Trois ans d'esclavage chez les Patagons

Part 3

Chapter 33,755 wordsPublic domain

Pendant l'été, au sommet des rives de ces lacs, se montrent quantité de broussailles épaisses, que les Indiens nomment _Tchilpet_ et dont les feuilles leur sont d'un très-grand secours pour soigner leurs bestiaux blessés; les parties inférieures sont abondamment pourvues d'une sorte de végétation composée de petites tiges rondes et minces, terminées en pointe, sans aucune feuille, dont la hauteur ne dépasse point vingt-cinq centimètres. Cette herbe est intérieurement conformée absolument comme le jonc commun, mais sa grosseur ne dépasse pas celle d'une aiguille à tricoter. Les chevaux et les bœufs en mangent quelquefois, mais sa dureté et son âcreté la leur rend indigeste. Enfin, à une assez grande distance, ce singulier assemblage de fertilité et de stérilité cesse brusquement; puis quelques montagnes de granit noir, de formes peu variées, à l'aspect sévère, infranchissables et isolées les unes des autres complètent le bizarre tableau de cette sauvage et silencieuse nature, tout à la fois superbe et triste.

Au-delà apparaissent les rives du Rio Colorado qui sont fort accidentées vers sa source. Ce fleuve s'échappe d'un pays montagneux et entrecoupé de profondes vallées dans lesquelles circulent également d'autres cours d'eau, sortant aussi du sein des Andes. Les uns viennent de la direction ouest-nord-est, les autres de celle ouest-sud-est, mais ces divers affluents ne viennent grossir le Colorado que beaucoup plus au loin. A l'endroit où commence, pour ainsi dire, cette vaste plaine émaillée de verdure qui s'étend jusqu'à la côte orientale, et qu'habitent le plus généralement les _Puelches_ échelonnés sur l'une et l'autre rive de ce fleuve, on rencontre une grande quantité de _génériums-argentinus_, dont la prodigieuse hauteur masque leur _Roukahs_--maisons--à la vue des voyageurs qui tombent ainsi entre leurs mains sans s'en douter; ces herbes touffues, servent aussi la plupart du temps, de repaires aux pumas et aux jaguars épiant la _gama_ au passage.

Au Rio-Colorado que j'avais déjà franchi bien avant le commencement de ma douloureuse captivité se rattache un de mes plus saisissants souvenirs. Ce fut sur sa rive gauche que nous éprouvâmes, mon compagnon et moi, la seule joie qu'il nous fût permis de goûter lors de notre triste et aventureuse pérégrination. Cette joie, qui fut alors si grande pour nous, pauvres voyageurs éprouvés par la misère, la maladie et les privations de toutes sortes, eut pour cause la rencontre de quelques navets monstrueux et exquis d'une aussi belle venue que s'ils eussent été cultivés par la main d'un habile jardinier. Tout en profitant de cette bonne fortune dont nous rendîmes grâces au ciel, nous nous perdîmes en conjectures sur la manière dont avait pu croître ce légume, dans des régions beaucoup plus froides que le Chili, et tellement éloignées de tout peuple, que sans nul doute, aucun être humain ne les avait encore parcourues. Mais ce ne fut que plus tard, lorsque je vécus au milieu des Indiens, qu'il me fut facile de me rendre compte de ce fait et que j'attribuai la venue de ce légume à quelque excursion faite par les sauvages, connaissant leur habitude d'emporter pêle-mêle tout ce qu'ils trouvent dans les fréquents pillages qu'ils effectuent chez les Hispanos-Américains quitte à se débarrasser chemin faisant à leur retour des choses qui leur sont inutiles ou inconnues. Mais toutefois ce qui ne laissa pas que de me sembler aussi surprenant que cette trouvaille, ce fut l'impossibilité d'en retrouver jamais d'autres, car j'eus maintes fois depuis l'occasion de parcourir ces mêmes parages avec les Indiens mes maîtres.

