Trois ans d'esclavage chez les Patagons

Part 2

Chapter 23,702 wordsPublic domain

En dépit de ce calcul économique, nos provisions s'épuisèrent promptement sans qu'il nous fût possible de les remplacer, car nous étions entrés dans _uno campo_ ou espace de pampas, au sud-ouest de quelques montagnes se ralliant à la sierra Ventana par les accidents d'un terrain d'une nature calcaire et où de nos yeux avides, pauvres voyageurs affamés, nous n'aperçûmes aucune trace d'animaux ni de végétation.

Le jour tout entier s'écoula lentement sans nous laisser entrevoir le moindre atôme qui put apaiser notre faim et notre soif. Le soir venu, ne trouvant aucun abri, nous fûmes réduits à nous coucher sur le sol pierreux et blanc de givre. Aux atroces tortures que nous faisait éprouver la faim, succéda l'inertie la plus complète. Grâce à Dieu pourtant, l'ardente fièvre que nous éprouvions vint clore nos paupières d'un sommeil de plomb, pendant lequel nos membres endoloris et accablés de lassitude, puisèrent de nouvelles forces. A notre réveil, nous reprîmes notre triste pélerinage à travers des plaines d'une nature salpêtrée et couvertes de nombreux étangs salés, de peu de profondeur, dont les eaux infectes, au goût de cuivre, reposent sur un lit de vase noire et nauséabonde dans laquelle disparaissent parfois les animaux attirés par la soif et trompés par la limpidité de l'eau.

Sur ces lacs se tenaient des myriades de _phoénicoptères_ au long cou, au corps étroit sans queue, hauts sur pattes, et dont les ailes du ponceau le plus vif se détachaient avec éclat sur la blancheur irréprochable de toutes leurs autres plumes. A notre approche nous les vîmes s'envoler simultanément, leur cou tendu, leurs longues pattes jointes en arrière en forme de gouvernail, et fuir silencieusement avec la vitesse et la légèreté d'une flèche dont ils ont toute l'apparence. Je voulus en tirer quelques-uns, mais mon fusil ayant fait long feu je ne pus y réussir.

Bien que nos pieds fussent profondément écorchés et remplis d'épines, les angoisses de la faim nous avaient plongé dans un tel état de surexcitation et de délire qu'à peine nous faisions attention au douloureux contact de la terre gelée. Nos entrailles étaient atteintes de souffrances mille fois plus horribles que la mort.

Dans les courts instants de répit que nous laissa cette longue et cruelle journée nous mangeâmes de la terre et les premières racines qui nous tombèrent sous la main, sans pouvoir étancher notre soif, que semblait augmenter encore la vue continuelle des lacs salins. Mon compagnon, quoique beaucoup plus fort que moi, en apparence, ayant plus tôt ressenti les tristes effets de la faim et ayant aussi eu recours beaucoup plus tôt aux moyens extrêmes dont je parle était en proie à de telles souffrances qu'il se roulait sur le sol en poussant des cris déchirants qui n'avaient plus rien d'humain. La nuit ne revint pas sans que je fusse à mon tour plongé dans ce triste état. Nous nous reprochions l'un et l'autre notre voyage, dans les termes les plus amers; ou bien, dans les courts intervalles où la souffrance semblait ne plus avoir de prise sur nous, nous étions comme plongés dans une douce béatitude voisine de l'extase et, les larmes aux yeux, nous nous demandions réciproquement pardon de nos brusqueries.

La nuit suivante ne ramena point le sommeil dans nos sens torturés; nous demeurâmes les yeux ouverts sur le désert, et la pensée fixée sur notre triste situation. Le lendemain, troisième jour de jeûne, l'épreuve fut plus terrible encore; nous avions tous deux le délire. Nous échangeâmes jusqu'à des menaces et des voies de fait. Notre marche fut lente et souvent interrompue par la lassitude. Notre soif fut telle qu'à défaut d'eau, nous avalâmes jusqu'à des cailloux, et que nous eûmes recours pour l'apaiser à l'extrême et répugnant moyen dont parlent tant de relations de naufrages; ou bien encore, lorsque le terrain était humide de givre nous y promenions notre propre linge pour le tordre ensuite au dessus de notre bouche. Cédant de nouveau à la rage de la faim nous mangeâmes des racines que nous ne connaissions point, dont le goût était révoltant et qui nous indisposèrent gravement.

