Trois ans d'esclavage chez les Patagons

Part 5

Chapter 53,768 wordsPublic domain

Ces surprises nocturnes, fréquemment renouvelées, réagirent tellement sur moi que je devins sujet à des défaillances nerveuses à la suite desquelles j'étais souvent pris d'un tremblement convulsif qui me durait plus d'une demi-heure. Au bout de ce temps, j'étais complètement anéanti et absorbé par une sorte de spleen durant lequel j'éprouvais un tel dégoût de l'existence, que j'aurais volontiers cherché ou accueilli la mort comme le plus grand des bienfaits. Etant, comme je l'ai dit, condamné à vivre à l'état de muet, les moments que me laissaient le malaise et le spleen s'écoulaient pour moi longs et tristes, car jamais les Indiens ne m'admettaient en leur compagnie, et quand le devoir m'appelait dans leurs cases j'en étais presque aussitôt chassé fort brutalement. On pense bien que je ne me faisais jamais réitérer cet ordre gracieux accompagné de gestes menaçants ou appuyé de coups de lazzos qui me labouraient le dos et la poitrine. Je m'en allais tout pensif rejoindre le troupeau confié à ma garde auprès duquel je m'installais de nouveau pour le jour et la nuit, et cela par quelque temps qu'il fît, tantôt exposé à des chaleurs insupportables, le corps brûlé par le soleil ardent durant l'été, ou bien encore essuyant toute la rigueur du mauvais temps, soit qu'il plût, ventât ou gelât; et dans ce dernier cas je souffrais horriblement de l'onglée aux pieds et aux mains. Fort souvent après plusieurs heures passées à cheval, je me suis vu contraint, pour en descendre, de saisir la crinière avec mes dents afin de me laisser choir le plus doucement possible car mes pieds et mes mains ne pouvaient m'être d'aucun secours, et quand j'atteignais le sol il me semblait en y roulant, tomber sur du verre cassé. Afin de pouvoir me relever, je me livrais à une active friction des membres à la suite de laquelle je commençais une marche forcée qui se changeait bientôt en une course agile d'un très-bon résultat.

Malgré cette série de souffrances continuelles et les menaces journalières des Indiens à la vue desquels je ne pouvais me défendre d'un certain mouvement de crainte, je ne laissais pas de songer sérieusement à m'en affranchir. Quelque bonne volonté dont je fisse preuve et quelque désir que j'eusse de me familiariser complètement à tous les genres d'exercices des Patagons, il me fut impossible d'y arriver aussi vite que je le souhaitais et qu'il était nécessaire à leurs yeux. Comme ils ne pouvaient tirer de moi qu'un médiocre parti, ils me vendirent à des Pampéens qui vinrent les visiter après avoir opéré plusieurs invasions sur le territoire Buenos-Ayrien. Ces sauvages leur donnèrent en échange de ma personne quelques chevaux et quelques _pilkènes_--pièces de drap commun rouge ou noir.

Dès qu'il fut question de ce marché à l'amiable, les Patagons devinrent tout différents à mon égard, ils affectèrent d'avoir quelques attentions pour moi, afin sans doute de donner d'eux une haute opinion aux nouveaux-venus dont les mœurs et la tenue m'inspirèrent plus de confiance. Au bout de quelques jours que je passai presque dans l'inactivité, et pendant lesquels je fus, en quelque sorte, aussi bien traité que les visiteurs Pampéens, vint enfin le moment du départ.

Malgré tous les maux que j'avais endurés chez les Patagons, je ne pus me défendre d'un peu de tristesse en contemplant une dernière fois ces lieux pittoresques, si souvent témoins de mes larmes et de ma tristesse. Je chevauchais morne et silencieux entre deux Pampéens, auxquels ce mutisme habituel chez moi déplut apparemment, car ils m'adressèrent la parole en mauvais espagnol: ils m'accablaient de questions et traduisaient, non sans les avoir amplifiées, mes réponses au restant de la bande qui se divertissait beaucoup à mes dépens, et était bien éloignée de croire que leur langage m'était familier, ce qui me mettait du reste à même de les mieux juger qu'ils ne le pouvaient faire à mon égard. Ainsi s'écoula tout le temps que nous mîmes à franchir l'espace qui nous séparait du lieu de leur résidence. Ils me demandèrent d'abord quel était mon pays; s'il était bien éloigné; combien de temps j'avais mis à franchir l'espace qui sépare les deux continents; de quoi se nourrissent les hommes à bord d'un navire; par quels moyens ils se procurent de l'eau douce en quantité suffisante pour se désaltérer pendant toute la durée de ce long et périlleux voyage?