Inutile de dire que la manière de vivre de tous les nomades dont j'ai à entretenir le lecteur, diffère en raison des nombreuses variétés de la nature du sol et du climat. Les uns résidant dans la portion septentrionale, la plus tempérée des Pampas, sont à demi-vêtus et se ressentent du voisinage des populations Argentines, avec lesquelles ils sont alternativement en paix ou en guerre. Les autres, Patagons, fort éloignés de ces premiers, n'ayant sous leurs yeux que le rivage de la mer ou l'immensité de leurs steppes stériles, vivent à l'état nomade dans toute sa rudesse primitive.

La tribu aux mains de laquelle le sort m'avait livré était celle des _Poyuches_ qui errent indifféremment sur l'une et l'autre rive du Rio-Négro depuis le voisinage de l'île Pacheco, jusqu'au pied des Cordillières, pays montagneux et entrecoupé de profondes vallées. Le genre de vie de ces Indiens, peu nombreux, offre moins d'intérêt que celui des Patagons Orientaux, et leur seul moyen d'existence est la chasse au _guanaco_--lama sauvage,--aux nandous et aux gamas. Bien que leurs parages ne soient pas, comme on l'a cru jusqu'alors, complètement arides, les Poyuches ne possèdent que peu de bestiaux. Leur petit nombre de chevaux et de bœufs provient des échanges qu'ils font avec les autres tribus au moyen de _Makounes turquets_ ou manteaux en cuir de guanaco qui sont généralement fort appréciés par les indigènes et par les Hispanos-Américains; mais comme ce trafic n'a lieu que sur une très-petite échelle, ils sont fort pauvres et ne peuvent que rarement entreprendre les expéditions lointaines auxquelles se livrent constamment les Puelches et les Pampéens dont ils sont séparés par de grandes distances. Leur intelligence est bornée, leur caractère grave, leur physionomie empreinte d'une férocité sauvage et d'une hardiesse incroyable. Ils sont peu communicatifs, mais doux et serviables entre eux. Ils sont très-courageux et très-entreprenants dans les rares combats auxquels ils ont occasion de prendre part, mais des plus barbares envers leurs ennemis, les chrétiens, qu'ils torturent et tuent sans pitié.

Leur type est approchant le même que celui des Patagons orientaux; mais ils sont généralement plus maigres et ont les pieds moins bien faits parce qu'ils marchent beaucoup. Ils ne s'occupent que de chasse; c'est tout à la fois pour eux, un divertissement et un moyen d'existence. Ils s'abritent sous des tentes construites avec des cuirs de chevaux, ou de veaux marins pêchés à la côte orientale pendant l'été.

Ces sortes d'habitations fort légères se composent de quelques piquets de bois tortueux plantés sur trois rangs: celui du milieu plus élevé que les autres auxquels il se rallie par des cordons de cuir qui en maintiennent l'écartement, forme avec eux une sorte de triangle semblable à celui d'une toiture. Des peaux artistement cousues ensemble avec des fibres extraites de la viande, recouvrent ce frêle échaudage et le solidifient par leur tension opérée au moyen de petits piquets d'ossements qui en fixent les extrémités au sol. L'intérieur de ces maisons se divise en deux parties exactement semblables, subdivisées chacune en plusieurs petits compartiments dans lesquels chaque indien dépose ce qu'il a de plus précieux; le soir venu, quelques cuirs de guanacos étendus sur le sol servent de couche aux hommes et aux femmes qui s'y endorment pêle-mêle après s'être dépouillés de leurs mantes, leur unique vêtement, dont ils se servent alors comme de couvertures.

La superstition de ces sauvages surpasse l'imagination. Suivant eux le nord et le sud leur sont défavorables: le nord est le point où disparaissent à tout jamais les vivants visités à l'improviste par les mauvais esprits venant du sud. Ils ont une très-grande peur de la mort et prétendent que le seul moyen de veiller à la prolongation de leur existence, est de s'endormir la tête soit à l'est ou à l'ouest.

