaux ou de leurs autres bestiaux; ce qui est très-fréquent dans les parages boisés où les mouches abondent. Ils la réduisent en poudre presque impalpable et la mélangent avec les feuilles brûlées d'un petit arbrisseau qu'ils nomment _tchilpet_; ils font de ce mélange une pâte mouillée d'urine qu'ils introduisent dans la plaie après en avoir préalablement extirpé un à un tous les vers à l'aide d'un petit bâton pointu et après l'avoir lavée à plusieurs reprises avec de l'urine putréfiée. Quelques répétitions de cette opération suffisent pour que la guérison ait bientôt lieu. Je traitai ainsi avec bonheur plusieurs chevaux confiés à ma garde lesquels s'étaient fait de simples piqûres d'épines changées le lendemain en plaies déjà aussi grandes que la main: les Indiens me surent bon gré de ces soins auxquels je me livrais journellement, sans quoi leurs troupeaux auraient sensiblement diminué; car ils sont tellement paresseux et insouciants que tout animal blessé pendant les chaleurs, devient, en deux ou trois jours à peine, la victime des insectes rongeurs.

Les Indiens se nourrissant pour la plupart du temps de viandes crues, leur sang est par cela même rempli d'âcreté, et comme ils dorment fréquemment sur la terre humide ils ont presque tous des éruptions tuméreuses qui se traduisent en forme de clous ou d'entraxes dont ils souffrent beaucoup. Ils provoquent la maturité de ces abcès par l'application de cataplasmes de fiente d'animaux, toute chaude. Lorsqu'ils sont à terme, ils en extirpent le germe à l'aide d'un crin doublé, et le mangent ensuite entre deux bouchées de viande, prétendant ainsi conjurer toute récidive. N'est-il pas en vérité répugnant de trouver de si grands rapprochements entre des êtres humains et les chiens qui n'ont à leur service d'autre organe que la langue.

Quand les Indiens sont atteints de maladies contre lesquelles les remèdes sont sans effet, ils en attribuent la gravité à la malignité de quelque mauvais génie--_gualiche_,--qui échappant à la vigilance de _Houacouvou_--dieu du mal,--s'est réfugié dans le corps du patient. Afin de l'en faire déloger ils se réunissent en grand nombre, à l'insu du malade, et se précipitent tout-à-coup, armés de leurs lances, sur le roukah de celui-ci en frappant les cuirs de toute leur force et poussant des hurlements de fureur qu'ils entremêlent d'invocations. Ensuite ils pénètrent dans l'intérieur en se trouant au travers des cuirs un passage, et défilent un à un au pas de course, la lance en arrêt autour du malade que le premier entré a traîné au milieu de la case. Le malheureux patient éprouve généralement une grande frayeur et succombe presque toujours à la suite de cette violente émotion. Parfois, lorsque le sujet est jeune et qu'il parvient à se rétablir, il partage l'opinion de chacun en attribuant à quelque maléfice le dérangement de sa santé, et sa guérison au diabolique assaut que lui ont livré ses compagnons. Il est toujours accablé de questions auxquelles il répond avec emphase et fort longuement. Je ne dirai pas qu'il abuse de la crédulité de ses amis en leur faisant mille contes, car ils ne sont que l'expression de sa superstitieuse croyance.

Je fus moi-même un des principaux acteurs d'une semblable scène dans laquelle je sus plus tard avoir rempli le rôle bien involontaire de faiseur de miracles que selon eux, me valait ma qualité de chrétien. Il fallait, disaient-ils que je fusse véritablement un bon _ouignecaë_--chrétien--pour avoir si bien réussi.

Les Indiens possèdent plusieurs genres de poisons lents dont ils connaissent et savent parfaitement neutraliser les effets. Ce sont les femmes qui s'en servent; et elles les emploient aussi bien contre leurs ennemies personnelles que contre ceux de leur famille. La jalousie est pour elles la source d'une haine implacable, aussi est-ce bien plutôt entre elles que l'usage en est fréquent. Deux femmes jalouses l'une de l'autre se donneront bien de garde de dévoiler ce sentiment à qui que ce soit, et dès l'instant où elles se sentent ennemies, elles cherchent à s'attirer l'une chez l'autre dans le but de s'empoisonner mutuellement. Ces sortes de duels durent quelque fois assez longtemps, mais l'une d'elles finit toujours par succomber. Son ennemie, après avoir pris toutes les mesures propres à faire disparaître de chez elle toutes les traces du poison dont elle a fait usage, est une des premières à gémir sur le sort de la défunte dont elle fait à tous le panégyrique. Afin de se sauvegarder de toute accusation, car on ne saurait trouver contre elles aucune preuve accusatrice, elles agissent toujours sans complices.

