Trois ans d'esclavage chez les Patagons

Part 6

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La démarche de toutes les femmes Indiennes est des plus disgracieuses; plus particulièrement encore celle des Pampéennes qu'un certain sentiment de décence oblige à s'asseoir différemment des hommes, qui s'accroupissent à la façon Orientale, les jambes croisées sous eux. Elles doublent la jambe gauche, la pointe du pied reposant sur le sol, puis elles s'asseyent sur le talon et passent la jambe droite par-dessus la cuisse gauche, en ayant soin de mettre cet autre pied à plat à côté de l'autre afin qu'il leur soit possible de se maintenir ainsi en équilibre les jambes serrées. Cette posture fatigante à laquelle elles s'habituent dès l'enfance, leur dévie extraordinairement la hanche gauche, leur tourne cette jambe en dedans, et les fait boîter de toute cette partie. Elles ont les mains petites, fort bien faites et rarement maigres. Leurs articulations ainsi que celles des hommes sont fines; leurs pieds sont petits, mais larges. Si leurs formes ne sont pas belles, du moins elles annoncent une très-grande force.

Ces femmes sauvages s'entourent la taille d'une pièce d'étoffe le plus souvent fabriquée par elles-mêmes avec la laine de leurs moutons qu'elles filent et teignent artistement. Ce vêtement les couvre depuis les épaules jusqu'au-dessus du genou seulement; on dirait un fourreau d'où sortent tête, bras et jambes, sans harmonie et sans art. Ce costume est fixé à la partie supérieure par une énorme broche ronde--_toupouh_--en argent, dont la tête large, plate et mal battue, rappelle assez le fond d'une casserole bien étamée. A la hauteur des hanches, elles s'entourent d'une large ceinture de cuir cru, ornée de dessins de différentes couleurs et de parties velues, ou bien encore couverte de perles grossières entremêlées avec art et assujetties avec des fibres extraites de la viande. Leurs cheveux sont séparés en deux nattes fort longues qui leur pendent quelquefois jusqu'aux talons et aux extrémités desquelles elles suspendent quelques ornements de cuivre ou d'argent.

Quelques femmes se contentent d'enrouler leurs nattes autour de la tête en forme de diadême et de les attacher avec des lacets de laine rouge ou jaune de la largeur de deux doigts: toutes se suspendent des boucles d'oreilles carrées d'une si grande dimension qu'elles reposent sur leurs épaules.

Les plus riches ou les plus considérables d'entre elles portent aussi un collier de cuir de la largeur de trois doigts et très-serré, garni superficiellement de demi-perles de métal qu'elles fabriquent ainsi qu'il suit:

D'abord elles battent pour le réduire en feuilles le métal dont elles peuvent disposer; ensuite elles découpent des rondelles d'égale grandeur et les estampillent à l'aide de deux os de cheval, dont l'un creusé sert de matrice, et l'autre en relief qui tient lieu de tampon. Chaque perle repoussée est perforée de deux petits trous sur le côté pour être enfilée et cousue au cuir. La largeur et la complète absence de souplesse de ce singulier ornement semblable à des colliers de chiens, les empêchent de mouvoir la tête et donne à l'air important qu'annoncent les figures de celles qui en sont parées un aspect des plus comiques.

Les plus jeunes se font des bracelets de perles de plusieurs couleurs au-dessus des chevilles et des poignets où ils restent à demeure, et toutes, jeunes ou âgées, les jours de fêtes, entremêlent à leur chevelure une sorte de bonnet ou de résille en perles bleues et blanches qui leur retombe sur le front, leur couvre les pommettes, et maintient leurs nattes séparées.

Les Pampéennes sont très-actives et très-empressées auprès de leurs maris; elles subissent sans murmurer toutes leurs exigences. Ceux-ci emploient généralement à se reposer tout le temps qu'ils ne consacrent pas à chasser ou à dompter leurs chevaux. Dans les changements de résidence, ce sont encore les femmes qui prennent le soin de transporter tout ce qui concerne le ménage. Elles chargent les chevaux et sellent celui de leur mari puis le leur, sur lequel elles s'installent ensuite avec trois ou quatre enfants. Dans cet équipage, elles rassemblent le troupeau et le chassent devant elles avec la lance de leurs seigneurs et maîtres, lesquels montés sur leurs meilleurs coursiers, sans autre charge que leurs lazzos et leurs boleadoras, se livrent, chemin faisant, au plaisir de la chasse, sans paraître songer le moins du monde à leur famille, quel que soit l'attachement qu'ils aient pour leurs enfants.