Aux diverses réponses que je leur fis, ils témoignèrent autant d'étonnement que d'incrédulité, et cherchèrent à lire dans mes yeux, l'expression de la vérité, croyant probablement à une mystification. Ils me demandèrent aussi quels motifs assez puissants avaient pu me pousser à me séparer de ma famille, pour laquelle je leur montrais une si grande affection; car à la vue des portraits de mes chers parents, maintenant en leur possession, je ne pus retenir mes larmes, ni me défendre d'un geste agressif envers celui qui en était possesseur. Cependant tel spontané que fût mon mouvement, il fut prévenu par l'Indien, qui s'empressa de les soustraire à mes regards envieux et se mit sur la défensive, en même temps que ses compagnons me resserrèrent plus étroitement.

La prudence me vint en aide; je redevins maître de moi-même; aussi fut-ce avec le plus grand calme que je répondis aux nouvelles questions de l'interprète dont le ton et la contenance étaient ceux d'un homme qui veut être obéi. Je leur dis que j'avais dû quitter l'Europe, parce que j'avais quelque ambition et que dans ma patrie, l'étendue de territoire est si restreinte, comparativement à sa nombreuse population, que c'est à peine si quelques individus parviennent à s'y créer une existence indépendante, ou une certaine aisance; que l'argent étant le principal moteur de toutes choses dans les pays civilisés, chacun pour en amasser le plus possible, exerce une industrie quelconque, et que, à part quelques élus, les autres suffisent à peine à leurs besoins; que de même que j'étais venu en Amérique, des centaines de mille autres Européens mûs par la même ambition s'exilent ainsi volontairement chaque année, dans l'espoir de réaliser en peu de temps des bénéfices assez grands, les uns, pour se trouver désormais à l'abri du besoin, les autres à seule fin de pouvoir se livrer à une vie de bonheur et de plaisirs. Enfin j'ajoutai que l'espérance de voir la fortune me sourire et le désir ardent d'être pour quelque chose dans le bonheur des miens, avaient suffi pour me faire quitter la mère-patrie.

Après avoir communiqué ma réponse à ses compagnons qui se prirent à rire d'un air de pitié en haussant les épaules, il me répondit que puisque le sort m'avait jeté parmi eux, toute inquiétude sur l'avenir serait superflue de ma part; que je n'aurais nul besoin de travailler pour manger, et que ma famille saurait bien se passer de moi, car je ne la reverrais jamais; que je serais heureux au milieu d'eux, bien qu'ils ne me promissent pas, à vrai dire, de vêtements ni de maison pour me garantir des intempéries des saisons; que la terre, soit sèche soit détrempée, les rochers ou la verdure seraient tour à tour mon lit; qu'à ce genre d'existence je me ferais aussi bien qu'eux, car je leur paraissais fait de même; enfin qu'ils auraient pour moi des égards autant que je leur serais utile et dévoué. Et pour clore, il ajouta en manière de réflexion, que les chrétiens sont des sots--_ouèsalmas_,--des imbéciles--_pofos_,--de travailler pour de l'or et de se couvrir de la tête aux pieds de vêtements incommodes et extraordinaires autant que malsains fabriqués sans doute à grand peine, à en juger par l'étoffe.

Pendant huit jours que nous cheminâmes dans la direction du nord-ouest, à travers des parages boisés dont l'aspect me sembla ravissant comparativement à ceux que j'avais jusque-là habités, je fus continuellement l'objet de la conversation des Indiens qui me firent des milliers de questions et qui se montrèrent à mon égard d'une prévenance à laquelle je n'étais guère accoutumé. Le nom de mon pays me parut, pour la première fois parvenir à leur oreille.