Les Indiens ont pour habitude de faire l'autopsie de tous les trépassés dont la mort, soit tardive ou prématurée, est à leurs yeux un problème qu'ils tâchent de résoudre en cherchant avec soin dans tout l'œsophage, dans les rognons et dans le fiel où ils reconnaissent facilement la trace du principe morbide, lorsque le sujet est mort empoisonné. Quand ils acquièrent ainsi la preuve qu'un des leurs est victime d'une vengeance, ils emploient tous les stratagèmes imaginables pour découvrir l'auteur du crime. Malheur aux ennemis connus du défunt, car, seraient-ils innocents, l'opinion générale les accuse aussitôt et les parents de la victime les mettent à mort s'ils ne consentent à leur payer une forte rançon.

A moins de rares exceptions, les accusés, coupables ou non, repoussent toujours fort énergiquement l'accusation portée contre eux; ils préfèrent succomber les armes à la main en se défendant à outrance, plutôt que d'avouer leur crime. Le petit nombre de ceux qui ne font aucune résistance et qui font des aveux sont conduits sous bonne escorte devant le grand Cacique qui fixe lui-même le prix de leur rançon dont l'importance est toujours proportionnée au rang du défunt, car il y a chez eux comme parmi nous différents grades dans la société.

CHAPITRE VI

Engraissement des chevaux.--Abattage d'un cheval.--Principale nourriture des Indiens pendant la belle saison.--Du tatou.--Un évènement tragique.

Les Indiens, grands amateurs de chevaux, estiment principalement ceux dont ils se sont déjà servis dans quelque razzia. Ces malheureux animaux éprouvés par la fatigue et les privations sont, au grand désespoir de leurs maîtres, toujours fort maigres au retour de ces expéditions. Les Indiens s'y prennent d'une manière fort étrange pour les faire engraisser. Ils les renversent sur le sol, leur entr'ouvrent la bouche, pratiquent au palais plusieurs incisions, puis ils leur font avaler de force une certaine quantité de sel pulvérisé. Ils prétendent que chez le cheval, comme chez l'homme, le sang excite l'appétit. Je ne sais jusqu'à quel point ce système peut être bon; mais il est toutefois compréhensible que l'emploi du sel dans cette circonstance ne peut être que favorable. Du reste j'ai observé que les chevaux traités, comme il est dit ci-dessus, engraissaient fort rapidement.

Quant aux jeunes chevaux qu'ils destinent à leur nourriture, ils leur suppriment fort habilement les parties génitales afin de les engraisser et d'en rendre la chair plus délicate. Cette opération se fait à l'aide d'un couteau. Ils prennent la précaution de nouer les nerfs après les avoir rompus le plus avant possible; ensuite ils enlèvent toute la graisse qui pourrait retarder la fermeture de la plaie et y introduisent du sel. Cette opération étant terminée ils s'efforcent de faire courir le poulain deux ou trois fois par jour afin que le sang caillé se détache de la blessure. Malgré la brutalité avec laquelle ils opèrent, les Indiens obtiennent toujours un plein succès, car la guérison de leurs animaux a lieu dans un délai de dix à douze jours.

Les Pampéens font subir la même opération aux béliers et aux bœufs qu'ils veulent vendre à la chrétienté pendant la durée de leurs soumissions passagères.