Quoique les régions habitées par ces Indiens soient pour la plupart du temps très-froides, ils vont se baigner le matin avant l'aube, quelle que soit la saison, sans distinction de sexe ni d'âge. Cet usage, auquel force fut de me soumettre, contribue puissamment je présume, à les sauvegarder de toutes maladies, et je suis convaincu que c'est grâce à ces bains fréquents qu'il m'a été possible de conserver la santé dont je jouis encore. A voir les Indiens, couverts de vermine, il serait difficile de croire à leurs fréquentes ablutions; mais en ma qualité de témoin oculaire, il m'appartient, je crois, de réhabiliter les Patagons Orientaux, jusqu'ici taxés de la plus grande malpropreté.

C'est généralement après leur bain matinal, que les Indiens possesseurs de quelques troupeaux, montent à cheval pour s'élancer sur leurs traces et les ramener dans le voisinage de leurs tentes. Cependant, lorsque le temps est mauvais, ils délaissent momentanément cette occupation, et restent confinés dans leur intérieur, pendant toute la durée du mauvais temps, sans même songer à manger. En vérité, j'ai été fort souvent étonné de la facilité avec laquelle ces êtres gloutons et voraces se passaient ainsi d'aliments pendant tout une journée, tandis, que sans murmurer, ils restaient étendus sur le sol inondé de leurs _Roukahs_, retenus par la crainte; car le mauvais temps dans ces régions prête vraiment à la frayeur. C'est un mélange de pluie torrentielle, de foudroyants éclairs et d'éclats de tonnerre qui se répercutent à l'infini; à tout cela s'ajoute le terrible souffle du Pampéro, vent glacial qui venant des profondeurs de la Patagonie, souffle en mugissant, d'une seule haleine, souvent pendant plusieurs heures consécutives, brisant, culbutant tout, et déracinant même jusqu'aux moindres herbes qui se trouvent sur son passage.

La grande superstition qui caractérise les Indiens, semble encore augmenter toutes les fois que quelque phénomène s'opère sous leurs yeux; ils s'imaginent alors que ses causes se rattachent à leur conduite, et, selon la nature de ce phénomène, ils éprouvent tour à tour de la joie ou de la crainte. L'orage, par exemple, paralyse toutes leurs facultés, et leur inspire une grande frayeur; il semblerait, qu'à leur insu, leurs consciences sont tourmentées et qu'elles redoutent la colère divine, car ils n'osent se hasarder à envisager le ciel courroucé. Ils se blottissent les uns contre les autres, la figure cachée entre les mains, sans tenter de retenir pour s'abriter, les quelques cuirs de leurs _roukahs_ arrachés par le vent.

A peine s'était-il écoulé quelques mois depuis que de l'Européen il ne restait plus en moi que l'esprit et le cœur, lorsque je fus vendu à des _Puelches_ visiteurs, qui donnèrent à mes maîtres, aussi avides que pauvres, un bœuf, un cheval et les portraits de ma famille. Ce marché leur parut tellement avantageux, que bien qu'il m'eût été impossible de leur rendre quelques services, ils ne se firent cependant pas faute de vanter aux nouveaux venus, mes bonnes qualités connues ou inconnues. Ceux-ci persuadés qu'ils avaient fait une excellente emplète, grimacèrent un sourire de satisfaction, qui m'eût certes fort diverti dans toute autre circonstance, car il ne servit qu'à les enlaidir encore.

Je ne songeai nullement à regretter les Poyuches, car le peu de temps que je venais de passer parmi eux suffisait pour m'en donner une triste opinion. Leurs femmes cependant sont assez actives et elles font preuve de beaucoup d'habileté dans la confection des vêtements. Quant aux hommes, en dehors de la chasse, où ils se montrent fort adroits et féroces, ils vivent dans la plus grande paresse. Ils sont d'une gourmandise et d'une voracité incroyables, et fort malpropres. Cependant ils déploient beaucoup de minutie dans l'art de parer leurs têtes hideuses; graissant leurs cheveux avec de la graisse de jument ou de cheval, s'épilant les sourcils et la barbe et s'enduisant la figure de couleurs volcaniques, ils possèdent, comme tous les Indiens, des petits sacs en cuir renfermant les couleurs nécessaires à leur tatouage et qu'ils portent toujours avec eux.