Le soir succéda à cet interminable jour, et le seul allégement que nous pûmes apporter à nos souffrances, fut un peu de feu alimenté par quelques rares épines glanées çà et là sur le sol de la pampa. Assis tous deux tristement autour de notre humble foyer, nous sentant trop faibles pour supporter plus longtemps l'horrible épreuve des angoisses de la faim, à bout de force et d'espérance nous sentîmes poindre l'un et l'autre en nous la terrible tentation de mettre fin à nos souffrances. Tout en préparant nos armes à cet effet, nous vînmes à penser amèrement au foyer de la famille, aux êtres chéris que nous ne devions plus revoir. Ces souvenirs nous conduisirent à élever notre âme à Dieu. L'invocation de son nom faite à haute voix nous fit sentir combien était grande la lâcheté qui s'était emparée de nous; notre courage se retrempa dans la prière et au plus profond désespoir succéda l'assoupissement: cette nuit-là nous dormîmes. Notre réveil fut moins triste que les précédents: nous nous sentîmes plus dispos quoique extrêmement faibles. Nos jambes fatiguées, meurtries et écorchées ne nous permettaient plus d'avancer que bien lentement.

Nous marchions cependant, aiguillonnés par le besoin de nourriture, lorsque quelques heures plus tard nous eûmes enfin le bonheur de reconnaître un changement dans la nature du sol, désormais sablonneux et planté de _génériums-argentinus_, ou _cortadéras_, en indien, _Koëny_, hautes touffes d'herbes qui ne se trouvent généralement qu'aux abords des étangs et des cours d'eaux. Le terrain devenait moins dur à nos pieds sanglants, et un peu plus loin nous atteignîmes effectivement un étang où nous pûmes étancher notre soif aride. C'était beaucoup déjà; mais à cette première trouvaille il nous en fallait ajouter une seconde, des aliments; car cette eau qui nous avait causé une si grande joie et nous avait tout d'abord soulagés devait rendre l'impression de la faim encore plus insupportable. En conséquence, nous nous mîmes en devoir d'inspecter les pourtours de l'étang en prenant chacun un côté opposé afin de nous rencontrer de temps à autre.

Une première exploration étant devenue infructueuse, je revenais anéanti, découragé, lorsqu'un bruit qui se fit entendre derrière moi au milieu des hautes herbes m'ayant fait tourner la tête, j'aperçus un puma qui épiait mes mouvements et semblait prêt à s'élancer de mon côté. Bien que cet animal n'ait rien dans sa taille et dans son allure du lion d'Afrique, dont les Américains lui ont donné le nom, ma première impression à sa vue, fut le saisissement; ma seconde fut de faire feu sur cet habitant du désert. Je l'atteignis en plein poitrail: rendu furieux par sa blessure, il se traîna vers moi en allongeant ses griffes comme pour me saisir; heureusement les forces vinrent à lui manquer, il me fut facile de l'achever à l'aide de mon poignard. Au bruit de la détonation, mon compagnon accourut. Il fut agréablement surpris du produit de ma chasse, et m'en félicita sincèrement, en s'assurant préalablement que le sang dont j'avais les mains couvertes était autre que le mien.

Nous dépouillâmes en peu d'instants le puma, que nous éventrâmes ensuite, en ayant soin de le maintenir sur le dos pour ne point perdre le sang que nous bûmes à même le corps. Peu d'instants après, accroupis autour d'un feu de broussailles, sur lequel nous flambâmes plutôt que nous ne fîmes cuire les quartiers de puma, nous nous gorgeâmes avec voracité de cette chair tout à la fois grasse et coriace, mais qui nous parut délicieuse.

