Trois ans d'esclavage chez les Patagons

Part 7

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L'habitude des Indiens est d'être d'une très-grande sévérité à l'égard de leur femme dans les premiers temps du mariage; quelques-uns poussent même la cruauté jusqu'à les frapper de leurs boléadoras pour les rendre, disent-ils, humbles et soumises. La femme doit respecter et vanter tous les actes de son mari, et se taire dès qu'il prend la parole. Quelques-unes cependant refusent de se soumettre à cette humilité et s'attirent des mauvais traitements continuels. Les plus hardies s'affranchissent de ces violences par une brusque séparation. Elles avisent leurs parents qui s'arment alors et la reprennent de vive force, ce qui devient la source d'une haine implacable des deux parts; car non-seulement le mari perd sa femme, mais on lui retient encore les deux tiers de ce qu'il a donné pour l'obtenir.

Quand les mauvais traitements que l'Indien inflige à son épouse sont basés sur son infidélité, l'homme conserve tous ses droits et son autorité; il peut la mettre à mort ainsi que son complice; mais, généralement très-avare, il préfère d'abord conserver son épouse et rançonner ensuite le délinquant, lequel a le droit de racheter sa vie lorsque ses moyens le lui permettent; cependant il arrive souvent, (j'en ai été témoin) que sans rime ni raison, l'accusation a été faite par suite d'un calcul et d'une cupidité à laquelle l'accusé ne peut en aucune manière se soustraire.

A partir du moment où l'époux a reçu satisfaction, il lui est interdit de faire à sa femme aucune allusion sur sa conduite illicite; il deviendrait passible des reproches de sa famille dans le cas où il la maltraiterait encore à ce sujet.

Lorsqu'un Indien, animé du désir de contracter une union, échoue dans son projet ceux qui l'accompagnent prennent fait et cause pour lui et échangent des injures avec la famille qui a refusé d'accueillir leurs ouvertures. Très-souvent, même à la suite de cette déception, il résulte une mêlée effroyable des deux parts.

Les Indiens ne dispensent leurs femmes d'aucun travail, même pendant la dernière période de leur grossesse: on voit celles-ci sans cesse occupées d'une chose ou d'une autre jusqu'au moment de leur délivrance qui a lieu avec une facilité surprenante dont les a douées cette divine Providence qui n'abandonne aucun misérable. Lorsqu'elles sentent que leur enfant va venir au monde, elles se transportent au bord de l'eau et se baignent avec lui dès qu'il a vu le jour. Elles ne se font jamais aider dans ces circonstances si difficiles pour les femmes Européennes; puis sitôt qu'elles sont délivrées, elles reprennent le cours de leurs occupations journalières sans qu'aucune indisposition résulte jamais d'un semblable traitement.

Chez ces êtres presque primitifs les enfants ne sont pas à beaucoup près aussi nombreux qu'on serait porté à le croire; car l'existence d'un nouveau-né est soumise à l'appréciation du père et de la mère qui décident de sa vie ou de sa mort.

Leur superstition leur fait regarder comme des divinités les enfants phénomènes principalement ceux qui naissent avec un plus grand nombre de doigts que celui voulu par la nature, soit aux pieds soit aux mains. Selon eux c'est un présage de grand bonheur pour leur famille. Quant à ceux qui sont tout-à-fait difformes (le cas est rare) ou dont la constitution ne leur paraît pas propre à résister à leur genre d'existence, ils s'en défont en leur brisant les membres ou en les étouffant, puis ils les portent à quelque distance où ils les abandonnent sans sépulture aux chiens sauvages et aux oiseaux de proie. Si l'innocent petit être est jugé digne de vivre, il devient dès l'instant l'objet de tout l'amour de ses parents qui au besoin se soumettraient aux plus grandes privations pour satisfaire à ses moindres besoins ou à ses moindres exigences. Ils étendent leur nouveau-né sur une petite échelle qui lui tient lieu de berceau. La partie supérieure de son petit corps repose sur des traverses ou échelons rapprochés les uns des autres et garnis d'un cuir de mouton, tandis que la partie postérieure s'emboîte dans une sorte de cavité que forment les autres échelons placés au-dessous des montants. L'enfant est maintenu dans cette position par des lannières fort souples enroulées en dessus des cuirs qui lui tiennent lieu de linge.