Parmi leurs questions, quelques-unes me convainquirent de leur intelligence. Ils s'informèrent avec les marques du plus grand intérêt, de la forme de notre gouvernement. Rien ne m'étonna tant et ne me fit plus de plaisir, je l'avoue, que d'entendre ces êtres qui ne connaissent ni lois, ni règles fixes pour le gouvernement civil, admirer ou railler tour à tour, notre civilisation dont je leur traçais un tableau si imparfait.

Je puis dire à leur honneur, que je les vis émerveillés de notre génie, et revenir naïvement de leur première opinion en disant:

--_El-mey-ta-ouignecaës-pofos-gné-ouélay._

--Et mais ces chrétiens bêtes ne sont pas.

Chez les Indiens, chaque famille et même chaque homme se croit absolument libre. Ils vivent dans une entière indépendance; et cependant malgré cette manière d'être et de voir, les Poyuches, les Pampas et les Mamouelches se divisent tout aussi bien que les Patagons en un grand nombre de tribus. Leurs fréquentes guerres intestines d'autrefois, celles qu'ils eurent à soutenir contre leurs voisins, comme encore de nos jours, celles qu'ils font contre les Hispanos-Américains, mettant sans cesse leur liberté en danger, ils ont appris par simple nécessité, à se former en sociétés plus ou moins nombreuses; ils se choisissent des chefs ou caciques, sorte de commandants, qu'ils considèrent bien plutôt comme leurs pères et leurs directeurs, que comme des maîtres, et avec lesquels ils restent ou dont ils se séparent selon leur gré.

Pour être élevé à la dignité de cacique, il faut avoir donné des preuves éclatantes de sa valeur, et plus les caciques sont fameux par leurs exploits, plus leurs peuplades sont grandes. C'est ainsi que de nos jours encore, les Pampéens et les Mamouelches, quoique ayant un grand nombre de caciques, relèvent volontairement d'un chef privilégié _Calfoucourah_--pierre bleue;--ce nom lui vient de la trouvaille qu'il fit, étant enfant, d'une petite pierre bleue ayant à peu près forme humaine et dont jamais il ne s'est séparé; elle est considérée parmi les Indiens comme un talisman précieux auquel il doit ses nombreux succès.

La conversation ne fut pas la seule distraction que le langage grotesque de mon interprète m'offrit, car nous chassâmes une grande partie du temps de notre voyage, et je fus assez heureux pour faire preuve de quelqu'adresse, en prenant soit au lazzo ou à la boléadora des _youèmes_--gamas--et des _tchoïquets_--nandous ou autruches de ces parages,--ce qui fit que mes nouveaux maîtres augurant bien de mes futurs services parurent avoir pour moi une certaine considération.

Cependant, au fur et à mesure que nous approchions du lieu de résidence de la horde, je vis, non sans une certaine inquiétude, cesser tout l'empressement et les égards dont j'avais été entouré depuis notre départ. Il me fut facile de comprendre, à la conversation des Indiens, qu'ils n'en avaient agi ainsi que par ruse, et afin de me préoccuper assez pour m'ôter toute pensée de fuite, mais que dès lors suffisamment rassurés par le voisinage de leurs tribus, ils se souciaient peu de me cacher plus longtemps leurs véritables intentions envers moi. C'est ainsi que j'acquis la triste certitude de n'être guère mieux traité chez eux que chez les barbares Poyuches, les fiers Puelches ou les durs Patagons; car les uns et les autres ne me considéraient que comme un ennemi devenu leur esclave, c'est-à-dire comme un être sur lequel ils avaient plein droit de vie ou de mort.

Les dernières paroles qu'ils m'adressèrent, furent des conseils équivalant presque à des menaces, au sujet de ma conduite à venir. Ils ne laissèrent pas non plus que de me répéter fréquemment qu'aussi bien qu'à mes premiers maîtres, je leur devais une grande reconnaissance de ne point m'assassiner puisque j'étais un _ouignecaé_--chrétien,--ce que tout indien de ces régions considère comme un crime.