Les Poyuches donnent le nom de _Melly-roumey-co_--quatre petites rivières--à la source du Rio-Négro parce qu'il reçoit, dès sa sortie des Cordillières quatre affluents; mais plus au loin, lorsque ce fleuve reparaît après avoir traversé le lac des Tigres--_Naouals-Lafquen_--ils l'appellent, ainsi que nous, _Courou-roumey-co_--Rivière-Noire--en raison de l'aspect que lui donne sa profondeur et son étroitesse. Son cours violent est fort tortueux tant qu'il parcourt un pays accidenté, mais souvent régulier dans la plaine où ses rives escarpées sont parfois fertiles. Les eaux rapides de ce fleuve n'offrent aux Indiens de passage sûr que vers leur source, cependant ils le traversent fréquemment en quelqu'endroit que ce soit en s'aidant de quelques bottes de jonc sur lesquelles ils se cramponnent à l'aide des mains et en nageant seulement des pieds.

On trouve encore campées sur les bords du Rio-Négro, plusieurs tribus au nombre desquelles figure celle des Puelches, une des plus importantes comme nombre ainsi que par ses rapports continuels avec toutes les autres peuplades, aussi bien avec celles de l'extrême pointe de Magellan qu'avec les Mamuelches situées dans le voisinage de _Mendoza_ au nord-ouest de la Pampa.

C'est, on se le rappelle, entre les mains d'Indiens de cette tribu que je fus remis par les Poyuches. Je demeurai pendant six mois consécutifs dans cette importante peuplade qu'il m'a été facile d'étudier et de comparer avec les autres tribus Patagones de la partie orientale dont les navigateurs ont tant parlé.

Dès mon installation chez eux je me flattais d'être mieux traité que par les Poyuches; mais à peine s'était-il écoulé quelques jours depuis que j'étais en leur possession que reconnaissant l'impossibilité où j'étais de leur rendre aucun service, vu mon ignorance à manier un cheval, ils me brutalisèrent cruellement en proférant des injures. C'est ainsi que les mots: _Théoa-ouignecaë_--chien de chrétien,--_Ouésah-Ouignecaë_,--mauvais chrétien,--furent les premiers dont je compris la signification. J'essayai plusieurs fois de me faire comprendre et je leur demandai quels motifs pouvaient les conduire à me traiter de la sorte; pour toute réponse ils me rudoyèrent avec plus de force. A la suite d'une de ces déceptions, mon chagrin fut tel que considérant comme à tout jamais perdues pour moi et la famille et la patrie, je ne pus retenir quelques larmes amères. Les Indiens s'en aperçurent et leur fureur ne connut plus de bornes; ils me battirent tellement que je crus qu'ils allaient me donner la mort, ainsi qu'ils m'en menaçaient.

Depuis lors, je parvins à leur dissimuler ma douleur, sous un continuel et mensonger sourire, auquel ils se laissèrent prendre. Déployant toute la bonne volonté et toute l'adresse dont j'étais capable, je fis de rapides progrès dans l'art de l'équitation et dans la connaissance de leur langage sur lesquels je fondais des espérances de fuite. J'appris également vite à me servir du lazzo, de la boléadora--_locayo_--qui jouent un si grand rôle dans leur existence et qui sont vraiment indispensables à tous ceux qui se hasardent dans le désert américain.