La longueur de ce berceau dépasse celle de l'enfant d'environ un pied à chaque extrémité. Aux quatre coins sont attachées d'autres lannières qui servent à le suspendre horizontalement durant la nuit au-dessus du père et de la mère auxquels un autre cordon de cuir permet de bercer cette petite créature sans se déranger. Tous les matins, ces petits êtres sont rendus à la liberté de mouvement pendant le temps nécessaire à l'entretien de leur propreté; ou bien encore, lorsqu'il fait du soleil, leur mère les étend sur une peau de mouton pour qu'ils acquièrent la force et la vigueur que leur communique cet astre bienfaisant. Lorsqu'il pleut ou qu'il fait froid, ils restent emmaillottés et dans l'intérieur du _roukah_; ils sont placés verticalement, adossés à l'un des montants de la tente, de même qu'une échelle appuyée au long d'un mur. Leur mère se tient en face d'eux, les regardant sans cesse et leur donnant fréquemment le sein, ou bien encore des petits morceaux de viande sanglante qu'ils sucent.

Les femmes allaitent leurs enfants jusqu'à l'âge de trois ans; si pendant ce temps elles en ont d'autres, elles n'en continuent pas moins de les nourrir avec le nouveau-venu, sans qu'elles ni eux en souffrent aucunement. Les moindres caprices de ces petits êtres, sont des lois pour les parents et pour leurs amis, qui à l'exemple des père et mère se soumettent à toutes leurs volontés. A peine ces enfants commencent-ils à se traîner sur les mains, qu'on laisse déjà à leur portée couteaux et autres armes, dont ils se servent indifféremment pour frapper ceux qui les contrarient, à la grande satisfaction des parents qui, dans ses colères enfantines, se plaisent à voir le germe précoce des qualités voulues pour faire un bon ennemi de la chrétienté.

Les seules indispositions communes aux enfants sont des douleurs dans les membres et une espèce de croup. Leurs douleurs sont traitées par le massage et les douches froides. Le remède qu'emploient les Indiens pour la guérison du croup est assez violent: il consiste en un mélange d'urine putréfiée au soleil, sorte d'alcali, et de poudre à tirer provenant de quelque pillage; ou bien à défaut de poudre d'alcali seul. Il n'est jamais administré plus d'une cuillerée à l'enfant. L'effet de ce remède violent se traduit promptement sous forme de vomissements, et la guérison est généralement complète au bout de quelques heures. Parfois, j'ai vu les enfants tout à coup couverts de boutons d'une cuisson et d'une démangeaison insupportables qui leur faisaient pousser d'horribles cris et verser d'abondantes larmes; alors, immédiatement leurs mères s'empressaient d'embraser quelques--_mey veca_--bouses de vaches sèches dont elles employaient la cendre brûlante à les frictionner en même temps qu'elles leur mouillaient le corps avec de l'eau renfermée dans leur bouche. A en juger par l'inquiet empressement que déploient les Indiennes à traiter ainsi leurs enfants, j'ai tout lieu de penser qu'elles redoutent beaucoup les suites de ces éruptions subites qui ont, du reste, toute l'apparence de la petite vérole.