Ces sauvages abattent et découpent un cheval avec la plus parfaite adresse et la plus grande promptitude. Dès qu'il l'ont étourdi d'un coup de _locayo_--boléadora,--ils se précipitent sur lui et le saignent aussitôt. Les femmes en recueillent le sang dans une sibille de bois où elles le laissent refroidir après en avoir retiré l'albumine en l'agitant avec la main. Pendant ce temps les hommes retournent l'animal sur le dos, lui fendent le cuir depuis la mâchoire inférieure jusqu'à la naissance de la queue, et à chaque sabot ils font d'autres coupures qui viennent rejoindre la première, les unes à la poitrine, les autres au bas de la panse. Ils commencent à détacher le cuir du cou, du poitrail et des parties maigres avec leurs couteaux, et achèvent ce travail avec les mains seulement en le saisissant fortement de la gauche et en passant la droite entre les chairs. Quand le décollage est terminé ils séparent la tête du tronc, enlèvent les épaules, ouvrent le ventre des deux côtés à la fois jusqu'à l'extrémité des côtes qu'ils séparent tout d'une pièce de la colonne vertébrale après en avoir entamé la naissance avec la pointe de leurs couteaux. Enfin, sans le secours de haches ni de marteaux, ils partagent en deux parties égales le train inférieur. En moins de dix minutes tout cela est fait, et les nombreux spectateurs, installés sur l'emplacement même, dévorent avec une avidité féroce les foies chauds, le cœur, les poumons et les rognons crus, qu'ils saucent dans le sang et qu'ils boivent ensuite.

Le cuir de la tête sert à faire des enveloppes de boléadoras; la crinière est soigneusement attachée avec la queue et réservée ainsi que les plumes d'autruches et les peaux de toutes sortes pour être échangée chez les Hispanos-Américains.

Bien qu'ils aient la possibilité de tuer journellement des bestiaux, les nomades ne mangent guère durant l'été d'autre viande que celle du gibier de leurs chasses. S'ils abattent quelqu'animal pendant les chaleurs, ils en font sécher la viande en la découpant artistement en grandes feuilles minces qu'ils placent sur des lazzos tendus, après les avoir salées des deux côtés. Les femmes, que ce soin regarde, en font généralement de grandes provisions, soit pour offrir aux visites ou pour donner à emporter à leurs maris lorsqu'ils vont en expédition. Quand elles servent de ce mets au sein du foyer elles l'humectent avec de l'eau mise dans leur bouche et qu'elles soufflent dessus; puis elles l'écrasent entre deux pierres et la mettent dans de petits plats de bois contenant de la graisse de cheval liquéfiée au soleil que leurs convives boivent avec grand plaisir après avoir mangé. Ces sortes de repas auxquels je pris part moins souvent que je ne l'eusse désiré me causèrent presque autant de joie que le meilleur festin; comparés à ceux de viande crue et sanglante que je faisais la majeure partie du temps, ils me parurent un vrai régal.

Dans de certains parages la chair du tatou est presque la seule nourriture des voyageurs. Dans toute la Pampa comme dans certaines régions boisées, je remarquai les quatre espèces suivantes: La première est le _tatou Emcombert_, en espagnol _kirkincho_, en indien _cofeurle_; la seconde est le _dasypus-tatouay_, en espagnol _péluda_, dont la grosseur atteint de très-grandes proportions et dont la carapace est à toutes ses articulations plantée de longues soies. Ce quadrupède domine principalement du côté oriental, où il trouve pour se nourrir une grande quantité de racines que les Indiens nomment _saqueul_. Ce sont de petits tubercules blancs, demi-transparents, dont l'intérieur est farineux, demi-âcre et demi-sucré, mais dont l'âcreté disparaît à la cuisson. Ces tubercules qui ne se trouvent que dans la terre noire et grasse, à quelques pouces de profondeur, sont toujours groupés par trois ou quatre attenant à la même tige. Ils ont la forme d'ovales ou de polygones de la grosseur d'une noisette. Leur tige n'a guère plus d'un ou deux pouces de hauteur. Elle est très-frêle et garnie d'un grand nombre de petites feuilles étroites fort pressées les unes sur les autres, dont la couleur est tout à la fois mélangée de vert d'eau et de rouge jaunâtre.

Les Pampas sont aussi gourmands du _saqueul_ que les tatous eux-mêmes. Ils en récoltent parfois une grande quantité et les écrasent pour les mettre dans du lait; ils nomment cette préparation qu'ils laissent fermenter _saqueul-tchaffis_; c'est un mets rafraîchissant fort agréable et des plus nourrissants. Quelquefois les Indiens avant d'écraser le _saqueul_ pour le mêler au laitage, ainsi qu'il est dit plus haut, le laissent pendant quelques secondes cuire dans de la fiente embrasée. La péluda fait un grand ravage de ce tubercule; elle le sent comme les porcs sentent les truffes.

