Trois ans d'esclavage chez les Patagons

Part 4

Chapter 43,524 wordsPublic domain

Tout visiteur reçoit une ample hospitalité et peut co-habiter chez ses hôtes un temps illimité pendant la durée duquel il sera toujours l'objet des plus grandes prévenances. Lorsque l'heure du repos approche le plus grand silence se fait de tous côtés, les hôtes s'absentent quelques minutes pendant lesquelles le maître du logis leur fait préparer à la hâte un coucher composé de tout ce qu'il a de plus précieux en cuirs dans son Roukah.

Une fois le soleil couché, le voyageur, si voisin qu'il soit de sa destination, ne peut, sans enfreindre les règles de la bienséance, se présenter devant une tente; aussi attend-il pour cela le retour de l'aurore. Seuls, les porteurs d'ordres des caciques sont en dehors de cette étiquette.

Les femmes se reçoivent entre elles: elles se font mille agaceries, alors même qu'elles seraient ennemies jurées. Leur conversation a lieu presqu'à voix basse, tout en s'épilant les sourcils ou en se peignant réciproquement la figure. Le cérémonial ne s'oppose nullement à ce qu'elles accompagnent la maîtresse du logis quand ses occupations l'appellent au dehors; aussi les voit-on presque toujours allant et venant. Les hommes ne jouissent point de cette prérogative, car à moins qu'il ne s'agisse de chasse, tels on les voit s'asseoir à leur arrivée, tels ils sont obligés de rester jusqu'à leur départ.

Les visiteurs ne manquaient jamais d'entretenir leur hôte à mon sujet ce qui le flattait extrêmement. Dans ces moments-là il feignait même d'avoir pour moi quelque amitié, il me faisait manger avec lui, mais en homme qui sait son métier j'avais l'air d'être la dupe de toutes ses cajoleries. Je vis ainsi tour à tour les Indiens de toutes les tribus Patagones. J'étais pour eux une rare curiosité; j'en jugeai par la manière dont ils me contemplaient, et par la surprise de trouver en moi--_laftra-ouignecaë_,--petit chrétien, des facultés semblables aux leurs.

Je vis ensuite les _Tchéouelches_, race de nomades des plus arriérés et des plus pauvres dont les mœurs sont des plus primitives. Leur langage, ainsi que leur personne, a quelque chose de féroce; ils articulent des sons excessivement gutturaux qu'au premier abord on croirait être une langue différente de celle des autres Patagons; cependant en prêtant bien l'oreille, il me fut facile de les comprendre. La blancheur de mon corps parut les préoccuper beaucoup, ainsi que la couleur de mes cheveux déjà très-grands et rougis par l'action du soleil. Ils témoignèrent le désir de m'entendre prononcer quelques mots de français qui furent un sujet d'hilarité générale.

Ces Indiens sont d'une stature un peu inférieure à celle des Patagons orientaux et des Puelches; ils ne sont pas moins remarquables par la régularité de leurs formes. Ils ont les épaules fort larges et bien effacées, la poitrine très-bombée, les bras et les jambes de moyenne grosseur, les pieds fort larges et plats. Leur tête est grosse, leur front découvert et proéminant: les pommettes sont fort saillantes, la figure plate, le menton un peu avançant, la bouche grande, généralement entr'ouverte, les yeux sont noirs, fort grands et horizontaux, ils ont une expression de féroce égarement. Un nez souvent recourbé, long et mince, aux narines bridées, leur donne un faux air d'oiseaux de proie. Leurs lèvres sont un peu épaisses; leurs oreilles grandes et allongées par de grossiers ornements de leur fabrication qui leur tombent sur les épaules. Ils portent généralement leur chevelure enroulée sur le sommet de la tête, de même que les indigènes du Paraguay. Ils se servent d'arcs et de flèches, et manient fort bien la fronde,--_oui-trou-courah-ouëy_--le lazzo, et la boleadora--_locayo_--sorte de jeux de boules au nombre de trois, fixées à des lannières de cuir d'égale longueur, et généralement en pierre dure ou en une sorte de granit fort commun dans leurs parages. Ils s'en servent fort habilement, et atteignent à une grande distance les lamas sauvages--_guanacos_--dont ils font la chasse à pied.