Dans cette tribu je remarquai que la stature des hommes est assez haute, et qu'elle n'est pas inférieure à celle des Patagons. Les Puelches sont bien faits et bien proportionnés des membres; leur figure a une expression de fierté que ne dément point leur manière d'être. Ils sont nomades par goût et non par nécessité, car la nature de leurs parages est généralement d'une grande fertilité. Leurs principales passions sont la chasse et l'ivrognerie. Leurs idées religieuses, ainsi que celles de toutes les autres tribus, se bornent à l'admission de deux dieux; celui du bien et celui du mal. Ils se livrent fréquemment au pillage des fermes dont ils tirent un grand nombre de chevaux et de bœufs; leur nourriture consiste en viande de cheval, d'autruches ou de gamas produit de leurs chasses; les morceaux de choix qu'ils mangent sont le foie, les poumons, et les rognons crus, saucés dans du sang chaud ou caillé préalablement salé, car ils connaissent l'usage de ce condiment. Les tentes des Puelches sont plus régulières et plus spacieuses que celles des Poyuches; souvent en y plongeant les yeux je reconnus des objets de ménage ou des vêtements conquis au prix du sang de quelque malheureux Hispano-américain. Les Indiens dont l'habitude était d'épier mes moindres mouvements n'étaient point sans saisir le coup d'œil, quelque rapide qu'il fût, que je lançais à la dérobée sur ces objets; ils les faisaient alors cacher aussitôt dans la crainte que je n'eusse la pensée de me les approprier; puis ils me criaient: _Ouakoune-tchipato émy ouésah-ouignecaé_--sors bien vite dehors vilain chrétien: soit--_Ouakoune-mouleta-émy véécah metène_--que tu sois dehors, c'est assez bon pour toi.--En effet, il est à croire qu'ils pensaient sérieusement de la sorte, car qu'il fît chaud ou froid, je n'eus jamais d'autre lit que le sol quel qu'il fût, ni d'autre abri que le ciel.

A part leur barbare cruauté, ces Indiens, ne laissent pas que d'être industrieux et intelligents. Les harnachements de leurs chevaux composés d'une bride, d'une selle et d'étriers sont de curieux échantillons de leur industrie; ils sont pour la plupart tressés avec une si grande perfection qu'on serait vraiment peu disposé à croire que ce sont eux qui les font.

C'est simplement en se servant de très-mauvais couteaux qu'ils découpent avec une adresse et une dextérité sans égale, dans les cuirs tendres de jeunes chevaux préalablement pelés avec un bâton bizauté et de la cendre, les fines lannières destinées à cette fabrication. Leurs selles sont fabriquées de roseaux recouverts de cuirs assouplis, quelques-unes sont en bois, semblables à deux dossiers de chaises assemblés à chaque extrémité par des triangles. Deux trous ménagés à l'avant servent à suspendre des étriers en bois de forme triangulaire, dont la plus grande ouverture permet tout au plus d'y engager trois doigts. Quelques cuirs placés entre la selle et le dos du cheval, le préservent de toutes blessures sous la pression exagérée de la sangle. Ces mêmes cuirs leur servent de lits en voyage. Leurs lazzos ont pour le moins une trentaine de pieds de longueur; ils sont découpés d'une seule pièce dans la peau d'un bœuf, ou bien tressés. Les Indiens ont coutume d'en fixer l'une des extrémités à la sangle de leur cheval et de l'enrouler dans leur main gauche en forme de cerceau. Le bout se termine en une boucle à nœud coulant à laquelle ils donnent plus ou moins d'ouverture, selon le genre et la grosseur de l'animal qu'ils veulent prendre. Ils le lancent de la main droite après l'avoir tourné plusieurs fois au-dessus de leur tête avec cette même main en ayant soin de maintenir ouvert le nœud coulant. Comme on le voit ces lazzos sont bien différents de ce qu'on les a dits être et ne ressemblent nullement à ceux que l'on a vu employer par les Russes dans des guerres à tout jamais mémorables pour notre belle patrie. Les éperons dont se servent les sauvages sont composés de deux petits morceaux de bois armés chacun d'une pointe de métal ou d'ossement et fort longue qui tient lieu de molette. Fixés aux pieds, chacun de ces aiguillons se trouve l'un d'un côté, l'autre de l'autre. Les Indiens, quoique exercés à s'en servir, ensanglantent généralement leurs montures qu'ils font courir très-vite.