Après tant de fatigues et de privations, un repos d'un jour ou deux nous parut indispensable. L'endroit où nous étions était favorable; nous y fîmes halte. Grâce aux nombreuses touffes de _generium_ qui encadraient l'étang, il nous fut facile de nous abriter et de nous faire un lit plus moëlleux que la terre gelée. La fièvre nous quitta; mais l'état de nos pieds empirait; nous ne pouvions les poser à terre sans croire fouler du verre cassé. Après les avoir enveloppés de notre mieux avec les lambeaux de notre linge, nous jugeâmes prudent, néanmoins, de reprendre le cours de notre malheureux voyage en faisant usage de nos fusils comme de bâtons jusqu'à ce que nos plaies fussent suffisamment échauffées pour engourdir les douleurs qu'elles nous causaient. Nous prenions à tâche de nous distraire en formant des projets pour l'heureux jour où nous arriverions enfin à destination.

Nous cheminâmes de la sorte trois jours encore durant lesquels nous fûmes assez favorisés pour tuer un lièvre et un daim qui suffirent aux besoins démesurés de nos estomacs sur lesquels l'air vif du désert agissait d'une manière presque tyrannique. Loin de nous en désoler nous nous réjouissions au contraire extrêmement, car la nature du pays semblait par sa riche apparence nous présager d'abondantes chasses.

Mais il était écrit là-haut que tous les malheurs nous accableraient tour à tour et que nous aurions vainement surmonté les terribles tourments de la fatigue et de la faim. Une plus cruelle épreuve encore nous attendait: notre boussole, objet si précieux pour nous, s'était avariée, dans les eaux du torrent où nous avions failli périr; depuis lors, par une étrange fatalité, le soleil ne s'était point montré et nous n'avions pu remédier à ce grave inconvénient. Fatigués d'esprit et de corps, nous nous étions jusque-là contentés d'un simple coup d'œil sur l'instrument dont l'aiguille s'était rouillée dans son encastrement. Mon plan de route n'existait plus depuis longtemps déjà, lorsqu'au retour du soleil nous nous aperçûmes que nous avions fait fausse route, en suivant la direction sud-ouest, point diamétralement opposé à celui vers lequel nous devions marcher. Au lieu de côtoyer le territoire Indien nous nous y étions complètement engagés depuis longtemps déjà.

Quoique cette certitude fût accablante, nous tentâmes néanmoins de changer de direction, en nous rapprochant des montagnes que nous apercevions au loin devant nous, comptant y trouver plus de sécurité. Nous fûmes assez heureux pour repasser une rivière que nous avions déjà franchie la veille, et de les atteindre avant que le temps, déjà menaçant depuis le matin, ne devint mauvais. Nous pûmes nous y construire un petit réduit dans un des plis du terrain à l'aide des nombreuses pierres plates qui jonchaient le sol en cet endroit. Pendant quarante-huit heures, assiégés par une affreuse tourmente, nous restâmes blottis avec quelques provisions provenant de nos dernières chasses, sans pouvoir nous aventurer au-dehors; car la pluie et les rafales de vent faisaient ébouler de véritables avalanches de pierres de toutes les pentes rocheuses qui nous environnaient.

La tourmente apaisée, nous trouvâmes les matériaux d'un bon feu, dans les nombreuses épines--_mamouël cêton_--(_note C_), qui hérissaient le sol, et qui toutes portaient les traces d'un précédent incendie. Ce fut pour nous une preuve évidente du voisinage des Indiens; car nous n'ignorions pas, qu'il est dans leur habitude d'incendier ainsi les champs qu'ils abandonnent.

Avant de suivre la nouvelle direction que nous adoptâmes, lorsque notre boussole fut réparée, il était urgent de renouveler nos provisions de route, et par conséquent de rentrer dans la plaine où sous nos yeux un grand nombre de gamas se prélassaient au soleil du matin. Plusieurs légèrement atteintes nous échappèrent grâce à la distance et à leur agilité; une seule, blessée de deux coups de feu, nous parut hors d'état de fuir bien loin; nous nous élançâmes à sa poursuite avec toute l'ardeur que nous permettait la faiblesse de nos jambes. Déjà sa course paraissait se ralentir visiblement, et l'espoir de nous en rendre maître grandissait d'autant plus, quand soudain, au détour d'une éminence, nous vîmes avec terreur un parti d'Indiens qui étaient évidemment sur la piste d'une proie quelconque: homme ou gibier.