A quatre ans, car les Indiens comptent par années d'un hiver ou d'un printemps à l'autre, ils soumettent leurs rejetons, garçons et filles, à la cérémonie du percement d'oreilles, qui fait aussi époque dans leur vie que le baptême chez nous. Cette cérémonie a lieu comme il suit. Le père fait don à son enfant d'un cheval brun rouge, dont les allures plus ou moins douces sont en rapport avec son sexe. On le renverse sur le sol, les pieds fortement liés, au milieu de nombreux invités en costume de fête, parmi lesquels figurent au premier rang tous les parents. L'enfant dont on a orné tout le corps de peintures bizarres est couché sur le cheval, la tête tournée vers l'Orient, soit par le chef de la famille soit par le cacique de la tribu quand il lui plaît d'honorer la fête de sa présence. Les femmes placées au second rang entonnent un chant criard et monotone, dont chaque strophe se termine en un ton grave et sourd ayant pour but d'implorer la protection de Dieu. Durant ce temps a lieu le percement des oreilles qui s'opère avec un os d'autruche bien effilé. Dans chaque trou le président de la fête passe un morceau de métal d'un poids suffisamment convenable pour agrandir ces trous et pour allonger les oreilles. Ensuite il s'arme du même os d'autruche et fait à chacun des assistants une incision dans la peau, soit à la naissance de la première phalange de la main droite, soit au défaut du jarret droit. Le sang qui sort de cette blessure est offert à _Houacouvou_--Dieu directeur des esprits malfaisants--pour le conjurer d'accorder une heureuse et longue existence au nouvel élu. Après quoi, ainsi qu'il est d'usage dans toutes leurs fêtes, une jument grasse fait le menu d'un festin offert à la réunion. Les os des côtes sont de préférence donnés aux plus proches ou aux plus intimes qui, après les avoir convenablement rongés, les déposent aux pieds de l'enfant, s'engageant ainsi à lui faire un don quelconque dans le plus bref délai. Ces cadeaux consistent en chevaux, bœufs, éperons ou étriers d'argent qui lui constituent une dot.

L'éducation sérieuse des enfants commence sitôt après la cérémonie du percement d'oreilles. Lorsqu'ils atteignent leur cinquième année, ils montent seuls à cheval en se saisissant à la crinière et en appuyant tour à tour leurs petits pieds sur les jointures de la jambe droite de leurs coursiers; le plus souvent ceux-ci partent comme un trait emportant ainsi leurs cavaliers avant qu'ils n'aient pris le temps de s'installer complètement. A cet âge, les enfants se rendent déjà fort utiles et gardent le bétail. Ils deviennent bien vite experts dans l'art de jeter le lazzo et de lancer la boléadora; ensuite ils apprennent à manier la lance et la fronde; en sorte qu'à dix ou douze ans, époque à laquelle ils ont certes plus d'apparence et de force qu'un Européen de vingt à vingt-cinq ans, leur éducation étant complète, ils prennent part aux excursions des tribus et participent aux razzias dans lesquelles ils se montrent généralement d'une témérité et d'une audace incroyables.

Quelques femmes suivent assez souvent leurs maris dans ces lointaines expéditions; notamment celles des caciques. Leur rôle consiste à rassembler avec l'aide de leurs enfants tous les troupeaux épars et à les entraîner avec prestesse, tandis que la horde est aux prises avec les soldats ou avec les fermiers.

On ne saurait s'imaginer quelle adresse et quelle bravoure les Indiens déploient en ces circonstances, quoique munis seulement d'armes tout-à-fait primitives. Ils ne reculent jamais devant une armée de troupes régulières; la fusillade, le canon même, ne suffisent pas toujours pour les repousser dans leurs agressions. Ils se meuvent en tous sens sur leurs chevaux avec une facilité et une promptitude telles, que maintes fois, lorsqu'on les croit atteints de blessures, on est tout étonné de les voir s'avancer de nouveau plus menaçants encore, faisant voltiger leurs lances avec une vélocité et une adresse diaboliques. Lorsqu'ils sont aux prises avec la cavalerie espagnole ils témoignent de leur joie en poussant des cris féroces et effrayants. Ils lancent souvent devant eux des chevaux indomptés à la queue desquels ils attachent des lambeaux de cuirs secs ou des herbes enflammées qui leur donnent un accès de folle frayeur bientôt communiquée à ceux des soldats sur lesquels ils vont fondre comme un terrible ouragan. Profitant de ce désordre, les Indiens se ruent spontanément sur les restes épars des escadrons et les achèvent dans un sanglant carnage. Quant à l'infanterie, dont ils font fort peu de cas, car les soldats argentins sont de si mauvais tireurs qu'ils semblent avoir peur de leurs armes à feu, ils ne l'attaquent qu'en dernier lieu et l'anéantissent promptement.