Arrivés à destination, ce sont encore les femmes qui déchargent les chevaux et qui réinstallent au plus vite la tente sous laquelle viennent s'étendre leurs maris, tandis qu'elles leur préparent des aliments. Après avoir rétabli l'ordre dans le ménage et prodigué des soins à leurs enfants, pour se reposer des fatigues du jour elles filent de la laine et tissent des manteaux pour toute la famille. C'est vraiment curieux de voir l'habileté et la perfection qu'elles déploient dans ces sortes de fabrications: elles n'ont d'autres métiers que ceux qu'elles se font elles-mêmes, et qui ont la forme d'un cadre dont deux des traverses parallèles supportent des fils croisés et bien tendus. Les fils destinés à servir de trame sont pelottés sur des morceaux de bois pointus qui servent de navettes; pour remplacer le peigne de nos tisserands, elles font usage d'une petite palette bizautée. Ces tissus, malgré les nombreuses imperfections des outils dont ces femmes disposent leur font vraiment beaucoup d'honneur, car on les peut comparer à ceux qui sortent de nos fabriques. Ils sont toujours enjolivés de dessins réguliers et originaux formés de laines de plusieurs couleurs. Pendant mon long séjour dans cette tribu j'en vis plusieurs de fort remarquables par leur finesse, mais un principalement sur lequel était représenté avec une rare perfection le portrait du général Urquiza auquel il fut offert; ce personnage ne sachant de quelle manière témoigner son admiration pour cette œuvre de patience la couvrit de pièces d'or.

Les Pampas pour lesquels l'exercice du cheval est une obligation, s'installent le plus souvent d'un seul bond sur leurs coursiers affublés de selles en bois qui leur emboîtent parfaitement le dos et l'encolure. Les plus riches seulement ou les plus chanceux dans les pillages sellent leurs chevaux comme le font les gauchos.

Les femmes vont à cheval à l'instar des hommes, mais leurs selles diffèrent totalement. Ce sont plutôt de véritables échafaudages, composés de sept à huit cuirs de moutons superposés sur le dos du cheval et surmontés de deux rouleaux de jonc--_salmas_--recouverts de cuirs souples peints en rouge et en noir; le tout est solidement fixé à l'aide de deux sangles en cuir cru. Pour grimper sur cet appareil elles se servent d'un étrier passé au cou du cheval en forme de baudrier.

Les Pampéens s'épilent avec beaucoup plus de soin que les Indiens des autres tribus; ils déploient aussi plus de coquetterie dans l'art de se tatouer. Hommes et femmes s'entr'aident aussi bien dans cette occupation que pour se purger le corps et la tête des nombreux insectes dont ils sont assaillis et qu'ils mangent même en prenant leur repas. Ces Indiens possèdent des ustensiles de cuisine, tels que marmites de fonte--_chaïas_,--des broches en fer--_cangnecaouëts_--provenant de pillages. Ils font en partie cuire leurs aliments. Les femmes que regarde ce soin préparent la viande d'une manière toute particulière: elles font bouillir de l'eau dans laquelle elles plongent quelques morceaux de chair qu'elles retirent aussitôt blanchis, puis elles les servent dans de petites écuelles en bois avec un peu de ce succulent bouillon--_caldo_--très-fortement salé et obtenu ainsi en moins d'un quart d'heure. Cependant, disons-le, parfois aussi je les ai vus manger de la viande bien rôtie; mais leur instinct naturel les porte à la préférer toute crue, bien saignante. Ils dévorent avec joie les poumons--_carêtone_,--le foie--_quèhs_--et les rognons--_cousanoh_--tout sanglants, et ils boivent le sang chaud ou caillé.