Aucun de ces Indiens ne possède de chevaux. Les plus jeunes s'élancent à la poursuite du gibier et se bornent à le tuer, laissant aux femmes et aux vieillards le soin de le dépouiller et de le transporter sur leurs épaules tandis qu'ils poursuivent leur chasse. Ils ont aussi pour coutume de s'épiler toutes les parties du corps; mais peu préoccupés d'idées de coquetterie, ils se contentent de se peindre grossièrement le visage. Ils sont des plus agiles à la course et presqu'infatigables. J'en ai vu courir fort vite pendant plusieurs heures de suite sans en éprouver aucune fatigue.

Ces Indiens sont fort sobres comparativement à la majorité des autres Patagons et malgré le grand exercice qu'ils se donnent dans leurs chasses. Il est à peu près inutile d'ajouter, ainsi qu'on le pense bien, que leurs repas se composent spécialement de viande crue, de racines ou bien encore de veau marin, car ils se livrent également à des pêches de plusieurs jours durant l'été. Leurs parages sont stériles et s'étendent jusqu'à plus de deux cents lieues de la limite sud du Rio-Negro. L'hiver ils se rapprochent sensiblement des contreforts des Andes qui leur offrent un abri plus sûr contre les intempéries et ils y trouvent quantité d'arbrisseaux, éléments d'un bon feu.

Leurs vêtements se composent d'une sorte de chemise à manches courtes, faite de six cuirs de veaux marins superposés et doublés d'une peau de lama parfaitement assouplie dont ils juxtaposent la chaude fourrure sur leur corps. Ce costume est généralement apprêté sur les reins et enjolivé extérieurement de dessins bizarres qui en rendent l'aspect grotesque. Dans les combats ces vêtements leur tiennent lieu de cuirasses; ils y ajoutent une sorte de coiffure plate et ronde, formée de deux cuirs épais cousus ensemble et solidement fixée au-dessous du menton. La liberté, dont les Indiens jouissent entre eux est excessive; on peut en juger: dans les autres tribus, si un visiteur a faim, il se garde bien de le donner à penser à ses hôtes qui, du reste, ne se font pas faute de lui offrir plus d'aliments qu'il n'en prendra, tandis que le Tchéouelche, s'il se sent besoin, n'est retenu par aucune étiquette. Il entre dans le premier Roukah venu, en ranime le foyer et s'empare sans mot dire d'un morceau de viande qu'il fait rôtir ou mange cru selon son bon plaisir; après quoi il s'en va aussi muet qu'il est entré, sans s'inquiéter de la présence du chef de la case, qui de son côté le regarde faire avec autant d'indifférence que s'il était habitué à le voir.

Les Tchéouelches paraissent être encore moins accessibles à la souffrance que les autres nomades. Ils pansent eux-mêmes avec le plus grand sang-froid leurs blessures, même les plus graves, sans jamais faire entendre aucune plainte. Les femmes s'occupent des soins du ménage et aident les hommes dans la fabrication des _makounes turquets_--manteaux de cuir--et des _kiliankous_--tapis--différant seulement les uns des autres par la grandeur. Ces objets sont faits de cuirs de guanacos et de mouffettes _sanu_ que les femmes enduisent de foie mâché et qu'elles tannent ensuite à la main en les frottant vigoureusement. Cette opération terminée, elles assemblent artistement ces divers cuirs en supprimant toutes leurs parties défectueuses et les cousent très-finement avec des fibres extraites de la viande. Ce travail dure quelquefois plusieurs mois entiers; c'est toute une œuvre de patience. Quand il est terminé, les Indiens détirent les peaux en tous sens et aplatissent les coutures au moyen d'une pierre graveleuse qui leur sert en même temps à frotter toute la pièce afin de l'assouplir complètement; ils procèdent ensuite à l'ornementation du cuir sur lequel ils tracent à l'aide de rouge et de noir des dessins bizarres et capricieux dont ils couvrent toutes les coutures. Ces manteaux, généralement recherchés par les Indiens Puelches, Patagons et Pampas, ne sont pas moins fort appréciés des Espagnols. Les Tchéouelches, les Poyuches et les Patagons qui passent la majeure partie de l'année revêtus de ces sortes de vêtements peuvent s'exposer aux froids les plus intenses sans en ressentir les atteintes.