Enfin, nous arrivâmes. Il était temps que ce long voyage s'achevât, car j'étais rompu de fatigue et dans un état douloureux que l'on comprendra aisément en sachant que c'était le premier trajet que je faisais de la sorte, c'est-à-dire, sur des chevaux aussi nus que moi-même et fort amaigris par un galop continuel au plus fort de la chaleur.

Mon arrivée au milieu de la horde, fut comme un évènement inattendu et je devins de nouveau l'objet de la curiosité générale. Aux enfants, aux femmes qui m'entourèrent aussitôt, succéda une affluence considérable de visites avides de se graver dans la mémoire les traits du _ou'sah-ouignecaé_--mauvais chrétien,--uniquement afin de pouvoir en cas de besoin, s'opposer à sa fuite. Aux personnages les plus importants, mon maître n'omettait point de renouveler, avec toutes sortes d'amplifications, le récit de la terrible lutte que nous avions soutenue, mon compagnon et moi, contre nos nombreux et féroces agresseurs, les Poyuches. L'indignation de chacun d'eux semblait alors n'avoir plus de bornes, et le plus souvent, en s'éloignant, ils m'adressaient des imprécations ou me faisaient des gestes menaçants.

Au bout de quelques jours écoulés de la sorte, et lorsqu'on jugea que j'étais suffisamment connu, on me fit reprendre mes fonctions de gardeur de troupeaux. Je fus soumis à une surveillance des plus rigoureuses, durant la nuit et le jour; je ne pouvais faire un pas sans être accompagné; il m'était demandé compte de ma tristesse et du moindre geste; la nuit, je fus encore exposé à être troublé dans mes courts instants de sommeil; car la superstition des Indiens leur faisait appréhender mon évasion, et poussés par cette crainte, ils se jetaient sur moi tout à coup et m'éveillaient brusquement en me menaçant. Souvent il m'arriva dans ces instants difficiles d'éprouver de grandes frayeurs qui étant toujours mal interprétées me valaient force mauvais traitements.

CHAPITRE III

La Pampa et les Pampéens.

Les variations du climat de la Pampa sont des plus régulières. Elle subit une grande différence de température l'été et l'hiver. Ce dernier y est presque aussi froid que le mois de décembre en France. Il n'y neige point cependant, mais le matin la terre est toujours couverte de givre. La glace n'atteint jamais plus d'un pouce et demi d'épaisseur environ. Par contre-coup, l'été y est d'une chaleur accablante. Dès l'aube, l'horizon forme une ligne sombre et dense, qui ne s'éclaircit que petit à petit, et au fur et à mesure que le soleil se lève: l'on voit alors l'herbe touffue de ces immenses plaines se dépouiller d'une partie de la bienfaisante rosée du matin, qui en s'évaporant produit les plus singuliers effets de mirage. La force du soleil se fait vivement sentir à toutes les créatures vivantes. Les chevaux et les bœufs sauvages qui peuplent ces plaines en ressentent une telle fatigue, qu'ils se livrent, ainsi que les hommes, à une sieste qui semble pour tous un repos aussi naturel que nécessaire.

On trouve dans toute la Pampa, des différences sensibles d'atmosphère. Dans les régions _Mamouelches_--boisées--l'air est des plus secs; et chez tous les êtres, quels qu'ils soient, on ne trouve aucune apparence de transpiration. J'ai vu même maintes fois des animaux tués par la chaleur, gisant sur la plaine aride desséchés dans leur peau; mais dans la latitude de Buenos-Ayres et de la Baie-Blanche, par les 70 et 71 degrés de latitude, régions où abonde la plus magnifique luzerne que l'on puisse imaginer, la végétation démontre clairement l'humidité du climat. La rosée dans ces parages ressemble plutôt à des pluies lentes et fines, ou à des brouillards épais. La viande et les animaux morts s'y corrompent fort vite et les plaies sont très-difficiles à guérir. Cependant, qui le croirait? malgré cette humidité constante, les Indiens dorment tous presque nus sur la terre sans en être jamais incommodés.