Les hommes sont aussi fort industrieux et patients. Leur adresse s'exerce surtout à tresser des harnais qui sont très-recherchés des Hispanos-Américains. Les plus riches fermiers et les caballeros mettent un certain orgueil à en affubler leurs chevaux. Leurs rênes, leurs cordons d'étriers et leurs sangles, sont parfois aussi souples et aussi bien tressés que les objets que l'on fait chez nous avec des cheveux. Ces articles, ainsi que les manteaux de cuir de guanacos, les plumes d'autruche et les cuirs de toute espèce qu'ils auraient la faculté d'échanger, suffiraient seuls à enrichir les Pampas s'ils n'étaient pas aussi inconstants. Les ouvertures de paix qu'ils renouvellent si souvent, n'ont d'autre but que de se pourvoir gratis de tabac, de sucre, de yerba et de liqueurs fortes. Mais dès qu'ils voient leurs provisions s'amoindrir, ils rentrent de nouveau dans la voie des hostilités et recommencent leurs terribles invasions qui sont tout à la fois la ruine et la mort d'un grand nombre d'habitants.

Dans leurs expéditions les Indiens ne respectent pas plus les femmes d'âge que les hommes; ils les assassinent. Ils n'épargnent absolument que les jeunes filles dont ils font leurs femmes privilégiées sous le rapport de l'affection. Les tout jeunes enfants deviennent des esclaves, à la garde desquels ils confient leurs troupeaux, quand ils ne les vendent pas aux Indiens des tribus éloignées, soit aux Mamouelches ou aux Araucanos, qui dans leurs visites annuelles leur apportent des éperons et des étriers d'argent grossièrement faits et en échange desquels ils sacrifient volontiers la plus grande partie de leurs troupeaux, jusqu'à leurs captifs et captives même. Les Araucaniens échangent généralement leurs étriers et leurs éperons dont la valeur intrinsèque ne dépasse pas 20 à 30 piastres (100 à 150 francs) contre quinze à seize bœufs qu'ils ne vendent pas moins de 25 à 30 piastres chaque, au Chili. Et comme jamais aucun d'eux ne se hasarde à franchir la Cordillière sans un certain nombre de ces objets, plus une pacotille composée d'indigo--_anil_,--de mantes--_Pilquènes_,--d'ustensiles nécessaires au tatouage et de perles de diverses couleurs--_cuentas_--à échanger, comme il est dit plus haut, on comprend quelle peut être leur richesse puisqu'ils ne regagnent jamais leur pays sans être possesseurs de 3 à 400 bêtes à cornes et d'un assez grand nombre de chevaux dont la vente leur est pour le moins aussi avantageuse.

Les Araucaniens, bien qu'ayant la même origine que les Patagons, les Puelches, les Pampéens et les Mamouelches, mènent cependant une existence matériellement différente à laquelle les forcent et la restriction de leur territoire et l'impossibilité où ils se trouvent d'envahir les provinces du Chili, dont les frontières sont bien autrement gardées et défendues que celles de la République Argentine. Au lieu de vivre à l'état nomade, comme les Indiens de la côte orientale, les Araucaniens sont groupés par villages, ils habitent des maisons en bois suffisamment grandes pour plusieurs familles. Ils sont fort ingénieux et travailleurs. Ils cultivent le maïs--_ouah_--et le froment--_cévada_--ainsi que différents légumes, tels que: pommes de terre--_Ponnieux_,--oignons--_céboyats_,--haricots--_Porotos_.--Ils font grand cas du melon et de la pastèque qu'ils récoltent presque en aussi grande quantité que les abricots, les prunes et les pommes sauvages, ce qui les met à même de faire de copieux festins. Ils mangent généralement de la viande cuite ou rôtie, du _meurkeh_ ou farine de maïs grillée à laquelle ils adjoignent du laitage ou de la graisse de cheval. Malgré ces diverses apparences de civilisation, ils se régalent volontiers de foie et de rognons crus saucés dans du sang caillé.

Il y a en Araucanie deux groupes de population fort distincts par leur caractère, que l'on désigne généralement au Chili comme dans la province de Buenos-Ayres sous les noms de haute et basse Araucanie.