Lorsque quelques Indiens tombent dans la mêlée, ils sont relevés par leurs compagnons qui les ramènent chez eux et les soignent en chemin; s'ils succombent pendant le trajet ils sont enterrés sans aucune cérémonie; mais ceux qui meurent sous la tente, au sein de leurs foyers sont inhumés avec pompe.

Quelle que soit la manière dont un Indien quitte ce monde, les autres se refusent de croire à sa mort; ils prétendent que lassé de vivre toujours sur cette terre, leur compagnon désireux de visiter d'autres régions, connues de lui seul, les abandonne uniquement dans ce but. Ils le revêtent de ses plus beaux ornements et l'étendent sur le cuir qui lui a servi d'abri. A chacun de ses côtés, ils placent ses armes et ses objets les plus précieux; après quoi ils l'enroulent dans ce cuir et l'attachent fortement à de courts intervalles avec son propre lazzo. Ils placent cette sorte de momie sur son cheval favori, auquel ils rompent préalablement la jambe gauche de devant, afin que par ses génuflexions forcées il ajoute encore à la tristesse de la cérémonie. Aux veuves du défunt se réunissent toutes les femmes de la tribu; elles poussent des cris lamentables et pleurent ensemble, en s'interrompant de temps à autre pour faire entendre un chant de circonstance dans lequel elles font l'éloge du défunt et lui reprochent amèrement son ingratitude d'avoir abandonné ses femmes, ses enfants et ses amis. Les hommes, mornes et silencieux, les mains et la figure peintes en noir, avec deux grandes taches blanches au-dessous des paupières, escortent à cheval le corps, jusqu'à la la plus prochaine éminence au sommet de laquelle ils creusent une sépulture peu profonde. Une fois que le corps y est enfoui, ils abattent sur l'emplacement même, d'abord le cheval porteur des dépouilles de son maître et plusieurs autres ainsi que quelques moutons destinés, selon leur superstition, à servir d'aliments au défunt pendant tout le trajet qu'il doit effectuer pour atteindre le but de son voyage. Les objets de non valeur laissés par le défunt deviennent la proie des flammes, afin d'effacer de lui tout souvenir. Les femmes, après avoir pendant plusieurs jours de suite donné des marques de la plus profonde douleur en se frappant la tête du poing et en s'arrachant les cheveux, accompagnent les veuves au domicile de leurs parents respectifs où elles sont tenues de rester plus d'un an sans contracter aucune liaison ni d'autre union, sous peine de mort pour elles et leurs complices; usage auquel elles se conforment scrupuleusement.

On comprend que ce ne fut pas, pour un esclave comme je l'étais, l'affaire de quelques jours, ni même de quelques mois, que de recueillir les diverses observations que je mets aujourd'hui sous les yeux du lecteur.

Tombé, ainsi que je l'ai dit entre les mains des Poyuches; après avoir été tout d'abord entraîné dans les plaines froides, sauvages et stériles du sud, où les vents impétueux et les révolutions subites de l'atmosphère, caractères inhérents aux extrémités polaires des grands continents, se manifestent avec plus de violence peut-être que sur un autre point péninsulaire du globe; après plusieurs mois, vendu par mon premier maître à un second, puis à un troisième, ainsi qu'on l'a vu; de vente en vente, de tribu en tribu, je fus insensiblement ramené vers le nord en deçà du Colorado. Changer de place n'était changer ni de condition ni d'occupation. Tous les jours s'écoulaient pour moi longs et tristes, et au sein des Pampas mes souffrances s'accrurent encore de la fastidieuse surveillance à laquelle j'étais soumis; de sorte que ma position devint véritablement insoutenable.