Regagner l'antre de la montagne et notre hutte, était ce que nous avions de mieux à faire; nous fûmes assez heureux pour exécuter ce mouvement de retraite sans être vus. Pendant deux longs jours, tapis dans notre cachette, appréhendant d'y être d'un moment à l'autre découverts et assaillis par un ennemi sauvage et sans pitié, nous ne tardâmes pas à y être assiégés par la faim. Obligés de tenter quand même une sortie le troisième jour, pour renouveler notre chasse, nous reprîmes confiance et espoir, en tirant à peu de distance une gama d'assez belle taille. Déjà je la chargeais sur mes épaules, lorsque les Indiens, fort nombreux cette fois, surgirent comme par enchantement de tous les replis du terrain et nous entourèrent en se livrant à une joie féroce, en poussant des cris gutturaux tout en brandissant leurs lances, leurs _boleadoras_, boules--en indien _locayos_--et leurs lazzos.

Rien ne me parut plus bizarrement triste, que l'aspect de ces êtres à demi nus, montés sur des chevaux ardents qu'ils manient avec une sauvage prestesse, ainsi que la couleur bistrée de leurs robustes corps, leur épaisse et inculte chevelure, tombant autour de leur figure et ne laissant entrevoir à chacun de leurs brusques mouvements, qu'un ensemble de traits hideux, auxquels l'addition de couleurs vives donnait une expression de férocité infernale.

Le résultat d'une lutte entre nous et cette bande, ne pouvait être douteux, mais nous jugeant perdus sans espoir, et regardant la mort en face, nous nous serrâmes la main, en nous exhortant mutuellement à une bonne et commune défense, puis nous fîmes feu sur les plus avancés de nos ennemis. Un d'entre eux, plus grièvement blessé que quelques-uns de ses compagnons, tomba de cheval; mais sa chûte n'arrêta point les autres qui se ruèrent en masse sur nous, pendant que nous nous empressions de recharger nos armes. Mon camarade, accablé par le nombre et percé de coups, tomba pour ne plus se relever. De mon côté, vivement pressé, je venais d'avoir l'avant-bras gauche transpercé par une des lances que je m'efforçais de détourner de ma poitrine, quand une de ces boules de pierre, dont se servent également les gauchos, soit pour renverser les chevaux sauvages au plus fort de leur course, soit pour assommer les bœufs, m'atteignit en pleine tête et me fit rouler inanimé sur le sol. Je reçus encore d'autres blessures et d'autres contusions, mais je n'en eus connaissance que quand je sortis de mon évanouissement et que je tentai de me relever, sans pouvoir y parvenir.

Les Indiens qui m'entouraient, voyant mes mouvements convulsifs, se disposaient à y mettre un terme en m'achevant, lorsque l'un d'eux, jugeant sans doute, qu'un homme aussi dur à mourir, ferait un utile esclave, s'opposa à leur dessein. Cet homme après m'avoir complètement dépouillé me lia les mains derrière le dos, puis me plaça sur un cheval aussi nu que moi-même et m'y assujettit étroitement par les jambes.

Alors commença pour moi un voyage vraiment terrible, et je renouvelai à un siècle et demi d'intervalle, à l'autre bout du monde, la course épouvantable de Mazeppa. La perte continuelle de mon sang me livra à une succession d'agonies et de faiblesses pendant lesquelles je me trouvai balloté de côté et d'autre comme un fardeau inerte, au galop d'un cheval sauvage qu'aiguillonnaient ses barbares maîtres.

Combien dura ce supplice? je n'en sais rien; tout ce que je me rappelle, c'est qu'à la fin de chaque jour on me déposait à terre sans me délier les mains; les Indiens craignant sans doute de ma part, malgré le triste état où je me trouvais, quelque tentative de fuite ou de suicide. Pendant tout ce long voyage qui me parut une éternité, je ne mangeai quoi que ce fût, bien que les Indiens m'offrissent de temps en temps des racines.