La troisième espèce, le cachicame-mulet, que les Espagnols appellent _mulita_ n'est aucunement garni de poil. Il diffère des deux espèces ci-dessus désignées par la forme de sa tête et de ses oreilles qui ont beaucoup d'analogie avec celle de la mule. On le trouve par quantités innombrables dans le voisinage des provinces Argentines et particulièrement au nord-ouest de Buenos-Ayres où il infeste les _estancias-fermes_ dont les abords sont généralement jonchés de cadavres de bœufs délaissés par les fermiers qui la plupart du temps ne les tuent rien que pour en avoir le cuir et dont la chair sert de pâture à ces animaux.

La quatrième espèce appelée _mataco_ par les Espagnols est beaucoup moins commune que toutes les autres. Elle ne se trouve guère qu'à l'ouest sud-ouest de la Sierra-Ventana ou bien encore au nord des Mamouelches. Sa grosseur est presque toujours la même et n'atteint jamais de grandes dimensions. Il est fort élevé sur pattes et court tellement vite qu'on a souvent beaucoup de peine à l'attraper. Son dos est fort bombé, sa tête très-aplatie et fort petite. Ainsi que le _tatouay_ il se nourrit de la racine du _saqueul_. Il est très-facile à apprivoiser. Quand il se sent serré de trop près et qu'il est éloigné de son terrier, ses naïfs moyens de défense consistent à se mettre en boule à l'instar du hérisson. La chair de tous ces genres de tatous se mange; quoique noire, elle est des plus délicates et a beaucoup de rapport avec celle du porc frais, mais elle est beaucoup plus légère. Ces animaux ont entre leur carapace et leur chair une épaisse couche de graisse jaune très-fine, d'une grande saveur et dont la couleur ainsi que celle de leur chair est plus ou moins foncée selon l'espèce de l'animal et son genre de nourriture. C'est peut-être la seule viande que les Indiens fassent bien cuire car ils font rôtir les tatous dans leur carapace et sans les en détacher.

Cherchant chaque jour à m'attirer les bonnes grâces des sauvages avec lesquels je vivais déjà depuis plus d'un an et demi je parvins non sans une pénible lutte de tous les instants à faire une complète abnégation de mes habitudes d'homme civilisé et à les copier en quelque sorte. Je devins habile dans tous leurs genres d'exercices: je domptais leurs chevaux et je les leur soignais si bien quand ils étaient blessés ou malades que presque toujours ils étaient dans un état de santé très-satisfaisant. C'était du reste pour moi un véritable bonheur que de prodiguer des soins à ces pauvres animaux que mes maîtres, indolents, malgré leur sordide avarice, eussent sans doute abandonnés lorsqu'ils étaient blessés. J'éprouvais un plaisir indicible à voir avec quelle docilité, ils venaient à ma voix, au lieu de fuir précipitamment ainsi qu'ils le faisaient dès que quelque autre s'approchait d'eux. D'aussi loin qu'ils m'apercevaient, ces chevaux se mettaient à hennir et venaient, au grand ébahissement des Indiens qui m'en félicitaient, se ranger à mes côtés pour recevoir mes caresses. Dans ces moments de délassement où toute affection me faisait défaut, je me sentais presque heureux de ce sentiment d'instinctive reconnaissance de leur part qui avait pour moi tout le prix de l'amitié.

Mes maîtres souvent étonnés de la facilité avec laquelle j'attrapais les chevaux à la main, chose si impossible pour eux qui les poursuivaient toujours avec le lazzo, me disaient avec une amicale considération lorsqu'ils en voulaient un: _El mey-ouésah ouignécaé cone-palèh-quinié potro_.--Amène-nous tel ou tel cheval, toi qui en fais ce que tu veux;--et pour me récompenser à mon retour, ils me faisaient manger quelques bouchées de viande qu'ils avaient fait cuire à mon intention. Malheureusement ces rares instants de douceur étaient de bien courte durée, car leur instinct cruel reprenait bien vite le dessus, et ils me les firent plus d'une fois chèrement payer.