Ainsi que l'avaient déjà fait les Poyuches, les Puelches me vendirent par esprit de spéculation à des Patagons orientaux qui se promirent bien d'agir de la même façon à mon égard. Cette succession de nouveaux maîtres était loin de m'être agréable, et le plus souvent, je perdais au change. Cependant cette fois j'éprouvai moins de répugnance, mes nouveaux maîtres me paraissaient avoir quelque chose de plus humain dans leur allure. Ils me semblèrent d'une stature approchant de six pieds; leur type me parut peu différent de celui des Puelches. Je trouvai leur buste peut-être un peu plus long, comparativement à leur taille; et certainement que vus à cheval, on peut aisément les croire plus grands qu'ils ne le sont en réalité. Leurs membres sont bien proportionnés; leur tête est grosse, presque carrée, leur crâne aplati, leur front fort bombé, et leur menton avançant, ce qui avec leur nez long et mince leur fait un singulier profil. Ils ont les pommettes fort saillantes, les yeux un peu horizontaux; mais la manière dont ils s'épilent les sourcils et dont ils se peignent en noir l'orifice des paupières inférieures n'a pas peu contribué à faire croire qu'ils les ont tout-à-fait horizontaux.

Ils ont la bouche grande, les lèvres un peu grosses, mais moins que celles des Tchéouelches, leurs dents sont petites, bien rangées, et d'une blancheur éclatante que la couleur brune de leur peau fait encore ressortir. Ils ont les épaules fort larges et bien effacées, la poitrine régulière, les seins très-accentués. Leurs mains et leurs pieds sont petits, comparativement à leur taille, et garnis d'ongles gracieusement enracinés qu'ils portent fort longs.

J'ai continuellement été à même de juger de la force des Patagons, et, témoin de leurs nombreux exercices, je puis affirmer, sans être taxé d'exagération, qu'elle surpasse de beaucoup celle des Européens. J'ai vu ces hommes saisir habilement au lazzo un cheval indompté, l'arrêter ainsi subitement dans sa course effrénée, résister seuls au choc terrible de l'animal en s'arc-boutant et le maintenir ainsi jusqu'au moment où par suite de strangulation il roulait sur le sol; mais je n'ai jamais remarqué dans ces sortes d'exercices que leurs muscles fussent plus apparents que dans leur état normal. On ne saurait, il me semble, mettre sur le compte de l'adresse un pareil résultat. D'ailleurs, l'organisation physique des Indiens est de beaucoup supérieure à celle des hommes civilisés; ils supportent avec la plus grande facilité les fatigues et les privations prolongées, pendant des voyages de deux et trois mois qu'ils font presque sans se reposer, galopant jour et nuit. Lorsqu'ils vont piller à quatre et cinq cents lieues, en plus des vingt à trente chevaux de choix qu'ils emmènent chacun, ils ne se munissent guère que de lazzos, de lances et de boléadoras dont ils se servent, tant pour se procurer les moyens d'existence que pour combattre. A peine si quelques-uns, les plus gourmands seulement, mettent entre les cuirs qui leur tiennent lieu de selles un peu d'_angnime-hilo_--viande découpée en feuilles minces, salée et séchée au soleil--qu'ils mangent avec de la _yéouine_--mélange de graisse de cheval et de bœuf.--Les plus pauvres emportent seulement un _chassi-cofquet_, sorte de pain de sel cuit dans la cendre de fiente après avoir été moulu et pétri avec des herbes odoriférantes, et qu'ils se passent de temps à autre pour le lécher seulement, lorsque la faim ou la soif se font trop sentir.