Arrivé au camp de la horde, lieu de notre destination, on enleva enfin les liens étroits qui m'avaient torturé les pieds et les mains au point qu'ils ne pouvaient m'être d'aucun usage. Incapable de me mouvoir je restai étendu sur la terre, au milieu de mes ravisseurs. Hommes, femmes, enfants, tous me contemplaient avec une curiosité farouche, sans qu'un seul d'entre eux cherchât à me procurer le moindre soulagement. Au récit de ma résistance sans doute, que mon maître renouvelait à chacun, des gestes menaçants m'étaient adressés.

Le soir seulement de cette demi-journée de poignantes émotions, on me présenta de la nourriture, à laquelle je ne me sentis pas encore la force de faire honneur; c'était de la viande crue de cheval, principal aliment de ces nomades. La nuit qui suivit, un monde de pensées m'accabla. Dans mon insomnie, j'avais toujours présente à la pensée, la mort de mon compagnon. Je formais mille conjectures sur la destinée que me réservaient les Indiens. La plus grande probabilité me paraissait être qu'ils me gardaient pour quelque solennel supplice: cependant il n'en fut rien.

Sans avoir la moindre pitié pour ma triste position dont ils se riaient, ils me laissèrent pendant plusieurs jours sans rien exiger de moi. Je pus ainsi donner quelque repos à mon corps brisé et voir l'état de mes nombreuses blessures s'améliorer un peu, sans autre secours que celui de la volonté divine et de l'application que je fis de certaines herbes.

Mais la nudité complète à laquelle j'étais condamné ne tarda point à me devenir des plus sensibles. A dormir sur la terre, sans abri, sans couverture, mon malaise augmenta; je gagnai des douleurs aiguës dans tous les membres. Puis à son tour vint la faim, une faim voisine de la rage pendant laquelle je tentai vainement de me nourrir d'herbes et de racines. Il fallut me résigner à ne dévorer que de la chair sanglante, comme le font les Indiens eux-mêmes; mais chaque fois que j'achevais un si répugnant repas, le cœur me manquait. Ce ne fut qu'à la longue que je parvins à surmonter l'horreur que ce genre de vie m'inspirait.

Que de fois un morceau de chair crue à la main, et réduit à disputer chaque bouchée de cet effroyable mets aux chiens affamés qui m'entouraient en s'entre-battant, je me suis laissé aller à établir mentalement une comparaison entre cet ignoble repas et la table élégamment ornée, couverte de linge éblouissant, de riches porcelaines et de brillants cristaux, autour de laquelle nos heureux d'Europe, dégustant avec insouciance les mets les plus délicats et les vins les plus généreux, font assaut de saillies spirituelles et de doux propos.

CHAPITRE II

En quelles mains j'étais tombé.

A l'époque où le soleil ne se couchait pas sur les domaines des monarques espagnols, les vastes plaines qui se déroulent entre Buenos-Ayres et le détroit de Magellan, d'un côté, et de l'autre, entre l'Atlantique et les Andes jusqu'à Mendoza, était censé faire partie de la vice-royauté de la Plata, bien que la plupart des Nomades qui les occupaient fussent alors, comme à présent, libres de tout joug. Aujourd'hui une ligne fluctueuse, déterminée, à l'est, par la Cordillière de Médanos et le Rio-Salado, au nord, par le Rio-Quinto, le Cerro Verde et le cours entier du Diamante qu'elle remonte jusqu'au sein des Andes, forme la limite commune de la Confédération Argentine et de la Pampa indépendante; au sud du Rio Négro commence la Patagonie.

Plus de trois ans de séjour forcé dans ces régions m'ont mis à même d'y connaître trois groupes distincts de population, dont chacune correspond à une division naturelle du sol.