La première se compose d'Indiens et d'Espagnols. Il est à la connaissance de tous, que les Indiens qui la composent sont d'un commerce facile et agréable, qu'ils aiment à mélanger leur sang à celui des chrétiens par les liens du mariage, ce qui ne les empêche pas toutefois de vivre libres de tout joug dans le voisinage de Santiago, de Constuccion, de Nacimiento, de Las-Angles et de Talca, où ils s'introduisent encore parfois en masse à la faveur des dissensions politiques. En bons Indiens qu'ils sont, ils ont conservé le goût du pillage; néanmoins, ils sont fort hospitaliers et l'on peut sans crainte aucune se hasarder chez eux. Il n'en est pas de même de la basse Araucanie qui n'est peuplée que d'êtres beaucoup plus primitifs, aux yeux desquels un chrétien, de quelque nation qu'il soit, est un ennemi contre lequel ils ne sauraient trouver trop de moyens d'exercer leur férocité. Ce sont les Patagons de l'Araucanie bien que séparés de ces derniers par les Cordillières. Ils ont la plus grande répulsion pour tout ce qui sent la civilisation.

Malheur aux pauvres chrétiens qui tombent entre leurs mains, car pour leurs familles ils peuvent être rayés du nombre des vivants. Parmi les nombreux exemples que l'on pourrait citer à l'appui de ce que j'avance, le suivant en est, par son authenticité, une preuve irrécusable.

Quelque temps avant sa mort prématurée qui a jeté le deuil dans le monde scientifique, monsieur Geoffroy Saint-Hilaire qui m'avait honoré du plus bienveillant accueil, me disait qu'il considérait comme à tout jamais perdu pour sa famille l'un de ses parents tombé entre les mains des Indiens de la basse Araucanie. En déplorant ce terrible malheur il me disait combien il aurait souhaité que son parent fût retenu prisonnier dans la haute Araucanie d'où il lui aurait été facile de l'arracher.

L'Araucanie a donc, ainsi que la Patagonie, ses légendes ténébreuses.

Quant aux Pampéens ils sont essentiellement chasseurs, et ils deviennent pour ainsi dire de plus en plus nomades par l'habitude qu'ils ont de se nourrir de la chair de leurs coursiers, tout en franchissant très-rapidement les plus grandes distances. Ils n'hésitent point à faire de cinq à six cents lieues pour dévaster les peuples Hispanos-Américains. Fort riches en troupeaux, ces Indiens pourraient facilement se passer de la chasse; mais comme elle est pour eux un grand divertissement ils s'y livrent toute l'année; mais cependant avec beaucoup plus d'ardeur pendant les mois d'août et de septembre, époque du printemps dans l'hémisphère sud. C'est en cette saison qu'ils font d'amples provisions de jeunes pièces de gibier dont ils sont extrêmement friands, ou bien encore d'œufs de perdrix et d'autruches. Ils prennent fort adroitement de jeunes gamas vivantes avec lesquelles se divertissent les enfants, auxquels ils donnent aussi pour nourriture les œufs de perdrix, tandis que ceux d'autruches, moins délicats, sont mangés en commun dans la famille. Ils les cassent comme nous le faisons d'un œuf à la coque et les font cuire assis dans la braise de fiente en ayant soin de mêler le jaune et le blanc à mesure que la cuisson s'opère. On trouve toujours ces œufs en très-grand nombre. Les Indiens ne mangent que ceux qui sont en nombre pair, et font fi des autres qu'ils prétendent ne pas être fécondés.