Le retour de ces expéditions n'a point lieu en masse, ainsi que le départ. Leur intérêt les oblige à se distancer de beaucoup les uns des autres afin de pouvoir conserver le même nombre d'animaux; car il arriverait fréquemment que quelques-uns échapperaient à leur surveillance et iraient grossir le butin de leurs compagnons qui se refuseraient à les leur rendre. Il n'y a que les paresseux ou ceux qui succombent sous le poids de la fatigue qui soient exposés à perdre leur butin; mais ces cas sont rares, car leur activité et leur avarice sont telles, que même longtemps après leur retour au sein de leurs foyers respectifs, ils surveillent encore assidûment de jour et de nuit leurs troupeaux.--Sont exempts de ce surcroît de fatigue, ceux-là seulement qui ont de la famille, ou qui consentent à payer généreusement un de leurs voisins pour exercer cette surveillance. Les femmes même entreprennent ce genre d'occupation et elles obtiennent généralement une rétribution beaucoup plus forte que les hommes.

Lorsqu'un animal vient à se perdre les Indiens font d'actives recherches dans toutes les directions, et ils sont si habiles que presque toujours ils le ramènent. Quelle que soit la nature du terrain, couvert d'une épaisse couche de verdure ou de la stérilité la plus complète, fût-il même fangeux, ils reconnaissent les traces de son passage au premier coup-d'œil aussi bien que dans un grand nombre d'empreintes d'animaux de même espèce. Ils sont doués d'une telle sagacité, que dans leurs explorations ils reconnaissent le passage des troupeaux des chrétiens sur les traces desquels ils s'élancent aussitôt.

Les tribus Patagones les plus importantes sont au nombre de neuf. Elles ont à leur tête des caciques de premier ordre, dont le pouvoir s'étend jusqu'aux moindres sous-tribus dont les noms varient à l'infini. Parmi ces dernières qui sont échelonnées sur le Rio-Négro je puis en citer plusieurs qui par leurs rapports avec les Hispanos-Américains sont devenues célèbres; elles sont, à vrai dire, fort affaiblies de nos jours et ne sauraient présenter d'autre intérêt que celui de leur passé.

La première est celle des _Toluchets_ qui parcourt l'espace compris entre le Rio-Négro (limite sud), le lac Rozas et le territoire des Poyuches, mes premiers maîtres, jusqu'à une distance de cent lieues pour le moins, dans la direction sud-ouest où commence celle des _Tchétchéhets_ avec laquelle elle fut alliée pendant fort longtemps. Ces deux tribus eurent des relations avec les premiers Espagnols qui fondèrent le village de Carmen ou de Patagones, dont elles firent la prospérité pendant un certain temps. Mais bientôt Carmen, peuplé de gauchos expatriés pour crimes qui se lassèrent de la vie paisible à laquelle on les avait astreints, vit tout-à-coup son importance diminuer. Désireux de reprendre le cours de leur vie aventureuse, les Gauchos abandonnèrent la colonie pour aller chez les Indiens même échanger leurs produits contre des bestiaux. Il en résulta que ces derniers bientôt dépourvus de leur bétail et voulant s'en procurer d'autre, firent, dans les provinces de Buenos-Ayres de fréquentes razzias qui leur attirèrent de sanglantes répressions dont ils se vengèrent sur la colonie du Carmen qu'ils dévastèrent et détruisirent à plusieurs reprises. On vit donc ainsi, tour à tour, ce port s'enrichir aux dépens des _estanceros_ ou fermiers des provinces argentines et ruiné par les Indiens _CalliHétchets_ ou non parleurs, ainsi nommés par les autres Indiens, à cause du caractère fantasque et silencieux qu'ils ont pris depuis leur décadence, qui date de la mort de plusieurs chefs considérés par eux comme invincibles.