Ces chevaux en général sont moyens et bien faits, assez faciles à dompter, et presque infatigables. J'ai vu souvent ces animaux qui ne le cèdent en rien aux plus beaux andalous, galoper pendant tout un jour et toute une nuit sans prendre autre chose que de l'eau. Les Indiens s'y prennent d'une manière fort brutale pour les dompter: une fois pris au lazzo, ils les renversent sur le sol pour leur lier les pieds ensemble afin de pouvoir leur passer sans difficulté dans la bouche une courroie qu'ils attachent fortement au-dessous de la lèvre inférieure après leur avoir préalablement écorché les gencives et les lèvres afin de les rendre plus obéissants à la pression de ce mors trop souple. Ils leur apposent ensuite une selle et les font relever en les maintenant à deux, l'un par les naseaux et une oreille, l'autre à l'arrière-train par un nœud coulant qui leur retient les deux jambes; alors le dompteur armé d'une large lannière de cuir cru--_trupouet_,--sorte de cravache très-dure et fort pesante terminée par un morceau de bois destiné à frapper tantôt les flancs tantôt la tête de son cheval, s'élance lestement sur l'animal. Au signal donné, les aides rendent, avec un parfait ensemble de mouvement, la liberté au coursier qui part le plus souvent comme un trait, non sans avoir lancé bon nombre de ruades et s'être effacé de côté et d'autre. Quelques-uns résistent aux prodigieux efforts que font leurs cavaliers pour leur faire tourner la tête à droite ou à gauche et se roulent avec eux; mais en général, quelle que soit leur fougueuse résistance au premier abord, en deux ou trois jours, ils sont suffisamment doux pour être montés à poil.

C'est à deux ans et demi environ que les Indiens les domptent de la sorte et qu'ils les soumettent à une épreuve, afin d'apprécier leur vitesse; ils leur font franchir, tout d'une haleine un espace déterminé; ceux qui n'atteignent point le but avec facilité sont jugés impropres au service et impitoyablement condamnés à être mangés.

Les Puelches habitent les parages situés entre le Rio-Négro et le Rio-Colorado que rarement ils franchissent. Le côté oriental se compose de plaines fertiles où se trouvent nombre d'étangs poissonneux dont les eaux sont excellentes. Le côté occidental n'est pas moins fertile; il est très-montagneux et arrosé par de nombreux torrents qui grossissent le Colorado. Il s'y trouve également une grande quantité d'étangs salins et infects comme dans tous les parages stériles de l'Amérique méridionale et quelques algarobes tortueux et de chétive apparence.

Les Puelches ayant des rapports continuels avec les Indiens de toutes les tribus sans exception sont les plus aptes à donner des renseignements concernant l'immense territoire occupé par tous leurs nomades compagnons, dispersés depuis le détroit de Magellan jusqu'à Mendoza; car il leur arrive aussi très-fréquemment d'aller jusque dans ce pays. Ils sont généralement très-visiteurs, ce qui donne toujours un surcroît d'occupations aux femmes qui se trouvent dans l'obligation de donner à manger à tous. Les arrivants sont salués par les femmes et les enfants. Le chef de la famille ne remplit cette civilité que lorsqu'ils se sont assis et qu'ils ont bu quelques gorgées d'eau. Le salut échangé de part et d'autre, c'est au milieu du plus profond silence de la femme et des enfants que les hôtes, exposent chacun à leur tour, le but de leur visite dans un long discours qui n'est exempt ni de courtoisie, ni même d'une certaine poésie dont on les croirait incapables. Leur langage est guttural et chantonné. Le maître du logis après avoir écouté religieusement tous ses hôtes leur répond fort longuement aussi, puis il termine en leur adressant ses remercîments d'avoir bien voulu le visiter; et sans ajouter un mot de plus, il les laisse faire honneur au repas que les femmes leur servent avec empressement. Ce repas se compose généralement de rognons et de poumons crus coupés par morceaux et mis dans de petites sibilles de bois pleines de sang caillé mêlé de sel. Quand les convives se sont bien repus la conversation s'engage de nouveau sur un ton familier, fort différent du premier, car ils ne chantonnent plus. C'est le moment où les enfants envieux de faire aussi quelques amitiés aux hôtes de leur père, viennent à l'envi se grouper étroitement autour d'eux. Ceux-ci en forme de caresses s'emparent de leurs jeunes têtes, y cherchent les nombreux insectes qui y fourmillent, pour les manger; comme remercîment la réciprocité est de rigueur.

Fort rarement les hommes adressent la parole aux femmes que l'usage leur défend même de regarder en face, à moins qu'elles ne soient leurs parentes, leurs belles-mères excepté.