Pour chasser l'autruche et la gama les Indiens s'assemblent en grand nombre, sous la direction d'un cacique qui remplit les fonctions de grand veneur. Il fait partir les chasseurs par groupes, dans différentes directions afin de cerner un espace de deux ou trois lieues; chacun de ces groupes, arrivé à l'endroit qui lui a été assigné, brûle en forme de signal, quelques herbages secs. Quand tous sont à leur poste, à un nouveau signal donné par le cacique, ils se déploient sur un rang et marchent lentement vers le centre du cercle qu'ils forment, jusqu'à ce que la distance qui les sépare les uns des autres ne soit plus que de sept ou huit longueurs de cheval. Ils s'arrêtent alors, leurs _locayo_--boléadoras--en main. A leurs cris, les nombreux chiens sauvages qui les accompagnent s'élancent pour harceler les autruches et les gamas ainsi cernées. Ces animaux poursuivis de près et souvent mordus, cherchent à fuir en passant entre les courts intervalles que se sont ménagés les chasseurs, afin de pouvoir leur lancer une multitude de boules qui manquent rarement leur but. Les animaux pris sont dépouillés avec une dextérité incroyable, ce qui donne aux chasseurs la facilité de continuer leur exercice, jusqu'au moment où le cercle, trop rétréci, mette en présence la masse des Indiens. Fort rarement les chasseurs reviennent près de leurs familles sans avoir pris sept ou huit pièces de gibier dont le sang qu'ils boivent avec délices est toute leur nourriture durant la chasse qui dure les deux tiers du jour.

Après la chasse, les cuirs des divers animaux tués sont étendus sur le sol à l'aide de piquets en ossements; une fois séchés ils sont salés pour en préserver la fourrure de toute atteinte; les Indiens les conservent ainsi que les plumes d'autruches pour les échanger à la première occasion contre du sucre, de la yerba, du tabac et des liqueurs alcooliques dont ils sont très-friands.

La population Indienne tend à décroître d'année en année; mais cette décroissance frappe plus particulièrement les Pampéens et les tribus du Nord, chez lesquelles les femmes sont en minorité, par suite des guerres terribles que leur firent les gauchos de Rosas, ainsi que je l'ai déjà dit. En plusieurs occasions les Indiens furent réduits à fuir; ils se réfugièrent dans les contreforts des Cordillières les plus rapprochés du Chili, dans le voisinage des Araucaniens. Leurs femmes ayant perdu tout repos et se voyant, à tous moments exposées à devenir captives des Argentins, abandonnèrent leurs maris et s'en furent en Araucanie. Le petit nombre de celles qui eurent le courage de rester fidèles à leurs époux, les Pampéens, dont l'état actuel est encore de guerroyer avec les Espagnols, fut bien loin de leur suffire lorsqu'ils revinrent habiter leurs anciens terrains de parcours. Et malgré le grand nombre de femmes qu'ils ont captivées depuis et celles qu'ils enlèvent encore chaque jour, la moyenne est d'une pour quatre à cinq hommes.

Chez les Araucaniens, par contre coup, le nombre des femmes est de beaucoup supérieur à celui des hommes. Les mœurs indiennes autorisant la possession de plusieurs femmes, on voit des hommes qui en ont cinq ou six, et le grand cacique Calfoucourah, avec lequel j'ai vécu en a jusqu'à trente-deux. Il résulte de cette disproportion de nombre entre les deux sexes, que la plupart des Indiens, trop pauvres pour se passer le luxe d'une compagne, sont forcés de rester célibataires. Ils n'ont de rapports qu'avec celles qui sont libres, lesquelles peuvent, sans être exposées à aucune réprimande, leur accorder des faveurs. Malgré cette étrange coutume, on ne sera pas peu étonné de savoir qu'une fois mariées, elles deviennent fidèles à leurs maris et sont de fort bonnes ménagères.

Chez tous les peuples dont je retrace les principaux traits, le mariage est, ainsi que chez nous, considéré comme un acte important, et comme la source d'une vie honnête et heureuse. Il s'opère sous forme de trafic, ou échange d'objets et d'animaux divers contre une femme.

Un Indien est toujours satisfait lorsqu'il rencontre une future à la veille d'être mère. Les parents ne livrent leur fille qu'à l'acheteur le plus riche et le plus généreux.

Lorsqu'un Indien est désireux de contracter une union et qu'il a jeté les yeux sur quelque fille du voisinage, il s'en va visiter tour à tour tous ses parents et tous ses amis; il leur fait part de son désir et les prie d'être pour quelque chose dans la réussite de son projet. Chacun d'eux, selon son degré de parenté ou d'amitié, lui donne ses conseils et son approbation dans un discours fort long approprié à la circonstance et lui vient en aide en lui faisant un don quelconque. Ces cadeaux consistent généralement en chevaux, bœufs, étriers ou éperons d'argent et quelques pièces d'étoffes provenant de leurs pillages.