Si pendant le cours de la belle saison, le splendide coup-d'œil de la fertile Pampa, et la variété de mes occupations devenaient parfois la source de quelques distractions inespérées, bien trop vite hélas, le retour de l'hiver redonnait à ces vastes plaines, désormais nues et blanches de givre, l'aspect le plus triste et le plus désolant. Durant le jour, l'immense solitude dont j'étais entouré, n'était guère troublée que par les cris aigus de quelqu'oiseau de proie s'abattant sur un cadavre en putréfaction que lui disputaient les chiens sauvages, ou bien encore par quelques troupeaux épars et par quelques groupes de nomades que l'on reconnaissait facilement à leurs longues lances ornées de plumes de nandous. Enfin la nuit, les aboiements plaintifs et prolongés de plusieurs milliers de chiens errants, les rugissements du puma et du jaguar affamés répétés au loin par de nombreux échos, composaient avec les sourds mugissements du glacial pampéro, la seule et lugubre harmonie des Pampas.

Il y avait déjà longtemps que j'étais captif, mais je ne pouvais me faire à la vie d'esclavage qui m'était imposée. J'avais des maîtres directs mais cependant chacun avait le droit de me commander dès qu'il me rencontrait au camp. Je devais même la plus entière soumission aux enfants, dont le bonheur était de me faire des cruautés de toutes sortes. Ils me lançaient des pierres avec leurs frondes, ou me jetaient leurs boléadoras à travers le corps au risque de me blesser; ou bien encore lorsqu'ils étaient à cheval, ils me prenaient au lazzo par l'un des membres et s'amusaient à me traîner au galop de leurs chevaux: tout cela à la grande satisfaction de leurs parents, fort peu préoccupés du triste état dans lequel je me trouvais à la suite de ces jeux sanglants. Lorsque les Indiens s'approchaient de moi dans de bonnes dispositions d'esprit, ils s'amusaient, par pure forme de plaisanterie à me souiller le visage avec du sang ou avec n'importe ce qu'il leur tombait sous la main; quelquefois, ils me saisissaient aux cheveux et me les tiraient en tous sens, jusqu'à ce que la douleur m'arrachât quelques plaintes, ou bien jusqu'à ce qu'il leur en restât une certaine quantité entre les mains. A la suite de ce divertissement qui leur est très-commun, j'avais, souvent pendant plusieurs jours, la tête enflée et endolorie, au point de ne pouvoir toucher même à ma chevelure. L'obligation dans laquelle je me trouvais de leur sourire avec un air de contentement et de gaieté, sous peine d'être plus longtemps martyrisé de la sorte, me donnait parfois des accès d'emportement qui faillirent m'être funestes. Les femmes se livrent également, soit entre elles, ou avec les hommes, à ce plaisir de bonne compagnie, sans que cela soit au détriment de leur chevelure qui résiste parfaitement à ces brusques assauts.

CHAPITRE IV

De la religion des Indiens

Comme j'ai déjà eu occasion de le dire, la croyance de tous ces sauvages décorés du nom d'Indiens, est identique. Ils reconnaissent deux dieux ou êtres supérieurs: celui du bien et celui du mal; ils admettent et respectent la puissance du bon _Vita Ouènetrou_,--le Grand Homme,--qu'ils considèrent comme le créateur de toutes choses. Ils n'ont aucune idée du lieu où il peut résider; ils prétendent seulement que le soleil, qu'ils considèrent comme son représentant, leur est envoyé par lui autant pour examiner ce qui se passe parmi eux, que pour réchauffer leurs membres engourdis pendant l'hiver et seconder la bienfaisante rosée qui, dès le printemps, fait éclore autour d'eux le magnifique tapis de verdure au milieu duquel se prélassent et se multiplient leurs troupeaux. La lune, autre représentant de Dieu, est selon eux uniquement chargée de les veiller et de les éclairer. Leur persuasion est qu'il existe autant de soleils et de lunes qu'il y a de pays et de terres différentes sur le globe.

Quant au dieu du mal--_Houacouvou_--ils disent que c'est lui qui, sur leurs prières journalières, rode autour du pays qu'ils habitent pour écarter d'eux tout maléfice et commander aux esprits malfaisants. Ils le désignent plus souvent encore sous le nom de _Gualitchou_--la cause de tous les maux de l'humanité.--On trouve encore chez eux quelques devins des deux sexes qui prédisent l'avenir et dont la vocation s'annonce par des espèces d'attaques d'épilepsie que leur occasionne l'usage d'une certaine plante dont ils gardent religieusement le secret. Ils n'ont plus, comme ceux d'autrefois, la prétention de voir jusqu'aux entrailles de la terre; car plusieurs d'entre eux furent massacrés pour avoir prédit à des chefs des faits sans accomplissement.