Ces Indiens ont l'air dur et féroce, quelquefois soucieux. Ils ne parlent qu'avec nonchalance, et par monosyllabes; leur seule occupation est la chasse à laquelle ils se livrent d'un bout de l'année à l'autre. Ils paraissent peu intelligents, et ils sont d'une telle paresse, qu'ils ne se donnent même pas la peine de tresser leurs harnais qui sont des plus grossiers. Cependant cette paresse, remarquable aussi chez leurs femmes, ne les empêche pas d'être excessivement ambitieux et portés vers la coquetterie. Ils ont acquis en partie les vices des Américains, et l'on peut dire que l'orgueil et l'ivrognerie ne sont pas les moindres de ceux qu'ils professent.

Enfin, la troisième tribu, celle des _Langnequétrou-tchets_, dont le nom correspond à celui du cacique qui l'organisa, est fort connue dans les provinces de Buenos-Ayres et de tous les nomades, sans exception. Les Indiens qui la composent émanent de différents points: beaucoup d'entre eux furent recrutés par _Langnequétrou_, parent de _Calfoucourah_--pierre bleue,--auprès de qui il remplissait les fonctions d'officier d'ordonnance mais contre lequel il entra en rébellion à la suite d'une incartade qu'il faillit payer de sa vie. Aiguillonné par ce qu'il y avait en lui de désirs de vengeance, d'orgueil et d'ambition, quoique fort jeune encore, cet Indien se sauva jusqu'au bord du Rio-Négro où il arriva escorté de tous les mécontents qu'il avait recrutés sur son passage. Sous l'impression de son profond ressentiment, il n'eut de repos que lorsqu'il fut en mesure de se déclarer ouvertement en faisant à d'autres tribus une guerre dont toute franchise et toute loyauté furent exclues. Il se vendit aux Argentins, uniquement pour conduire leurs troupes dans le camp de ses frères qu'il fit plusieurs fois surprendre nuitamment et massacrer. Il fit plus encore: habile à profiter des dissentiments qui éclataient au sein des républiques espagnoles, il trahit tour-à-tour l'un et l'autre parti et les conduisit souvent dans des guet-à-pens où il les faisait assassiner jusqu'au dernier pour s'enrichir de leurs dépouilles.

L'adresse et le courage dont cet être eut maintes fois l'occasion de donner des preuves, en firent une sorte de personnage que les Espagnols voulurent s'attacher à tout prix. Ce chef audacieux reçut leurs envoyés et ratifia les traités de paix et d'alliance qui lui étaient soumis. Il parut pendant quelque temps oublier qu'il était enfant du désert et conduisit à bien quelques expéditions de peu d'importance il est vrai, mais qui lui gagnèrent la confiance du gouvernement Buénos-Ayrien. En 1859 _Langnequétrou_ se rendit à la Baie-Blanche pour s'entendre avec les soldats argentins au sujet de l'organisation d'une forte expédition qui devait être dirigée contre les tribus Pampéennes et Mamouelches soumises à _Calfoucourah_. Ainsi que le font les Indiens, tous fort amateurs des boissons alcooliques, il entra dans _Huna porpéria_--débit de liqueurs--pour se livrer au plaisir de boire, mais il s'y trouva face à face avec un officier argentin, qui le reconnaissant lui reprocha amèrement la mort de plusieurs de ses parents officiers comme lui et victimes de sa trahison. Les réponses inconvenantes que lui fit _Langnequétrou_ l'irritèrent tellement, que tirant soudainement un pistolet il lui fracassa la tête.