Les Pampéens n'ont pas plus de résidence fixe que les Puelches ou les Patagons. Ils errent d'un lieu à un autre au fur et à mesure que l'herbe est consommée par leurs bestiaux; mais jamais ils n'abandonnent un parage quelconque sans avoir achevé avec le feu l'œuvre de destruction commencée par les animaux. Les Pampéens occupaient autrefois toute la partie comprise entre les différentes provinces de Buenos-Ayres, le Rio-Colorado et les Mamouelches, qui sont encore actuellement leurs limites occidentales et septentrionales; cependant ils ne s'en éloignent que fort peu. Ils se tiennent principalement dans la partie Nord, Nord-Ouest, environ par les 68 et 69e de longitude et parcourent toute l'étendue comprise entre les 33e et 38e d° de latitude. Parfois, cependant, il leur arrive de se confondre momentanément avec les Mamouelches, ou d'opérer leur retraite beaucoup plus au loin surtout lorsqu'ils redoutent quelque agression. Cette alliance a lieu principalement à leur retour de ces grandes expéditions dans lesquelles ils se livrent aux plus atroces cruautés.

Il est à croire que ces êtres barbares ont comme nous, à leur insu, une conscience qui parle plus fort que leur volonté, car ils sont souvent pris de frayeurs telles, que sans autre motif qu'un cauchemar, ils se prennent à fuir soudain au beau milieu de la nuit, en jetant le cri d'alarme, et de même que des moutons fourvoyés, ils se suivent les uns les autres, délaissant la plupart du temps les parages où quelques heures encore auparavant ils se regardaient comme étant dans la plus grande sécurité. Ces fuites ressemblent absolument à une déroute pendant laquelle ils abandonnent en chemin tout le bétail qu'ils ne peuvent chasser au galop devant eux. Les points où ils dressent leurs tentes ne présentent plus à leur départ qu'un aspect dégoûtant, véritable chenil où se trouvent entassés pêle-mêle les ossements des animaux dont ils se sont nourris, des lambeaux de cuirs pourris et des cardes de laine émanant une fétide odeur; au milieu de ce tout nauséabond se pavanent quelques vautours et quelques éperviers cherchant nonchalamment à y découvrir encore quelques lambeaux de chair putréfiée.

Ces oiseaux sont généralement d'une hardiesse telle que j'eus souvent mille et mille peines à les empêcher de prendre leur part des animaux que nous abattions les Indiens et moi. Je n'avais point le temps de ramasser mon couteau ni celui de retourner mon gibier pour achever d'en détacher le cuir que déjà ils étaient installés sur l'animal. Quelquefois je m'amusais à jeter en l'air des morceaux sanglants auxquels ils ne laissaient pas le temps de retomber. Je les ai vus aussi s'établir sur le dos malade des chevaux ou des mulets et les déchiqueter malgré les contorsions des pauvres victimes inquiètes et furibondes, qui les oreilles couchées et le dos tendu, sautillaient de l'arrière-train en agitant convulsivement la queue, afin de les éloigner.

Les Pampéens étaient autrefois beaucoup plus nombreux qu'ils ne le sont actuellement; mais ils sont très-affaiblis par leurs incessantes guerres avec les Espagnols. Encouragés par l'impunité dans laquelle on laissait leurs sanglantes incursions, ils s'y livraient presque constamment et ne craignaient point non plus de résider dans le voisinage des provinces Argentines, à l'ouest de la Sierra-Ventana. Ils affectionnaient ces parages en raison de sa proximité des peuplades Hispanos-Américaines et de son incomparable fertilité. Ils le nommèrent _Pouanemapo_, ou terre de _Pouane_, un de leurs caciques célèbres, lequel y naquit et y mourut vaillamment dans une surprise nocturne des gauchos de Rosas. Il est véritablement à croire que les Indiens, tout habitués qu'ils fussent aux luttes sanglantes, n'en eurent jamais à soutenir d'aussi acharnée et d'aussi terrible que celle de cette nuit si fatale pour eux; car bien qu'ils soient braves et fort entreprenants, ils semblent frappés de stupeur dès que le souvenir de cette défaite est évoqué. Aucun d'entre eux n'ose s'aventurer dans le pays de Pouane, dont, disent-ils, _Houacouvou_--Dieu--leur a interdit l'accès à tout jamais sous peine de mort.