Dans une réunion antérieure à la célébration du mariage, les parents et les amis du futur fixent le jour où la demande devra être faite. La veille au soir, chacun revêt ses plus beaux ornements et se réunit au prétendant afin d'aller secrètement se poster à proximité de la demeure de la jeune fille convoitée, de manière à pouvoir dès l'aube matinale entourer les parents de la jeune personne auxquels ils font la demande dans les termes les plus pressants, les plus touchants et les plus poétiques; on évite toutefois de prononcer le nom du prétendant, jusqu'au moment où ils entrevoient chance de succès. Pendant ce temps le futur époux se tient caché à l'écart avec tous ses dons, selon les règles du décorum. Après une très-longue énumération des qualités de leur fille, témoin oculaire mais invisible de cette cérémonie, dont le rôle est de verser quand même d'abondantes larmes, les parents ne manquent point de témoigner d'une grande répugnance et d'une grande peine à se séparer de leur enfant; puis ils finissent par consulter sa volonté, en se réservant le droit d'accepter ou de repousser l'ouverture qui leur est faite, dans le cas où elle ne leur présenterait pas un avantage suffisant. A ce moment, l'arrivée du futur et la vue des dons qu'il leur destine arrachent presque toujours le consentement de ces êtres cupides, et leur arrogante fierté disparaît sous un demi-sourire de satisfaction. Le reste de la journée se passe en famille; chaque membre s'empare incontinent du présent qui lui est fait. Une jeune jument bien grasse, donnée et sacrifiée par le jeune époux, préparée par toutes les femmes et servie par la nouvelle mariée, fournit le menu d'un banquet succulent arrosé de nombreuses libations d'eau. Aucun des invités ne peut ni ne doit s'absenter pendant toute la durée de cette fête, à la fin de laquelle il ne doit rester de l'animal dévoré que la peau et les os. Ces derniers, bien rongés, sont assemblés par les parents des époux et enterrés par eux dans un endroit en évidence, en souvenir de l'union qui, dès ce moment, se trouve consacrée.

Après cette cérémonie obligatoire, toute l'assemblée se dispose à accompagner en grande pompe les nouveaux mariés, chez lesquels doit avoir lieu dans la journée une réminiscence de festin. Les parents de la jeune femme se munissent du cuir de la jument dévorée le matin et sitôt arrivés à la demeure de leur gendre, le remettent au jeune ménage en l'aidant à se construire un abri.

Pendant les jours suivants, une foule de visiteurs poussés par la curiosité se pressent dans l'intérieur du jeune couple et les félicitent mutuellement de leur heureux choix. Chacun s'enquiert près de la femme des qualités ou des défauts du mari, et près de celui-ci de celles de sa moitié. Les questions sont fort étendues, d'une crudité et d'une indiscrétion incroyables, sans que la délicatesse en paraisse froissée. Au contraire, les jeunes époux semblent très-flattés de cette marque d'intérêt. Les Indiens sont très-dissimulés; aussi la femme, tant par politique que pour s'acquérir la réputation d'être bonne et aimable offre-t-elle à tous ses visiteurs, soit de la viande, soit de l'eau ou bien du tabac, en leur adressant quelques paroles polies et flatteuses enjolivées d'un sourire débonnaire, même à ses ennemies, lorsqu'elle en a.

S'il arrive que les époux ne peuvent sympathiser après une cohabitation plus ou moins longue, ils se séparent à l'amiable sans que les parents fassent des difficultés pour restituer les objets qu'ils ont reçus de l'épouseur. Celui-ci d'ailleurs, dans sa générosité, leur en laisse toujours une partie en dédommagement du préjudice qu'il est censé leur avoir causé en les séparant de leur fille et en la leur rendant sans enfants. Celle-ci peut de nouveau être demandée et contracter une nouvelle union.