Les Indiens parmi lesquels je vivais encore à cette époque en qualité d'esclave avaient maintes fois juré la mort de _Langnequétrou_, qu'ils exécraient profondément: mais, chose étrange, en apprenant la fin tragique de ce chef, ils oublièrent tous leurs griefs et ne songèrent plus qu'à venger en lui la mort d'un des leurs. Dans ce but, ils organisèrent promptement une expédition formidable qui pilla et incendia la ville de Baie-Blanche dont l'héroïque défense ne laissa pas que de leur coûter beaucoup de morts et de blessés.

Selon le dire des Patagons en général, l'immense désert compris entre la chaîne des Andes, la rive sud du Rio-Négro, la côte Orientale et le détroit de Magellan, n'est pas, ainsi qu'on l'a dit jusqu'alors, d'une stérilité complète; un tiers au moins de cette étendue est d'une grande fertilité, principalement le côté oriental et l'extrême pointe de Magellan. Je puis du reste citer en toute assurance à l'appui de cette opinion les divers parages où j'ai résidé, dans le voisinage des Andes et dans celui de _Los Serranos_ et qui sont vraiment d'un aspect ravissant de pittoresque et de fertilité. A leur vue on est émerveillé, et l'on comprend facilement qu'il soit possible à l'homme d'y pourvoir complètement à son existence. Aussi, malgré le manque de chevaux et de troupeaux, les Indiens y vivent-ils dans la plus grande insouciance et du seul produit de leurs chasses. Leur terrain de parcours se divise en parties boisées d'_Algarobes_ et de _Chagnals_ au sein desquelles ils se retirent durant l'hiver, et en vallées sillonnées d'un grand nombre de torrents et couvertes d'étangs, sur lesquels se pavanent quantité de canards sauvages et de poules d'eau qui feraient le bonheur de nos chasseurs Européens, mais qui, habitués à n'être jamais inquiétés par les Indiens dont l'unique nourriture est la chair crue de guanacos ou d'autruche, ne redoutent aucunement l'approche de l'homme.

Quelque pénible que fût mon esclavage, je ne pouvais m'empêcher parfois d'admirer cette superbe nature dont la vue m'aurait complètement réjoui si elle ne m'eût à tout instant, rappelé ma triste position. Je me serais même fait au genre d'existence de mes maîtres si les mauvais traitements auxquels j'étais constamment exposé n'eussent encore rendu plus grande ma douleur et ne m'eussent fait craindre une fin tragique.

Je perdais tout espoir d'embrasser encore ceux qui m'étaient si chers et de revoir jamais ma patrie; cependant la volonté de m'affranchir du terrible joug qui s'appesantissait sur moi, était celle qui me dominait; aussi dans mon pauvre esprit troublé, maints projets de fuite s'entrechoquaient-ils constamment. Cette pensée me donnait seule la force et la résignation nécessaires pour supporter les privations de tous genres imposées par ma condition d'esclave. Forcé de vivre à l'état de muet, ne pouvant faire un geste sans qu'on m'en demandât la raison, ou ne pouvant faire un pas sans être aussitôt suivi, j'en vins à souhaiter vivement d'être un instant seul pour me livrer à mes pensées. Les Indiens soupçonnèrent mon désir et conçurent contre moi la plus grande méfiance; leur haine sembla s'accroître encore et je faillis même plusieurs fois en être victime. Souvent, lorsque je dormais près d'eux, leurs esprits étaient tellement inquiets, que s'éveillant à plusieurs reprises, ils se jetaient sur moi armés et menaçants prétendant que _Vitaouènetrou_--Dieu,--les avertissait de mes projets de fuite et leur ordonnait de me surveiller attentivement et de me châtier de cette criminelle pensée. Puis ils me pressaient de questions pour me sonder, et lorsqu'enfin ils s'en allaient, ce n'était jamais sans me rudoyer cruellement. Maintes fois dans ces terribles circonstances il fallut m'armer d'une bien grande résignation pour ne pas succomber aux désirs de vengeance que m'inspirait ma dignité d'homme civilisé.