Dans la zône de l'est, qui va du Rio Salado au Rio Colorado, vivent les Pampéens proprement dits, divisés en sept tribus. La région boisée, qui s'étend entre le lac _Bévédèro_ et le _Courou-Lafquène_--lac Noir,--ainsi que le long des cours d'eau qui remontent de ce dernier lac jusqu'au Rio Diamante, est la terre des _Mamouelches_--habitants des bois--qui forment huit tribus importantes que les Indiens désignent par les appellations de: _Ranquel-tchets_, _Angneco-tchets_, _Catrulé-Mamouel-tchets_, _Quinié-Quinié-Ouitrou-tchets_, _Lonqueil-ouitrou-tchets_, _Renangne-Cochets_, _Epougnam-tchets_ et _Motchitoué-tchets_. Toutes ces tribus sont également subdivisées et chacune des subdivisions a son chef.

Enfin du Rio Colorado, jusqu'au midi du Rio Négro, fleuve étroit, mais profond, dont le cours est plus long que celui du Rhin ou de la Loire, j'ai compté neuf tribus de Patagons, dont voici les noms:

Les _Payou-tchets_, les _Puel-tchets_, les _Caillihé-tchets_, les _Tchéouel-tchets_, les _Cangnecaoué-tchets_, les _Tchao-tchets_, les _Ouili-tchets_, les _Dilma-tchets_, et les _Yacanah-tchets_.

Chacun sait que l'Amérique méridionale est citée comme étant un pays, qui par la nature de son climat, de son sol et de ses productions, présente les plus grands contrastes; mais on ne connaît que fort peu l'intérieur des terres habitées par les Patagons.

Quelques détails ne seront donc point ici déplacés.

Depuis Quéquène, notre point de départ, jusqu'à la Sierra Ventana (_note_ D), et très au loin dans la direction sud-ouest que nous avions tout d'abord été forcés de prendre, nous parcourûmes mon compagnon et moi un sol accidenté, le plus souvent d'une fertilité dont on n'a aucune idée. Il était entrecoupé çà et là par quelques torrents dont les eaux limpides, vont, tout en se jouant avec rapidité sur un fond rocheux et inégal, se perdre dans un lac profond dont le niveau ne varie jamais, quelle que soit l'affluence des cours d'eau qui s'y jettent. Les Indiens nomment ce lac _Gualichulafquéne_--le lac du Diable.

Toute cette partie du désert américain jusqu'au Rio-Colorado est d'un aspect des plus flatteurs; exploitée par une nation active et intelligente, cette contrée serait la source de grandes richesses car le sol y est partout noir et vierge et rendrait facilement au centuple la semence qu'on y laisserait tomber. Sous une épaisse et haute couche d'herbe, à peine atteinte par le givre, il nous fut facile de voir celle de l'année précédente qui ne lui était vraiment inférieure que par sa couleur, et sous cette dernière, une troisième dont la décomposition n'était point encore achevée. Nous trouvâmes dans ces endroits une chasse abondante et variée, des _gamas_, des _lamas_, des _Nandous_--autruche de la Patagonie,--jusqu'à des perdrix de la plus grande espèce et quantité de petits étangs d'une eau douce et agréable.

Jusqu'au Colorado, dans toute la direction sud-ouest et sud, cette fertilité devient irrégulière et diminue sensiblement; elle n'apparaît plus qu'entrecoupée par un sol tantôt sablonneux, tantôt rocheux; ou bien encore, le plus souvent, d'une nature salpêtrée et couvert d'étangs salés et infects, d'une limpidité trompeuse. Ces sortes d'étangs, fort communs dans les parages nord, et nord-ouest, sont dans le sud et le sud-ouest fort souvent entremêlés à d'autres lacs salés, généralement fort profonds, d'une grande étendue, dont le niveau varie fréquemment et dont les eaux sont chaudes en hiver et glaciales durant l'été. Ces lacs donnent un sel magnifique, dont les Indiens font d'amples provisions, tant pour leur consommation particulière que pour celle des autres tribus, qui le leur achètent à vil prix.

Les abords de ces lacs sont généralement durant l'hiver entièrement dépourvus de verdure; mais cependant leurs eaux bleues, profondément emprisonnées entre des rives d'une nature crayeuse, forment un contraste admirable, et l'on se croirait presque transporté par un beau temps au sein des mers glaciales.