On ne trouve parmi les Patagons, les Puelches et les Pampéens, aucun prêtre ni fétiches. Les père et mère transmettent eux-mêmes la religion à leurs descendants, qui l'observent scrupuleusement. Ce fait est d'autant plus extraordinaire que chez les Kitchois et chez les Boliviens, leurs voisins, on trouve des idoles et les preuves irrécusables d'un culte intéressant, d'une origine fort ancienne.

Enfin, quelle que soit la simplicité de leur religion, la croyance des Patagons n'en est pas moins des plus profondes, ils en donnent des preuves à tous instants. Jamais un Indien ne boit ni ne mange sans avoir préalablement prié Dieu de lui accorder toutes choses nécessaires à sa vie, ni sans lui offrir la première part: il se tourne vers le soleil, envoyé de Dieu, en déchiquetant un peu de viande, ou en renversant un peu d'eau, action qu'il accompagne des paroles suivantes dont la formule sans être fixe varie cependant peu:

_oh! chachai--vita ouènetrou--reyne_ oh!--Père,--Grand homme,--roi de cette _mapo, Frénéan votrey--fille aneteux_ terre,--fais moi faveur-cher ami,-tous les jours, --_comé que hiloto--comè que ptoco_, --d'une bonne nourriture,--de la bonne eau, -_comè què omaotu,--Povrè lagan intché_, --d'un bon sommeil,--Je suis pauvre moi, --_hiloto élaemy; tefa quinié-ouésah.--hilo_ as-tu faim;--voilà-un-mauvais-manger.-- _hiloto tuffignay._ --mange si tu veux.

Bien qu'ils aient rarement la facilité de se procurer du tabac, les Indiens n'en sont pas moins de grands fumeurs, car ils savent économiser celui qu'ils accaparent dans leurs chanceuses razzias. Après chaque repas, comme le matin dès leur réveil et le soir même au moment de se livrer au sommeil, ils s'adonnent à ce plaisir.

Dans chaque _Roukah_ au nombre des objets indispensables, se trouve une pipe--_quitrah_--de leur fabrication, dont la forme est unique pour tous. Elle est faite le plus souvent d'une pierre rouge ou bleue provenant de la chaîne des Andes, taillée en parallélogramme fort étroit, de la longueur de dix centimètres environ, et surmontée d'une saillie en forme de cône renversé, creusée fort habilement avec un couteau, seulement jusqu'à moitié de l'épaisseur du parallélogramme avec lequel ce fourneau ne forme qu'une seule pièce. A l'un des bouts, qui tient lieu de galumet, ils font un autre trou d'un très-petit diamètre qui finit presque à rien à son point de jonction avec le fourneau de la pipe. Ce meuble simple, mais curieux, est généralement enrichi d'ornements faits avec des parcelles d'argent ou de cuivre fixées avec de la résine.

Les Indiens ne fument jamais le tabac seul; ils le mélangent avec de la fiente de cheval ou de bœuf sèche. La pipe étant bourrée, tous les fumeurs se couchent sur le ventre, et fument chacun à leur tour sept ou huit bouffées coup sur coup pour ne les rendre par les narines que quand, à demi-suffoqués, ils se sentent dans l'impossibilité de les garder plus longtemps. L'effet de cette exécrable fumigation intérieure les rend effrayants à voir, car leurs yeux se retournent aux trois quarts, on n'en voit plus que le blanc; ils se dilatent à un tel point, qu'on les pourrait croire prêts à sortir de leurs orbites. La pipe, qu'ils n'ont plus la force de retenir, s'échappe de leurs grosses lèvres, leurs forces les abandonnent, ils sont pris d'un tremblement convulsif et plongés dans une ivresse voisine de l'extase; ils renaclent bruyamment, en même temps la salive s'échappe à flots de leurs lèvres entr'ouvertes, et leurs pieds et leurs mains sont agités de mouvements semblables à ceux d'un chien à la nage.