La taille des Pampéens est inférieure à celle des _Puelches_ et à celle des Patagons. A quelques exceptions près, ils n'ont guère plus de cinq pieds huit à neuf pouces en moyenne. Ce sont les Indiens les plus foncés en couleur. Ils sont d'un brun olivâtre très-prononcé; quelques-uns même sont presque noirs. Leur peau est d'une grande finesse dans toutes les parties du corps; elle est douce comme du satin et même brillante. Ils exhalent une odeur particulière qui, loin d'être aussi forte que celle des nègres, l'est cependant plus que celle des Européens. Leur peau devient plus brillante et comme huileuse, à l'action du soleil; il me fut facile de m'en convaincre au toucher.

Le front des Pampéens est légèrement bombé mais non fuyant; leur figure est aplatie et longue. En général ils ont le nez court et épaté; quelques-uns l'ont aussi mince, long et recourbé, à l'instar des becs d'oiseaux de proie. Ils ont les yeux presque horizontaux, mais ainsi que les Patagons orientaux, la manière dont ils s'épilent les sourcils prête beaucoup à leur donner cet aspect. Ils ont tous, sans exception, les pommettes fort saillantes, la bouche très-grande et béante, les lèvres grosses. Leurs dents sont comme celles de leurs voisins les Puelches et les Patagons, c'est-à-dire petites, fort blanches et admirablement rangées. La barbe leur pousse fort tard. Leurs cheveux sont abondants, d'un noir de jais et très-gros. Quelques-uns parmi eux les relèvent sur le sommet de la tête, mais les autres les séparent simplement en deux et les retiennent à l'aide d'un morceau d'étoffe ou d'une lannière de cuir. Mais tous dans les combats les laissent flotter sur leur figure afin de ne pas voir le danger qui peut les menacer.

Plus que jamais, on trouve maintenant chez les Pampéens des types assez réguliers: ce sont les enfants d'Indiens et de captives. Ces Indiens se font remarquer par un degré d'intelligence bien supérieur à celui de tous les autres nomades, les Araucaniens exceptés toutefois. Ils stationnent assez volontiers plusieurs mois de suite dans le même endroit. Leurs tentes sont, ainsi que celles des Puelches, confectionnées en cuir, mais elles sont plus spacieuses et plus régulières. Il y règne un certain ordre et une grande propreté; ce qui n'empêche pas cependant qu'ils soient couverts de vermine.

Le type des femmes est en quelque sorte plus désagréable que celui des hommes qu'elles surpassent en laideur et auxquels elles ressemblent beaucoup. Elles sont grandes aussi, mais cependant pas autant qu'on pourrait se le figurer; il existe entre leur taille et celle des hommes de plus grandes proportions qu'on ne saurait en trouver entre les hommes et les femmes d'Europe; mais ces proportions ne sont pas assez générales pour en calculer la différence. Les plus grandes n'ont guère plus d'un mètre cinquante-quatre à cinquante-cinq centimètres. Il s'en trouve bien cependant quelques-unes qui atteignent la taille des hommes, mais la majorité d'entre elles sont en quelque sorte plus petites. Elles exercent beaucoup leurs forces physiques; elles manient le lazzo et la boleadora avec beaucoup d'adresse. Leurs épaules larges et carrées encadrent une poitrine fort bombée mais disgracieuse; car elles ont l'habitude de se détirer et de se masser les seins dès qu'elles deviennent mères, afin, disent-elles, de pouvoir offrir une plus grande quantité de lait à leurs enfants. Cet usage se propage même à l'égard des vaches laitières. Très-surpris de cette coutume, je résolus de m'assurer du résultat qu'elle pouvait avoir: j'en fis l'expérience sur une jeune vache dont je mesurai le lait avant comme après l'opération. J'eus lieu de rester convaincu de la véracité du fait. Les Pampéennes ont les membres peut-être un peu courts, comparativement au tronc, mais généralement replets et arrondis.